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Nouvelles
Collectif
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Santé !
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Je tiens, au nom de la Fondation maladies rares, à très sincèrement remercier l’ensemble des auteurs de ce recueil qui mettent leur talent et leur générosité au service de la recherche sur les maladies rares. Merci à vous pour cet engagement qui nous est allé droit au cœur.
La Fondation maladies rares est née de la volonté de chercheurs, de médecins, des pouvoirs publics et des associations de malades d’allier leurs forces pour que des recherches soient menées sur ces 7000 maladies encore assez méconnues du grand public. Votre soutien nous permet d’investir plus encore dans des programmes de recherche et de faire connaître ces maladies rares si mal nommées qui concernent près de 3 millions de personnes en France.
Votre démarche est rare, qu’elle soit ici saluée. Comme vous l’avez compris, ce qui est rare est cher à nos yeux. Nous adressons un très sincère merci à chaque auteur, aux éditions L’Atelier Mosésuà la généreuse initiative de et Fabien Hérisson, acteur de ce succès que nous remercions tout spécialement.
Céline Hubert,
Directrice opérationnelle
de la Fondation maladies rares
PRÉFACE
Quelle belle idée d’associer les auteurs du noir et la santé !
Il y a bien sûr la générosité du geste puisque ce livre va aider les chercheurs et les familles concernées par les maladies rares, lesquels en ont bien besoin tant la nature a d’imagination quand il s’agit de créer des maladies.
Mais il y a autre chose, qui se retrouve dans la diversité des nouvelles regroupées dans cet opus et plus largement dans les thèmes des « romans policiers », « thrillers » ou « livres noirs » comme vous souhaitez les nommer. C’est à quel point la santé, la médecine, la science sont présentes dans ces livres…
Bien sûr depuis longtemps, les auteurs de thrillers se sont nourris des agressions et blessures qui s’ensuivent, mais aussi des maladies, des accidents, des traumatismes, en fait de la mort qui rôde.
Les lieux de soins comme les maisons de retraite ou mieux les morgues sont le théâtre de drames divers et variés.
Mais quelque chose s’est passé…
Depuis 15-20 ans, la médecine opère sa révolution et dans le même temps elle révolutionne le polar.
L’imagerie, les greffes d’organes, la génétique ont bouleversé la vie et l’avenir des malades. Elles ont aussi transformé le travail de nombreux médecins. Elles ont enfin créé de nouvelles spécialités.
L’une d’elles, fascinante, est à la croisée de la médecine et de la justice, c’est la police scientifique. Et cela a tout changé !
Rappelons-nous le travail du commissaire Maigret et ses moyens d’élucider les meurtres :
– La victime avait des chemises usées au col mais pas aux poignets ? C’était donc un garçon de café…
– Les chaussures d’un suspect sont porteuses de terre ? Qu’à cela ne tienne, on les brosse pour analyser ces éléments qui vont conduire les policiers sur un chemin récemment emprunté par le suspect où l’on retrouve… le cadavre.
– Une victime a disparu ? Le commissaire s’installe chez elle pour tenter de mieux la comprendre afin de savoir ce qu’elle a pu devenir.
Simenon, tout génial qu’il était, ne pourrait plus écrire ses romans aujourd’hui.
On ne pénètre plus sur une scène de crime : on isole tout, on traque le moindre poil, la plus petite goutte de sang, le plus faible soupçon de fluide corporel.
On observe toujours mais… moins les cadavres que les insectes qui les ont profanés.
C’est le règne des scientifiques, des généticiens, des légistes, des anthropologues, des entomologistes, et même des « profilers » chargés de dresser les portraits psychologiques des tueurs !
Pipettes, éprouvettes, microscopes et autres ordinateurs ont remplacé les yeux, les oreilles et parfois le cerveau.
Les méthodes des inspecteurs, commissaires et autres enquêteurs ont donc clairement changé. Et de ce fait l’imaginaire des auteurs du noir a lui aussi évolué.
Les assassins tuent moins souvent leurs parents pour l’héritage ou leur conjoint pour une tromperie…
Ils trucident, torturent, enlèvent pour manipuler des gènes, organiser un trafic d’organes, modifier la mémoire, arrêter le vieillissement.
Les auteurs du noir enquêtent auprès des neurologues ou médecins légistes, développent des connaissances dignes de médecins bien formés et utilisent la médecine à des fins bien… noires !
