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Sans les mains

De
240 pages
" Le cadavre aux mains coupées reposait au fond d'un canot à voile qui dérivait tout près de la côte du Suffolk. C'était le corps d'un homme entre deux âges, un petit cadavre pimpant. " Cet homme, c'est _ ou plutôt c'était _ Maurice Seton, célèbre auteur de romans policiers. Pourquoi l'a-t-on assassiné? Qui est l'auteur de cette macabre mise en scène? Adam Dalgliesh mène l'enquête, avec l'autorité et la subtilité que connaissent désormais les lecteurs de P.D. James.

Née en 1920, Phyllis Dorothy James a exercé des fonctions à la section criminelle du Home Office avant de se consacrer entièrement à l'écriture. Mélange d'understatement britannique et de sadisme, d'analyse sociale et d'humour, ses romans lui ont valu d'être sacrée " nouvelle reine du crime ". Un certain goût pour la mort a obtenu le Grand Prix de littérature policière 1988.
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Couverture : P.D. JAMES Sans les mains fayard
Page de titre : P. D. James Sans les mains traduit de l'anglais par Lisa ROSENBAUM FAYARD

PREMIERE PARTIE
Suffolk

1

Le cadavre aux mains coupées reposait au fond d’un canot à voile qui dérivait tout près de la côte du Suffolk. C’était le corps d’un homme entre deux âges, un petit cadavre pimpant. Son linceul : un costume sombre à fines rayures qui épousait sa maigre silhouette, aussi élégant sur le mort qu’il l’avait été sur le vivant. Hormis leur bout renforcé, légèrement éraflé, ses chaussures sur mesure continuaient à briller et une cravate de soie était nouée sous sa pomme d’Adam proéminente. Cet infortuné voyageur avait pris soin de s’habiller correctement pour la ville, non pas pour la mer déserte, non pas pour la mort.

C’était un début d’après-midi de la mi-octobre. Ses yeux vitreux étaient tournés vers le ciel d’un bleu surprenant où une brise du sud-ouest chassait quelques nuages déchiquetés. Sans mât ni dame de nage, la coque de bois bondissait doucement sur la houle de la mer du Nord, de sorte que la tête du cadavre bougeait et roulait comme celle d’un dormeur agité. Déjà banale de son vivant, la figure du mort n’exprimait plus qu’une pitoyable vacuité. L’homme avait des cheveux blonds clairsemés au-dessus d’un haut front bombé et un nez si étroit que l’arête blanche semblait sur le point de transpercer la chair ; petite et mince, la bouche s’entrouvrait, révélant deux incisives pointues qui donnaient à l’ensemble du visage l’air dédaigneux d’un lièvre mort.

Encore saisies par la rigidité cadavérique, ses jambes étaient tendues de chaque côté du puits de dérive et l’on avait posé ses avant-bras sur le banc de nage. Ses deux mains étaient tranchées à hauteur des poignets. L’homme avait peu saigné. Sur chaque avant-bras, un filet de sang avait dessiné un réseau noir entre les poils raides ; le banc de nage était couvert de taches sombres comme s’il avait servi de billot. Cependant, le reste du corps et les planches de l’embarcation étaient immaculés.

La main droite avait été coupée proprement. On voyait luire l’extrémité blanche et arrondie du radius. La gauche, par contre, avait été massacrée : des éclats d’os irréguliers, aussi fins que des aiguilles, saillaient de la chair qui se retroussait. Avant de procéder à cette boucherie, on avait relevé les manches de la veste et de la chemise, et une paire de boutons de manchettes en or gravés d’initiales pendaient des poignets de tissu. Ils tournaient lentement sur eux-mêmes, étincelant au soleil automnal.

Le canot, dont la peinture pâlie s’écaillait, dérivait comme un jouet abandonné. À l’horizon, la silhouette découpée d’un caboteur glissait vers Yarmouth. Sinon, la mer était vide. Vers deux heures, un point noir traversa le ciel ; il fonçait vers la terre, traînant un léger panache blanc. Un vrombissement aigu déchira l’air. Quand ce bruit s’estompa, on n’entendit plus que le clapotis de l’eau contre la coque du bateau et, de temps à autre, le cri d’une mouette.

