Saison des bijoux (La)

De
Publié par

" Faire une saison ", c'est l'idée que Jeanne et Bruno se sont mise en tête : quitter les monts du Lyonnais pour aller planter parasols et tréteaux au grand vent de l'Atlantique, sur la place du village balnéaire de Carri, à la lisière des dunes. Marchands ambulants, ils forment une petite tribu que complètent Alexis, onze ans, et Virgile, soixante et un. On les appellera en toute simplicité les Bijoux, ils disposeront d'une poignée de mètres carrés au soleil et seront adoubés par des confrères nommés Nanou Primeurs, Fromage ou Château-Migraine le bougnat. Et puis il y a Forgeaud, le boss du marché, protecteur incontournable et despote au passé obscur, Forgeaud qui, frappé par la beauté de Jeanne, en perd le souffle et se promet de la posséder avant la fin de l'été.


Plus que jamais dans son élément, Éric Holder s'empare de cette saison mouvementée au goût de sel, prétexte à un exercice virtuose de portraitiste, à des scènes et tableaux qui réservent un régal de lecture. Mais surtout, cette chronique délicate et amoureuse rend hommage à une société, à la fois marginale et populaire, dont la littérature parle rarement.



Éric Holder est l'auteur d'une dizaine de romans, dont L'Homme de chevet (Flammarion, 1995) et Mademoiselle Chambon (Flammarion, 1996). Il vit actuellement en Médoc, qui constituait déjà le décor littéraire de La Baïne (Seuil, 2007) et de Bella Ciao (Seuil, 2009).


Publié le : jeudi 20 août 2015
Lecture(s) : 19
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021285840
Nombre de pages : 319
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Du même auteur
Nouvelles du Nord Le Dilettante, 1984 Manfred ou l’hésitation Seuil, 1985 La Chinoise Le Dilettante, 1987 Duo forte Grasset, 1989 et « J’ai lu », nº 5934 Les Petits Bleus Le Dilettante, 1990 L’Ange de Bénarès Flammarion, 1993 La Belle Jardinière Le Dilettante, 1994 Bruits de cœurs Les Silènes, 1994 L’Homme de chevet Flammarion, 1995 et 2009 et « J’ai lu », nº 4575 La Tolérance (dessins de Jean-Marie Queneau, Claude Stassart-Springer) La Goulotte, 1995 Deux Poèmes (dessins de Jean-Marie Queneau, Claude Stassart-Springer) La Goulotte, 1996 En compagnie des femmes
Le Dilettante, 1996 Mademoiselle Chambon Flammarion, 1996 et 2009 « J’ai lu », nº 4876 et Flammarion « GF Étonnants classiques », nº 2153 Jours en douce Flohic, 1997 On dirait une actrice « Librio », nº 183 Nouvelles du Nord et d’ailleurs Le Dilettante, 1998 Bienvenue parmi nous Flammarion, 1998 et « J’ai lu », nº 5592 Les Cabanes (dessins de Jean-Marie Queneau, Claude Stassart-Springer) La Goulotte, 2000 La Correspondante Flammarion, 2000 et « J’ai lu », nº 6191 Masculins singuliers Le Dilettante, 2001 Hongroise Flammarion, 2002 et « J’ai lu », nº 7301 L’Histoire de Chirac Flammarion, 2003 et « J’ai lu », nº 7729 Les Sentiers délicats Le Dilettante, 2005 La Baïne Seuil, 2007 et « Points », nº P1903 De loin on dirait une île Le Dilettante, 2008
Bella Ciao Seuil, 2009 et « Points », nº P2468 Embrasez-moi Le Dilettante, 2011 et « J’ai lu », nº 10208 L’Alphabet des oiseaux (illustrations de Nathalie Azémar) Delphine Montalant, 2012
ISBN 978-2-02-128584-0
© Éditions du Seuil, août 2015
www.seuil.com
Ce document numérique a été réalisé parNord Compo.
