Rue des Macchabées

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Au lieu de passer au centre des chèques postaux, aujourd'hui, j'aurais mieux fait de me consacrer à des amours ancillaires (celles que je préfère). Au guichet, j'avise un vieux type blême et pâle des crayons qui retire de l'artiche.



Où ça se complique, c'est quand je retrouve le pépère, assis dans sa bagnole, bien sagement, mais un peu mort !



Alors, je me mets en piste courant de surprise en surprise au long de la rue des Macchabées.





Publié le : jeudi 27 janvier 2011
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EAN13 : 9782265091122
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SAN-ANTONIO

RUE DES MACCHABÉES

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À Denis et Marcel Maurey,
en souvenir de tout le sang
que j’ai répandu chez eux
.
Amicalement.
S.-A.

Première partie
CHAPITRE PREMIER

Ne commencez jamais une journée
 en allant au Centre de chèques postaux

Au moment où je vais franchir la porte, Félicie, ma brave femme de mère, me demande :

— Qu’est-ce que tu fais, ce matin ?

Comme c’est la plus discrète des daronnes, j’en déduis que si elle me pose une question comme celle-là, c’est qu’elle a quelque chose à me demander.

— Je ne sais pas, réponds-je d’un ton maussade, car je ne peux décemment pas lui dire que j’espère me farcir la petite bonne du pavillon d’à côté…

Et j’ajoute, parce que je ne puis faire autrement :

— Pourquoi ?

— J’ai payé le charbon hier, et le terme avant-hier…

— Tu n’as plus d’artiche ?

— Si c’est de l’argent que tu nommes ainsi, non, en effet, il ne m’en reste plus. Comme demain c’est dimanche et que j’ai dit à Hector de venir…

Je fais la grimace : primo parce que je vais être obligé d’aller au Centre des chèques postaux pour y retirer de l’aspine alors que je serais bougrement mieux au cinéma avec la petite bonne, à lui apprendre à jouer à la main chaude… Deuxio parce que j’ai une sainte horreur d’Hector et que ce dimanche en sa compagnie va être l’enterrement de première classe avec perles…

Hector c’est un petit-cousin à Félicie, donc à moi d’un peu plus loin. Dans la famille on sait qu’il avait le béguin de ma vioque autrefois et qu’il ne s’est pas marrida à cause de ce grand amour déçu… Maintenant encore, lorsqu’il jacte à Félicie, on dirait qu’il pose pour une réclame de laxatif… Il fait des yeux en bouton de jarretelle, ce qui a le don de m’ulcérer profondément. Il est grand, maigre, chauve, édenté, avec un parapluie soigneusement roulé et un abonnement à Rustica… Vous voyez le genre ?

Je frémis en songeant que je pourrais être le fils de ce machin-là car ça m’aurait fait une drôle d’hérédité à remonter, les gars ! De quoi s’entraîner pour l’Annapurna !

Pourtant, comme je suis bon fils, je rengaine ma grimace.

— D’accord, M’man, puisque t’es raide à blanc, je passerai aux Postaux. Combien te faut-il ?

— C’est à toi de voir, répond-elle humblement…

Je l’embrasse.

— Je ferai des oiseaux sans tête, demain, promet-elle.

Elle sait que je n’aime pas Hector mais que je raffole des oiseaux sans tête…

— T’es un mec ! je lui affirme.

Et c’est vrai, croyez-moi, bande de noix ! Félicie, c’est quelqu’un…

Je vais sortir ma tire du petit garage au fond du jardin. Une manœuvre savante : je contourne la crèche, je file un coup de klaxon d’adieu et je fonce dans la rue…

La petite bonne d’à côté m’attend à l’extrémité de la localité. C’est une nouvelle, une souris qu’arrive de Bretagne. Comme dit un célèbre dramaturge de mes amis : « La morue, ça vient toujours de Bretagne… »

Elle est brunette et pas farouche. Je l’ai rambinée hier au bureau de tabac où elle venait acheter des timbres. Je lui ai dit qu’elle était jolie, que je l’entendais chanter depuis la fenêtre de ma chambre et que je n’avais jamais envisagé la plus belle fille du monde sous un autre aspect.

Ces salades, ça rend toujours avec les mistonnes du bas peuple. Avec les autres aussi, du reste. Une femme est une femme quelle que soit la nature de son soutien-gorge…

Elle a mis un petit tailleur noir acheté à Rennes ou à Saint-Brieuc, un chemisier rouge et des boucles d’oreilles dénichées dans une pochette-surprise. Ainsi loquée, la môme Taylor n’est pas sa cousine germaine !

