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Retour à Biarritz
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Illustré par Hervé Bourhis


Édité par la Société éditrice du Monde – 2015
80, boulevard Auguste Blanqui – 75013 Paris.
Éditeurs : Hervé Lavergne et Pascale Sensarric
Coordination éditoriale : Christine Ferniot
Assistés par Teva Heuzard la Couture
Création et mise en page : Denfert Consultants
Coordination technique : Camille Lloret
Direction artistique : Didier Hochet
ISBN de la collection « Les Petits Polars » : 9782361562007
ISBN Retour à Biarritz : 9782363154927
Illustrations © Hervé Bourhis

Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY.
Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.comP r é f a c e


Ouvrir un polar c’est avoir le choix entre plusieurs mondes : marcher sur les routes froides
d’Islande en compagnie d’un commissaire qui préfère la réflexion silencieuse aux déductions
bavardes. Arpenter les ruelles américaines sur les traces d’un tueur en série. Prendre un thé
à l’arsenic avec une vieille Anglaise permanentée qui semble si charmante. Mais c’est aussi
découvrir une ville, un lieu inattendu, historique ou actuel, grâce à des romanciers qui ont
décidé d’en faire le décor parfait de leur nouvelle intrigue. Roman noir, suspense, thriller,
enquête ou énigme, le polar est tout cela à la fois. Un terme générique, né dans les années
70, pour réunir les différentes couleurs du Noir.

Cette année, neuf grands auteurs et illustrateurs de « Petits Polars » se sont installés dans
l’Hexagone, entre Marseille et La Baule, Lyon et Le Touquet, Paris et Montpellier, Lille, Biarritz
et Colmar. Ils ont investi les lieux, envisagé des intrigues, visité les quartiers, les jardins, les
bâtiments, pour imaginer, chacun à leur manière, un polar inédit, illustré par un dessinateur
qui les suit pas à pas, adaptant librement leur univers.

Voici une quatrième saison qui scelle également la complicité entre Le Monde et SNCF,
décidés à marier la fiction policière et l’illustration contemporaine.
Ce tour de France très particulier est aussi une manière de fêter les quinze ans du PRIX SNCF
DU POLAR*, né en 2000. Un prix du public pour ce genre littéraire qu’on appelait autrefois
« roman de gare ». Aujourd’hui, les prix de ces catégories se sont multipliés : roman toujours,
mais également bande dessinée et court métrage, pour révéler chaque année de nouveaux
talents. Des œuvres pour amateurs éclairés et simples curieux, des fictions inédites pour
tous ceux qui aiment voyager avec « la crème du crime ».

Nouveauté 2015, chaque nouvelle illustrée située dans une ville française est suivie d’une
« échappée » journalistique et touristique au sortir de la gare. Rassurez-vous, avec ces
nouvelles noires, il ne s’agit pas d’une simple promenade de santé !



SAISON 4

• Jérémie Guez & Jacques Ferrandez – Là-bas, c’est Marseille
suivi d’une échappée à MARSEILLE
• Emmanuel Grand & Pierre Place – Pavillon rouge à La Baulesuivi d’une échappée à LA BAULE
• Chantal Pelletier & Loustal – I Love Lyon
suivi d’une échappée à LYON
• Karim Miské & Florence Dupré la Tour – Les Filles du Touquet
suivi d’une échappée au TOUQUET
• Tito Topin & Vincent Gravé – Bloody Paris
suivi d’une échappée à PARIS
• Antoine Chainas & Anthony Pastor – Le soleil se couche parfois à Montpellier
suivi d’une échappée à MONTPELLIER
• Michel Quint & Pozla – Si près du malheur à Lille
suivi d’une échappée à LILLE
• Ian Manook & Hervé Bourhis – Retour à Biarritz
suivi d’une échappée à Biarritz
• Nicolas Mathieu & Florent Chavouet – Paris-Colmar
suivi d’une échappée à COLMAR

