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Requiem pour un privé

De
198 pages

Apres avoir farfouillé dans l’arrière-cour de potentats africains, Lucas Delvaux est poursuivi par les polices françaises, espagnoles, canadiennes, les services secrets et la mafia qui veulent sa peau. Sa cavale solitaire nous entraîne de France en Espagne puis d’Amérique du Nord en Afrique. Saura-t-il échapper à ses redoutables poursuivants ?


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-55710-0

 

© Edilivre, 2013

Note de l'auteur

 

Nous tenons à nous excuser auprès de nos lecteurs, les noms cités et les faits relatés ne peuvent pas avoir de similitude avec la réalité, puisque ce polar est une fiction. Toute ressemblance avec des évènements analogues est donc tout à fait fortuite.

Citation

 

 

Le courage de la goutte d’eau,

c’est qu’elle ose tomber dans le désert.

Proverbe Touareg

Liste des Personnages

Europe

Lucas Delvaux, détective privé à Paris.

Violette, sa secrétaire.

Philippe, son assistant.

Gonzague, son adjoint.

Thomas Gourdon, avocat de l’association Varappe.

Bobby Luciano, gangster.

Gina, call-girl.

Myriam Gougeon, call-girl.

Tippo-Tip, proxénète à Lille.

Messaline, sa compagne.

Anémone De Dalembert-Joubert,

Ministre de l’Intérieur français.

Michel Sarrasin, juge d’instruction à Paris.

Charles Garaud, capitaine de la PJ à Paris au 36 Quai des Orfèvres.

Bernard Garlier, policier français chargé des recherches sur internet.

Arizona, Pingouin et l’arnaqueur : service action des R.G.

Sonny et Ricardo : service action de la DST.

Michel Boniface, patron DST puis DCRI.

Zi Peppe, patriarche mafieux à Naples.

Vito Corlone, chef de la camorra à Naples.

Fabio Zanetti, son rival.

Emilio, lieutenant de Vito Corlone.

Julio, proxénète et informateur à Madrid.

Carmen, belle-de-nuit.

Arsenio Lopez de Ayala, officier de la Guardia civil à Madrid.

Juan Pedro Ramirez, journaliste d’investigation au magazine madrilène « interviù ».

Alfonso, son frère.

Afrique

Picard, conseiller africain du général De Gaulle.

Jawaad Obinga, Président du Gabon, dit « le vieux ».

Black Jack, directeur du parc de Loango, et bras armé du « vieux ».

Kamos Jockta, conseiller spécial.

Pierre Bourgine, éminence grise franco-gabonaise.

Abdou Ndulu-Feyikemi, Président du Congo Brazzaville.

Kel Tamasheq : touaregs vivant dans le Sahara central.

Ibrahim Ag Negim, chef rebelle touareg.

Hammed El Kouni, chef du camp touareg.

Oliver Stone, capitaine américain à Bamako.

John, Kanza, Colin et Braeckman, mercenaires pour le compte de Marc Richmond.

Boutif, patron des services secrets algériens.

Yahia, chef terroriste d’A.Q.M.I.

Mokded, son lieutenant.

Liamine, membre du commando terroriste.

Amérique du Nord

Marc Richmond, roi de la pègre à Miami.

Hootie, un de ses hommes de main.

Meatball, un de ses hommes de main.

Marie-Josèphe, vivant à Miami, ancienne épouse de Jawaad Obinga.

Condoleezza Wace, secrétaire d’État américaine.

Lee Burton, un agent du F.B.I. à Washington.

Mac Powel, directeur à la C.I.A.

John Ripley, cardiologue à Toronto.

Matthew Béliveau, directeur de la police à Montréal.

Antoine Colombani, un de ses adjoints.

Abélard Beau, forestier habitant Montréal.

Popeye, truand au Québec et ami de Tippo-Tip proxénète à Lille.

Tomy et Storm, ses hommes de main.

Jack Frasier, patron du traversier de l’île verte.

Lucas

Mes tempes étaient gonflées. Un violent mal de crâne me serrait la tête dans un étau. Seul le léger ronronnement de la climatisation parvenait à mes oreilles. J’aurai voulu ne pas me réveiller. Dans la pénombre de cette chambre, les yeux mi-clos, je distinguai à travers mes paupières différentes nuances de couleurs allant du brun foncé jusqu’à des fulgurances oranges où de minuscules taches blanches se mêlaient. Je crus apercevoir la voie lactée tandis qu’un petit point noir oscillait dans mon œil droit. Un décollement de la rétine ? Il faudra que je demande à mon ophtalmo.

