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Seize nouvelles, ancrées dans la mythologie personnelle de Marc Villard, entre Barbès et les USA, écrites entre 1983 et 1987 et sélectionnées par l'auteur.
Publié le : mercredi 19 février 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743627140
Nombre de pages : 155
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 Quand les lumires clignotent sur le boulevard, je me pose toujours ces mmes questions : que faistu lĀ, oÙ vastu et pourquoi ?  Ancr dans la mythologie personnelle de Marc Vil lard, entre Barbs et l’Amrique, ces vingt nouvelles portent des titres rvlateurs d’un certain dsespoir : Clara n’est plus ici,Gibier de potenceouDestroy. Mais il y a aussi lePower of loveetLes BÉgonias enchantÉs. Il y a surtout l’humour et la posie lectrique qui habi tent ces fragments de vies et les clairent d’une ton nante lumire noire.
Ce recueil rassemble des nouvelles crites entre 1983 et 1987, slectionnes par l’auteur.
Du même auteur chez le même éditeur
Démons ordinaires La Vie dartiste Dans les rayons de la mort Rouge est ma couleur Du béton dans la tête Cur sombre Made in Taïwan Personne nen sortira vivant La Guitare de Bo Diddley Ping Pong(avec JeanBernard Pouy) Tohu Bohu(avec JeanBernard Pouy) Entrée du diable à Barbèsville Le Roi, sa femme et le petit prince Zigzag(avec JeanBernard Pouy) Un ange passe à Memphis
site de lauteur : marcvillard.net
Marc Villard
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Collection dirigée par François Guérif
Rivages/noir
Retrouvez l’ensemble des parutions des Èditions Payot & Rivages sur
www.payotrivages.fr
Ce livre a djĀ paru sous le mme titre aux Èditions Le Serpent Ā Plumes en 1998.
© 2014, Èditions Payot & Rivages 106, boulevard SaintGermain – 75006 Paris ISBN : 9782743627836
L’Ami de passage
Cest un soir ordinaire. Un soir comme tous les autres avec son cortège de gros cubes pétaradants, avec sa ration habituelle de macs en goguette, de putes déglinguées, de mecs à la coule bricolant un coup dément. Depuis un bon moment, je me faisais mon cinéma intérieur, la filière Technicolor, pour tasser dans lobscurité mes sandwichs malingres et la solitude qui me serre le cur quand la nuit tombe sur Barbès. Il est arrivé sans bruit, un fantôme ambulant. Il est arrivé comme on sexcuse mais jai perdu tout sentiment pour les épaves qui se faufilent dans le sombre, bouffies de culpabilité. Maintenant il est là, devant moi. Il va parler mais peutêtre non, il ne va pas parler. Il a froid et moi aussi jai froid. Les automobiles rutilantes tracent dans la nuit des sillons incandescents, un rire travesti sétrangle dans mon dos et la pharmacie rouge aboie. Jai peur de ce quil va me dire, la trouille quoi. Cest quelque chose de grave, quelque chose dhorrible, quelque chose là dans son corps, suffisamment dur
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pour lui faire cette tête de déterré, la tête du type au bout du rouleau, revenu de tout. Le genre de type à prendre en charge, à dorloter et toutes ces choses qui me terrifient. Cest déjà compliqué de sadmettre dans sa médiocrité alors un autre, quelquun comme ça, une connaissance, pas quel quun quon aime, complice et tout le tremblement. Juste un copain. Costaud quil était, un dur de dur, le charlot plein aux as avec une femme sensass et son sourire vraiment très sain, les petits chemisiers en vichy et cette odeur de beignets dans la cuisine nickel. Une fille comme on voit dans les maga zines, pas maquillée, vachement nature. Le genre de fille quon narrivera jamais à draguer et puis, justement, en pensant à cette fille, je me dis : cest curieux, jamais ils se quittent, lui, la fille et le bébé. Un bébé pas chiant, enfin si, mais pas emmerdeur, si vous voyez. Bon, il est tout seul, il a froid. Il va parler, la vache. Jai pas envie quil me parle mais il nen sait rien, ce con. Ça y est, il a réussi à ouvrir la bouche. Ça fait une buée très jolie autour de sa bouche, une buée très belle comme dans ce film, Shanghai Gesture. Une buée sympathique et trouble également.  Franck, tu me remets ? Alors voilà, elle sest barrée. Elle ma dit comme ça : tes pas vraiment le type fonceur, le mec compétent avec qui on peut progresser, tu serais plutôt minable, mon vieux, tu sais je taime bien quand même, on reste copains, hein Jérôme ? Cest ça quelle ma dit.
