Sept Lacs plus au Nord

De
Publié par

« Il démarra le moteur et alors la voix de l’Indien résonna dans sa tête, comme le bruit d’une branche de bois vert qui siffle dans le feu : « Mon frère, prends courage, tu approches comme on brûle ! »Kanak, l’Indien de ses treize ans, qui lui fixait un mystérieux rendez-vous, sept lacs plus au Nord, dans la grande forêt où il s’était réfugié après la drôle de guerre dans la pinède d’Oka.Singulier équipage que cette mère à demi sorcière – cramponnée à sa mystérieuse petite valise, à ses histoires éloigneuses de mort – et son sang-mêlé de fils qui a « le feu au corps ». c’est elle qui mène en se laissant mener, aussi tranquille sur la redoutable route des lacs que « la reine d’Angleterre qui s’en va-t-à la pêche ». Pourtant le chien de la mort est à leurs trousses et aussi le fantôme du père, l’homme qui, pour avoir trop d’amour enfoui en lui, ne savait comment venir au monde.Une errance sauvage, une quête, une réconciliation peut-être, mais surtout le chant d’amour enfoui en lui, ne savait comment venir au monde.Une errance sauvage, une quête, une réconciliation peut-être, mais surtout le chant d’amour d’un fils rebelle pour sa mère, la passeuse, la marmonneuse, la blanche Iroquoise….
Publié le : mercredi 25 mai 2016
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021334685
Nombre de pages : 160
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Le Dernier Été des Indiens

roman, 1982, prix Jean-Macé

coll. « Points Roman », no 572

 

Une belle journée d’avance

roman, 1986, prix Paris-Québec

 

Le Diable en personne

roman, 1989

 

L’Ogre de Grand Remous

roman, 1992

CHEZ D’AUTRES ÉDITEURS

La Belle Épouvante

roman, 1981

Éditions Quinze, Montréal

Éditions Julliard, Paris

prix Robert-Cliche

 

Le Fou du père

roman, 1988

Éditions Boréal, Montréal

Grand Prix de la ville de Montréal

 

Baie de feu

recueil de poèmes, 1991

Éditions des Forges, Montréal

Pour ma mère, bien sûr.

La pinède d’Oka a pris feu, il y a maintenant trois étés. Pourtant, jamais elle ne fut plus brûlante que dans cette histoire, qui est d’abord pour toi, maman, et qui veut la paix.

Ton « fils-mêlé ».

Je ne suis pas revenu pour revenir

je suis arrivé à ce qui commence.

GASTON MIRON,
L’Homme rapaillé.

 

On était aux premiers jours d’octobre, jours de lumière violente, de grands éclairages dramatiques dans lesquels on peut voir des nuées d’oiseaux voler très bas, suivre les serpents des rivières vers le sud, traverser le ciel en longues noces oscillantes, au-dessus de nos têtes. Déjà les nuits étaient froides, les matins éclatants et tristes. C’était un automne qui rappelait à Michel le collège, les rentrées successives, trop émouvantes, heureuses d’abord, puis tout de suite désespérées.

Il roulait vers le village, son regard déviant sans cesse en direction des arbres, ses grands arbres. Ceux d’autrefois et de toujours, ceux des toiles de son père : les rangées de pins, les feuillus rouille et sang, les troncs d’argent mat. Son regard, comme autrefois la spatule de son père, écrasait les couleurs, les mêlait. Il avait le souffle court de trop de beauté et d’une si forte terreur. Pour la terreur, la sienne, celle de son père, il savait. De plus en plus, il comprenait ce qui avait fait de Louis-Paul, son père, « un enragé décontracté » – c’est ainsi qu’il se définissait lui-même, au temps du collège, justement – et de lui, son fils, « un angoissé serein ». Ce qui est pareil et différent, bien sûr. Il avait fini par accepter, s’en glorifiant même quelquefois, cet héritage fabuleux et maudit, ordinaire pourtant, lot de tant de garçons qui, comme lui, autrefois, rentraient chaque automne au collège, quittant forêt et plages, clan familial, enfance, toutes leurs chances, peut-être, tous leurs secrets, pour ouvrir des livres destinés à leur faire un avenir de « Jos Connaissants à l’abri de la misère », comme disait Louis-Paul. Oui, pour la terreur, il comprenait. Mais pour la beauté ? Rouler sur ce chemin, revenir au village, c’était toujours obéir au même appel inaudible, céder au même appétit surnaturel, étouffant, se laisser prendre au piège de la même promesse incroyable.

