Riefenstahl

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Peut-on admirer ce qui nous fait horreur ? Peut-on être captivé par la beauté de films dont le but était de magnifier le Troisième Reich ? Leni Riefenstahl (1902-2003) fut la cinéaste préférée d’Adolf Hitler, qui lui confia la réalisation de films de propagande que beaucoup, d’Andy Warhol à Francis Ford Coppola, considérèrent comme des chefs-d’œuvre.
Lilian Auzas, après des années de travail universitaire sur son cinéma, a voulu interroger sa propre fascination en cherchant, dans le parcours de l’artiste allemande, les ressorts qui ont pu la conduire à mettre son talent au service de l’abjection. Riefenstahl, roman de l’intime caché dans les replis de l’histoire, où sans cesse dialoguent l’imagination et la connaissance, est une quête passionnée de la vérité d’une femme que l’ambition aura aveuglée au point de ne pas voir quelle tragédie aura été sa vie.
Publié le : mardi 3 février 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756105901
Nombre de pages : 234
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Lilian Auzas
Riefenstahl
roman


Peut-on admirer ce qui nous fait
horreur ? Peut-on être captivé par la
beauté de films dont le but était de
magnifier le Troisième Reich ? Leni
Riefenstahl (1902-2003) fut la cinéaste
préférée d’Adolf Hitler, qui lui confia
la réalisation de films de propagande
que beaucoup, d’Andy Warhol à
Francis Ford Coppola, considérèrent
comme des chefs-d’œuvre.
Lilian Auzas, après des années de travail universitaire sur son cinéma, a
voulu interroger sa propre fascination
en cherchant, dans le parcours de
l’artiste allemande, les ressorts qui ont
pu la conduire à mettre son talent au
service de l’abjection. Riefenstahl,
roman de l’intime caché dans les replis
de l’histoire, où sans cesse dialoguent
l’imagination et la connaissance, est
une quête passionnée de la vérité d’une
femme que l’ambition aura aveuglée au
point de ne pas voir quelle tragédie
aura été sa vie.

Lilian Auzas, né en 1982, vit à Lyon. Il
a suivi des études d’histoire de l’art.
Riefenstahl est son premier roman.

En couverture :
Adolf Hitler et Leni Riefenstahl en 1934, lors de
la préparation du congrès de Nuremberg. (D.R.)

Photo : Lilian Auzas par Samuel Boivin (D.R.)