Soudain, le canot tangua violemment, puis se stabilisa et tourna. Comme happé par le courant, il se mit à suivre une direction plus précise. Une mouette à tête noire qui s’était posée à l’avant et restait perchée là, aussi immobile qu’une figure de proue, s’éleva avec des cris aigus et commença à décrire des cercles au-dessus du corps. Lentement, inexorablement, le petit bateau fendait l’eau, emmenant sa macabre cargaison vers le rivage.

2

Ce même après-midi, peu avant deux heures, le superintendant Adam Dalgliesh de Scotland Yard garait sa Cooper Bristol sur le bord herbeux de la route, devant l’église de Blythburg. Puis il entrait dans l’édifice par le portail nord, plongeant dans la blancheur froide et argentée d’une des plus jolies églises du Suffolk. Il se rendait à Monksmere Head, au sud de Dunwich, pour y passer dix jours de vacances chez une tante célibataire, seul membre restant de sa famille. Blythburg serait son dernier arrêt. Il avait quitté son appartement de la City avant que Londres s’éveille et, au lieu de prendre la route directe de Monksmere par Ipswich, il avait filé sur Chelmsford, au nord, pour pénétrer dans le Suffolk à Sudbury. Après un petit déjeuner à Long Melford, il avait tourné à l’ouest, à Lavenham, puis roulé lentement, au gré de son caprice, à travers le paysage or et vert de ce comté que l’homme n’avait pas encore gâté. Son humeur se serait parfaitement accordée à la beauté de cette journée, n’eût-il été tracassé par un problème personnel. Une décision d’ordre privé qu’il avait repoussée jusqu’à ses vacances. Allait-il demander à Deborah Riscoe de l’épouser ?

Paradoxalement, il aurait trouvé cette décision plus facile à prendre s’il n’avait été certain de la réponse qu’il recevrait. De ce fait, c’était sur lui que retombait la responsabilité de changer un statu quo somme toute satisfaisant, du moins pour lui – et ne pouvait-on pas soutenir que Deborah était plus heureuse maintenant qu’elle ne l’avait été un an plus tôt ? – et de créer entre eux des liens plus solides. Or tous deux considéreraient certainement ceux-ci comme indissolubles, quelles qu’en fussent les conséquences. Peu de couples sont aussi malheureux que ceux qui, trop orgueilleux, refusent d’admettre leur échec. Il connaissait certains des écueils que rencontrerait leur ménage. Deborah détestait le métier qu’il faisait et lui en voulait de l’exercer. C’était compréhensible et n’avait pas grande importance en soi. Son travail, c’était lui qui l’avait choisi et il n’avait jamais eu besoin de l’approbation ni du soutien de personne. Toutefois, l’idée de devoir téléphoner chez lui et s’excuser chaque fois qu’il serait retenu à son bureau pour une affaire urgente le décourageait d’avance.

Dalgliesh déambulait sous le magnifique plafond aux poutres cintrées et sentait l’odeur typiquement anglicane de cire, de fleurs et de vieux livres d’hymnes humides. Il se rendit soudain compte qu’il avait ce qu’il voulait à l’instant même où il commençait à se dire qu’il n’en voulait plus. Bien que trop banal pour affecter outre mesure un homme intelligent, cette sorte de désappointement n’en était pas moins déconcertante. Non pas que la perspective de perdre sa liberté le faisait hésiter, généralement c’étaient les hommes les moins indépendants qui protestaient le plus contre cet aspect du mariage. Non, pour lui, le plus difficile à accepter était la perte de son intimité, à commencer par celle de son intimité physique. Caressant un lutrin sculpté du XVe siècle, il essaya de s’imaginer habitant avec Deborah dans son appartement de Queenhithe. Deborah serait toujours présente, et non plus une visiteuse impatiemment attendue, elle partagerait sa vie quotidienne, serait sa compagne légale.