1
Ce fut en avril à sept heures que la troïka, franchissant une roue après l’autre le trottoir, soulevant un nuage jaune en pollen de pin, se gara pour la première fois sur la place du marché de Carri. « La troïka », ainsi nommait-on, dans le massif du Pilat, l’Iveco Daily blanc attelé d’une remorque assortie qu’on avait l’habitude de voir là-bas piloté par Bruno. Cependant, nous n’étions pas dans le Pilat. Le village de Carri semblait monter la garde au bord de la dune rongée par l’Atlantique comme un fortin à la limite du désert. Un simple hameau, à l’origine, qui appartenait à une municipalité, Dargagne, enfoncée plus avant dans les terres. La station devait son existence à la vogue des bains de mer, dans les années 1850 ; aux « trains de plaisir » depuis Bordeaux ; à des natifs avisés qui avaient compris le parti à tirer de landes incultes où paissaient des moutons. Pareil schéma se reproduisait plus au sud, entre Lacanau-Océan et Lacanau-Bourg, plus au nord, entre Vendays et Montalivet. En un siècle et demi, trois cabanes auxquelles on attachait les mulets, où l’on rangeait les filets, avaient donné naissance à des hôtels-restaurants en front de mer, à une artère principale tapissée de boutiques. Des rues secondaires rangeaient au carré des villas en expansion. Puis c’étaient des campings quatre, trois, deux étoiles, un petit aérodrome, une aire réservée aux gens du voyage, avant d’affronter des kilomètres de pins en ligne pour rejoindre Dargagne, devenu village périphérique. Les quatre-vingt mille habitants que comptait Carri à la belle saison réduisaient dans le creuset de l’automne jusqu’à n’être plus que quatre cent dix en hiver, regroupés autour d’une boulangerie, d’un bar-tabac-PMU et d’une maison de la presse. Durant cette période, n’importe quel touriste égaré ou romantique, ayant laissé son véhicule sur le parking du front de mer, sous les hôtels fermés, pouvait se croire propriétaire de la cité. Il descendait une grand-rue de western, poussé dans le dos par le vent d’ouest qui remplissait de sable les trottoirs et faisait rouler à l’improviste des boules de panicaut séché. Il envisageait un instant de fracturer tel magasin, ou bien d’écrire un livre à l’abri de telle villa. Mais voici qu’il aperçoit de la lumière. Le bonnet sur les oreilles, il s’engouffre sous les néons du bar-tabac, le regrette aussitôt. Son joyeux « Bonjour ! » s’est évanoui sans rencontrer d’écho. Une douzaine de flibustiers, parmi lesquels deux ou trois filles, baissant le ton à son entrée, lui ont tourné le dos. Ce n’est pas l’Atlantique, la portière refermée, qui le consolera d’une solitude immense, du sentiment de n’être rien. L’océan, depuis le parking, ressemble à la
Manche, gris pareil, mais sans navire. Le voyageur note que le premier sent le plâtre, quant à la seconde, le poisson. Bruno avait fait le voyage, l’année précédente, au cœur de l’été, afin de vérifier que la rumeur en cours chez les camelots n’était pas sans fondement : chaque matin, de Pâques à septembre, le marché de Carri –the Carri’s wine market – connaissait une affluence qui rivalisait avec les grandes foires du Pilat, voire la fête de Condrieu, où les billets se cueillaient comme feuilles sur l’arbre. Ici, le succès de la manifestation était dû aux buvettes détaillant du pineau, du médoc, du loupiac, de l’entre-deux-mers qu’on emportait avec soi jusqu’aux étals d’huîtres, derrière – de longues tables recouvertes de nappes en papier. Les écaillers, pour une somme modique, ouvraient et servaient là-dessus l’arguin, la belon, la cancale. Alentour, du reggae s’échappait d’une tente où rissolaient des accras de morue. Des Basques en chemise blanche, foulard rouge et béret tranchaient lelongo, la tomme sous les guirlandes en piments d’Espelette. Le pruneau d’Agen voisinait avec le savon d’Alep ; la céramique catalane avec les couteaux auvergnats. Les voix rivales des démonstrateurs, aux coins de la place, vantaient l’ustensile le plus ingénieux de l’année. Coincé par la foule qui piétinait sans avancer, Bruno n’avait remarqué que peu de bijoux fantaisie. Quelques bancs réduits, tenus par des jeunes gens sur le chemin du Maroc ou de l’Inde, rien qui pût rivaliser, en tout cas, avec la diversité, la qualité, l’éclat des milliers de pièces qu’enfermaient le fourgon et la remorque. Rentré dans ses monts près de Lyon, il avait forgé, avec Jeanne, le projet d’aller travailler à Carri le printemps suivant. Ce n’était pas qu’ils eussent exploité toutes les possibilités d’une région où ils habitaient depuis quinze ans, c’étaient ces quinze ans, précisément, qui posaient problème aux nomades, la routine qui s’était installée sous les pneus de l’Iveco. À quoi bon la liberté de voyager si c’était pour tourner sans cesse