EAN numérique : 978-2-7561-0589-5978-2-7561-0590-1

EAN livre papier : 9782756103952

www.leoscheer.com
www.centrenationaldulivre.frRIEFENSTAHLEn couverture:
Adolf Hitler et Leni Riefenstahl en 1934, lors de la préparation
du congrès de Nuremberg.
(D.R.)
Éditions Léo Scheer,2012©
www.leoscheer.comLILIAN AUZAS
RIEFENSTAHL
roman
Éditions Léo Scheer«Lavie n’appartient pasàunhomme,
maisàson devoir.»
Thea vonHarbouIPremièreapparition
Unenuit d’été étouffante. Je suis presque sûr
d’avoir quatorze ans.ÀAtlanta se déroulent les
centièmes jeux olympiques modernes:nous
sommes donc en 1996. La chaleur m’empêche de
dormir.
Afindepasserletemps,j’allumelatélévision.Arte
diffuse un documentairesur une femme au nom
imprononçable,dontje n’aijamaisentenduparler,
etquejedécouvre,ennoiretblanc,dansunavion,
au-dessusd’un iceberg. Puis assise sur un canapé,
vieille, ridée, mais le regardpiquant,
encoreplein
devie.Elleévoquesacarrièred’actriceetderéalisatrice. Quiest cette femme apparemment
importantemaisquepluspersonnenesembleconnaître?
Je la voisàcôté d’Adolf Hitler,belle, enthousiaste.
Je comprends avec surprise qu’ellearéalisé des
films pour le Führer.
Desdéfilés. Descroix gammées:beaucoup.Un
agitateur de masses gesticulantdevant sa caméra.
Desvuesimpressionnantesdelafouleàunehauteur
surhumaine.Puis,ilyaunextraitdesonfilmsurles
9jeux olympiques de 1936, àBerlin: Olympia.
Aujourd’hui encore, je me rappelle avec netteté
cettepremièrevisiondelastatuequis’anime,deces
corps nus et disciplinés.
Les images me fascinaient malgré moi. Je restais
immobile, comme hypnotisé par les tambours, les
cors,lamusiquecathartiqueaccompagnantlesvols
chaotiquesdescolombesau-dessusdesbrastendus.
Olympia.Prenant peur,j’éteignis le téléviseur.
Je m’allongeai, angoissé. Dans mon esprit, tout
devait êtreoublanc, ou noir.Etvoilà que je
trouvais beau un film nazi. Le nom de la réalisatrice?
Je ne l’avais pas retenu. Et,àvrai dire, je ne tenais
pasàm’en souvenir.
Au matin, le visage de cette femme vieille et
passionnée ne s’était pas effacé de mon esprit. Et je
regrettai de m’êtreendormi sans avoir vu la suite.Cettefemmeestlongtempsrestéecolléeàmoi(elle
l’esttoujoursd’ailleurs).Souvent,quandjefermais
les yeux, son visage m’apparaissait avec une
précision étonnante:jepercevais la moindremèche de
cheveux, ce regardencoreenvoûtant, cette large
bouche, les taches de vieillesse, les rides.
Puis elleadisparu.
Ce n’est qu’au lycée, en terminale, qu’elle revint.
Jeune, souriante, mal accompagnée. Je venais
d’ouvrir mon livredephilosophie et par hasard
j’étais tombé sur une photographie en noir et
blanc. Messouvenirs me sautèrent
immédiatementàlagorge. Tout était resté intact. Le
documentairedecette nuit d’été défilait de nouveau.
Les icebergs, la statue, les colombes, les foules en
liesse, les points de vue usés par l’Histoire. C’était
lumineuxetlimpidecommesicesimagesdataient
de la veille.
Elleétaitdevantmoi,dansunjardin,auprèsd’Hitler
et de Goebbels. Ces deux-là,bien entendu,jeles
connaissais déjà;mais la légende me renseigna
enfin sur ce nom que j’avais occulté lors de notre
premièrerencontrenocturne: Leni Riefenstahl.
11Comme s’il s’agissait d’une formule magique, dès
lors que j’eus prononcé son nom, je fus envoûté.
J’étais liéàelle, même si je ne savais presque rien
de sa vie. Sans aucune résistance, je la laissai venir,
ou plutôt
déferler.
Autourdemoi,oudansleslivres,onnelaconnaissait guèreque sous le poncif «cinéaste préférée
d’Hitler». Je n’étais pas plus avancé et j’avais bien
du malàmecontenter des maigres notices
biographiques que je trouvais.
Mais un jour que je me promenais dans Lyon avec
monamieCécile, nous décidâmes defaireuntour
àlaFNAC. C’est là-bas, au rayon artdel’étage
librairie, que son nom attira mon œil. Un
immenselivresurunetable.J’étaisencorefaceàce
visage. Sonregardfixesurmontaitunsourireà
peine esquissé,ses cheveux flottaient dans la
lumière.
Quelle était cette fatalité qui me la mettait sans
cesse sous les yeux?J’étais sûr d’une chose:je
devais acheter ce livre.
