Seul le coucou a bonne mémoire

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Un romancier envoie un manuscrit à son éditeur. Rien d’exceptionnel, pourtant Federico n’imaginait pas un seul instant que ses écrits l’entraîneraient dans une si étrange aventure. En effet, quelques jours plus tard, un courrier l’accuse de plagiat. Plus étrange encore, lorsque Federico entreprend ses premières recherches, il découvre que l’intégralité de son manuscrit a été publiée quelques années plus tôt et que l’auteur, Arnaud Glandeur, a été assassiné. Alors, aidé par deux détectives, Federico devra tirer sur tous les fils de son passé pour essayer de comprendre et, au passage, rechercher le ou les coupables d’un crime non élucidé. Mais où se cache la vérité ? Fallait-il vraiment fouiller dans le passé ? Et à qui raconte-t-il cette histoire avec humour ou désappointement ?


Publié le : mercredi 26 août 2015
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EAN13 : 9782332966520
Nombre de pages : 262
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ISBN numérique : 978-2-332-96650-6

 

© Edilivre, 2015

Dédicace

 

 

À tous ceux que j’aime

À tous ceux, sans qui je ne serais rien

À tous ceux pour qui j’ai envie d’écrire

 

 

Lorsqu’on ne sait pas, on invente…

1

Tout d’abord, je vous remercie d’avoir accepté de me recevoir et surtout de m’écouter. Néanmoins, comme je vous l’ai déjà expliqué au téléphone, je suis un peu dans l’état d’esprit d’une feuille à l’automne. Oui, Monsieur, une vulgaire feuille qui sent qu’elle ne pourra guère s’agripper longtemps à l’arbre qui l’a vu naître. Et bientôt le vent l’arrachera, la ballottera de gauche à droite, de haut en bas, avant qu’elle ne s’écrase sur le sol et que des pas, des milliers de pas, la piétinent. Mais pire, je me sens devenu une feuille blanche où le mot n’a plus sa place.

Franchement, avez-vous déjà rencontré des auteurs comme moi ? Certainement pas ! Vous souriez mais intérieurement vous vous dites : « quel drôle d’oiseau ! ». Et de vous à moi, je vous comprends. Assurément ! Oui, je reconnais, ce n’est pas facile. Pour le moment, mon histoire s’apparente à l’absurdité d’un rêve. Vous savez, cette large déchirure dans le sommeil, ce rêve pénible à raconter. Cependant, si je m’en réfère à votre pendule : il est onze trente-deux ! Par conséquent, si vous y tenez vraiment, j’ai le temps de vous relater tous les faits. Oui, je vais le faire. Du reste, ne suis-je pas ici pour cela ? Seulement, je vous avertis ; il me faudra certainement plus d’une heure pour aller jusqu’au bout… Et encore ! En espérant que j’y sois vraiment arrivé à ce maudit bout… ce bout dallé de mauvaises intentions ! Du coup, n’hésitez pas à m’interrompre si, au fur et à mesure de ma narration, vous me trouver trop long, si je m’égare ou si, parfois, une étrange idée traverse ma tête.

Donc, la situation n’est guère brillante. D’ailleurs, pendant le trajet, je me demandais à quel moment, à quel endroit je devais débuter. Et je cherche encore… C’est bête, n’est ce pas ? Vais-je débuter par l’accident ? L’étrange voix venue d’ailleurs ? L’immonde masse sortant de l’eau et qui éclaboussait mes certitudes ? L’autre qui tenait cette fille au bout de son fusil et de mon impuissance ? L’énigmatique artiste ferrailleur ? L’inutile saut à l’élastique ? Ou encore cette minable chambre d’hôtel où je m’étais réveillé, aussi minable que cette chambre, sous cette jeune fille nue ? Non ! Attendez, j’ai trouvé. Je vais débuter par l’envoi car c’est lui – cet envoi anodin de prime abord –, qui a tout déclenché. Avant, avant tous ces événements, je me souviens… Oui, j’étais heureux… Tout s’annonçait bien. J’aimais bien ma vie, ma compagne, ma rue, ma maison, son jardin et mes chats.

Car oui, oui je me souviens très bien de moi ! Et je peux vous raconter tout cela. Il faut juste que ma mémoire saisisse une année complète sur le vif, pour énumérer le cours des événements. Au fait, vous ne savez certainement pas mais sur le fond de mes souvenirs se détache cette sorte d’interligne vin rouge, voire rosé, en fonction de la volonté épileptique du soleil… Plus précisément la voie 17 de la gare de Pontoise. C’était un moment suspendu, hors du temps… C’était exactement sur le revêtement de ce quai, ce quai plate-forme pour voyageur. Et il faisait un temps splendide.