J’étendis mon bras gauche. Je touchai une forme étendue à côté de moi. Seul le drap semblait vouloir nous séparer. Je farfouillai dessous et ma main trouva une épaule nue. Je sursautai. Je me dressai sur mon séant. Les yeux maintenant grands ouverts, je regardai autour de moi. Pendant un petit moment, ma vue fut encore un peu trouble.

La forme recroquevillée sous les couvertures ne bougeait absolument pas. Je dévoilai lentement sa partie supérieure et une blonde apparut. Je fus abasourdi. Mais qu’avais-je donc fait cette nuit ?

Je me penchai au-dessus d’elle. La belle inconnue dormait d’un sommeil profond. Mais elle ne se réveillait toujours pas. Mes doigts caressèrent ses cheveux et une perruque peroxydée glissa. Un crane d’œuf, luisant comme un sou neuf, semblait me narguer. Je découvris entièrement cet inconnu. Il était couché en position fœtale du côté de la porte. Immobile, sans doute mort !

Figé par la peur, j’étais ahuri.

Je me levai brusquement. Que se passait-il ?

Un rêve, un délire, un cauchemar, une hallucination !

Dans un éclair de lucidité, des bribes de ma soirée remontèrent à la surface. Harponné habilement par une blonde dans mon restaurant familier, nous nous sommes rendus ensuite au « taboo » où nous avons bu et dansé comme des forcenés jusqu’à l’aube. Puis elle m’avait entraîné dans sa suite à l’hôtel Crillon. Le voiturier avait garé sa Maserati dans le garage et après être passé à la réception, nous étions montés bras dessus bras dessous dans sa tanière. Je l’avais bien déshabillée en éparpillant tous ses vêtements sur l’épaisse moquette blanche et nous avions baisé comme des fous. Mais à ce moment là, c’était encore une femme !

Je me levai précipitamment et j’écartai les rideaux d’une fenêtre. La place Vendôme grouillait de voitures. Il était presque neuf heures du matin. Que faire ? J’étais tombé dans un véritable traquenard. Il fallait que je sorte de cet hôtel sans me faire remarquer.

Je ramassai mes vêtements éparpillés sur l’épaisse moquette et je m’habillai à toute vitesse. Je quittai la chambre et je descendis par l’escalier de service. Une enfilade de couloirs, de portes, puis par pur hasard, j’entrai dans le vestiaire du personnel. Certains casiers n’étant pas fermés, je m’emparai d’une blouse bleue. Toujours personne. J’étais très énervé. Je décampai avec une trousse à outils à la main pour donner le change si je rencontrais du monde. Je parcourus plusieurs couloirs de service, moins luxueux que ceux réservés aux clients.

Enfin, une porte donnant sur l’extérieur. Malheureusement fermée par une serrure électromagnétique, elle me bloquait. J’entrepris de sectionner le fil électrique basse tension avec une pince et, oh miracle, je pus enfin déguerpir. Pas de déclenchement intempestif de sirène d’alarme.

Rue Boissy d’Anglas, peu de circulation. Pas très loin, je rentrai dans une sanisette pour me débarrasser de la blouse que je glissai dans ma besace en cuir. Je marchai à grands pas pour rejoindre les Champs Élysées. Il y avait énormément de promeneurs déambulant sur les trottoirs et j’étais sans arrêt bousculé. Je descendis quatre à quatre les escaliers de la station de métro Franklin Roosevelt. Je montai dans une rame de la ligne 9 pour descendre à Jasmin. J’avais l’impression désagréable que tout le monde me regardait avec réprobation. Il me semblait entendre crier sur tous les toits « assassin » et pourtant tous ces voyageurs aux visages complètement fermés, immobiles sur leurs banquettes, ne parlaient pas. Je pénétrai dans mon appartement, avenue Mozart, complètement épuisé nerveusement. Je m’effondrai sur mon lit en essayant de comprendre ce qui m’arrivait.

De toute façon n’étant pas fiché, même si la police scientifique relevait mes traces dans cette chambre du Crillon, il lui sera difficile de me retrouver, mon casier judiciaire étant vierge. Il a déjà été vérifié par la préfecture pour obtenir mon agrément de détective privé.

Le téléphone sonna plusieurs fois mais je ne répondis pas.