Il arrêta l’auto tout en haut de la côte, ouvrit la portière et sauta d’un bond dans l’herbe, comme s’il s’échappait d’un cachot. L’odeur poivrée des asters le fit haleter un peu et ses yeux se fermèrent. Le jeu d’autrefois. Ne les ouvrir qu’au bord de la grande côte, quand, en avançant doucement le pied, il sentirait le vide et devinerait, imaginerait, sans oser croire encore à l’éblouissement qui viendrait, le lac, tout en bas, à ses pieds, et l’entonnoir des pins qui conduirait son regard jusqu’à lui, en spirale : un vertige connu, à chaque fois nouveau.

Mais aujourd’hui, en ouvrant les yeux, il ne vit ni le lac ni les pins, mais, sur la route déchirée, les derniers chars d’assaut qui barraient la vue, sentinelles désolées aux abords des premières maisons. Et, malgré son écœurement, une voix, sans doute la sienne, dit, tout haut :

– Bien sûr, t’es venu pour ça aussi. T’es même venu à cause de ça, non ?

Il est retourné en courant vers la voiture. Le soir déchirait un grand ciel pourpre au-dessus de la montagne. Ciel déjà vu, lui aussi, barbouillé par son père, prophétique ciel de champ de bataille, pour toujours ciel d’automne, ciel d’après la crise.

Où irait-il d’abord ? Chez Angèle qui ne l’attendait plus ? Chez les pères trappistes qui l’attendaient toujours ? Ou bien, rebroussant chemin, téméraire, fou, le cœur battant, chez lui, s’enfonçant vers l’anse et les cabanes ?

Aller chez les pères ? Pour quoi faire ? Il n’avait jamais su supplier, lâcher prise. Et puis, il n’avait plus de Dieu, alors, prier qui ? Le grand-père, le dieu d’autrefois, l’ancêtre au cœur généreux et à l’esprit chicanier, le docteur, le chef d’un clan aujourd’hui mal démantelé, comme les barricades ? Ce serait rebrousser chemin, aveuglément revenir à la tendresse imaginée du cher mort qui parlait en paraboles. Chemin fermé, rêve aboli par le temps, l’advenu, les événements coûte que coûte arrivés, pêle-mêle, indéchiffrables, tragiques et sans retour. Non, plus de prière possible. Ne restait que cette déchirure qui avait tout fondé, tout décidé de lui, depuis toujours et pour toujours. Double vie. Polarités irréconciliables et pourtant jointes, réunies, accolées par force au plus enfoui du corps. Douleur et allégresse, depuis le commencement accouplées dans ce qui lui tenait lieu d’âme, de moteur, de conscience. Ce qu’il nommait, autrefois, à l’âge du gros besoin, de l’innocence à perdre, « le rouge et le blanc mêlés », ses deux natures, ses « deux peaux de nationalité », allait-il jusqu’à dire, en riant, aux autres. Et les autres souriaient, mystifiés, peut-être vaguement envieux, lointains.

Il ne pouvait pas leur dire ce qu’il ne savait pas lui-même. Que peut-être, il attendait, solitaire et tremblant, comme le Michel du Bria, autrefois. Cet adolescent ébloui et tout de suite fermé. Cet initié fuyant avec son secret, s’enfonçant dans la durée et dans le monde, dans le collège et dans la vie, avec sa courte flamme qu’il protégeait de ses deux mains, sacrée, ardente, ne laissant rien ni personne s’approcher d’elle, de lui.

Son père était mort, lui laissant ses toiles, découvertes une à une dans le hangar, dans les garde-robes, sous les lits. Chefs-d’œuvre cachés, déjà enfouis. Paysages sauvages face contre le plancher, contre les murs. Canevas souvent déchirés – deux grandes échancrures, pas plus, sa violence de couteau de chasse, mesurée, précise – mutilations qui se voulaient des signes, un message pour lui, bien sûr, pour son fils lointain et si proche : l’héritage. Et puis le clan avait éclaté. Beaucoup de morts, les oncles, les tantes, partis à la queue leu leu, si vite, au bout de maladies de solitude, de délires d’incompréhension, ancêtres orgueilleux mais résignés, vaincus, dans des chambres pleines de lumière. Il avait reçu des coups de téléphone pathétiques et humbles, des murmures de deuils discrets, le fatalisme tranquille de l’ancien monde qui cédait sa place, qui lui cédait la place. Restait Angèle, sa mère, recluse, mâchant ses herbes et ses mots, au bord du lac, au fin bout du village, tout l’été dernier au pied des barricades, commémorante muette et intarissable, pythie fervente et délurée, dernière sentinelle des vieux étés, des vieux jours.