Au Yard, le moment tombait mal pour ce genre de problème. Le quartier général de la police judiciaire avait subi récemment une importante réorganisation. Inévitablement, celle-ci avait perturbé les alliances, la routine, et provoqué rumeurs et mécontentement. Le travail n’en avait pas diminué pour autant. À l’échelon supérieur, on faisait des journées de quatorze heures. Bien qu’il eût réussi à la résoudre, la dernière affaire dont il s’était occupé – le meurtre d’un enfant – avait été particulièrement pénible. L’enquête s’était transformée en une chasse à l’homme, chose qu’il détestait le plus et qui convenait le moins à son tempérament. Il avait dû constamment vérifier les faits un par un, gêné dans sa tâche par la publicité donnée à ce crime et par le climat de peur et d’hystérie qui régnait dans le quartier de la victime. Les parents du petit garçon s’étaient accrochés à lui comme des gens en train de se noyer, avides d’une bouffée d’espoir. Il sentait encore peser sur lui le poids presque physique de leur chagrin et de leur sentiment de culpabilité. Il avait dû jouer à la fois le rôle de consolateur et de père confesseur, de vengeur et de juge. Cette situation n’avait rien eu de bien nouveau pour lui. Il ne s’était pas senti personnellement concerné et, comme toujours, ce détachement avait fait sa force, de même que l’indignation et l’intense engagement de certains de ses collègues, face au même crime, auraient fait la leur. Cependant, la tension entraînée par cette affaire subsistait encore et les vents automnaux du Suffolk ne suffiraient pas à chasser de son esprit certaines images de cet épisode. Aucune femme sensée ne se serait attendue à ce qu’il la demandât en mariage pendant cette période. Deborah l’avait fort bien compris. Tous deux avaient pourtant passé sous silence le fait qu’il avait trouvé le temps, et l’énergie, de terminer son second recueil de poèmes quelques jours avant l’arrestation de l’assassin. À cette occasion, Dalgliesh s’était aperçu avec tristesse que même l’exercice d’un talent mineur pouvait excuser l’égoïsme et l’inertie. Il ne s’aimait pas beaucoup ces derniers temps. Espérer que ces vacances y changeraient quelque chose était peut-être faire preuve d’optimisme.

Une demi-heure plus tard, il ferma doucement la porte de l’église derrière lui et entama les derniers kilomètres de son voyage. Il avait écrit à sa tante qu’il arriverait probablement à deux heures et demie. Avec un peu de chance, il serait ponctuel. Si, comme à son habitude, sa tante sortait de sa maison à ce moment-là, elle verrait la Cooper Bristol franchir le point le plus élevé du cap. Dalgliesh pensa avec affection à sa haute et anguleuse silhouette en train de l’attendre. La vie de cette femme n’avait rien eu de bien extraordinaire.

Le peu qu’il en savait, il l’avait déduit de phrases échappées à sa mère, ou simplement toujours connu comme l’un des faits de son enfance. Le fiancé de sa tante avait été tué en 1918, six mois avant l’Armistice. Jane n’avait pas dix-huit ans. Sa mère était une beauté délicate et capricieuse. On ne pouvait imaginer pire épouse pour un pasteur de campagne, érudit de surcroît. Elle-même admettait souvent cette incompatibilité comme si elle pensait que cette franchise justifiait et excusait d’avance son prochain acte d’égoïsme ou de prodigalité. Elle détestait voir une autre personne malheureuse pour la bonne raison que, pour un temps, cela la rendait plus intéressante qu’elle. Elle décida donc d’être extrêmement affectée par la mort du jeune capitaine Maskell. Quels que fussent les sentiments que pouvait éprouver sa fille, une enfant sensible, renfermée et plutôt difficile, il devait être évident que sa mère souffrait plus qu’elle. Trois semaines après que la famille eut reçu le télégramme fatidique, elle mourut de la grippe. Même si ce décès dépassait ses intentions, elle aurait été fière du résultat obtenu. Désespéré, son mari oublia en une nuit toutes les irritations et les anxiétés de sa vie conjugale pour ne se rappeler que la gaieté et la beauté de sa femme. Se remarier était, bien entendu, hors de question. Jane Dalgliesh, dont le deuil personnel passait maintenant au second plan, remplaça sa mère à la tête de la maison. Elle demeura avec son père qui prit sa retraite en 1945 et mourut dix ans plus tard. C’était une femme très intelligente. Même si la tenue d’un intérieur et des activités paroissiales aussi immuables que le calendrier liturgique ne la satisfaisaient guère, elle n’en souffla mot à personne. Convaincu de l’ultime importance de sa vocation, son père ne pensa jamais qu’elle gaspillait peut-être ses dons à son service. Respectée, mais jamais aimée, des paroissiens, Jane Dalgliesh remplissait sa tâche et se consolait en étudiant les oiseaux. Après la mort de son père, les articles qu’elle publia à ce sujet lui valurent une certaine renommée. Avec « son petit passe-temps », comme on disait dédaigneusement dans la paroisse, elle avait fini par devenir une excellente ornithologiste amateur. Il y avait cinq ans, elle avait vendu sa maison dans le Lincolnshire pour acheter Pentlands, un cottage en pierre, sur les falaises du cap Monksmere. Et c’était là que Dalgliesh lui rendait visite au moins deux fois par an.