Bref, c’est le genre de greluche au bras de laquelle on n’aimerait pas franchir la porte de l’ambassade d’Angleterre un soir de gala, mais qu’il fait bon suivre dans l’escalier d’un petit hôtel…

— Où allons-nous ? demande-t-elle.

— Il faut, avant toute chose, que je passe aux Chèques postaux pour y retirer de l’auber…

Ça lui paraît être un beau commencement de programme. La banque, c’est à peu près le seul endroit – avec les gogues – où une femme consent à vous laisser aller.

J’appuie sur l’accélérateur, nous franchissons le pont de Saint-Cloud… Dix minutes plus tard je range ma guinde devant le silo à fric de la rue des Favorites.

— Venez avec moi, car il y a à attendre, fais-je à la poupée.

Elle me suit.

L’immense hall est plein comme une olive… C’est fou ce que les gens ont besoin de blé en ce moment. Je vais déposer mon chèque au guicheton, le préposé m’allonge un ticket d’appel et je pousse ma donzelle dans un coin en attendant qu’un des haut-parleurs aboie mon numéro.

L’attente est morne…

Je dois retirer l’oseille au guichet 28 : je drague donc à proximité.

— Au fait, quel est votre nom ? demandé-je à ma conquête.

— Marinette, gazouille-t-elle.

— Évidemment, murmuré-je.

— Qu’est-ce que vous dites ?

— Je dis qu’évidemment vous ne pouviez porter qu’un prénom qui soit en parfaite harmonie avec vous…

Elle trace dans l’air des doubles V avec son dargeot pour extérioriser son contentement…

J’en profite pour lui mettre la main sur l’épaule. Il faut un début à tout. La main, c’est le premier des plénipotentiaires auprès d’une femme.

Nous sommes là depuis un brin de quart d’heure lorsque le croquant du guichet 28 appelle mon numéro qui est le 1646… Je m’approche du guichet pudiquement masqué par un paravent de fer.

Le gars qui était là avant moi en sort. Il n’est pas seul, un autre mec l’accompagne. Venir deux dans ce réduit pour palper de l’osier, c’est pas banal.

Nos regards se croisent. Ce mec est livide. Il me jette un regard aussi éloquent qu’un tract politique.

Pour moi, il a eu un malaise dans le hall où il fait une chaleur de serre et son compagnon l’a accompagné pour l’empêcher de tomber dans les patates.

L’employé me fait signer mon reçu et compte ma pesée. À cet instant mon regard tombe sur un talon de chèque qui est resté coincé sous la porte vitrée du guichet. Sur ce talon deux mots sont écrits :

AU SECOURS

Je chope le morcif de papelard. L’encre est toute fraîche…

— Dites donc, fais-je au guichetier, ce talon de chèque est-il celui du gars qui me précédait ?

Le zig a les tifs en brosse et l’air acide, genre cancer du foie.

— Qu’est-ce que ça peut vous faire ? demande-t-il.

Je lui montre ma plaque.

Il change d’attitude.

— Quel nom ? s’informe-t-il…

— Ludovic Balmin.

Il regarde sur la pile le dernier chèque payé…

— C’est bien ça, admet-il…

Je jette un regard à la somme portée sur le talon.

— Fichtre ! il a retiré un million ?

— Oui…

— Ce type ne vous a pas paru bizarre ?

— Je n’ai pas l’habitude de regarder les clients…

C’est vrai, il est là, dans son terrier, à distribuer des fafs à longueur de journée en glissant à son revers de veste les épingles des liasses… Les épingles, c’est la ristourne des caissiers honnêtes…

— Qu’est-ce qui se passe ? demande-t-il…

Je hausse les épaules.

Au fond, oui, qu’est-ce qui se passe ?

— Rien, dis-je.

Je glisse ma comptée dans ma fouille et je le plante là.

Marinette m’attend, tout excitée à l’idée que nous avons la journée devant nous et que je viens de retirer de quoi lui faire faire une virée maison. Pourvu qu’elle s’imagine pas que je vais lui offrir un bijou ou un manteau de fourrure ! J’ai horreur de décevoir une gerce, moi !

— Dites donc, beauté, je murmure, avez-vous vu les deux types qui sont sortis d’ici comme j’y entrais ?

— Oui, dit-elle.

— Par quelle porte sont-ils sortis ?

— Par la grande du milieu, je crois…

— Venez !

Je l’entraîne vers la grande porte où un agent en pèlerine lutte contre le froid et les pensées moroses.