Et il y avait l’Indien, bien sûr. Une seule fois, il l’avait aperçu, aux nouvelles, à la télévision : adossé au tronc d’un gros pin, il pleurait, sans se cacher le visage, comme autrefois. L’image est passée très vite, tout de suite ils ont montré à nouveau les guerriers masqués, les barbelés, le soldat blond, héroïque, propre, debout devant son ennemi noir, le Mohawk, le warrior sanguinaire, affrontement de cowboys et de sauvages des vieux films, la drôle de guerre au jour le jour, dans la pinède. Une seule fois, son corps revu, pas mort, jamais disparu, bien sûr, mais inimaginable depuis l’été de ses treize ans, le dernier été, surtout depuis la grande nuit du Bria : « What’s wrong with us ? » Il avait dit « with us », et non « with them » et il avait pleuré, pour la première fois. Et Michel avait pensé, plus tard écrit : « La transition, au bord du grand précipice, vient d’avoir lieu : le passage de sa foi en la mienne. » Et, inexplicablement, il avait duré jusqu’à aujourd’hui, il avait pu, il avait su attendre.

La crise, le spectacle navrant à suivre tous les soirs, sur le petit écran. Il ne voulait pas allumer le poste, regarder, écouter. Il sortait marcher dans les rues de la ville, mâcher son refus, ruminer son dégoût, sa honte et, soudain, pris de terreur ou, au contraire, saisi d’un espoir maboul, il revenait chez lui en courant : la crise, à la télévision, l’appelait à heure fixe, abîme promis, abîme donné.

Le premier soir, il était entré chez le dépanneur pour acheter des cigarettes. Il n’a pas vu, pas regardé l’écran. Il a entendu seulement, et sans les écouter, les mots du commentateur. Alors une voix épuisée, mais très nette, a chuchoté, au fond de lui : « C’est aujourd’hui ! Ç’aurait pu être il y a cent cinquante ans, soixante ans, dix ans, ç’aurait pu arriver plus tard mais ça devait arriver, et c’est aujourd’hui. » Ce soir-là, il n’a pas allumé la télévision. Il a marché toute la nuit, traversé Montréal, s’est arrêté, sans ressentir la moindre fatigue, au bord du fleuve, sous des étoiles jamais vues, le cœur pompant un sang clair et froid comme une eau de rivière. Quelque chose d’inespéré, de fatal, quelque chose de neuf commençait. Il avait peur et, mystérieusement, se sentait résolu. Une nuit où l’ange avait marché côte à côte avec son démon, réconciliés, réunis. Il avait même été heureux, violemment, que son père fût mort. Le vieil homme n’aurait pas à voir ça, à se laisser déchirer finalement jusqu’au cœur, à maudire son lac, son ciel, sa montagne, qui ne furent jamais à lui, à maudire sa vie de sang-mêlé. Le ciel de cuir de cette nuit-là, avec ses étoiles vivantes, proches à les lécher, l’hypnotique courant du fleuve ! Il avait parlé à la nuit, senti remonter les désirs asphyxiés, se déplier, comme un drapeau de fête, une joie claquante dans sa poitrine. Il avait dansé sur les pierres du port, emporté par l’effroi, bousculé par l’espoir, balancé par une force, une houle de désir qu’il reconnaissait sans pouvoir la nommer. Oui, une trêve dans son combat de Jacob : l’ange et le diable, comme homme et femme enlacés, dans une danse jamais imaginée. Sans comprendre, sans se demander ni comment ni pourquoi, il sut qu’il allait le revoir. Jusqu’au point du jour, cette pantomime de ressuscité, sous l’immense ciel vivant, au bord du fleuve. Heureux, comme le sorcier, le medecine-man qui a dépassé la mort, magiquement, qui ne sait plus pourquoi il danse, à qui est destiné son rituel, pour qui sa sorcellerie, pour quel malade oublié sur son lit de branches, et qui saute et tourne, éclairé par la nuit.

Et puis, il y a eu les autres soirs, les lendemains, les surlendemains, la haine, l’écœurement, l’espoir, le spectacle.