* Suivez le PRIX SNCF DU POLAR toute l’année sur polar.sncf.com, #PolarSNCF

Ian Manook, lauréat du PRIX SNCF DU POLAR 2014 catégorie Roman, nous emmène du Brésil
à Biarritz, dans une nouvelle illustrée par Hervé Bourhis. Son héros n’a pas oublié cette ville
aux maisons toutes charpentées de rouge, ses fiestas, les ritournelles des bandas. À Biarritz
ou au Brésil. Parfois, les lieux se mélangent quand les amours s’affolent. Ian Manook, grand
voyageur, imagine une histoire où le Mato Grosso et le Pays basque se répondent. Les
dessins d’Hervé Bourhis parviennent à illustrer superbement cette union inattendue, entre
océan Atlantique et Río Paraguay.Retour à Biarritz






J’ai tué Everaldo da Souza. Je le tue et je suis surpris de voir à quel point c’est facile. Je vais à
sa rencontre dans la forêt. Je marche vers lui sans me presser, puis je tends le bras et je tire
une balle dans son front. Et c’est tout. Je le regarde tomber en arrière dans l’humus épais et
putride de cette forêt vierge d’aucun crime. Et dans la seconde il est mort, et moi je suis
toujours le même.
Je suis parti de Cuiabá au petit matin pour Cáceres, dans un vieux bus déglingué aux couleurs
brésiliennes. J’ai traversé à pied toute la ville encore luisante de l’orage de la nuit et toute
imprégnée de son parfum. Une odeur forte de terre trop riche et d’humus brun qui fume
déjà sous les premiers rayons du soleil. L’orage a disparu. Il ne reste plus rien de sa force
folle. Je pense que des couples ont profité de cette nuit d’orage pour s’aimer avec violence.
Ou pour se déchirer avec violence. Ou pour s’ignorer avec la même violence. D’autres
peutêtre ont bu, ont prié, ont pleuré, ont juré, ont tué cette nuit-là avec violence. À quoi pensent
au matin les amants de la nuit ? Et les assassins ?
– Deixa a saudade, gringo. Você vai viajar !
Le maigre mulâtre au sourire édenté a raison. Je dois abandonner toute nostalgie. Je pars en
voyage. Il déchire un coin de mon billet et me montre ma place d’un geste rieur du menton.
La première, juste après la portière pneumatique, avec le pare-brise étoilé et bas comme un
écran sale des panoramas à venir. Aussitôt on me regarde. Je n’appartiens pas à ce pays, ni à
ce jour, ni même à ce bus. Ce voyage n’est pas le mien. C’est comme si je profitais du leur, un
peu comme un receleur. Je me demande si quelqu’un a remarqué le colt noir glissé dans la
ceinture de mon pantalon, à même ma peau déjà moite de peur et de chaleur, sous ma
chemise. Curieusement j’ai plus peur qu’on le remarque que de ce que je m’apprête à faire
avec.
L’homme qui enjambe mes genoux en même temps qu’il s’en excuse a moins de scrupule.
C’est à peine s’il cache le sien, glissé dans un étui accroché à son ceinturon sous sa veste. Il
comprend mon émoi quand je le remarque.
– L’arme ne vous dérange pas, j’espère ? s’inquiète-t-il avec politesse.
– Non, non, dis-je trop vite. Vous êtes policier ?
– Ça vous inquiéterait que je le sois ?
– Non, réponds-je en essayant de plaisanter. Je n’ai encore rien à me reprocher.
– Ça viendra, répond-il en riant plus fort. On a tous quelque chose à se reprocher un jour ou
l’autre. Ce jour-là, faites que ça ne soit pas un impayé ou une mauvaise dette !
– Et pourquoi donc ?
Il écarte le pan de sa veste de la main gauche et de la droite tapote la crosse en bois sculpté.
– Parce que je suis le meilleur recouvreur de l’intérieur. Mon métier est de traquer les
débiteurs et de les faire payer. Dès que votre dette dépasse le prix de cinq balles,
craignezmoi !