Ce n’était pas uniquement par devoir, quoique, dans une certaine mesure, il se serait peut-être senti des responsabilités envers elle, sa tante n’eût-elle été une femme si manifestement indépendante. Parfois, il avait même l’impression que le simple fait de lui porter de l’affection était une sorte d’affront. Néanmoins, cette affection existait. Tous deux en étaient conscients. Dalgliesh se réjouissait à l’idée de la voir, savourait à l’avance les plaisirs que lui procurait toujours un séjour à Monksmere.

Dans la cheminée brûleraient quelques morceaux de bois ramassés sur la plage qui parfumeraient tout le cottage. Devant, il y aurait le haut fauteuil provenant du bureau de son père, le chanoine, et dont le cuir avait pour lui une odeur d’enfance. Il dormirait dans une chambre à peine meublée avec vue sur la mer et sur le ciel, dans un lit confortable, bien qu’étroit, garni de draps imprégnés d’une légère odeur de feu de bois et de lavande. Il disposerait d’eau chaude à volonté et d’une baignoire dans laquelle un homme d’un mètre quatre-vingt-quatre pouvait s’allonger à l’aise. Mesurant elle-même un mètre quatre-vingts, sa tante avait un goût masculin des commodités essentielles. Mais, bien avant cela, il y aurait le thé servi devant le feu, des toasts brûlants avec du beurre et une conserve de viande faite à la maison. Et, surtout, il n’y aurait ni cadavre ni conversation tournant autour de cadavres. Il soupçonnait Jane Dalgliesh de trouver curieux qu’un homme intelligent gagnât sa vie en attrapant des assassins et il n’était pas dans son caractère de feindre un intérêt poli. Comme elle ne lui demandait rien, pas même de l’affection, elle était la seule femme au monde avec laquelle il se sentît complètement détendu. D’avance, il savait exactement comment se passerait son séjour. Ils se promèneraient tous deux, le plus souvent en silence, sur la bande de sable ferme et humide qui s’étendait entre l’écume des vagues et le talus caillouteux de la plage. Lui, porterait son attirail de dessinatrice. Elle, marcherait à quelques pas devant, les mains enfoncées dans les poches de sa veste, guettant les culs-blancs qui, une fois posés à terre, se confondaient presque avec les galets, suivant des yeux le vol d’hirondelles de mer ou de pluviers. Ce seraient des vacances paisibles, reposantes, dénuées de toute obligation ; cependant, au bout de dix jours, il retournerait à Londres avec un certain soulagement.

Il traversait maintenant la partie de la forêt de Dunwich où des sapins sombres plantés par les Eaux et Forêts bordent la route. Il crut sentir déjà la mer : la saveur salée du vent l’emportait sur l’odeur amère des arbres. L’euphorie le gagna, tel un enfant qui rentre chez lui. Puis la forêt se termina. Une clôture métallique sépara le vert foncé des arbres du vert d’eau des champs et des haies qui disparurent à leur tour, faisant place à une lande couverte de bruyère et d’ajoncs. Il atteignait le village de Dunwich et remontait la colline le long du mur d’enceinte de la vieille abbaye franciscaine en ruine lorsqu’il entendit un bruit d’avertisseur. Une Jaguar, roulant à tombeau ouvert, le doubla. Il entrevit une tête brune et une main levée en un geste de salut, entendit un coup de klaxon d’adieu et la voiture s’éloigna à toute allure. Ainsi donc, Oliver Latham, le critique dramatique, passait le week-end dans son cottage. Non pas que cela gênât beaucoup Dalgliesh : ce n’était pas la vie mondaine que Latham venait chercher dans le Suffolk, ressemblant en cela à Justin Bryce, son voisin le plus proche. Son cottage lui permettait de fuir Londres et peut-être aussi les gens, quoiqu’il fût moins souvent à Monksmere que Bryce. Dalgliesh, qui l’avait rencontré deux ou trois fois, avait décelé en lui une nervosité et une tension similaires à celles qu’il connaissait lui-même. Latham avait la réputation d’aimer les voitures rapides et la vitesse, et Dalgliesh le soupçonnait de faire le trajet Londres-Monksmere uniquement pour assouvir sa passion. Sinon, pourquoi aurait-il gardé son cottage ? Il y venait très rarement, n’y emmenait aucune de ses maîtresses, ne se donnait même pas la peine de le meubler. Il s’en servait principalement comme point de départ pour ses folles virées dans la région, dont la violence et le manque de logique semblaient indiquer qu’elles étaient une sorte d’abréaction.