Vers midi, j’avais repris mes esprits et j’appelai Violette, ma secrétaire de direction. Malgré mon absence de ce matin, j’honorerai mon rendez-vous de seize heures pour présenter à mon client son dossier, enfin terminé. C’était le résultat de difficiles et patientes recherches de mon cabinet sur des trafics frauduleux d’hommes d’états africains.

Arrivé à mon agence, située dans un immeuble ancien à deux pas de mon domicile, je saluai mes collaborateurs et je demandai à Violette de m’apporter dans mon bureau un expresso bien serré et les documents de cette affaire.

J’en compulsai les parties les plus explosives qui allaient réjouir l’avocat Thomas Gourdon. Pour plus de sécurité, j’en avais fait deux copies, une sur papier, déposé à l’abri dans une consigne de la gare de Toulouse et une autre enregistrée sur une clé USB, remise à une amie notaire.

Toujours à l’heure dans ses rendez-vous, je le reçus avec Philippe, l’assistant qui m’avait aidé dans toutes mes recherches. Homme très élégant, Thomas Gourdon ne s’embarrassait pas de civilités. Il en vint rapidement aux faits. Je lui fis la synthèse de notre travail.

Pour Jawaad Obinga, Président du Gabon, nous avions découvert quarante propriétés, soixante dix comptes en banques et une cinquantaine de voitures de grand luxe. Quant à Abdou Ndulu-Feyikemi, Président du Congo Brazzaville, il n’avait, lui, que trente biens immobiliers mais cent cinquante comptes bancaires, un record !

L’avocat exultait. Le dossier était bien argumenté par les preuves irréfutables que j’avais dénichées. Cette fois-ci, il allait enfin pouvoir les faire inculper en France, en déposant sa plainte pour recel de détournement de fonds publics en ce mois d’octobre 2007, au nom de l’association « Varappe ». La justice ne pourrait plus la balayer d’un revers de main, comme elle l’avait déjà fait précédemment.

Affaires africaines

Black Jack réfléchissait à l’ombre d’un manguier, vautré dans un hamac tressé par des pygmées, balancé doucement par une jeune femme noire mâchonnant une pipe en bois, à moitié dénudée, juchée sur un haut tabouret en bois. Il tenait beaucoup à ce hamac, cadeau des Akolas qu’il avait employés lorsqu’il était chercheur d’or dans la forêt des abeilles. Tout était prêt pour recevoir le Président gabonais Jawaad Obinga dit « le vieux ».

Il le connaissait depuis des lustres. Il l’avait rencontré en tant qu’adjoint du mercenaire Bob Denard lors de la guerre de sécession du Biafra avec le Nigeria ; le Gabon ayant servi de base arrière pour les insurgés. Puis il avait participé à l’élimination physique, en 1970, de l’un de ses opposants Germain Mbamoko. Ensuite sur sa demande, il avait organisé l’assassinat à Villeurbanne, en septembre 1980, de Christian Lantin amant de sa première femme Marie-Josèphe. Une embuscade lui avait été tendue autour d’un groupe d’immeubles d’habitation proche de la paroisse de la Résurrection. La PJ de Lyon s’était vu contrainte de clore son enquête très rapidement et un an plus tard, un non lieu était délivré. Maintenant, directeur grassement payé du parc national de Loango, une perle du Gabon comme aimaient à le rappeler ceux qui avaient la chance d’y être invités, il était en charge des basses œuvres du Président gabonais et devait veiller sur sa sécurité lors de ses déplacements à l’étranger.

Pourquoi deux Présidents africains arrivaient aujourd’hui à Sette Cama après la visite secrète dans la soirée du quinze Mars 2007 à Paris, dans sa résidence privée avenue Foch, en pleine élection présidentielle, du ministre de l’intérieur français accompagné de son directeur de cabinet ?

Le bruit de l’avion de la présidence gabonaise le fit sortir de ses réflexions. Après un passage en rase mottes au-dessus de la propriété, il atterrit sur la piste rallongée pour la circonstance. Trois personnages en descendirent lentement pour fouler le tapis rouge obligatoire, « le vieux », son conseiller spécial Kamos Jockta et Pierre Bourgine son éminence grise ayant portes ouvertes auprès des autorités françaises.

Il les accompagna à l’intérieur de la confortable résidence. Le Président décida de se reposer dans sa luxueuse suite déjà « garnie », pendant que Kamos et Pierre s’arrêtèrent à la piscine pour se détendre.