Je laisse passer un moment de silence dont le chauffeur profite pour démarrer. La carlingue
tremble comme un animal réveillé qui s’ébroue, puis le bus traverse la cour de terre en se
dodelinant mollement dans les trous des flaques. Devant moi, à travers le pare-brise, la route
grise et droite pointe bientôt comme une flèche vers l’horizon, et sur le côté défilent déjà les
terres rouges, les arbres verts et les baraques roses sous un grand ciel où se gorgent déjà
d’autres nuages.
– Pourquoi cinq fois le prix d’une balle ?
– Parce que je me paye au pourcentage de ce que je récupère. Vingt pour cent.– Parce que je me paye au pourcentage de ce que je récupère. Vingt pour cent.
– Et vous tuez pour ça ?
– Bien sûr que non. Un débiteur mort n’est plus un débiteur. C’est une dette morte ! Mais
j’effraye, j’essaye de convaincre …
– Vraiment ?
– Que voulez-vous, je traque des gens qui doivent de l’argent à d’autres gens qui me payent
pour le récupérer. Il m’arrive souvent de devoir pointer une arme sur eux ou sur quelqu’un
qu’ils aiment pour leur faire comprendre.
– Et vous leur tirez dessus ?
– Quand ils se défendent, oui. La plupart du temps, non. Ceux qui se défendent sont toujours
ceux qui ont de quoi payer, ne serait-ce qu’en partie, et qui ne veulent pas. Ceux qui n’ont
rien ne se défendent pas : que voulez-vous que je leur prenne ? Je leur fais juste peur.
– Plutôt immoral !
– Ça part toujours de quelqu’un qui emprunte de l’argent et ne le rend pas et qui s’enfuit
pour qu’on ne le retrouve pas.
– Ils ont peut-être de bonnes raisons de ne pas pouvoir rembourser. Ou de ne pas vouloir !
– Peut-être bien, mais ça ne rend pas l’origine de la dette immorale pour autant.

***



Dehors la ville a disparu. Le cerrado défile ses maigres paysages de savane. Les campos
limpos, de petits pâturages sans arbres, alternent avec les campos sujos encombrés
d’arbustes tordus par le soleil. Je laisse glisser mon regard sur les petits lacs d’eau douce
des baías, que des algues capricieuses colorent de jaune ou de bleu, de vert, de rouge et
parfois d’un noir de miroir sans tain, et sur les petits corixos au faible courant qui les relient
entre elles sans prendre ni perdre leurs couleurs.
J’ai longtemps cru ne pouvoir aimer que les lames atlantiques et les écumes de l’océan vert et
blanc se fracassant aux falaises de la pointe Saint-Martin sous le phare de Biarritz ; la ligne en
apostrophes chavirées des pins maritimes ponctuant les rochers entre le sable et le vent ; le
chahut fragile des tamaris dans les rochers échoués, et le miroitement des eucalyptus en
contrechamps des Pyrénées scintillantes, et pourtant je suis devenu fou de ce pays. De cette
nature qui tire sa beauté vénéneuse des pourritures qui s’y décomposent. De cette beauté
dangereuse où glissent des cascavels, grabouillent des mygales, et se tapissent des jacarés.
Cette folie m’a gagné. Elle est en moi à présent où mes sentiments pourrissent et se
décomposent eux aussi pour former l’humus de cette folie qui m’enivre de l’intérieur. Une
folie comme une dégringolade, juste pour poursuivre Angèle et me rattraper.
Je me méfie de l’homme au pistolet. Il se signe à chaque église et à chaque prêtre que croise
le bus. Il a récupéré, dit-il, sa première dette à 17 ans, raconte-t-il, en reprenant manu militari
à un usurier le crédit qui écrasait ses parents. L’usurier a apprécié le geste et la façon, et l’a
engagé. Il me parle et dans le même temps a sorti son arme pour la démonter et la nettoyer.
Je le regarde faire, fasciné par la simplicité du mécanisme qui peut, en une fraction de
seconde, venir à bout de l’extraordinaire complexité d’une vie humaine. Lui aussi se dit
fasciné par la condition humaine. Il dit que son métier le porte à se frotter à une humanité
que je ne peux même pas imaginer. Des pauvres si pauvres et si lâches qu’ils sont prêts à
vendre leur enfant pour survivre. Et des riches avares et veules au point de donner les leurs
pour garder leurs matelas de réis. Il me fait la liste de ce qu’il s’est vu offrir en échange d’une