Quand Rosemary’s Cottage apparut dans un virage, Dalgliesh accéléra. Même s’il avait peu de chance de passer devant inaperçu, il pouvait toujours rouler à une allure qui excluait un arrêt. Au moment où il dépassait la maison, il eut tout juste le temps de voir du coin de l’œil un visage à la fenêtre du premier étage. Il s’y attendait. Se considérant la doyenne de la petite communauté de Monksmere, Celia Calthrop s’était assigné certains devoirs et privilèges. Quand ses voisins avaient eu le tort de ne pas l’informer de leurs déplacements, ou de ceux de leurs visiteurs, elle se donnait beaucoup de mal pour les découvrir toute seule. Dotée d’une excellente ouïe, elle entendait arriver une voiture de loin et l’emplacement de sa maison, à la jonction du chemin raboteux qui traversait le cap et de la route de Dunwich, lui permettait d’exercer efficacement sa surveillance.

Miss Calthrop avait acheté Brodie’s Barn, rebaptisé Rosemary’s Cottage, douze ans plus tôt. Elle l’avait eu pour pas cher et, en faisant doucement pression sur les artisans locaux, avait réussi à le transformer pour un prix tout aussi raisonnable. Cette agréable, bien que modeste, maison de pierre était devenue l’idéal romantique de ses lectrices. On en voyait souvent la photo dans les magazines féminins avec la légende : « La ravissante chaumière que Celia Calthrop possède dans le Suffolk. C’est là, dans l’atmosphère paisible de la campagne, qu’elle écrit ses merveilleux romans. » Prétentieux et de mauvais goût, l’intérieur de Rosemary’s Cottage n’en était pas moins très confortable ; l’extérieur affichait tout ce que sa propriétaire jugeait indispensable à un typique cottage anglais : toit de chaume (affreusement cher à assurer et à entretenir) ; buissons d’herbes aromatiques (une triste plate-bande : miss Calthrop n’avait pas la main verte) ; une petite pièce d’eau (qui empestait l’été) et un pigeonnier (où les colombes refusaient obstinément d’habiter). Il y avait aussi une belle pelouse où « la petite communauté d’écrivains » – l’expression était de Celia – était invitée à prendre le thé en été. Au début, Jane Dalgliesh avait été exclue de ces réunions, non pas parce qu’elle n’avait jamais prétendu écrire, mais parce qu’elle était une vieille fille solitaire, donc, selon l’échelle de valeurs de miss Calthrop, une ratée tant du point de vue social que sexuel. Puis la romancière s’aperçut que des gens bien qualifiés pour en juger considéraient sa voisine comme une femme de valeur et que les hommes qui, au mépris des convenances, étaient invités à Pentlands et qu’on rencontrait se promenant joyeusement sur la plage avec leur hôtesse, étaient souvent eux-mêmes des personnages de marque. Une autre découverte la surprit encore davantage : Jane Dalgliesh dînait avec R.B. Sinclair, au prieuré. Peu des nombreux admirateurs que comptaient les trois grands romans de cet auteur, dont le dernier avait été écrit plus de trente ans plus tôt, se rendaient compte que Sinclair vivait toujours. Plus rares encore étaient ceux qu’il recevait chez lui. Miss Calthrop n’étant pas femme à persister dans l’erreur, miss Dalgliesh devint « ma chère Jane » du jour au lendemain. Pour sa part, aussi peu consciente de ce brusque rapprochement que du rejet d’avant, celle-ci continua à appeler la romancière « miss Calthrop ». Dalgliesh ignorait ce qu’elle pensait réellement de Celia. Elle parlait rarement de ses voisins et les deux femmes se voyaient trop peu pour qu’il pût le deviner.