Black Jack ressortit aussitôt pour reprendre sa position horizontale sous le manguier, un temps interrompu. Il cogitait sur les évènements en cours. Dans deux heures, Abdou Ndulu-Feyikemi, président du Congo Brazzaville devait arriver lui aussi avec son avion personnel. Un safari était prévu le lendemain à son intention. « Le vieux » voulait absolument l’éblouir en lui offrant une chasse à l’éléphant insurpassable. Depuis plusieurs mois, il avait pisté un gros mâle dont les défenses énormes trainaient par terre lorsqu’il se déplaçait ; deux sillons à égale distance d’un mètre environ permettaient de le suivre aisément. Un animal rare. C’était ce chef d’œuvre de la nature qui lui serait offert pour être abattu.

Nouveau bruit d’avion faisant un premier passage sur la piste pour la reconnaissance, puis une deuxième approche finalisée par un atterrissage impeccable. Dérangé une nouvelle fois dans sa sieste, il se précipita à la rencontre de l’illustre visiteur pour l’accueillir dignement. Tout le personnel du parc, habillé de pied en cap à la mode Louis XIV, était au garde à vous le long du tapis rouge au bout duquel le Président Jawaad Obinga, avec ses lunettes de soleil réfléchissantes, un haut de forme posé comiquement sur sa tête et son costume noir queue de pie, l’attendait fièrement avec ses invités…

Ce protocole ubuesque, en plein paradis animalier le faisait toujours gerber car il se sentait humilié, lui, le mercenaire blanc obligé de se soumettre à ces pitreries ; alors qu’au Biafra c’était bien lui le grand chef blanc et en plus il pouvait se payer le luxe de faire ramper à ses pieds ces militaires nigérians qu’il avait fait prisonniers…

Le coucher de soleil sur l’océan était somptueux. Toutes les nuances de rouge, inondant le ciel parsemé de quelques nuages noirs, se reflétaient dans une mer d’argent.

*
*       *

Après le souper, tout ce petit monde se réunit sous la véranda pour déguster des alcools blancs. Puis Jawaad Obinga attaqua le premier en rappelant que les deux présidents faisaient à nouveau l’objet d’une enquête de la justice française sur des soi-disant biens « mal acquis » dans l’hexagone. Mais qu’est-ce que c’était que ce charabia judiciaire ?

Des divulgations calomnieuses à leur égard fuitaient déjà dans la presse internationale. Ce n’était certes pas la première fois, mais à force de se répéter cela pouvait devenir dangereux.

Il y a quelques années, il avait déjà eu chaud aux fesses quand un juge d’instruction français, instruisant l’affaire Elf, était arrivé à placer un de ses comptes suisses sous séquestre ; mais son grand ami Jacques avait arrangé les choses à sa manière. Ensuite, Il avait dû intercéder auprès de l’Élysée pour faire rejeter les plaintes de Varappe, cette association de malveillants qui le poursuivait depuis toujours. Elle essayait de le coincer en criant sur tous les toits que ses propriétés achetées en France étaient payées avec des fonds publics gabonais. Comme si cela la regardait !

En fait, cela recommençait à nouveau et la place Beauvau était venue l’avertir qu’un dénommé Lucas Delvaux, détective privé ayant pignon sur rue à Paris, avait procédé pour le compte de l’avocat Thomas Gourdon à une enquête extrêmement fouillée sur leurs biens achetés en France. Depuis plusieurs années, il avait sur le dos cet avocat qui le poursuivait de sa vindicte. Si celui-ci déposait une nouvelle plainte jugée recevable par le tribunal de grande instance de Paris, ce sera beaucoup plus difficile que les fois précédentes pour l’évacuer. Les choses avaient bien changé en France depuis 1967, date de son couronnement comme Président de la République du Gabon…

Et s’il ne parvenait pas à stopper ce satané avocat, leurs familles ne pourraient plus aller se reposer tranquillement en France sous peine de se voir convoquer par la justice française et pourquoi pas, être mis en garde à vue et peut-être même incarcérées. En sus qu’il ne supportait pas qu’on l’importune, cela ferait désordre. Il fallait agir et taper très fort.

Ah si c’était au Gabon, les choses seraient beaucoup plus simples. La presse aurait déjà appliquée la consigne : silence radio sur tout ce qui peut troubler le sommeil de la famille Obinga. Si la mayonnaise prend, tu vas voir que tous ces politiques, qui sont nos obligés, nous fuiront comme si d’un seul coup nous étions devenus infréquentables, pire que ça, des parias. Ah quel regret que ce Picard, conseiller africain du général De Gaulle, ne soit plus là, car lui au moins il aurait mis au pas ce détective.

En fin de soirée, il fut décidé que Black Jack, surveillant déjà les événements relatifs à cette affaire, devait prendre contact avec les services spéciaux français afin de faire éliminer d’une manière ou d’une autre ce détective qui était la cheville ouvrière de l’avocat. Il faut arriver à ce que Thomas Gourdon, ayant peur, ne harcèle plus la justice française pour faire avancer l’instruction qui pourra alors se perdre et disparaître totalement dans les méandres administratifs. C’était ce que lui avait conseillé et promis le Ministre de l’Intérieur, lors de sa visite à Paris. Avec les informations de Pierre Bourgine collectées auprès du gouvernement français et de son réseau d’amitiés qu’il entretenait avec des anciens membres de l’OAS, Black Jack coordonnera ce plan d’action. Ayant l’habitude des coups tordus, c’est l’homme de la situation et il n’en fera qu’une bouchée de pain.

L’océan atlantique luisait à perte de vue sous le ciel étoilé et le lumignon de la lune remplaçait aisément le soleil disparu. Le ressac des vagues sur la plage permettait de couvrir alternativement le bruit incessant et uniforme de ces insectes nocturnes. L’aboiement d’un chacal fixa l’attention des convives qui découvrirent soudain un spectacle unique.

La lagune de mangrove était encore le théâtre de jeux des hippopotames qui, après s’être amusés entr’eux, sortaient à présent de l’océan pour paître dans les prairies avoisinantes, dernière zone humide avant la forêt primaire. Un groupe d’une dizaine d’éléphants surgit en barrissant. Les pachydermes se dirigèrent à pas nonchalant, avec leurs trompes reposant sur leurs défenses et en dodelinant de la tête, vers les flots qui les engloutirent un à un. N’était ce pas prémonitoire ?

Le sorcier du village de pêcheurs de Sette Cama leur avait-il jeté un sort ?

*
*       *

Le lendemain matin, tout le monde était sur le pont sauf « le vieux » qui, n’aimant pas se lever tôt, ne les accompagnait pas. En fait, il voulait continuer à honorer, comme il se doit, sa nouvelle métisse.

Après une rapide collation, le safari démarra à six heures trente : un Range Rover Vogue 4,4 V8 super équipé, réservé aux invités et deux 4X4 Toyota avec treuils, deux pisteurs et quatre gardes armés. La piste en latérite, détrempée par les pluies, nécessitait de craboter les quatre roues motrices des véhicules. La progression à travers la forêt aux arbres millénaires était lente.

Ils s’arrêtèrent prés d’un cours d’eau. Maintenant il fallait quitter la fraîcheur des véhicules climatisés pour retrouver cette ambiance humide et chaude des pays d’Afrique centrale. Située légèrement en dessous de l’Équateur, cette région sauvage recélait de nombreuses espèces endémiques qui s’étaient adaptées au voisinage de l’Océan atlantique et de la forêt tropicale. Ils progressaient sans bruit, mais difficilement dans ce ndong1. Tout autour d’eux, des arbres de trente à cinquante mètres de hauteur laissaient passer partiellement la lumière à travers l’enchevêtrement des lianes.

Au bout d’un moment, le pisteur qui était en tête stoppa. Toute la petite troupe se figea et attendit la suite. De son doigt tendu devant lui, il leur montra une famille de mandrills qui s’enfuyait vers la canopée.

Seul, le mâle assurant leur protection était en arrière garde. Sa fourrure de couleur noire était magnifique. Il se tenait debout, perché sur une branche haute, les deux bras en croix agrippés à des lianes. Il devait mesurer environ un mètre de haut. Suspendu à une vingtaine de mètres au dessus du sol et totalement immobile, il observait les chasseurs en arrêt devant lui. Sa tête de chien hyper coloré, avec son museau rouge et bleu, les fascinait. Cette bête, qui n’avait rien demandé à personne, ne savait pas encore qu’elle allait perdre la vie face à un groupe d’individus sans scrupule qui exterminait tout ce qui bouge sur terre, même les animaux sans défense, pour le plaisir ou l’argent.

Black Jack tendit au Président du Congo Brazzaville une carabine Winchester calibre 12 semi-automatique. Il s’en saisit, visa et tira. Le primate tomba au pied d’un okoumé. Lui et le pisteur s’avancèrent lentement. Celui-ci ramassa une branche cassée et frappa l’animal gisant sur le sol pour vérifier s’il était réellement mort. Tout d’un coup, le singe se releva avec un énorme hurlement provenant du tréfonds des âges, ce qui les paralysa tous de frayeur. Il se rua sur Abdou Ndulu-Feyikemi qui n’eut comme seule ressource que de relever le canon de son fusil qui vint au contact de son poitrail et le tira à bout portant. Le mandrill retomba. C’était fini. Une large flaque de sang s’élargissait sur l’humus. Ils entendirent au loin comme des pleurs dans les arbres…

Deux rangers confectionnèrent un brancard avec des branchages pour le transporter jusqu’à la benne d’un pick-up. Ils pourraient ensuite lui couper la tête, les mains et les pieds pour les conserver comme trophées de chasse.

La progression reprit.

Vers les treize heures, l’ancien mercenaire interrompit la marche. Il trancha un morceau de liane à eau qu’il fit passer à tout le monde afin de se désaltérer. Puis s’étant mis au sec auprès d’une termitière inhabitée, ils grignotèrent un casse croute. Après cette courte halte, ils reprirent la traque et traversèrent une petite clairière où broutaient une vingtaine de buffles. Certains avaient des casques à cornes très impressionnants. Le Président voulait en tirer un, mais Black Jack s’y opposa. Il arriva à le convaincre de continuer cette progression difficile car il ne pourrait plus tuer l’éléphant promis s’ils étaient à nouveau retardés, ce qui était tout de même la finalité de cette chasse.

Ils rentrèrent de nouveau dans cette forêt vierge où les nuances vertes des feuillages s’opposaient au marron des troncs, couleurs se mélangeant au sol dans un pastel tourmenté de feuilles et de latérite. Devant, le pisteur élargissait le passage avec sa machette. Au bout d’un long moment, ils entendirent distinctement, à une quinzaine de mètres d’eux, le craquement des branches qu’un gros mammifère devait briser. Ils touchaient au but.

Ils se préparèrent et tous les hommes armés de leurs fusils se positionnèrent suivant les places indiquées par Black Jack. Le Président se posta devant lui et ajusta sa Weatherby 460 magnum.

Il attendait, sous le vent, d’apercevoir entre les branchages le front de l’éléphant pour l’abattre. Une attente épuisante et stressante pour les participants se poursuivit durant une dizaine de minutes. Puis lorsque le pachyderme, qui mangeait doucement, tourna la tête vers le chasseur, celui-ci, ayant peur que sa lucarne de visée à travers la végétation ne se referme, tira dans une fraction de seconde. Un hurlement de douleur insoutenable retentit.

Malheureusement, le vieux mâle n’était que blessé. Il ne cessait de barrir avec une force extraordinaire. Il agitait ses oreilles et sa trompe dans tous les sens. Ses énormes défenses battaient l’air. Avec une violence inouïe, il se précipita en représailles sur ses assaillants.

Black Jack souleva jusqu’à sa hanche un 700 Nitro Express, fabriqué par Holland & Holland et tira au jugé. Il se retrouva le cul par terre suite au recul de cette arme utilisée en dernière extrémité. L’éléphant, atteint en pleine course, avait stoppé net. Sous la violence du choc de la masse du projectile, il s’était agenouillé, complètement hébété, ne sachant plus ce qui lui arrivait. Les hommes reprirent leurs esprits, le Président et Black Jack s’avancèrent prudemment, leurs armes bien en mains.

La bête était magnifique. Sa large tête s’appuyait sur ses genoux. Ses longues défenses de prés de deux mètres cinquante touchaient le sol et derrière ses oreilles suintaient la frontaline, symbole de son statut social de grand mâle. Du sang s’écoulait de son ventre et de son œil explosé par la balle du Président. Celui-ci fit deux pas de plus, l’ajusta entre les deux yeux et l’acheva. L’œil encore valide regardait son assassin, puis pleura lorsqu’il s’affaissa par terre.

Un pisteur était parti chercher des indigènes Ngowè habitant dans un campement proche du lieu du massacre. Ceux-ci, ayant entendu les détonations, étaient déjà en marche pour les rejoindre. La coutume locale étant que les chasseurs, après avoir prélevé les défenses, leur laisseraient l’animal.

Lorsqu’ils arrivèrent sur place, les africains savaient ce qu’ils avaient à faire. Les dépeceurs coupaient à la machette de gros morceaux de viande dégoulinant de sang rouge vif que d’autres recoupaient afin que les femmes puissent les transporter sur leurs têtes jusqu’à leurs cases. Au bout d’un moment...