dans les mêmes villages, les même paysages ? Et puis, comme tous les marchands ambulants, Jeanne et Bruno cultivaient la légende des marchés fabuleux, ceux où l’on n’a pas assez de mains, bientôt plus de tête, ceux qui enivrent, ceux qui se terminent avec l’ébahissement, l’orgueil, l’épuisement d’avoir pêché un espadon. La caisse débordante de billets ne sert qu’à le mesurer. Enfin, prendre des vacances tout en bossant était dans leur tempérament. Dans le métier, on appelle ça « faire une saison ». La perspective d’un été sur la côte ouest avait fait bondir de joie Alexis, leur fils, onze ans… Virgile, soixante et un, comme d’habitude suivrait. Munie des renseignements glanés par son époux, Jeanne avait écrit une lettre au placier de Carri, à Noël, ainsi qu’il est d’usage, mêlant habilement ses bons vœux, sa requête. Ils avaient reçu un mois plus tard l’attestation de la mairie de Dargagne, qui les autorisait à venir étaler leurs sept mètres. Tandis que Bruno plissait les yeux dans le pollen et le vent, cherchant à identifier le placier parmi les camelots qui déchargeaient déjà, la tribu émergea de la troïka. Jeanne, d’abord, qui défroissa au-dessus de bottes camarguaises une robe à volants en provenance d’une fripe. Le châle dont elle avait recouvert ses épaules ne cachait
pas des bras musclés par l’exercice, que leur texture ferme, leur peau couleur farine de châtaigne donnaient envie de mordre. Au reste, à la manger, on n’aurait su par quel bout commencer. Jeanne mesurait un mètre soixante-dix-sept, taille que surélevaient encore, lors de son débarquement, ses longs cheveux noirs éparpillés dans le vent. Son fils encore ensommeillé la tenait par la main. Alexis aussi serait grand, longue plante à cette heure un peu pâle, surmontée d’yeux immenses. On y lisait déjà de la maturité, ainsi que le retrait prudent des enfants qui, presque tous les jours, sont allés à l’école de la rue, laquelle est peuplée d’inconnus. En dehors de la famille restreinte, il taisait ses passions, comme si prendre l’air les eût corrodées. Excepté ses parents, seul Virgile, en quelque sorte son précepteur en même temps que son meilleur ami, était au courant de ses goûts pour les timbres, les fossiles, la géologie, les ouvrages d’aventures maritimes, les navets français des années 1970 (Lautner, Zidi, Yanne, Séria), le skate-board, les sports de glisse… Aujourd’hui ou demain, c’était promis, on l’inscrirait aux cours de surf. Virgile fermait la marche. On n’imaginait pas qu’il avait eu vingt ans, ses traits ne semblaient pas devoir vieillir davantage non plus, sculptés une fois pour toutes sous ceux d’un général sudiste glabre et altier, dont le panache, jusque dans la défaite, forçait l’admiration – ou bien sous ceux du fondateur d’une dynastie pétrolière, un John Davison Rockefeller, préoccupé d’assassiner le vent parce que celui-ci bousculait ses mèches blanches. Là s’arrêtait la comparaison. Son mètre soixante-sept empêchait qu’on le regardât d’en bas. Il n’avait pas eu d’enfants, a fortiori de petits-enfants, et ne cherchait pas à s’enrichir, ou pas de cette façon-là. Son étal, à lui, se réduisait à une « quarante » (40 × 40 cm) sur laquelle il disposait quelques jouets, serpents articulés, cerfs-volants de poche, savons à bulles, lance-pierres, qui lui permettaient, précisément, d’approcher les enfants, bientôt de parler et de rire avec eux. Ses seuls interlocuteurs valables, prétendait-il, avaient entre huit et douze ans, limite supérieure qu’il se réservait d’allonger à mesure qu’Alexis l’atteindrait. Avec Jeanne et Bruno, son unique famille. La leur aurait été incomplète sans lui. Attention les yeux, se dit Forgeaud en les regardant avancer, voilà la tribu baba qui descend de sa colline, foulards et colifichets. Vient vendre les confitures, les macramés qu’ils ont confectionnés cet hiver. M. Joint, Mme Fumette et Compagnie – car ils se reproduisent au milieu des chèvres. Jamais aperçus. D’où sortaient-ils, ceux-là ? Il se souvint tout à coup de la lettre que le placier du marché avait reçue à Noël. Francis, c’était son prénom, avait son bureau à l’hôtel de ville de Dargagne. Forgeaud et lui se marraient en songeant à ces ingénus rhodaniens qui allaient achever, avant même de l’avoir commencée, leur saison à la poubelle, quand Mme la Maire était entrée inopinément. Elle s’était emparée de la feuille que Francis, l’œil rond, n’avait pas eu le temps de jeter. – Tiens ! avait-elle dit. Qu’est-ce que c’est que ça ? Des bijoux… Pas de plus beau cadeau pour une femme, non ? Comme si personne n’était assez généreux avec elle… songea Forgeaud en changeant de tactique. Les nouveaux rejoindraient l’allée réservée aux étrangers, en retrait, à l’ombre et au froid, près des toilettes publiques.