Je commence par le commencement, c’est-à-dire par lui montrer ma carte. Moyennant ce simple geste, j’ai droit à un salut militaire pour grande personne.

— Vous n’avez pas vu sortir d’ici, il y a un instant, un petit homme à cheveux blancs accompagné d’un autre, plus grand, avec un manteau de cuir ?

— Si, fait l’agent…

— Quelle direction ont-ils prise ?

— Ils ont tourné à droite… Devaient être en voiture, le grand avait une clé à la main…

Je fonce… À grandes enjambées je remonte la file de bagnoles… Et je stoppe pile devant un petit cabriolet noir. Là-dedans se trouve mon petit bonhomme livide. Il paraît dormir car il a la tête appuyée contre la vitre de droite. Son copain a disparu…

J’ouvre la portière et le vieux dégringole sur la chaussée. Il est mou comme Jean Tissier et blanc comme l’intérieur d’un navet.

Et, par-dessus le marché, il est un peu mort…

Pas depuis longtemps, bien sûr, mais mort tout de même…

Je regarde autour de moi : il n’y a pas plus de type en manteau de cuir à l’horizon que de beurre dans le slip d’un pauvre homme.

La môme Marinette pousse un grand cri.

— Fermez ça, je lui dis, et allez prévenir l’agent qui est devant la lourde !

CHAPITRE II

Ne vous faites jamais « des idées ! »

Un quart d’heure plus tard une ambulance s’annonce. On charge le mort sur une civière et fouette cocher !

Je dis à Marinette de grimper dans ma tire et j’accroche les wagons derrière la voiture à croix rouge…

— Que lui est-il arrivé, à ce pauvre homme ? demande la bonniche.

Je la regarde comme si elle m’arrachait d’un rêve. M’est avis que la partie de marrade est dans la flotte. Vous me connaissez ? Avec une histoire pareille sur les bras, je n’ai plus la moindre envie de jouer les Casanova !

— Je ne sais pas encore, je lui réponds… Il a avalé sa vie de travers, probable…

— C’est affreux !

— Appelez ça comme vous voudrez…

— Et maintenant, où allons-nous ?

— À la morgue…

Elle frissonne.

— À la…

— Oui, mais vous m’attendrez dans la voiture, je ne veux pas vous infliger un spectacle pareil…

— Oh ! je n’ai pas peur, fait la donzelle, au contraire, ça m’intéressera de voir la morgue !

Que voulez-vous que j’y fasse ? Toutes les souris sont morbides. Elles se consolent d’une partie de fesse manquée pourvu qu’on leur montre de la viande froide.

La moutarde me monte au pif.

Non, je vous le demande, de quoi j’aurais l’air si je trimbalais au cours de mon service cette radeuse pour noces et banquets !

— Écoutez, trognon, je fais en m’efforçant au calme. Je ne peux pas vous emmener avec moi…

— Oh ! Pourquoi ?

— Parce que, pour entrer à la morgue, il faut être de la police… ou mort ! Vous n’appartenez, Dieu soit loué, à aucune de ces deux catégories, n’est-ce pas ?...

Elle l’admet et se renfrogne…

Je stoppe derrière l’ambulance et je suis la civière. Un gardien réceptionne le macchabée… À ce moment je me manifeste :

— Commissaire San-Antonio.

Il me fait un salut dont le moins qu’on puisse en dire est qu’il est déférent.

— Salutations, monsieur le commissaire. Vous ne me reconnaissez pas ?

Je bigle les moustaches en guidon de course du zig, son nez torturé par le beaujolais…

Effectivement, j’ai aperçu ce pignouf au cours de précédentes enquêtes car, dans mon turbin, on est conduit à la morgue plus souvent qu’au Lido.

— Appelez illico un toubib ! ordonné-je… Et passez-moi le téléphone.

Il me conduit à un bureau ripoliné qui sent le cadavre comme le reste de la tôle, avec, par-dessus, des relents de gros rouge.

J’alerte la P.J… Je résume l’affaire.

— Le type avait retiré une brique sur son compte, dis-je à mon interlocuteur invisible. Quatre minutes plus tard il gisait mort dans sa tire ; l’homme au manteau de cuir qui l’accompagnait avait disparu et le million aussi. Le mort est à la morgue, et il ne reste plus qu’à foutre la pogne sur l’homme au manteau de cuir…

Là-dessus je ricane un bon coup pour montrer que j’ai le côté futé de tout bon policier qui se respecte et je raccroche.

Le gardien m’informe que le professeur Montazel va radiner. Il me propose un coup de rouge.

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