Oui, tout est encore en place. Les images viennent et reviennent. Et, comme si un regard curieux – un regard extérieur et malicieux – m’épiait dans les moindres recoins, je me rappelle parfaitement de moi. Moi, Federico Insegnante ! Pourtant, aujourd’hui, il faut bien me rendre à l’évidence, dans le méli-mélo de ma mémoire tout s’emballe, s’entrepose ou s’écroule dans la poussière. Il subsiste tant d’images, tant d’émotions, tant de tablées pleines de familles ou d’amis dans ce mémorial en décomposition. Sapristi ! le souvenir, quelle étonnante chose à double tranchant. Un boomerang ! Oui, un souvenir anodin peut, à tout moment, vous revenir dans la tronche et laisser sa trace dans le quotidien. Aussi, c’est tout comme autrefois. Ça trotte dans ma tête. Quelque chose se manifeste : le goût des premières cerises au printemps ou celui plus exquis encore, de la langue d’une fille lors d’un baiser ; puis, caresses d’un chat, balade à moto, nuit étoilée au-dessus de la mer, neige à Noël, pièce de théâtre, vent de feuilles à l’automne… Vieux rêves ! Rituel d’un cerveau qui entasse… Toutes ces belles images reviennent en tourbillons, repartent aussi vite et s’oublient parfois dans une faille. Pourtant, assis sur mes souvenances, je me remémore parfaitement ces instants. C’est d’ailleurs quelque temps après ce quai de gare, que le mauvais film a débuté. Et, c’est vrai ! C’est même incroyable ! J’étais bien là, bien présent dans toutes ces scènes.

Tout à l’heure, je vais tout vous raconter, en essayant de ne rien oublier. Mais vous savez, à cet instant, sur ce quai, j’attendais banalement un train de banlieue. C’est idiot, à ce stade des souvenirs, j’imagine encore qu’autour de ma personne, il y aurait pu y avoir de multiples angles morts d’où l’on aurait pu m’observer sans être vu. Peut-être était-ce vous ? Peut-être était-ce moi, tout simplement ? Une bévue de l’esprit ! Ou pire, l’usurpateur. Cette canaille ! celui qui allait me voler ! Oui, je l’ignore ! Il y a tant de mystères, tant de regards qui se penchent sur notre quotidien et qui nous échappent… jusqu’au jour où !

Ainsi, si vous n’étiez pas très loin de ce quai de gare et si vous m’aviez discrètement observé, aidez-moi, à reconstituer l’intégralité de ces instants. Car depuis, ces rappels continus ont pris plus d’importance, jusqu’à me désarticuler avec une stupéfiante rapidité. D’ailleurs, il me semble parfois que j’aurais dû mourir ce jour-là. Oui, voilà ! C’est ça ! On est d’accord. Alors, laissez-moi pousser un long soupir et remuer la tête à la manière d’un coq après une bonne rincée. Et continuons les motifs peints dans mes souvenances et sur ce quai de gare. Tout d’abord, j’approchais de la cinquantaine. Franchement, si vous m’aviez vu ! J’en bafouille, tellement je me sentais bien dans cet âge. On croit tout trouver dans la boutique des cinquante ans. Ça va des trucs comme l’expérience, aux petites choses essentielles comme : l’amour, l’amitié, la santé. Dans cette boutique, on a l’impression de moins se prendre la tête pour des balivernes et l’on espère encore y trouver de belles années. Et certainement m’apprêtais-je à me trimbaler, pour quelque temps encore, en compagnie d’une cinquantaine bien alerte. Bref, une cinquantaine bien à la mode actuelle du jeunisme. De plus, aux dires de certains de mes proches, je tendais de plus en plus vers une apparence quasi charismatique. Si, si… Et même si vous me voyez, je suis capable de dévoiler d’autres fragments de cette apparence. Je peux, par exemple, continuer par mes mensurations sur un mode militaire. Hauteur : un mètre quatre vingt un. Taille : quarante-deux. Poids : soixante-dix-huit kilos. Mes épaules : plutôt larges. Ma démarche : plutôt adolescente. Ma chevelure : châtain, voltigeante, abondante malgré l’âge et plutôt bouclée, telle celle de mon père jusqu’à sa mort. Ah ! J’oubliais. Sous les extravagances du soleil, j’avais, paraît-il, des yeux de braise ! Les yeux tragiques de la passion ! De plus, si, ce matin-là, vous m’aviez photographié sur ce quai de gare, vous auriez certainement remarqué mon attitude décontractée ; une attitude contrastant, à l’époque, avec une certaine forme d’élégance proche du dandysme – enfin, aux dires de mes amis. Eh bien, me voilà débarrassé d’une première formalité à l’équilibre précaire. On se présente toujours à quelqu’un entre la peur de trop en faire et celle du pas assez… Allez, coup de balai sur les souvenirs inutiles ; passons vite à la suite…