De loin, il constatait à présent que Bruno, qui continuait de chercher le placier, lui ressemblait un peu. Même stature, même façon de se tenir les jambes écartées, comme un agriculteur. D’ailleurs, le regard de quelques-uns de ses sujets, lui désignant discrètement l’impétrant, laissait apparaître un étonnement, comme s’ils découvraient un membre de la famille, un frère peut-être, dont le patron aurait oublié de leur parler. Le gargotier haussa les épaules, les mains posées à plat sur le comptoir, un pied sur une caisse de canettes vides, dans sa position favorite. Son œil isola enfin Jeanne. Du plus loin qu’il l’avait vue, Forgeaud s’était en effet refusé à la détailler. Il n’aurait su dire ce qu’avait provoqué l’apparition dans un coin de sa rétine. Un affolement, quelque chose entre le danger et la prémonition. Un tremblé qu’il avait été contraint de maîtriser. À présent qu’il observait Jeanne, advenait ce que son œil avait craint : il était en train de contempler la plus belle femme qu’il eût jamais croisée, à l’exception de la sienne. Cependant Sophie avait considérablement maigri ces derniers temps. Sophie mélangeait l’alcool et les anxiolytiques. Sophie gérait le restaurant comme on laisse passer toutes les balles au tennis. Enfin Sophie devenait bredin, givrée, folle dès qu’il parlait devant elle d’Antoine, leur fils. Jeanne, on avait l’impression que le soleil la suivait, réservant à son visage une lumière spéciale, adoucie – bienveillante envers la nuit froide et noire que laissait entrevoir son regard. Encore aurait-il fallu l’arrêter. Jeanne gardait en général baissés ses longs cils orientaux, dans une attitude que les hommes jugeaient effacée, soumise ; les femmes, modeste et de bon aloi. Ainsi se défendait-elle d’être, sans avoir eu le choix, celle que certains nomment une playmate, un avion de chasse, une antilope échappée du paradis d’Allah. Au-dessus de son nez long et droit, un espace presque blanc séparait des sourcils remarquables, épilés jusqu’à suggérer un envol. Ses proches guettaient là, sur son front, les seules rides qu’elle eût à trente-cinq ans, quatre grecques qui descendaient en vaguelettes pressées par le souci, et que l’étonnement ou la joie dissipaient comme si le sable les absorbait. Ses lèvres au repos tenaient un double discours, toute leur vivacité, leur esprit réfugiés dans la supérieure, ciselée avec délicatesse, relevée par une « goutte », tandis que l’inférieure, renflée et fuchsia, paraissait s’étendre sur le divan avec une langueur coupable. On l’appelait souvent gazelle ou biche. On tenait qu’elle venait de Tunisie, du Liban ou d’Afghanistan. L’Iran n’était pas beaucoup cité, où sa mère, Shirin, était pourtant née. Bien entendu, Forgeaud, à cette distance, ne vit que la bouche, la biche dont la croupe naissait, après un étranglement, plus haut que la moyenne, pour s’achever dans des jambes interminables. Robe et châle ne parvenaient pas à celer que Dieu, dans sa générosité, n’avait rien oublié, une telle poitrine était difficile à cacher. À cette pensée, Forgeaud éprouva la sensation d’une boule humide sous le sternum, comme s’il avait eu à cet endroit un organe en papier mouillé, compressé, sur lequel il ne se privait pas d’appuyer. Il inclina la tête sur le côté, montait une absurde envie de pleurer. Mince alors ! Une émotion. Il toucha malgré lui ce mouchoir entre ventre et poitrine. Et depuis combien de temps n’avait-il plus ressenti une émotion ?