Pour notre plus grand plaisir. Merci à eux.
Bonne lecture à tous.
Marina Carrère d’Encausse
UNE BONNE OPÉRATION (Jacques Saussey)
— N’ayez pas d’inquiétude, madame Jombret, déclara le médecin avec un sourire rassurant, il s’agit d’une intervention à présent bien rodée et pratiquement sans aucun risque pour le malade.
Les yeux rougis par les larmes, le visage battu par l’anxiété, la jeune femme posa un regard éperdu sur la face bienveillante qui émergeait de la blouse blanche immaculée. Elle ne put s’empêcher d’imaginer l’état, et surtout la couleur de celle que porterait le chirurgien quand il sortirait de la salle où il viendrait d’opérer sa fille. Elle entrevit un instant une pluie de gouttelettes écarlates projetées sur le tissu vierge et elle frissonna violemment.
La pièce empestait le désinfectant, la pharmacie, la maladie. L’angoisse s’y insinuait sous la porte comme un serpent de fumée toxique. Elle la sentait circuler entre ses pieds, sinuer entre ses mollets, puis grimper en spirale le long de ses jambes et planter ses dents aiguës dans son cerveau, dans sa moelle épinière, là où la peur se loge lorsqu’elle a décidé de prendre racine.
Le long du couloir, séparé du bureau du médecin par une vitre dépolie, des chariots cliquetants circulaient par intermittence, accompagnés du bruit feutré des pas pressés se hâtant vers une tâche urgente et inconnue.
Christiane Jombret parla comme on se jette d’un pont, serrant son mouchoir humide entre ses articulations blanchies.
— Je crois comprendre que je n’ai pas le choix, n’est-ce pas ?
Le docteur Brillac lui sourit avec sympathie, puis son air devint grave. Il prit une profonde inspiration et soupira.
— C’est Audrey qui n’a pas le choix, madame. Son sang est du groupe O-. Elle ne peut recevoir un organe, sans risque d’hémolyse de ses globules rouges, que d’une autre personne relevant du même groupe et du même rhésus, qui est l’un des plus rares de tous. Il n’y a pas plus de 6 % de la population française dans ce cas, comme je vous l’ai déjà expliqué, ce qui en fait une difficulté majeure pour trouver un organe compatible à greffer. Nous attendons un donneur depuis suffisamment longtemps pour que vous ayez eu le loisir de vous en rendre compte par vous-même.
Christiane hocha silencieusement la tête. Elle savait déjà tout cela.
Brillac poursuivit :
— Une petite fille est décédée cet après-midi à l’hôpital à la suite d’un accident de la route. Elle s’appelle Clarisse. Elle est arrivée ici dans un coma dépassé, le crâne écrasé, le pouls pratiquement inexistant. Lorsque j’ai eu connaissance de son appartenance à ce groupe Rhésus O-, j’ai juste eu le temps de la brancher avant qu’elle ne soit irrécupérable pour Audrey. J’ai alors immédiatement fait venir ses parents dans mon bureau, et je leur ai parlé de la possibilité qui leur était offerte de faire le don des reins de leur fille à la vôtre. La mère de l’enfant a d’abord refusé tout net d’envisager ma proposition. Je pense que vous imaginez bien pourquoi, et dans quel état de nerfs elle était. Mais son mari et moi-même avons finalement réussi à lui faire comprendre que la mort de leur petite Clarisse pouvait permettre de sauver la vie d’une autre petite fille de son âge.
C’est affreux !…
Christiane s’effondra dans le fauteuil, le front écrasé contre ses paumes tremblantes, les épaules secouées par une nouvelle crise de larmes.
Brillac fit une pause. Sa cliente n’avait pas les nerfs très solides.
— Tout cela est tellement…horrible !
Le médecin jeta un bref regard à sa montre, puis il se pencha en avant sur son bureau.
— Madame Jombret, j’ai l’accord de la famille de Clarisse pour lui prélever les reins dont votre fille a besoin.