Le soir,dans ma chambre, je le dévorai. Chaque
photographie m’éblouissait.LeniRiefenstahlavait
été danseuse, actrice, réalisatrice, productrice,
photographe, plongeuse sous-marine.Une image
en particulier retint mon attention. Elle pose, au
12premier plan, devant un podium où le Führer
s’agite. Penchée en avant, visiblement occupée,
elle semble surprise par l’objectif.J’imaginais très
bien le photographe la hélant et elle relevant d’un
coup son visage soucieux, la tête ailleurs, au
momentoùledoigtappuiesurledéclic.Derrière,
Adolf Hitler discourtdevant la masse disciplinée.
Lecadragefaitdecettephotographieunehéritière
destravauxavant-gardisteslesplusingénieuxdela
neue Sachlichkeit.J’aime l’impression fulgurante
desfaçadesquipercentlecieldeNuremberg.Bien
qu’elle se situe sur le devant, de façon toutàfait
frontale, la jeune femme est symboliquement la
marionnettiste qui tireles ficelles.
Je commençaisàdécouvrir que son talent de
réalisatrice avait contribué àfaired’Hitler un dieu
vivant pour le peuple allemand.L’euphorie est toujours celle d’un moment. Elle
passe, fugitive. Je pense aux spectacles où, seule sur
scène, son corps jeune et expressif accaparait tous
lesregards.MaisaussiàlapremièredeLaMontagne
sacrée,unsoirdedécembre1926,tandisque l’hiver
encoretimidecommençaitàsemerquelquesflocons
sur le Kurfürstendamm, au télégrammedeCharlie
Chaplin pour la sortie de La Lumièrebleue avec ce
mot:«félicitations»,àundiscours d’Adolf Hitler
aumilieudesfidèles,àuninoubliableorgasmegrâce
àl’athlète Glenn Morris, au verdict du tribunal de
dénazification le 15 décembre1949: Mitläuferin
(suiveuse) valait toujours mieux que Schuldigerin
(coupable),àlacontemplationd’unpaysageafricain
en dégradéd’ocres, au calme splendide et sombre
des fonds océaniques. Parexemple. Et j’imagine.Incipit Leni
Leni le sait:elle est une belle jeune fille. Avide
commelesonttouteslesfillesdesagénération,elle
entend êtrevue. Parée, coiffée, parfumée, elle se
pavane devant un public improvisé, une foule
d’anonymes;certains la regardent, parfois même
avec attention. Alors la jeune fille sourit. Attentive
àlamagie des hommes, elle puise chezeux un
orgueil qui lui fait dominer la rue, la scène, déjà.
Leni Riefenstahl sourit.
La politique, les violences que celle-ci encourage
au crépuscule des années 1910, dont Berlin est le
théâtrefantastique,nedétournent nullement les
jeunes filles des questions narcissiques. Esthètes
inébranlables, elles espèrent beaucoup de leurs
corps immatures. Elles fulminent, salivent devant
les magazines de mode.
Un jour,peut-être, elles seront en couverture.
Leni Riefenstahl s’observe déjà de haut. Elle
découvresaproprechair.Ses formes, dont elle
voudrait fairereligion, la poussent àaller de
l’avant. Dans les rues de Berlin, où des voix viriles
15
Lassedesaproprevie,LeniRiefenstahls’étaitréfugiéedepuislongtempsdanssavilla,auborddulac
Starnberg,àPöcking.
Depuisledébutdeladeuxièmemoitiédesavie,on
l’avait pousséeàs’évanouir dans la première. Elle
quichérissaittantlavie,elleavaitétécontraintede
devenir un fantôme.
Leni Riefenstahlest morte en 1945.
Leni Riefenstahl n’était, n’est et ne sera que la
cinéaste d’Adolf
Hitler.
«C’estunetelleombresurmaviequelamortsera
pourmoiunedélivrance»,confiera-t-elleàquatrevingt-dix ans.
Ellealéguéàl’humanitéd’horribleschefs-d’œuvre
mais aussi de somptueux hymnesàlabeauté de ce
monde (je pense aux photographies des Noubas, à
son documentaire Impressions sous-marines…).
Elle ne voulait pas êtrenostalgique du Troisième
Reich, mais elle l’était de ses triomphes. Sous le
Troisième Reich. Elle n’avait plus jamais été
heureuse depuis.
Elle est morteàl’âge de cent un ans, la nuit du 8
au9septembre2003.Bienqu’elleeûttantattendu
228cette délivrance, elle était terrifiée. Sa main fragile,
toujours très belle, serrait celle de Horst
Kettner,
dontlesyeuxlaissaientcoulerdeslarmesquil’attendrissaient.
«Comme cet homme beau m’aaimée»,
pensa-telle en esquissantunsourire.

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