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 Écoute Jérôme, jai un filmqui  Cette salope ma dit : on se voit toujours ça empêche pas lamitié, tu peux garder la bagnole moi je prends le gosse, mon enfant quoi, cest normal cest moi qui ai souffert cest pas toi Tentends ça Franck ?  Jentends, vieux.  Puis elle a continué : daccord, tu laimais bien mais tu vois une mère cest pas pareil cest plus fort, enfin bref jai pas à me justifier. Je te laisse te débrouiller avec lavocat, tu me connais, Jérôme, jaime pas ces histoires compliquées. Tu sais le type avec qui je pars, cest un type au poil, il ressemble à un acteur de cinéma mais à vrai dire cest un producteur, cest lui qui décide si le film est bien, si ça vaut la peine de donner des sous, mais je suis dingue, je te raconte ma vie, ça tinté resse pas, tu ten fous, hein, Jérôme, tu préfères tes copains, tes histoires de mecs Il y a des jours, comme ça, on se dit je vais voir un film puis au dernier moment sans savoir pour quoi on fait demitour et on commence à ratisser le boulevard dans le sens de lhistoire. Si javais su, je me serais offert le premier porno venu, une merde classée X, nimporte quoi pour échapper à ça. Mais il me tient, lenflé.  Après, on sest fait la bise et elle est partie, on va pas en faire un plat, quelle disait. Il me la dit, je savais déjà rien quà voir sa tête quil allait me démoraliser pour la soirée. Voilà, cest fait, merci Jérôme. Mais il pleurniche à moitié
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et je suis trop sentimental à la con pour lenvoyer chez les Grecs alors je plisse le front, vous voyez, ce genre deffort désespéré pour trouver quelque chose de réconfortant à dire mais je trouve rien, les gars, aussi je prends un air bigrement intéressé et il se dit : enfin, jai trouvé le type épatant qui va me sortir du merdier, mais cest pas ça du tout. Voilà quil ouvre la bouche à nouveau, cétait pas fini, on est mal barrés !  Alors, quand elle ma dit ça, jai pas vraiment réagi, je lai regardée avec des yeux de poisson mort ou quelque chose dapprochant et jai revu comme dans un film accéléré tous les gestes, tous les moments qui avaient compté pour moi. Jai pensé par exemple quand on était sur cette plage à Formentera, tu vois cette plage ? Heu ouais.  Eh bien, elle ma dit, Jérôme, quand on sera vieux, on viendra mourir ici ensemble, dans la mer, ou alors la fois quand jai été viré de chez Stockman on a fait une nouba à tout casser, vieux, on a claqué nos derniers bifetons en champagne et le lendemain je trouvais un job super dans la boîte dun copain. Et aussi avant laccouchement, la bagnole est tombée en panne, cétait un vrai tas de boue, on était en rase campagne et il faisait moins trois dehors. Je lai prise sur mon dos, tellement elle était crevée. Je sentais le gosse bouger contre mes reins alors elle ma dit : tu sais, si jaccouche maintenant, jai peur que le môme attrape un chaud
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et froid. Cest marrant comme expression, tu trouves pas ?  Vachement marrant, Jérôme.  Enfin bon, je suis resté comme ça un moment, pétrifié, quoi. Elle rangeait ses fringues et des trucs à elle dans une valise, le gosse était chez ses vieux. Je lai regardée pendant quelques siècles ranger ses pulls et ses robes que javais caressés, toutes ces choses à elle, et ça ma paru insensé quelle parte comme ça. On nest pas des héros. Cétait vraiment la seule fille, bon, merde, cest pas facile à dire mais jamais je retrouverai quelquun comme elle. Dabord, je veux pas chercher. Enfin, elle a fini par boucler sa putain de valise et elle sest plantée devant la glace avec ses cheveux qui faisaient des boucles dans son dos, elle a mis du rouge sur ses lèvres puis elle a dit : Jérôme, je regarde une der nière fois par la fenêtre si japerçois la ligne bleue des Vosges. Cétait une blague entre nous. Elle a ouvert la portefenêtre et on voyait toutes ces lumières horribles par en dessous. Ça ma rappelé des yeux grands ouverts, ça ma fait peur tous ces yeux qui me regardaient. Elle ma dit une connerie dugenre  Tas pas soif ? Je boirais bien une bière.  Non, je termine. Elle a dit : cest pas facile de partir, alors jai mis mes mains sur son cou et jai poussé son corps pardessus la rambarde. On voyait rien du tout, jhabite au cinquième étage. Puis elle a disparu dans la nuit, elle a dû mourir tout de suite, tu crois pas ?
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