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Salaud d'huissier

De
81 pages

""Salaud d'huissier' depuis trente-huit ans, j'exerce l'activité probablement la plus vilipendée par la littérature et l'opinion. Après les croque-morts et les agents immobiliers, peut-être... "
Écrit par le président de la Chambre nationale des huissiers de justice afin de tordre le cou aux préjugés, ce livre savoureux raconte un quotidien en prise directe avec une réalité sociale qui a pour nom la France. Juriste de proximité, chargé d'exécuter sur le terrain les décisions judiciaires, un huissier voit de tout, qu'il exerce à la ville ou à la campagne. Du dramatique, comme les expulsions ou saisies, au très cocasse, qu'il s'agisse de retrouver un amant caché dans un placard, tirer une vache par la queue pour l'enlever à son propriétaire ou échapper à une moissonneuse-batteuse lancée à pleine vitesse.
Une mission de service public qui, pour conquérir le cœur des Français, doit relever le défi de la pédagogie et de la modernisation. Pariant sur les nouvelles technologies comme le numérique afin d'établir des constats plus rapides et économiques, avec notamment l'utilisation de drones, la profession pourrait bien initier une ère nouvelle où sera normalisé et dédramatisé le rapport du citoyen avec l'institution judiciaire.



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Patrick Sannino

Salaud
d’huissier

Petites histoires
d’une profession méconnue

image

À Roland, mon père,
qui n’est plus de ce monde.

Prologue

Je n’ai jamais voulu être huissier. Soyons francs, à moins de reprendre une étude de famille de père en fils, il est relativement rare, à l’aube d’une vie, de se sentir pousser des ailes d’huissier de justice.

Depuis trente-huit ans, j’exerce probablement la profession la plus vilipendée par la littérature et l’opinion. Au hit-parade des mal-aimés, l’huissier est plutôt en bonne position. Après les croque-morts et les agents immobiliers, peut-être. Et encore.

Peu de professions suscitent autant de critiques et de détestation que la mienne. Peu de professions voient aussi défiler, dans les villes comme dans les campagnes, autant de petits commerçants ou de patrons engloutis par les dettes, d’agriculteurs ne pouvant plus boucler leurs fins de mois, de mauvais payeurs en tout genre. Tant qu’il y aura des hommes, il y aura des huissiers…

Et peut-être est-ce pour cette raison que j’écris ce livre. Pour raconter un quotidien qui n’est pas toujours celui que l’on croit. Une réalité sociale qui a pour nom la France. Un métier témoin de la crise économique qui frappe les classes moyennes, de fractures qui un jour font basculer une vie – cela peut arriver à tout le monde –, de galères que nous aidons parfois à écoper dans la mesure du possible.

Toute ma vie, sur le terrain, je me suis battu contre des préjugés, et plus encore aujourd’hui, à la tête de la Chambre nationale des huissiers de justice ainsi que de la Chambre européenne, deux fonctions que je prends très à cœur.

Pour Zola et bien d’autres écrivains, l’huissier est d’abord « un chieur d’encre ». Enfin, pas que… Voilà ce que je voudrais dire.

1

La mauvaise réputation

J’ai commencé l’exercice de mon métier à Chambéry, en 1978. Comme premier emploi, on ne pouvait rêver mieux. D’un côté, les rives du lac du Bourget, de l’autre, les coteaux des plus beaux vignobles savoyards ; et en point de mire, les massifs des Bauges et de la Chartreuse.

Quand je suis arrivé là-bas, la première chose que j’ai entendue dans mon sillage, c’est : « Lui, c’est un pousse-à-cul. » Ne maîtrisant pas le parler local, moi qui suis né à Bab-el-Oued, j’ai eu, au début, un peu de mal à comprendre. Les vieux vignerons du coin m’ont rapidement mis au parfum. Le « pousse-à-cul », c’était celui qui mettait les gens à la porte de chez eux pour impayés, « l’emmerdeur au papier bleu ». En un mot et un seul, l’huissier.