Oh ! À mes côtés, c’était elle ! Oui, elle, ma sensible, ma délicate compagne. Elle attendait patiemment le même « Transilien POCI » de 11 heures 15 pour Paris Saint-Lazare. Cependant ne soyez pas pressés, je vous la décrirai plus tard… Quoique ! Son portrait, je ferais mieux de l’ébaucher de suite avant la liquidation de mes stocks de souvenirs. Et je ferais mieux d’en dessiner les moindres contours avant d’oublier ou de passer à la narration d’événements plus incompréhensibles. Donc Ariane – oui, elle s’appelle Ariane – avait fêté ses quarante-deux ans. Heu ! Je le vois dans le fond de votre œil ! Oui, c’est une femme merveilleuse, délicate, pétillante, souriante… Heu ! J’arrête le déroulement de cette description car elle va rapidement souligner mon imprécision…

Eh bien, je sais ! En y réfléchissant bien, à cette époque, pour l’émouvoir, je devais me montrer capable de remuer toutes les images – celles qui tournoyaient de part et d’autre de ma tête, tels les tours, ces multiples moulinettes d’un tango endiablé –, pour les laisser rejaillir… Puis, les retenir à l’intérieur d’un cadre platiné. Bref, en quelques mots triés, tout devait s’afficher ! Seulement, ici, je suis mon propre paparazzi. Et sur le mur, de cette histoire, je ne fixerai que l’essentiel : une scène amoureuse déjà acquise. Puis, après une autre moulinette
– de ce tango endiablé en compagnie de la femme aimée –, j’accrocherai sur un mur plus discret, plus intime ; une émotion plus admirable encore. Une émotion contemplée par un seul et unique spectateur ! En l’occurrence, celle de Federico Insegnante narrateur de cette histoire. Olé ! Donc, silence ! Et imaginez… Vous êtes, par exemple, chez le fleuriste et vous furetez parmi les fleurs, pour en prélever la plus belle. Vous cherchez le meilleur fragment de la nature et tout à coup : hum ! Cette magnificence passe devant vous ! Concert permanent dans une chambre ouverte et livrée au soleil. Chez elle, tout semble séduction : buste bien vertical, traits réguliers, touches sensibles et particulières, sourire franc, yeux foncés et pétillants de malice. Des yeux sensuels d’adultes où le trouble enfantin n’a pas encore perdu sa magie. Bref, tout rentrait dans le cadre et vous pouvez la regarder, tout y est encore… Ah ! Ariane ! En réalité, pendant l’acte d’amour, pendant une partie de cartes ou pendant un simple déjeuner au restaurant, j’étais toujours prompt à l’émerveillement. Et à chaque fois, mes yeux, mes douces petites choses curieuses, se perdaient dans les siens ou s’étalaient sur ses épaules dénudées. Une plongée vers un paysage, rive gauche, rive droite, devenu familier, dont je ne me lassais jamais. À chaque fois, toujours surpris, je m’égarais dans une nouvelle cachette pour mieux me retrouver, mieux me ressourcer et garder l’envie. Ah, l’envie ! La rime la plus simple, la plus évidente avec la vie ! Je ne peux être que dithyrambique à son sujet. En effet, l’incroyable bon goût d’Ariane, se manifeste par un style vestimentaire toujours raffiné et toujours juste. C’est aussi le front large, les cheveux blonds mi-longs tout bouclés, une barrette pour les tenir indisciplinés, un accroche-cœur sur ce même front, des fossettes bien dessinées autour de la bouche, bien symétriques, une autre plus discrète sur le menton. Assez grande : un mètre soixante-neuf. Et, au réveil, rien que pour moi – mais n’est-ce pas l’essentiel ? – une brise de mer ensorceleuse, une brise salvatrice pleine de conquêtes, pleine de sa présence vers la mienne, m’invitait au bain du bonheur pour la journée. Alors, dans la description de cet essentiel, autorisez-moi à m’attarder encore un peu. À l’époque, lorsque je l’observais discrètement en train d’entortiller ses mèches de cheveux et qu’elle se contemplait dans la glace, drapée par cette robe noire – qu’elle portait ce jour-là sur le quai de la gare –, une seule chose venait à l’esprit : la classe ! Oui, Monsieur, la grande classe ! Aussi, lorsqu’elle se mouvait élégamment, je n’avais en tête qu’une envie ; tourner la page suivante et connaître la suite. En quelques gestes, en quelques mots finement développés, elle savait simplement faire battre mon cœur. Oui, je vous le dis, c’est une diablesse indestructible !

Mais continuons… Je me souviens également de la saison. Mars 2012 avait déjà un goût de mai. Dès lors, sans complexe, le printemps léchait goulûment les premières fleurs, les silhouettes élancées des jeunes filles et toutes ces choses redécouvertes d’un œil neuf. Le réchauffement climatique se confirmait ; avant de se contredire, un peu plus tard, par un printemps pourri. Bref ! Ce printemps-là, c’était une bouffée de vie qui rentrait dans tout ce qui demeure et surtout dans mes poumons. Oui, c’était comme un air classique, un air connu de Vivaldi. Olé ! Cet air revenait et cet air purifiait ma tête. Or, j’avais également besoin de ce petit bouquet-là, cet air renouvelé, pour continuer à chanter, danser, vivre tout simplement…

Habituellement, la douceur de ce temps printanier nous aurait certainement incités à la promenade sur les bords de l’Oise ou dans le parc du château de Méry-sur-Oise, néanmoins Ariane aspirait à d’autres envies. L’exposition Artemisia au musée Maillol, lui avait tapé dans L’œil ou plutôt dans l’oreille attentive, au hasard d’une radio d’un petit matin. Depuis, ma diablesse rêvait de découvrir les tableaux de cette artiste peintre. Vous voyez Monsieur, c’était simple : tout tournait calmement autour de la vie et des envies. La roue de l’existence semblait bien en place. Elle s’activait toute seule.

Ah ! Je me laisse emporter. Alors, revenons à nos chers moutons… Nous étions en avance. Une belle journée, un beau samedi s’annonçait. Je me sentais bien. Je méditais même sur l’expression : tuer le temps ! Expression stupide. La suite, me le prouvera. Il n’y a rien de plus immortel que le temps qui passe, bon gré ou mal gré… Mais, je savourais ces moments, de plus en plus rares, où l’on s’occupe simplement à distraire ses pensées en attendant autre chose. Alors, j’observais… J’avais donc du temps à tuer. Et, en bon observateur, ma curiosité circulait machinalement de la végétation obstinée à vivre au milieu des voies, à l’enceinte aux pieds de la vieille ville de Pontoise. En face de nous, mon regard s’égarait également sur l’autre quai. Là, tels des chasseurs assurés de voir le gibier se pointer dans le viseur du fusil, des contrôleurs semblaient patienter. Les pauvres ! Par le passé, j’adorais les faire enrager. C’est étrange. Je n’ai jamais réussi à maîtriser mes souvenirs. D’ailleurs, parfois, sans raison évidente, ils me reviennent en grappe. Et, à cet instant précis, il m’en était revenu un. C’est ainsi que certaines représentations banales de la vie estampillent, pour toujours, un souvenir anodin dans la mémoire.

Bah ! Qu’est-ce vous croyez ? Le TER de ce mois de mars 2012, bien entendu, je m’en souviens aussi… Un TER bleu, blanc, rouge, aux couleurs altérées, était arrivé. Sa venue m’avait extirpé de mes souvenirs. Le train avait craché son arrivée, puis, l’instant d’après, avait recraché ses passagers. Ces couleurs tranchaient avec un autre train déjà en gare, plus récent, aux nuances plus criardes et modernes. Hé, hé ! vous le savez bien, un nouveau machin remplace toujours un vieux truc ! Et, personnellement, ça me plaisait d’entrer un peu plus chaque jour, dans la catégorie des vieux trucs !

En attendant, plus près de nous, Ariane, inquiète, portait exclusivement sa vigilance sur notre maigre morceau de bitume. Je tournais la tête. Ce n’était pas ces jeunes voyageurs, à nos côtés, qui attendaient. Non ! Comme tous ceux de leurs âges, ils consultaient simplement des messages ou tapotaient des SMS sur leur portable. Ce n’était pas, non plus, cette femme plus âgée, accoudée à un poteau, qui achevait une grille de mots croisés. Non ! Soudainement, d’après le regard d’Ariane, je comprenais. Son inquiétude m’entraînait un peu plus loin sur le bout du quai ; là où deux jeunes garçons titubaient, riaient fort. Je ne pourrais pas vous les décrire physiquement. Mais je me rappelle distinctement que chacun d’eux, portait dans les mains un pack entamé de canettes de bière et paradoxalement semblait tout en eau. Ils devaient également parier sur la provocation. Et, à l’image de leur absence de retenue, leurs chemises s’échappaient des pantalons de survêtement. D’ailleurs, tout leur échappait ! Il semblait même difficile de mettre un âge sur leurs visages respectifs. Peut-être étaient-ils encore mineurs ? Alors, en s’approchant discrètement de mon oreille, Ariane, soucieuse, m’avait susurré :

« Ciel ! Regarde-les, discrètement… T’as vu ? Ils sont dans un drôle d’état ! Depuis cinq minutes, je me demande dans quel état seront ces pauvres garçons dans quelques années. Abandonnés sur un banal lit d’hôpital ? Sur le banc d’une cour d’assises ? Tu ne crois pas qu’il s’agit de l’éternelle bêtise d’une jeunesse qui n’a pas eu la chance – ou n’a pas su la saisir – d’avoir une mère, un père, un éducateur, un professeur montrant du doigt la bonne direction ; celle qui rend les hommes responsables de leur destin. »

C’est toujours bizarre d’assister à la déchéance humaine en donnant l’impression d’un sentiment d’impuissance. Vous savez, on essuie souvent d’un revers de main, une larme qui n’a même pas coulé… Et l’on passe à autre chose. Le coup d’essuie-glace, c’est bien pratique ! On se dit que la roue a tourné, que les trente glorieuses sont derrière nous. Et basta ! En avant la musique de la fatalité. Alors, machinalement, j’avais haussé mes épaules. J’avoue. J’avais botté en touche pour masquer mon impuissance à donner une opinion avisée. Toutefois, croyez-moi, je savais : deux siècles auparavant, sur les mêmes lieux, on les aurait retrouvés, un petit matin, noyés dans l’étang du Vert Buisson ou encore, affalés le long des berges de la Viosne. Sur ce point, depuis des lustres, la misère se dissout dans les vapeurs d’alcool. Et d’ailleurs, cette misère n’est-elle pas devenue immuable dans le buveur d’absinthe de Manet, la buveuse de Toulouse-Lautrec ou dans « l’Assommoir » de Zola ? Et puis, à un moment de mon existence, j’aurais très bien pu me retrouver à leur place. En réalité, je savais surtout que les empoignades répétées avec la vie, les empoignades entre allégresses ou tourments, peuvent à tout moment nous projeter dans le caniveau. En attendant, je les avais à l’œil ces jeunes gens. Tout comme j’avais à l’œil ce risque d’addiction à l’alcool, toujours présente dans les moindres mouvements de mes états d’âme. Quitte à vous raconter mon histoire, autant vous révéler tous ces petits détails – ne serait-ce que pour bien vous démontrer mon excellente mémoire. Car il faut bien l’avouer, sur ce quai de la gare de Pontoise, je ne voyais guère de danger pour nous. Du reste, très rapidement, l’indifférence m’emporta. Mes pensées galvaudèrent, m’envahirent entièrement vers d’autres lieux pour s’arrêter sur les instants d’avant. Car même les pensées antérieures, je m’en souviens très bien. Oui, Monsieur, vous pouvez me croire !

Avant ce quai de gare, vin rouge ou rosé, mon dernier manuscrit avait été déposé au petit bureau de poste d’Auvers-sur-Oise : dessus, l’adresse de mon éditeur ; dedans tous mes espoirs. Or c’était certainement de bon augure car, au matin, un chant connu avait accompagné mon réveil. C’était bien lui : mon coucou ! L’oiseau revenait à chaque printemps avec ce chant si particulier et cette source d’inspiration. Il faut dire que l’oiseau apparaissait pour gazouiller les heures heureuses. « Cui-cui… cui-cui… » C’est fou ! Parfois, des airs reconnus coulent dans nos oreilles et alors, une danse, un sourire, un arbre en fleur nous revisitent.

J’en étais où ? Vous comprendrez par la suite pourquoi j’ai un peu la tête en vrac… Ah, oui ! Les pensées antérieures à la gare… C’est ça ! Donc, à la poste, comme tous les samedis matins, une légère queue humaine louvoyait devant les guichets. Et l’espérance ou peut-être la crainte du recommandé qu’on vient récupérer, se lisaient sur certains visages. Tout autour, en compagnie de ce soleil généreux, la ville semblait animée. Quelques touristes, Asiatiques en majorité, arpentaient déjà les rues. Ils traînaient à la recherche de la silhouette de van Gogh, d’une ombre dissimulée derrière la statue Zadkine, d’une ombre fragile à l’intérieur de la maison du docteur Gachet ou encore d’une ombre couchée et agonisante dans une chambrette de l’auberge Ravoux. Seulement, la plupart de ces touristes d’un jour, repartent ensuite dans l’ignorance des Cézanne, Pissarro, Morisot, Guillaumin, Corot. Ces peintres sont pourtant passés dans les rues de cette charmante ville du Val-d’Oise. Et d’autres encore, comme Daubigny, leur ont ouvert la voie. N’oubliez jamais : il faut toujours d’autres pas et au même endroit pour que notre terre devienne sentier puis, chemin. Et, plus encore pour une route ! Quant à moi, avec mon dernier manuscrit « Des souvenirs dans la besace » – une histoire étrangement écrite en deux mois –, je débarquais d’un long cheminement intérieur. Un cheminement, entrepris quelques années plus tôt, pour me rapprocher de la mesure exacte… de la bonne tonalité !? J’avais enfin l’impression de l’apercevoir. J’étais serein. Exceptionnellement, mon cœur se sentait rempli d’espoir. Oui, conscient de la force du mot puisé sur les bords du ressenti, j’avais l’étrange sensation d’interpréter l’instant. Selon, ma propre vision – un peu brouillée je l’avoue –, je recréais – de couleurs toutes vives, toutes illuminées de lumière – cette vérité de l’instant. Je n’avais pas inventé le tube de peinture souple. Non ! mais j’avais simplement découvert les mots, mes mots, ceux qui éclaboussaient mon ancienne vérité. Après tout, mes écrits n’avaient-ils pas grimpé, une à une, les marches indispensables ? Hein ! Ces marches qui débouchent sur le palier tant convoité du succès ! Diable ! Naïvement, à l’époque, je le croyais… Assurément, depuis Ariane… depuis que sa sensibilité, sa délicatesse et sa concision s’étaient penchées sur mon écriture, mon pouls s’était considérablement accéléré. Avant elle, il y avait une foulée à rencontrer, une foulée ni trop longue, ni trop juste. Avant elle, il me fallait forger un style plus soutenu, un style moins en équilibre sur le fil instable de la vie pour fuir l’abîme, celui de la médiocrité.

Eh bien, avant que ça s’emballe, je croyais enfin la connaître, la bonne enjambée… l’enjambée souple, déterminée, celle nécessaire pour grimper sur la moindre marche. Oui, tout avait changé. Après avoir piétiné pendant des années, je sentais ce mouvement essentiel déplié du dedans. Je respirais un bon coup, puis, cette enjambée décidée faisait mouvoir d’enthousiasme la pensée du moment. Et hop ! Zou ! J’y allais. Mon imagination jaillissait de la feuille en papier jusqu’à l’œil curieux d’un lecteur, tel le spectacle des grandes eaux à Versailles. C’était ça ! Oui, c’était ça, vous pouvez me croire. J’étais l’écolier, celui qui essuyait les mains sur son tablier, se penchait sur son cahier et entrait dans les histoires par toutes les ouvertures. Et je m’y installais. Ensuite, au gré de mes humeurs ou de mon appétit, je m’autorisais tout ou presque. En définitive, je découvrais cette liberté toute simple, cette liberté refusée depuis l’enfance. J’avais tant chiné inutilement, pour débusquer les mots justes. Et maintenant, ces mots semblaient enfin m’étourdir pour se nouer à mon corps, à mon âme, à ma prose. Illusion ! Alors, ma douce bien-aimée passait derrière moi, essuyait les traces de cambouis, ramassait les verres cassés, déposait délicatement quelques fleurs dans un vase, allumait une bougie parfumée, créait une ambiance… Soudainement l’assemblage des mots devenait le mystère de l’alchimie de la vie. Comme nous deux !

Finalement, l’écriture était devenue notre histoire et un peu le fil d’Ariane ! Je me prenais pour un écrivain, maître de la métaphore. Au passage d’une péniche mon imagination pouvait s’harnacher à la proue déterminée. Vous savez, lorsque celle-ci sépare subitement l’Oise, en deux dégoulinades d’écume ; et lorsque quelques vagues artificielles sont soulevées avant de s’écraser sur les berges. Oui, après avoir dégusté ma nouvelle cuisine, j’étais devenu l’impressionniste d’autrefois. Parfois mon regard, jamais repu, parvenait même à deviner la lumière ou bien les flots se tortillant dans le lointain d’une cornée exercée. À bientôt cinquante ans, cette lumière s’étalait enfin sous mes yeux et sur la vérité du papier. Avec l’aide de ma compagne, mon écriture avait enfin tissé des liens entre toutes les interactions de mon existence. En sa compagnie, je n’avais pas seulement découvert quelques ragondins à l’approche du crépuscule, deux tortues d’eau sur un tronc d’arbre, plusieurs hérons à l’aurore, un vol majestueux d’oies sauvages ou des cygnes cabotins mais surtout… surtout cette miraculeuse mélodie dissimulée. Oui, mon écriture avait déniché cette mélodie derrière chaque touche subtile, chaque corde tendue au paroxysme, ou encore cet archet capable de faire vibrer n’importe quel verbe en attente de conjugaison. Depuis mon enfance, j’écrivais pour me décloîtrer mais j’étais l’aveugle. Oui, j’étais le non-voyant devant la partition à découvrir ou le sourd absent à ses propres bruits ! Et chaque jour, sans rechigner, Ariane m’aidait dans cette quête quotidienne et sur ce cheminement inconnu. Grâce aux mots soumis à son oreille ou à son regard, elle exerçait tous les métiers. Oui, Monsieur, elle élaguait les phrases trop broussailleuses, balayait l’adjectif inutile, habillait l’image fadasse d’un adverbe, réparait la syntaxe pour lui faire reprendre le fil, étayait ou raccommodait la métaphore décousue ! Et si je pataugeais, elle m’incitait. Tel un bon entraîneur sportif, il me fallait chercher la corde, la seule, l’unique mais mienne… Cette corde capable de me ramener à la rive littéraire, sinon s’en approcher parce que j’étais lié à désormais. Et mon « désormais » ne devait plus seulement se contenter de raconter bêtement des histoires. Il devait courtiser dame littérature, l’inviter à valser, lui faire tourner la tête et surtout ne pas perdre la mienne ! Ensemble, nous copulions avec le discret espoir de tout écrivain : voir enfin naître le chef-d’œuvre ! Alors, jours après jours, d’insignifiants écrits étaient successivement passés à l’état d’honorables, puis de respectables. Puis finalement, nous y voilà ! Un jour, en me relisant, mes mots s’étaient convenablement dévoilés. Enfin, ma pensée était fidèlement respectée. Enfin, je m’approchais de la justesse. Enfin, peut-être… Car, il me restait encore à atteindre le remarquable, l’extraordinaire, le fabuleux, voire le sublime ! Ah, le sublime… Je venais à peine d’ouvrir un petit restaurant et déjà, on voulait me pousser à acquérir des étoiles dans le prestigieux guide Michelin ; bref, à chercher la reconnaissance et plus sûrement, à trouver le désenchantement !

« Imagine les verbes, tels les athlètes aux jeux olympiques », m’avait-elle expliqués un jour. « Alors, comportes-toi comme un sélectionneur. Tu tries les meilleures, les mieux adaptés à leur discipline. Certains sautent les haies, d’autres plongent, nagent, lancent ou tirent ! Mais si ton acharnement n’ouvre pas chaque espace avec justesse et si cet acharnement ne cherche pas le mot incontestable, tu n’empocheras jamais la moindre médaille. Tes athlètes ne seront même pas qualifiés pour la finale. Et ton obstination pourra travailler toute la nuit, rien n’y changera. Rien ! »

Je dois tout de même avouer que parfois, j’en avais assez des remarques d’Ariane. Par exemple, lorsqu’elle me reprochait de n’avoir pas respecté la syntaxe. Alors, pour m’en tirer, je lui répondais par des formules du genre : « pour qu’un train avance, tu peux mettre la locomotive devant les wagons ou derrière. Et c’est la même chose avec une charrette, tu peux la tirer ou la pousser. En conclusion, l’essentiel c’est d’aller crescendo et d’atteindre l’objectif ! »

Seulement pour moi, la littérature c’était encore une crêpe. Tu prépares ta pâte en mélangeant de bons ingrédients, tu laisses reposer un peu, tu en verses une louche dans une poêle bien chaude et tu la fais sauter. Puis, tu la sales, tu la sucres, tu l’arroses de miel ou de confiture. Et tu la dégustes ou l’avales d’une bouchée… Alors, pour fanfaronner, un jour, je lui avais répliqué : « la nuit, je mens, je m’entrave au ciel et à toutes les chimères ! »

– Oh ! C’est incroyable, je parie que tu as encore plongé la tête la première dans ton roman.

Sur le quai de cette gare, je venais de m’exprimer à haute voix. Et Ariane m’arrachait à mon irréalité !

– Oui, tu as bien deviné. C’est extraordinaire, je suis même capable de te réciter les premières pages par cœur mais il te faudra attendre…

– Quoi ?

– Le…

Le train arrivait. Mais déjà, une chanson maintes et maintes fois entendue résonnait dans ma tête. Une chanson d’Alain Bashung…

Voilà ! Maintenant la suite de cette journée me semble sans importance. Pourtant, le printemps s’allongeait sur les fleurs précoces, le printemps s’abandonnait sur notre journée. Pourtant, les moineaux voltigeaient d’arbustes en arbres, puis d’arbres en vagues lointaines… Et, avec eux, mon étrange impression d’avoir enfin trouvé… trouvé l’inspiration, trouvé l’occupation juste du temps et surtout trouvé l’Amour ! De toute manière, je me foutais du passé, je me moquais du futur… Je cultivais tout simplement le présent. Oui, c’est certainement ce jour-là – décapsulé dès le matin par le sublime chant du coucou – que tout avait commencé. D’ailleurs, ce souvenir a très bien été sauvegardé. Et, étrangement, il raisonne toujours dans ma mémoire ; comme tout le reste. Le reste, vous verrez, il s’invitera quelques jours plus tard. Il débarquera bêtement sur quelques feuilles de papier, en compagnie d’une succession d’événements étranges, inattendus et de ressentis multiples.

Alors voilà, comme un bon militaire, j’ai essayé de tout consigner sous divers éclairages. Et si je suis ici, devant vous, c’est pour relater cette histoire en me tenant aux faits. Rien qu’aux stupides faits !

2

Fadaise ! Oui, Monsieur, je dis bien : fadaise !

En réalité, j’imagine très bien une vieille photographie. Enfin, plutôt un cliché volé sur ce quai de gare… Cliché pris sans appareil photo. Pendant des années, j’aurais pu l’observer bien épinglé dans le précieux album des souvenirs. Vous savez, celui ressassé pour se rassurer. Et en le regardant, conformément à la loi implacable de la nostalgie, tout le monde aurait pu croire qu’après des années de tumultes, j’avais enfin goûté à une plage de quiétude bien méritée. Tout cela, je le sais bien. Pourtant, je mesure aujourd’hui toute la dangerosité de cette énormité.

Oui, comment peut-on s’imaginer un instant, dans l’euphorie de cet instant, qu’une plage immense, une plage coupée du reste du monde, va s’étendre inlassablement et jusqu’à la nuit des temps. On se berce trop souvent d’illusions. C’est stupide ! Quelle fadaise, n’est-ce pas ?

Oui, toute plage de sable finit par buter sur des rochers ou sur une falaise. Et toute plage est constituée d’une multitude de petits grains de sable ; des choses insignifiantes, des choses sans importance qui regorgent pourtant d’ingéniosité pour empêcher votre existence de tourner normalement… Des leurres s’élaborent ainsi !

Évidemment, vous vous en doutez, ma plage de quiétude s’était terminée… Trois semaines plus tard, pour être précis. Patatras ! Au bout du bout, ma main gauche retenait une enveloppe déchirée dans la précipitation ; ma main droite soutenait une lettre froissée dans l’incompréhension. Et de multiples grains de sable torturaient mes doigts ! De surcroît, ce jour-là, – cédant aux caprices habituels du printemps –, l’atmosphère s’était refroidie et le ciel avait obscurci ses teintes. Aussi, bientôt, mon existence se mettrait au même diapason. C’était encore un samedi. Je me souviens bien de ce jour ! Au demeurant, je me remémorai longtemps cette dernière balade pleine d’insouciance et d’espoir. Vous savez, le temps maussade, l’auteur en devenir s’en fichait. C’est un peu con à dire mais à l’époque, cette balade, c’était un beau drap tendu dans mes pensées, un drap encore immaculé pour y écrire les mots à venir…

Donc, avec Ariane, nous revenions d’une courte randonnée sur les hauteurs surplombant Auvers-sur-Oise ; plus précisément au-dessus de Chaponval et de Valhermeil. En fait, depuis plus d’un an, nous recherchions, en vain, un lopin de terre à acheter pour le transformer en potager. C’est que ça devient important de manger les légumes de son jardin. C’est le meilleur moyen de connaître l’origine d’un produit. Bref, même habituée, notre rétine gardait toujours précieusement une trace de ces lieux privilégiés, pas très loin de Paris où, bien avant les peintres, un simple regard dominait l’harmonieuse vallée de l’Oise, ces ondoiements dessinés par dame nature, ou sur les autres collines, les villes environnantes et toutes les forêts touffues qui les entourent. Certains ressentent le besoin de se sentir entourés par de hauts murs, voire des murailles. Personnellement, j’avais juste besoin d’une ceinture de sécurité toute verte. Et ici, la nature régnait encore. Pour combien de temps ? Mais qu’importent ces perceptions éphémères ! Entendu que devant notre boîte à lettres, style anglais, ma logique tentât dans l’urgence d’empiler, bout à bout, tous mes ressentis du moment. D’ailleurs, en disant ceci, soyez certain que je pèse encore mes mots et mes mains, au peson des doutes de l’existence. Oui, Monsieur !

Donc ce devait être un samedi, aux alentours de midi.

Dans ma main gauche : une enveloppe déchirée dans la précipitation.

Dans ma main droite : une lettre froissée dans l’incompréhension.

Tout à coup, mes chères mains créatrices, exercées à mettre en scène mon imagination, enfantaient la torture des mots. En effet, ces mêmes mains devenues implacables serraient quoi ? Hein ? Vous pouvez hocher la tête et me dévisager… Vous devriez pourtant savoir : pardi, c’était la réponse de mon éditeur ! Et la suite ?

Maintenant, je peux vous l’avouer. Avant d’ouvrir cette satanée lettre, ma passion assoiffée avait emprunté l’autoroute du scénario bienveillant à mon égard. C’est certainement stupide mais c’est comme ça ! En général, notre cerveau réagit au moindre frémissement ; pour, parfois, entrevoir ce qui ne se réalisera pas par la suite. Or, à cet instant de l’extrapolation, mon futur talent littéraire me semblait encore triomphant. Je me sentais tel van Gogh, dans ses premiers jours à Arles, lorsque le jaune éclatait ! Et en parlant de ma littérature, j’aurais peut-être pu écrire comme Vincent à Théo : « J’ai une lucidité terrible par moments, lorsque la nature est si belle de ces jours-ci et alors je ne me sens plus et le tableau me vient comme dans un rêve ». Oui, c’était certainement totalement absurde et pour ainsi dire : prétentieux. Mais à la réflexion, mon éditeur, Les Prémisses des mots, n’avait-il pas déjà publié quatre de mes romans ? Et même si je savais qu’avec 3000 exemplaires vendus pour le dernier, ma verve était loin de pouvoir jouer dans la cour des grands, les ventes progressaient à chaque nouvelle publication. Vous le savez, n’est-ce pas ? C’était également le cinquième manuscrit envoyé. Ainsi, l’espace d’un court instant, sans prendre le temps de tout analyser, j’avais échafaudé une réaction du comité de lecture, une réaction somme toute logique. Désormais, le profil de l’écrivain – mon profil – s’affichait au centre du miroir. Soit, on me faisait confiance ; soit, les premières lignes les avaient de suite conquis.

Alléluia ! Et pourtant quelle fadaise : l’emballement… l’ivresse non contrôlée…

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