Il chercha son regard avant de conclure :
— C’est à vous qu’appartient la décision, mais il faut que vous compreniez bien qu’Audrey ne pourra pas survivre plus de quelques semaines dans cet état. Nous avons déjà eu de la chance de dépister ce cancer avant qu’il ne la tue. Sans cette crise d’appendicite providentielle, vous n’auriez même pas eu le choix. Il y a aussi autre chose, madame Jombret. Ce sang est tellement rare qu’Audrey n’est pas la seule sur la liste d’attente pour recevoir un organe d’un donneur. Elle est prioritaire,pour l’instant. Mais je ne vous garantis pas qu’elle le restera. Il faut l’opérer.Maintenant.
Christiane laissa échapper un gémissement dont elle n’eut même pas conscience.
Audrey, Audrey… Mon bébé…
Au fond de sa mémoire, la petite lui tète goulûment le sein. Ses yeux bleus s’entrouvrent, gavés de plaisir. Le corps chaud du nourrisson la réchauffe tout entière. Sa peau sent la pêche et le savon. Elle a toute la vie devant elle. Une vie d’amour et de joie, de bonheur à partager. Une vie d’insouciance, faite de jours plus radieux les uns que les autres.
Elle s’accroche à ce souvenir si présent, si vivant…
Comme à une bouée qui prend l’eau.
La mort est si proche, à présent, qu’elle peut en sentir l’haleine fétide sur son cou, comme si elle était perchée sur son épaule, sa faux tachée de sang à la main, riant sans retenue dans un cliquetis de mâchoires décharnées.
Ce n’est pas possible… Non. Dieu ne peut pas permettre une telle horreur. Il a voulu la faire venir au monde avec un seul rein ; cela ne suffisait-il donc pas ? Pourquoi, pourquoi faut-il à présent qu’elle ait à combattre cette abominable maladie ? Pourquoi ?
Elle sentit à peine la main du médecin se poser sur son épaule. Il lui parla doucement, comme on s’adresse à un grand malade.
— Faites-moi confiance, madame Jombret, tout ira bien. Je m’occuperai personnellement de cette opération.
La voix enrouée, Christiane murmura :
— C’est vraiment sa seule chance ?
La main se fit plus lourde durant une seconde.
— La seule, oui.
La jeune femme hocha la tête, les lèvres pincées, puis elle essuya hâtivement ses joues et se leva. Elle se dirigea vers la fenêtre pour regarder dehors, loin au-delà du bâtiment austère de l’hôpital, ailleurs que dans cette pièce maudite où se jouait la vie de sa fille unique.
Au loin, des voitures roulaient, des avions volaient, des gens marchaient.
La vie continuait, indifférente.
Audrey pouvait vivre ou mourir, et personne d’autre qu’elle ne s’en souciait. Le docteur Brillac aussi, peut-être, mais seulement jusqu’à ce que d’autres malades occupent ses pensées, mobilisent ses compétences. Puis il oublierait. Si Audrey mourait, elle resterait seule à se noyer dans sa détresse, et elle n’aurait alors plus qu’à se jeter du haut d’un pont, ou qu’à
s’allonger sur une voie ferrée en attendant la délivrance.
Parce qu’elle ne pourrait pas survivre àça.
Elle baissa alors les yeux, et se tourna à demi vers le chirurgien, réfrénant à grand-peine une envie intolérable de hurler.
— Très bien. Opérez-la, dit-elle dans un souffle. Délivrez-nous une fois pour toutes de ce cauchemar.
Le médecin acquiesça gravement. Il invita Christiane à se rasseoir, puis il reprit place dans son immense fauteuil noir. Il poussa devant elle les formulaires relatifs à l’intervention, qu’elle signa sans même leur accorder un coup d’œil.
— Devant l’absolue nécessité d’opérer dans les plus brefs délais, j’ai pris la liberté, présumant de votre décision, de vous faire préparer un lit dans une chambre individuelle de l’hôpital. Vous serez à l’étage juste au-dessus du bloc opératoire.
Il arrêta d’un geste la réaction de Christiane.
— Non, ne refusez pas. Cela n’a causé aucune difficulté, notre effectif de malades étant au plus bas en ce moment. Je pense qu’à votre place, j’aurais certainement souhaité pouvoir profiter de la même chose. Réfléchissez également qu’Audrey aura besoin de votre force à son réveil…
Elle sourit timidement, l’air égaré. Brillac vint la prendre familièrement par le bras.
— Allons, voilà qui est mieux, beaucoup mieux… Dans cette chambre, poursuivit-il, vous trouverez quelques affaires de toilette et une blouse que je vous invite à porter en permanence dans nos locaux. Vous pourrez également disposer de la télévision et du téléphone.