Le chemin qui traversait le cap pour aboutir à Pentlands devenait mauvais à moins de cinquante mètres de Rosemary’s Cottage. Une lourde barrière le fermait d’habitude. Aujourd’hui, grande ouverte, elle s’enfonçait dans la haute haie de mûriers et de sureaux qui la bordait. La voiture cahota lentement par-dessus les nids-de-poule et sur le chaume qui fit bientôt place à de l’herbe, puis à des fougères. Elle passa devant les deux cottages de pierre identiques et contigus de Latham et de Justin Bryce, mais Dalgliesh ne vit aucun signe de leurs occupants quoique la Jaguar de Latham fût garée devant sa porte et qu’une fine spirale de fumée s’élevât de la cheminée de Bryce. Le sentier se fit plus raide à monter et, tout à coup, Dalgliesh découvrit tout le panorama : le cap s’étendait, pourpre et or, jusqu’à la falaise et la mer étincelante. Il s’arrêta au sommet de la colline pour regarder et écouter. L’automne n’avait jamais été sa saison préférée, pourtant durant la minute qui suivit l’arrêt du moteur, il n’aurait échangé cette impression de paix suave contre aucune des sensations plus aiguës du printemps. La bruyère commençait à pâlir, mais la seconde floraison des ajoncs était aussi épaisse et dorée que celle du mois de mai. Au-delà, s’étendait la mer striée de violet, d’azur et de brun ; au sud, les marécages embrumés de la réserve d’oiseaux ajoutaient au paysage des touches de verts et de bleus plus doux. L’air embaumait la bruyère et les feux de bois, inévitables et évocatrices odeurs de l’automne. On avait du mal à croire, se dit Dalgliesh, qu’il était en train de contempler un champ de bataille sur lequel la terre avait vainement lutté contre la mer pendant neuf siècles, que, sous le calme apparent de cette eau veinée, gisaient les neuf églises englouties de l’ancien Dunwich. Il y avait peu de bâtiments sur le promontoire, maintenant ; certains d’entre eux étaient neufs. Au nord, Dalgliesh distinguait tout juste les murs bas de Seton House, la maison que Maurice Seton, l’auteur de romans policiers, s’était fait construire pour abriter sa vie bizarre et solitaire. Sept cents mètres au sud, comme un dernier bastion dressé contre la mer, s’élevait la masse carrée du prieuré. Et, à l’extrême limite de la réserve d’oiseaux, Pentlands Cottage paraissait pendre au-dessus du vide. En balayant le cap du regard, Dalgliesh aperçut un boghei attelé foncer allègrement sur le sentier du haut, vers le prieuré, au milieu des ajoncs. Un petit corps grassouillet était tassé sur le siège du cocher, le fouet, délicat comme une baguette magique, planté à ses côtés. Ça devait être la gouvernante de R.B. Sinclair qui revenait de faire les courses. Le pimpant petit équipage avait quelque chose de gai, évoquait une agréable vie domestique. Dalgliesh prit plaisir à le suivre des yeux jusqu’à ce qu’il disparût derrière l’écran d’arbres qui cachait à moitié la maison. À cet instant, sa tante tourna le coin de son cottage et leva la tête vers le sommet du promontoire. Dalgliesh consulta sa montre. Il était exactement deux heures trente-trois. Il embraya. La Cooper Bristol roula en bringuebalant au bas de la pente.