Il a pris un chemin de sable et s’est enfoncé dans la pinède. Il se retrouvait, ou se perdait, il ne savait pas. S’il n’était plus ce gars de ville, de colère et d’appréhension, il n’était pas encore tout à fait ce revenant envoûté, pris en charge par le bois, ses odeurs, son vent, son faux silence, ses appels de marais, de sables mouvants et d’éclaircies radieuses. Il roulait, perdant sa pensée, retrouvant son âme, appâté et inquiet, comme il se devait. Toujours la même peur de se dissoudre, la même envie de se laisser dissoudre, les mêmes yeux de bêtes, imaginés ou entraperçus derrière une branche, le renard, le chevreuil, la perdrix, témoins innocents, effrayés, de tous les saccages. « Si je sors de l’auto, pensait-il, je suis fait ! » Il savait bien que tout ça allait le reprendre, qu’il allait encore une fois céder, flancher, qu’il allait souffrir en plein émerveillement. Qu’il allait de nouveau se savoir chez lui et se sentir perdu. Rien à faire contre ça : il serait repris, tôt ou tard. Il se jetterait dans la gueule du loup, marcherait dans les pièges, ferait tout ce qu’il ne fallait pas faire, ou tout ce qu’il fallait faire, c’était selon.

Toutes fenêtres fermées, il entendait la rumeur des pins, le cri du geai, le murmure de la source. Il respirait la sève, le sable et l’asclépiade en mouton. Déjà, son corps haïssait ses vêtements. Son cœur ne battait plus, il cognait. Dans ses jambes, mille fourmis ressuscitées, un effrayant goût de courir, d’entrer dans son monde, haletant, revenu, de se livrer, corps et âme.

Il n’est pas sorti de l’auto qui a longé les tas de sable, tourné sur la route principale et descendu la côte vers le village. A la brunante, il s’est arrêté sur le quai. Il a marché sur la jetée de ciment, jusqu’à l’ancienne descente de bateaux. Tant de fois, son père lui avait raconté les escales de L’Empress, autrefois, les belles dames de Montréal en robes élégantes, les messieurs à cigare, les badauds du village venus écornifler. Et les Indiens, sous une bâche de cuir, qui vendaient leurs babioles, colliers, wampuns, totems grossièrement sculptés dans du bois de pin, plumes de goélands colorées, réunies en faux panache, porte-clés en corne de chevreuil. Un peu en amont, sur la grève, les sauvages du dimanche, inquiétants mais tranquilles, silencieux, de l’autre côté du monde. Et le grand-père, le docteur, disait, ôtant son chapeau pour saluer l’un d’entre eux qui, l’ayant aperçu sur le quai, avait remué un peu la tête, en une sorte de bonjour lent, cérémonieux :

– Quand c’est qu’y vont se réveiller, peux-tu me le dire ?

Alors la grand-mère levait vers lui son regard dormant de sauvagesse apprivoisée. Bien sûr, elle ne lui répondait pas. Elle enfouissait sa tête, ses longs cheveux noirs et huilés, sous son châle, et marchait tout droit vers ses frères, sans attendre le docteur. Elle leur parlait, dans sa langue râpeuse et chuchotée, faisait des gestes qu’il ne reconnaissait pas, lui, son mari, et souriait tristement en tournant la tête vers lui et « les siens », sur le quai. Vieux monde, souvenirs qui ne sont plus présents dans beaucoup de mémoires, lambeaux légers, si légers, de la vie paisible d’autrefois, de l’âge gris et or des compromis et de la temporisation, des années de tolérance. « Quand c’est qu’y vont se réveiller, peux-tu me le dire ? Aujourd’hui, mal-espérants, et c’est pas trop tôt ni trop tard ! » Oui, c’est peut-être ce qu’il dirait aujourd’hui, l’ancêtre, le docteur, les yeux mauvais, la voix grondante, ne laissant personne du clan, fils rendu en ville ou fille honteuse de sa moitié de sang, ajouter un mot ou même hausser une épaule.

Il a marché sur la grève. On ne pouvait plus voir les cailloux, même à deux pieds du bord. Une mousse sale clapotait sur les roches. Le lac, au commencement leur lac à eux, puis le lac du clan, le cher lac de son père, maintenant le lac du gouvernement, avait été empoisonné, lentement mais sûrement, au mercure, à la gazoline, aux excréments humains. Violence plus meurtrière que les coups de mitraillette de l’été dernier, dans la pinède. Mort mise au compte du progrès, du confort, de l’irréversible puissance du blanc, de son entêtement américain de propriétaire gaspilleur. Dorés aux foies cancéreux, barbotes lépreuses, hauts-fonds glauques et déserts, chenal pourrissant où ne frayaient plus ni le brochet ni l’esturgeon. Une eau d’huile moirée dans laquelle on ne nageait plus. La mort du lac et celle de son père avaient commencé en même temps, étaient peut-être parentes, en tout cas pareilles. Comme la mort des ormes.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi