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Extrait
Préambule




C’est pas très sensuel, un cercueil, quand on y pense.

Il est pas mal, le six planches, mais ça lui correspond si peu ! On devrait lancer des collections suivant le sexe ou le métier. Pour un mac, du bicolore blanc et noir ou un haut en verre rouge martelé. Pour une poule, un pied en crêpe ou des jarretelles comme poignées.

Suzanne aurait mérité bien mieux que du chêne clair. J’espère au moins que son petit intérieur a été fourré avec délicatesse et bon goût.

Surtout que la Suzie, c’était du premier choix. Jamais un galure de retard sur les tendances, toujours des pompes en accord avec les fringues et du sent-bon, je ne te dis que ça ! Son parfum se répandait dans tout le ministère comme un fil d’Ariane enivrant te guidant vers son bureau. Pendant des mois, Popol a retrouvé le chemin de la maison en vibrant comme une corde à linge.

Pour une fois qu’elle touche un meuble que je n’aurai pas à retaper.

Des semaines et des semaines qu’on s’est tourné autour, durant la guerre, comme des gamins. J’avais ma petite vingtaine bandante à dégrossir et Suzie coulait tranquille une grosse trentaine à divertir. Un soir laborieux de discussions croisées entre nos deux cabinets, ça a fait comme une bulle d’eau dans le gaz de ville.

Pas d’hôtel, pas de rendez-vous.

La nuit même, le bureau-chambre d’un gradé juste à côté fit l’affaire. L’attaque fut brève et les dégâts… collatéraux. Grâce à elle, j’ai appris que la résistance au désir est très mauvaise conseillère. Quand elle s’est ruée avec les crocs sur mon argenterie particulière, j’ai vu que j’étais entre les mains d’une pro des cuillers tordues chez Medrano. Après diverses variantes de positions que je croyais classiques et monotones depuis toujours, je me suis retrouvé à faire tapissier-ébéniste jusqu’à trois heures du matin. Le plumard avait perdu ses pieds, une chaise n’avait pas survécu et la tapisserie au-dessus de la tête de lit aurait sans doute plu aux illuminés actuels. J’ai gardé longtemps ses griffures sur le torse comme une dédicace éternelle d’une star de Broadway.

Suzanne était canon et devait collectionner les bricolos d’un soir, mais aujourd’hui, c’est le rendez-vous des copines. T’en as trois ou quatre tartignoles, mais, pour le reste, mes bigleux se régalent. On a beau dire, les courbes dans un cimetière, ça change du marbre académique.

Tiens, l’abbé Cailles est à la manœuvre. Un mec en robe de quatre-vingts piges exhibant son goupillon à la main sans passer pour un érotomane, on vit dans une société extraordinaire ! Je lui avais trouvé un air vicelard quand j’ai entiflé ma tendre Élise, ça se confirme. Il asperge de plus en plus frénétique et de moins en moins clérical.

Drôle de corbeau !

D’autant qu’il flotte assez pour administrer les sacrements à toute la misère du monde. Vraiment, le capitaine Beaumonts de Vinzelles, la bien nommée, nous quitte sur une note triste.

Quand j’ai rencontré le commandant Renouel, je n’ai pas hésité une seconde pour me porter volontaire. Se prendre un coup de hache au beau milieu d’une allée du musée de l’ethnographie du Trocadéro, ça te titille forcément le ciboulot.

Et puis, Suzanne Champreux !

Comment un homme normalement constitué a-t-il eu l’idée de bûcheronner Suzie par-derrière ?

Toutes les fois que je l’ai vue de dos, je ne reluquais rien d’autre que ses miches. Deux superbes médaillons synchronisés qui te faisaient « tic-tac » dans la caboche. Une horlogerie de précision, un mécanisme d’orfèvre où tu ne craignais pas de mettre les pognes dans le cambouis.

Seulement voilà, j’ai une calanchée et pas trop de mobiles.

C’est ici, au boulevard des allongés du Montparnasse, que je repère les trognes et les agités, les âmes sensibles ou les froidures pernicieuses. Entre Labori et Valloton, l’histoire des ombres s’écrit en une seule plaidoirie ou se reproduit à l’infini sous des dalles émouvantes et spectatrices de tous leurs travers sombres.

Le ciel noir de Paris m’attire.

La pluie continue ne me lasse jamais et n’apaise aucune de mes plaies brûlantes. Je cherche sans fin ces femmes et ces hommes si ordinaires et qui pourtant, un soir, s’élèveront d’un si bel ensemble pour combattre cet ennemi que nous connaissons tous et qui arrive, lentement.


Je m’appelle Philippe, « Phil » Mazelot.

Je vous invite à me suivre dans ma dernière enquête au cœur de Paname : « Requiem pour une taupe. »