3

Reculant instinctivement dans l’ombre de sa chambre, au premier étage, Oliver Latham regarda la voiture gravir le promontoire en cahotant. Il éclata de rire, puis s’interrompit, interdit par le bruit d’explosion qu’il semblait produire dans le silence du cottage. Ça, c’était vraiment trop fort ! Encore couvert de sueur suite à sa dernière chasse à l’homme, le petit prodige de Scotland Yard n’avait pas perdu de temps pour entrer en scène ! La voiture s’arrêta au sommet : cette maudite Cooper Bristol était-elle enfin tombée en panne ? Non, Dalgliesh semblait simplement vouloir admirer le paysage. Le pauvre imbécile savourait probablement à l’avance le plaisir de se faire dorloter deux semaines à Pentlands. Eh bien, il allait avoir une surprise ! La question était de savoir s’il était prudent pour lui, Latham, de rester dans les parages pour assister aux événements. Pourquoi pas ? Rien ne l’obligeait à retourner à Londres avant le jeudi suivant, date de la première au Court Theatre. Et puis, un départ précipité, alors qu’il venait d’arriver, paraîtrait bizarre. De plus, il était curieux de voir ce qui allait se passer. Il était venu le mercredi, sûr de s’ennuyer. Mais, maintenant, le week-end s’annonçait très excitant.

4

...

DU MÊME AUTEUR

À visage couvert (Cover Her Face), Fayard, 1989.

Une folie meurtrière (A Mind to Murder), Fayard, 1988.

Sans les mains (Unnatural Causes), Mazarine, 1987, Fayard, 1989.

Meurtres en blouse blanche (Shroud for a Nightingale), Fayard, 1988.

La Proie pour l’ombre (An Unsuitable Job for a Woman), Mazarine, 1984, Fayard, 1989.

Meurtre dans un fauteuil (The Black Tower), Mazarine, 1986, Fayard, 1990.

Mort d’un expert (Death of an Expert Witness), Fayard, 1989.

La Meurtrière (Innocent Blood), Mazarine, 1984, Fayard, 1991.

L’Île des morts (The Skull Beneath the Skin), Mazarine, 1985, Fayard, 1989.

Un certain goût pour la mort (A Taste for Death), Mazarine, 1987, Fayard, 1990.

Par action et par omission (Devices and Desires), Fayard, 1990.

Les Fils de l’homme (The Children of Men), Fayard, 1993.

DANS LA MÊME SÉRIE

Jakob ARJOUNI

Bonne fête, le Turc ! (Happy Birthday, Türke !).

Demi-pression (Mehr Bier).

Café turc (Ein Mann, ein Mord).

 

Christianna BRAND

Mort dans le brouillard (London Particular).

La Mort de Jézabel (Death of Jezebel).

La Rose dans les ténèbres (The Rose in Darkness).

 

B.M. GILL

Le Douzième Juré (The Twelfth Juror).

Une mort sans tache (Victims).

Petits jeux de massacre (Nursery Crimes).

 

Georgette HEYER

Meurtre d’anniversaire (They Found Him Dead).

Un rayon de lune sur le pilori (Death in the Stocks).

La mort donne le la (The Unfinished Clue).

Tiens, voilà du poison ! (Behold, Here’s Poison).

Mort sans atout (Duplicate Death).

Pas l’ombre d’un doute (No Wind of Blame).

 

P.D. JAMES

À visage couvert (Covers Her Face).

Une folie meurtrière (A Mind to Murder).

Sans les mains (Unnatural Causes).

Meurtres en blouse blanche (Shroud for a Nightingale).

La Proie pour l’ombre (An Unsuitable Job for a Woman).

Meurtre dans un fauteuil (The Black Tower).

Mort d’un expert (Death of an Expert Witness).

La Meurtrière (Innocent Blood).

L’Île des morts (The Skull Beneath the Skin).

Un certain goût pour la mort (A Taste for Death).

Par action et par omission (Devices and Desires).

 

H.R.F. KEATING

Un cadavre dans la salle de billard (The Body in the Billiard Room).

L’Inspecteur Ghote en Californie (Go West, Inspector Ghote).

Le Meurtre du Maharaja (The Murder of the Maharajah).

L’Inspecteur Ghote tire un trait (Inspector Ghote Draws a Line).

Meurtre à Malabar Hill (The Iciest Sin).

 

Jennifer ROWE

Pommes de discorde (Grim Pickings).

 
 
 
 

L’édition originale de cet ouvrage est parue chez Faber and Faber

sous le titre :

Unnatural Causes.

© 1967, by P.D. James.

© 1987, by Éditions Fayard-Mazarine pour la traduction

en langue française.

ISBN : 978-2-213-70409-8