Il y a toujours une part de vrai dans les expressions populaires. Et quand bien même celle-ci eût été fausse, il m’a fallu vivre avec toute ma vie. D’une certaine manière, d’ailleurs, elle renvoie bien à un pan de l’histoire de la profession, dont le nom vient de l’huis, « la porte ». Au Moyen Âge, les huissiers, ou « sergents » du roi, faisaient aussi office de portiers, ayant pour mission le service intérieur des audiences et la police des tribunaux. C’était l’époque où on les reconnaissait à leurs manteaux rayés puis à leur « verge », à l’origine un bâtonnet à fleur de lys, puis une sorte de petite baguette en ébène, longue d’une trentaine de centimètres et garnie de cuivre ou d’ivoire. Dès lors que l’huissier, symbole de l’autorité royale, touchait un justiciable de sa verge, celui-ci lui devait obéissance et soumission. L’histoire ne dit pas si on les traitait déjà, du côté de Chambéry, de « pousse-à-cul ».

D’emblée, l’honnêteté me conduit à l’avouer : ce n’est pas toujours simple de se faire traiter de tout dans l’exercice de son métier. Même quand on a les souliers qui brillent. Toute ma vie, j’ai été un « salaud d’huissier ». Tout est une question d’habitude, direz-vous. Ceci étant, quand la fonction précède systématiquement l’homme, il est préférable d’être producteur de cinéma ou diamantaire, ou neurologue à La Pitié-Salpêtrière. On n’a guère plus idée de ce qui s’y trame, mais au moins cela fait rêver.

La vérité est que, pas plus que mes confrères, je ne me suis habitué à cette critique permanente et je suis assez soulagé, au fond, de ne plus être sur le terrain au quotidien. Mais je suis infiniment heureux de défendre ce métier, dans mes nouvelles fonctions à la Chambre nationale des huissiers.

 

Dès le début, la perspective a fait franchement ricaner mes camarades de jeunesse. « Huissier ? Tu veux devenir huissier ? Mais quelle idée à la con ! » Quant à mes enfants, ils n’auraient exercé ce métier pour rien au monde et avaient honte de dire ce que je faisais, à l’école. À leur décharge, leurs copains de collège ou de lycée comptaient parmi leurs parents des artisans ou des commerçants fâchés avec les cotisations Urssaf, que je poursuivais pour cette raison… Et mes enfants se sont fait traiter de quelques noms d’oiseaux au seul motif qu’ils étaient les fils de leur père. C’est le problème des villes de province où tout le monde connaît tout le monde.

Combien de repas bâclés au buffet de la gare de Chambéry, où j’aimais me poser le mardi pour déjeuner avec mes amis avocats… Un débiteur un peu remonté passait, et c’était la volée de bois vert. Le déluge des qualificatifs que l’homme avait enfouis tout au fond de lui depuis un bon moment. Pas la simple crise de nerfs, le coup de sang ponctuel. Non, plutôt une rage froide comme de la glace pilée, une colère qui s’était accumulée dans les tréfonds de son âme par petites couches successives, prenant son temps pour grandir, s’épaissir, jusqu’à attendre le moment opportun pour m’exploser au visage, ce moment précis où je m’asseyais devant mon tartare au buffet de la gare…

Combien de dîners de notables à se justifier devant telle pharmacienne : « Vous faites quoi dans la vie, monsieur Sannino ? » Moi, invariablement neutre : « Je suis huissier de justice. » Elle, les lèvres rétrécies en gouttière : « Mon Dieu, mais quel drôle de métier ! Comment faites-vous pour mettre votre nez dans le lit des autres et expulser de pauvres gens ? »

 

Saisie, expulsions, adultères. Le triptyque maudit qui nous colle à la peau, quand l’exercice de notre métier est autrement plus varié. On ne voit l’huissier que dans ses procédures d’exécution, mais il y a tant d’autres aspects que l’on ne voit pas, en amont et en aval, en matière de conciliation, de médiation, de recouvrement de créances à l’amiable, d’administration de biens, de ventes aux enchères, ou tout simplement de constat –  l’activité première de l’huissier.

Il s’agit de constats purement matériels, et de toutes sortes : un particulier appelle pour une cheminée qui ne fonctionne pas, pour vérifier que l’appartement qu’il veut vendre ou acheter est sain, ou bien encore qu’un mur n’est pas fissuré avant qu’il n’entame des travaux, de manière que les assurances jouent si c’est le cas… Nous intervenons de la même façon sur des chantiers. J’ai ainsi pu côtoyer un peu le mythe des Chasseurs alpins du 13Bataillon, à Barby, une commune de Chambéry, en allant sur le chantier de leur caserne. L’histoire a duré trois ans, à cause de retards successifs que je venais constater. Sans passer, cette fois, pour un « pousse-à-cul ».

Mais je pouvais tout aussi bien intervenir pour un fabricant d’articles de sport qui me demandait, par exemple, de vérifier la qualité d’une chaussure de ski de fond accusée de blesser les pieds de sportifs ! Je me suis ainsi retrouvé un jour sur les hauteurs de Chambéry, à la station de la Féclaz, par – 10 °C, à regarder tourner un skieur de fond travaillant pour le compte de cette société sur une piste pendant trois heures, chaussé de ladite chaussure, pour voir si le pied souffrait ou non. Et je constatai qu’en effet, à chacun de ses passages, le type se plaignait d’ampoules aux pieds ! Cette fois-là, je suis ressorti congelé de mon constat : un moindre mal…

Une autre fois, j’ai failli prendre une dérouillée dans un bar d’Aix-les-Bains, censé fermer à 2 heures du matin. Des riverains s’étaient plaints que le bar restait ouvert jusqu’au petit matin, et ce sans autorisation de vente d’alcool après 2 heures. J’y suis donc allé vers les 3 heures, j’ai décliné mon identité et constaté que les bouteilles descendaient. Un noyau de maquereaux a alors menacé de me « péter la gueule ». Fort heureusement, un commissaire de police que j’avais prévenu est arrivé. Le métier d’huissier n’est pas toujours dénué de risques !

 

Mais c’est ainsi dans les dîners, dès lors que vous expliquez ce que vous faites dans la vie, vous récoltez un chapelet d’épithètes peu gracieuses lancées par des convives qui n’ont qu’une idée en tête : passer une bonne soirée… au détriment de la vôtre ! Sans compter qu’une fois sur trois, je croisais autour de la table des gens que je poursuivais – des entrepreneurs vivant au-dessus de leurs moyens ou dont l’entreprise avait des difficultés. Moi, j’avais bloqué les comptes pour l’Urssaf ou des caisses de retraite. Tout cela concourait à une bonne ambiance…

En attendant que la coupe soit pleine, je la laissais donc se remplir. Pour un peu, je me serais mis à chanter, en plein gueuleton, la chanson de Cadet Rousselle, huissier à Auxerre qui, en son temps, et c’est bien le seul connu dans ce cas, suscita la sympathie de ses congénères au point d’être immortalisé par un refrain ! Mais je chante faux. Alors je me taisais et j’expliquais mon métier aux concitoyens que je visitais, encore et toujours. Expliquer. Se battre contre les idées reçues. Et avoir une bonne dose de psychologie pour gérer la haine. J’ai toujours aimé la pédagogie et le contact humain. Ça tombe bien.

 

Mais la pédagogie requiert du temps. Et parfois, on en manque. Ce samedi après-midi, il fait un soleil radieux à Chambéry, et je n’aspire qu’à une flânerie tranquille en famille dans le centre-ville. Ma semaine a été chargée, je n’ai pas beaucoup vu ma femme et mes enfants. Bref, je n’ai qu’une envie, faire une coupure et me mettre la tête au repos. L’ennui, c’est que le tour du vieux Chambéry et de ses quatre rues principales est vite fait. Une chance sur dix de tomber sur celui ou celle chez qui vous avez fait une saisie dans l’année, ou un simple PV de description – en vue, par exemple, de la vente d’un appartement aux enchères. Nombre de pièces, état de la salle de bains… L’huissier est alors chargé du descriptif pour le cahier des charges. Il faut bien le faire. Une formalité. Mais certain(e)s ne le voient pas ainsi.

Je m’étais acquitté de cette tâche pour une dame qui ne payait pas le crédit de son appartement. Je m’étais donc rendu à son domicile, mais elle était absente, je n’y pouvais rien. Ses enfants m’avaient ouvert. Je m’étais exécuté.

Et voilà que je la croise, ce fameux samedi après-midi, sur le trottoir… À ma vue, elle vire au cramoisi et traverse la rue en hurlant pour m’administrer une baffe devant toute la ville : « Salopard d’huissier ! Vous êtes venu chez moi, c’est inadmissible ! » Pour le coup, je n’avais rien saisi. Non, j’étais de nouveau et simplement huissier, figure implacable de la loi, détrousseur de pauvres gens, représentant d’une sous-humanité faisant intrusion dans les logis comme pour commettre un viol, porteur de malheur et de noir, couleur du deuil. Et peu importe que vous agissiez au nom d’une délégation de la puissance publique, d’une exécution des décisions des juges, puisque c’est toujours le cas ! À la différence de l’avocat qui peut défendre toutes les causes, et notamment les plus nobles, ou du notaire qui jouit d’une image de père de famille aidant à la gestion d’un patrimoine, l’huissier spolie le justiciable et en tire profit.

Voilà pour l’archétype, pérennisé par la littérature et les arts, de Balzac à Daumier, en passant par tous les auteurs de la Pléiade. Qui ne se souvient de maître Hareng, huissier à Buchy, venant saisir les meubles d’Emma Bovary et hâter son suicide, ou bien de l’odieux Vimeux de Zola, de maître Schumacher, huissier à Strasbourg, dans le Dupont-Lajoie d’Yves Boisset ? Ou bien encore du Malicorne de Marcel Aymé, qui nous a taillé un costume au paradis dans Le Passe-Muraille ?

« Il y avait, dans une petite ville de France, un huissier qui s’appelait Malicorne et il était si scrupuleux dans l’accomplissement de son triste ministère qu’il n’eût pas hésité à saisir ses propres meubles, mais l’occasion ne s’en présenta pas et, du reste, il paraît que la loi ne permet pas à un huissier d’instrumenter contre lui-même. Une nuit qu’il reposait auprès de sa femme, Malicorne mourut en dormant et fut aussitôt admis à comparaître devant saint Pierre, qui juge en première instance. Le grand saint Porte-clés l’accueillit froidement.

– Vous vous appelez Malicorne et vous êtes huissier. Il n’y en a guère au paradis.

– Ça ne fait rien, répondit Malicorne, je ne tiens pas autrement à être avec des confrères ».

 

Me concernant, il y avait, par voie de conséquence, des choses que je me gardais systématiquement de faire dans ma vie de tous les jours. Conduire ma Porsche en ville, par exemple. Je m’étais offert une Porsche bleu gendarme. J’adorais le circuit. Un ami notaire, qui en avait une lui aussi, m’avait prévenu d’emblée : « Planque-la, surtout évite de la montrer. » Il avait beaucoup d’argent, plus que moi, mais il ne voulait pas que ça se sache, histoire de pousser l’hypocrisie sociale à son meilleur niveau. On lui aurait donné 100 euros pour qu’il s’achète un costume, tant il faisait pitié. Il portait toujours le même, usé jusqu’à la corde, les mêmes chaussures. En résumé, il avait acheté une Porsche pour la laisser au garage. Moi, non.

Au volant de mon bolide, le temps de quitter le centre-ville, je mettais donc un bonnet de ski et des lunettes noires, façon Jean Vuarnet. Pour qu’on ne me reconnaisse pas… Si le ridicule avait tué, je crois que j’en serais mort. J’enlevais le tout dès que j’avais laissé les habitations derrière moi. Mais le drame, c’est que huit jours plus tard, il y en avait toujours un pour me dire, hilare : « Je t’ai vu dans ta Porsche, elle est superbe ! » J’étais furieux que l’on sache que j’avais une Porsche. J’avais honte d’avoir une belle voiture, parce que j’étais huissier.

 

Il y a une autre chose que je tentais d’éviter à tout prix : aller chez Leclerc avec femme et enfants un samedi après-midi. Le week-end était décidément pire que les semaines. Je n’avais, en effet, nulle envie de me retrouver nez à nez dans les rayons avec tous les débiteurs de la ZUP de Chambéry-le-Haut, 10 000 habitants dont une grande partie de personnes défavorisées. Mais j’y étais parfois contraint. Pieds et poings liés. Quand Carrefour m’appelait : « Maître Sannino, nous organisons ce week-end un tirage au sort pour Harpic, il faut que vous veniez. » Le cauchemar.

Moi, à côté de l’animateur hurlant dans son micro : « Bonjour, Mesdames et Messieurs ! Bienvenue au grand tirage au sort de Carrefour ! Aujourd’hui, nous vendons VINGT lots de Harpic ! VINGT LOTS ! Avec le concours de qui, en ce jour ? Eh bien, de maître Sannino, huissier de justice, qui nous fait l’amabilité d’être présent et que voici ! » En face de nous, cinquante personnes alignées dont dix, mathématiquement, que j’avais « saisies ». Dans de tels cas, j’attendais que les vingt lots de Harpic trouvent rapidement preneurs et souriais benoîtement à toutes les blagues de l’animateur que je fixais à m’en donner le torticolis. Mais je dois reconnaître que personne, alors, n’a jamais profité de l’effet de groupe pour me porter préjudice.

C’était réservé au fou de la ville. Il y en a toujours un, le même, qui vous harcèle pour 1,34 euro de procédure, vous pourrit la vie jusqu’en enfer et vous poursuit de son ire où que vous soyez, vous traitant de « fiente d’huissier ». Celui-là, c’était un fils de bonne famille en faillite, rejeton d’une prestigieuse lignée de Rhône-Alpes, qui agressait de la même façon les avocats et les magistrats de Chambéry. Il était connu de toutes et de tous. J’ai procédé chez lui à des dizaines de saisies, bloqué autant de ses comptes, couché sur PV l’inventaire de sa vie. Tout cela, parce que la justice me le demandait. Quand il venait à l’étude, il me jetait tous les papiers à la figure, perdait sa voix à force de m’agonir d’injures, me faisait comprendre qu’à ma mort il foulerait aux pieds ma pierre tombale – enfin, c’était ce qu’il voulait dire, en termes moins choisis. Et en ville ou au restaurant, je le croisais une fois sur deux. Il était devenu ma hantise, une sorte de condensé métaphorique de la détestation qu’engendre mon métier.

En même temps, cette hostilité, je peux tout à fait la comprendre, du moins en partie. L’huissier qui vient vous rappeler à vos emmerdes avec sa bonne mine, c’est pénible et souvent douloureux. Moi-même, je dois avouer que cela me contrarierait beaucoup d’avoir un huissier aux fesses.

 

Pour tout dire, je l’ai un peu vécu à titre personnel. Et je sais pertinemment que tout ce que j’ai vécu de l’autre côté de la barrière peut arriver à tout le monde. J’ai vu quelques amis sombrer dans la spirale des comptes bloqués, je les ai d’ailleurs perdus parce que j’avais été mandaté pour les poursuivre… Et à la fin de sa vie, mon propre père a eu tous les huissiers de Montpellier sur le dos. Nous avions là-bas une maison de famille, et mes parents y ont emménagé pour passer leur retraite au soleil. Mon père a voulu y remonter son entreprise de transports. Un fiasco. Il n’ouvrait pas ses courriers qui s’empilaient sur son bureau, il « oubliait » de payer… Bref, en peu de temps, tous les huissiers de la ville se sont retrouvés sur le pied de guerre. Certains m’appelaient, embarrassés, d’autres n’osaient pas. « Patrick, on poursuit ton père, essaie de faire quelque chose… » Sauf qu’il était impossible de lui faire entendre raison. Pour lui, les choses étaient assez simples : il ne devait pas d’argent, donc il ne payait pas. À plusieurs reprises, ses meubles ont donc été saisis, et sa maison a bien failli l’être aussi. Au tribunal, dans mes petits souliers, je voyais les affiches annonçant : « Vente sur saisie, Roland Sannino… » Ce n’était pourtant pas faute de lui répéter : « Essaie de payer quelque chose tous les mois, papa. » Et comme il me répondait toujours d’un « non » catégorique, cela finissait toujours ainsi : « Alors, démerde-toi avec tes huissiers ! »

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