Dans l’allée centrale qui menait à La Talanquère – littéralement le genre de comptoir forain sur lequel s’appuyait Forgeaud, autant que sa propre buvette –, l’individu Tipule venait de surgir, barrant le passage au clan des Bijoux, sans doute pour leur souhaiter la bienvenue. La tipule (tipula oleracea) est un insecte qu’on prend à tort pour un moustique quand, à la fin de l’été, il vient agiter ses pattes grêles contre la vitre, ou bien qu’il exécute dans l’herbe une danse de Saint-Guy, un hip-hop étonnant, s’élevant à la verticale avant de retomber sur le dos – sa méthode de ponte. On le nomme aussi « cousin », on rappelle qu’« il ne pique pas », et c’étaient précisément les mots qu’utilisait Tipule, le fils de Nanou Primeurs, lorsque, emporté par sa soif enthousiaste de discuter avec tout le monde, certains le jugeaient agaçant : « Tranquille, mec,cool… disait-il. On est tous cousins, non ? Eh bien moi, si je vibre, je ne pique pas. » Les nouveaux venus en auraient pour un temps, que Forgeaud mit à profit pour continuer de détailler Jeanne, de profil cette fois. La petite douleur liquide quittait sa cage thoracique, le libérant. Il n’avait plus seize ans, heureusement, ni vingt, mais cinquante-trois, dont trente de marché,sonmarché. Ceux-là valaient un siècle. À l’exception de Nanou Primeurs, la bien nommée, il était le premier arrivé, le plus ancien désormais, sur le marché de Carri, son roi, ou pour tel se prenait-il… La Vénus qui venait de débarquer sur ses terres avait tout l’air d’une reine, à son goût, pourvu qu’on l’emmène chez le coiffeur, qu’on la débarrasse de ses attifiaux, de ses colifichets, qu’on les remplace par des vêtements décents et des colliers d’or véritable… Lui, le gargotier, à force d’observer une étoile, restait scandalisé du sort qui lui était réservé. Une bombe pareille ne traîne pas chez les camelots, voyons ! Il convient qu’elle trône au milieu d’eux. Or ces femmes-là sont des croqueuses, il faut les approvisionner en ducats, en doublons – les étourdir d’un flot qui ne s’arrête jamais. Il leva une seconde les yeux au ciel de Carri pour le prendre à témoin. Qui était le seul dans le patelin à avoirvraimentles moyens ? Il rêva un instant d’elle à son bras, du prestige qu’il en tirerait. Ce fut comme si sa propre image s’en trouvait nettoyée, lavée des mochetés qui, avec l’âge, s’étaient incrustées. Avec une Ferrari ou un yacht, on l’aurait encore taxé de malhonnêteté. Avec cette poupée, on n’avait plus qu’à s’incliner. Elle forçait l’admiration qui manquait à sa toute-puissance. Elle incarnait ce à quoi les hommes les plus malins, les plus avides, ont droit, pensent-ils, au soir de leur vie : les plus belles femmes, de vingt ans de moins, costumées en baby, qui les appellent « chéri ». Forgeaud ne descendait pas lui-même de lignée royale, on l’aura deviné. Il était fils d’agriculteurs. « Ce qu’un agriculteur veut, il l’obtient, disait-il. Parce qu’il ne pense qu’à ça et rusera jusqu’à l’obtenir, comme le renard, son fidèle ennemi… » De fait Forgeaud était passé en dessous de beaucoup de grillages. Celui-là ne semblait pas devoir lui résister longtemps. Enfin Tipule, qui avait fini sa harangue, allongea un bras dans sa direction. Jeanne se tourna vers lui, qui la fixait sans vergogne. Regarde-moi bien, la belle, parce que tel que tu me vois, avant la fin de l’été, tu m’appartiendras. Je gagerai la couronne s’il le faut, après avoir vidé le trésor. Tous les moyens seront bons, je ne reculerai devant aucun, comme d’habitude – car le voilà, le royal secret : tout mettre en œuvre et ne rien négliger.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.