Brillac ouvrit la porte de son bureau.
— Venez, je vous y conduis.
Ils parcoururent lentement des couloirs inondés d’une lumière sinistre qui faisait luire faiblement l’acier inoxydable des plateaux roulants et des ustensiles médicaux. Christiane marchait d’un pas automatique, appuyée sur le bras du médecin. Une trouble torpeur semblait avoir pris l’avantage sur son anxiété, la maintenant dans un état proche de l’hébétude.
Ils empruntèrent un ascenseur poussif jusqu’au troisième étage, et la jeune femme sentit son cœur se soulever lorsqu’il s’arrêta mollement. Elle réprima une violente nausée en sortant de la cabine et porta la main à ses lèvres pour s’empêcher de vomir.
Elle serra les dents en s’accrochant à la porte métallique.
Je ne dois pas flancher, pas me laisser aller. Audrey a besoin de moi. Elle est tout près d’ici. Je le sais. Je la sens. Elle est si proche… et pourtant si loin ! Elle doit savoir au plus profond d’elle-même que je suis là et que je ne l’abandonne pas ; que je lutte de toutes mes forces avec elle. Elle doit le savoir… Elle…
— Madame Jombret…
Christiane roula un instant des yeux éperdus. Le médecin venait de s’arrêter et d’ouvrir une porte blanche, identique à toutes les autres donnant sur le couloir.
— … Nous sommes arrivés. Vous avez la chambre 337, juste à côté de l’escalier. Pour vous rendre à la salle d’attente du bloc opératoire, vous descendez au deuxième et vous prenez à gauche. C’est tout au fond.
Le chirurgien la fit pénétrer dans la pièce, puis il ouvrit la fenêtre, laissant entrer un peu de la fraîcheur de ce début de soirée de juillet.
— Je vais vous faire monter un plateau-repas. Il y aura un léger sédatif dans votre verre
d’eau. Je vous conseille instamment de le boire et de brancher la télévision. Cela ne pourra que vous soulager, et peut-être vous aider à penser à autre chose pendant un moment.
Christiane l’agrippa brusquement, et Brillac sentit les ongles de la jeune femme plantés dans son bras à travers le tissu de sa blouse.
— Il ne va rien lui arriver, n’est-ce pas, docteur ? Elle ne va pas…mourir ?
Il se dégagea avec délicatesse, un peu gêné par le regard désespéré qui cherchait le sien.
— Il y a toujours un risque, madame, je ne vous l’ai pas caché… Ce que je peux vous garantir, c’est que je vais m’employer à le réduire au strict minimum. Si vous ne supportez pas cette idée, vous pouvez toujours refuser de faire opérer Audrey. Mais en faisant cela, vous la condamnez à une mort certaine.
Un malaise intense se faufila brusquement entre eux. Le médecin le sentit et le brisa aussitôt. Il n’était plus temps de faire machine arrière.
— Prenez ce tube de somnifères. Si le sédatif ne suffit pas à vous calmer, avalez deux comprimés. Vous dormirez d’un sommeil de plomb pendant au moins cinq heures. Vous tourmenter durant tout ce temps n’aidera personne. Ni vous, ni votre fille…
Il la fit asseoir sur le lit et s’accroupit près d’elle.
— Tâchez de dormir un peu, vous êtes épuisée. Prenez ces calmants, d’accord ?
Christiane prit le tube que Brillac lui tendait et le considéra avec méfiance. Puis elle parut enfin comprendre que le docteur Brillac avait besoin de s’en aller.
Pour Audrey…
Elle baissa la tête ; ses épaules s’affaissèrent. Le médecin estima alors qu’il pouvait la laisser seule. Il allait refermer la porte lorsqu’il se ravisa et se pencha dans l’entrebâillement.
— Tenez bon, madame Jombret, elle va s’en sortir.
Il n’y eut pas de réponse. Brillac sortit sans un bruit.
Christiane frissonna une nouvelle fois. L’air fraîchissait de plus en plus. Le ciel se chargeait de lourds nuages noirs dans une atmosphère à l’électricité presque palpable. Elle vint refermer la fenêtre et s’y appuya, le front contre la vitre. Un coup de tonnerre éclata, suivi rapidement d’un second. La pluie s’abattit presque aussitôt sur la ville, noyant les formes des carrosseries des véhicules garés en bas sur le parking, et dessinant un halo changeant autour des têtes de lampadaires qui venaient juste de s’allumer. L’averse se ruait contre le carreau, éclatant en un millier d’insectes d’eau.
Audrey… 7 ans… Elle n’a pas encore eu le temps de vivre.
Mon Dieu, faites qu’elle survive à cette nuit ! Faites que ma petite fille connaisse la joie de centaines de matins dorés ! Faites que mon petit bout d’âme ne disparaisse pas comme ça, si tôt, au fond d’un bloc, le corps ouvert sur une table d’opération…
Mon Dieu… Je Vous en prie…
Christiane pleurait à nouveau, le front buté contre le verre froid, ses larmes faisant écho à la pluie.
Elle resta longtemps immobile, laissant se tarir son chagrin sans plus rien tenter pour le retenir, jusqu’à ce que le froid de la nuit commence à lui pénétrer les os.
Le docteur a dit de dormir… Oui, peut-être…
Oublier cette attente atroce qui ne fait que commencer et va durer des heures, longues chacune d’un siècle. Mais pourra-t-elle seulement fermer les yeux ?
Elle sait déjà quels rêves la guettent, tapis dans les recoins sombres de son cerveau, épiant le bon moment pour s’emparer d’elle et la torturer. Ils se montreront dès la seconde où ses paupières la couperont de l’extérieur, dès que la moindre parcelle de sommeil pénétrera sa conscience au supplice.
Sept ans de joie et d’amour la maintiendront éveillée, hagarde et vidée, jusqu’à l’aube.
Jusqu’au verdict.
Non, il faut lutter. Pour Audrey…
Elle avala d’un coup deux comprimés.
Dormir, oui. Dormir d’une traite, pour que le cauchemar revienne au réveil, plus hideux encore…
Elle tira le rideau, effaçant la pluie. Il n’en subsista plus que son crépitement assourdi contre la vitre. Elle se déshabilla, puis elle entra dans le cabinet de toilette pour se laver de l’angoisse qu’elle sentait coller à sa peau. Mais le visage qu’elle aperçut dans la glace l’effraya et elle y renonça. Le sol était froid sous ses pieds nus. Elle frissonna et retourna rapidement vers le lit, puis elle se glissa avec répulsion entre les draps rêches. Un voile de somnolence commençait déjà à s’infiltrer derrière ses yeux. Elle disposa sa montre sur la table de nuit.
Vingt-trois heures…
Ne plus penser, ne plus pleurer…
Demain, Audrey sera sauvée, ou bien…
Non.
Ne plusrienpenser…
Christiane serra les poings sous l’oreiller. Elle était impuissante, désormais. Livrée pieds et poings liés à la médecine. Le seul espoir pour sa fille, c’était cette opération, elle le savait bien. À un moment, elle en était presque venue à souhaiter la mort d’un autre enfant pour permettre au sien de vivre. Et cette fillette était venue, poussée par un destin plus implacable que celui d’Audrey.
Cette petite fille gît ici, quelque part, maintenue en survie artificielle pour que l’on puisse extraire de son corps les « éléments » nécessaires au salut d’Audrey. On fait circuler du sang récalcitrant, sans âme, dans ses veines mortes, dans des tissus déjà promis à la tombe, juste pour en prélever des pièces détachées, comme pour une foutue voiture en panne.
Et si l’on a mis un sursis au retour de cette jeune chair à la terre, c’est pour sa fille, pour Audrey.
Pour Audrey… Audrey…
Christiane se sentit vaciller dans le néant. L’oubli lui vint comme un bain tiède, engourdissant les articulations surchauffées de son imagination.
Dans son sommeil, Christiane se tourna sur le côté, un bras arrondi devant son ventre, comme pour réchauffer un petit chat qu’elle n’aurait pas vu sortir du lit.
Elle se réveilla en sursaut.
Elle se redressa brusquement sur les coudes, complètement paniquée. L’ombre d’un instant, elle ne sut plus où elle se trouvait. Ce lit métallique, cette chambre… Et puis l’épouvante la cueillit comme un méchant coup de bélier à la poitrine. Un vertige lui noua les tempes dans un éblouissement de terreur.
Audrey…
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