Singe

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« Nous avions quantité de déguisements provenant de la Pagode, pavillon qui jouxtait notre maison et avait été le salon de réception de ma grand-mère, costumes de Chinois, perruques avec de longues nattes, chapeaux dorés, restes de bals costumés. Il y avait aussi dans des malles beaucoup de lampions de toutes les formes et de toutes les couleurs. De quoi rêver des heures, des jours, une vie. »
Pour la première fois, François Gibault, avocat, romancier, biographe de Céline, lève le voile sur le parcours de ce singe qu’il est toujours resté à ses propres yeux. Ressuscitant son passé et ses proches par bribes, au hasard de ses souvenirs, mêlant des pensées drolatiques ou féroces aux récits de son enfance sous l’Occupation, de sa guerre d’Algérie, de ses différents débuts dans ses différentes vies, il compose, mieux que des mémoires, un livre magique sur les délices et les cruautés de la mémoire.
François Gibault est né en 1932. Il est l’auteur, entre autres, d’un Céline en trois tomes, des romans Interdit aux Chinois et aux chiens, Un cheval, une alouette, Cave Canem, et d’un recueil de nouvelles, La Cité interdite.
Publié le : mercredi 6 mai 2015
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EAN13 : 9782756108100
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François Gibault

Singe

 

« Nous avions quantité de déguisements provenant de la Pagode, pavillon qui jouxtait notre maison et avait été le salon de réception de ma grand-mère, costumes de Chinois, perruques avec de longues nattes, chapeaux dorés, restes de bals costumés. Il y avait aussi dans des malles beaucoup de lampions de toutes les formes et de toutes les couleurs. De quoi rêver des heures, des jours, une vie. »

 

Pour la première fois, François Gibault, avocat, romancier, biographe de Céline, lève le voile sur le parcours de ce singe qu’il est toujours resté à ses propres yeux. Ressuscitant son passé et ses proches par bribes, au hasard de ses souvenirs, mêlant des pensées drolatiques ou féroces aux récits de son enfance sous l’Occupation, de sa guerre d’Algérie, de ses différents débuts dans ses différentes vies, il compose, mieux que des mémoires, un livre magique sur les délices et les cruautés de la mémoire.

 

François Gibault est né en 1932. Il est l’auteur, entre autres, d’un Céline en trois tomes, des romans Interdit aux Chinois et aux chiens, Un cheval, une alouette, Cave Canem, et d’un recueil de nouvelles, La Cité interdite.

 

EAN numérique : 978-2-7561-0810-0

 

EAN livre papier : 9782756103396

 

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DU MÊME AUTEUR

Céline, I : Le Temps des espérances, 1894-1932,
biographie, Mercure de France, 1977

Céline, III : Cavalier de l’Apocalypse, 1944-1961,
biographie, Mercure de France, 1981

Céline, II : Délires et persécutions, 1932-1944,
biographie, Mercure de France, 1985

Interdit aux Chinois et aux Chiens, roman,
La Table Ronde, 1997

Un cheval, une alouette, roman,
La Table Ronde, 2000

Céline Bloy, Du Lérot, 2005

Cave Canem, roman, Éditions Léo Scheer, 2006

La Cité interdite, nouvelles, L’Éditeur, 2011

 

© Éditions Léo Scheer, 2011

www.leoscheer.com

 

FRANÇOIS GIBAULT

 

 

SINGE

 

 

Éditions Léo Scheer

 

À Jean-Claude,

avec nous pour toujours

 

« C’est inouï la difficulté que j’ai à ne pas être heureux. »

 

André Gide à Mme Van Rysselberghe

 

« Nous étions à cheval sur une époque où tout étant interdit, tout devenait de ce chef désirable et fatal, et sur une autre époque, où bien des choses étant libres devenaient ternes en même temps que permises. »

 

Françoise Sagan, Un orage immobile

AVERTISSEMENT

Voici quelques miettes jetées au vent, raisins de mes vignes, souvenirs enfouis, idées vagues et très vagues réflexions, parfois seulement quelques mots qui m’ont paru s’entendre comme larrons, miel et mouches. Vérités vérifiables, pas forcément vraies, bref inventaire de mes années d’apprentissage, ces pages sont autant d’arrêts sur images, d’instantanés, de dérisoires morceaux d’existence enfilés comme des perles, pour tenter d’arrêter le temps. Arrêter le temps, suspendre son vol, vain combat des hommes, tous les matins recommencé, perdu d’avance. L’horizon chaque jour plus proche, l’heure qui tourne, la mort des autres, les nuages qui crèvent en pluie, les châteaux qui s’effondrent sont autant de funestes présages, comme tout ce qui se fane et qui tombe, les ombres en général et les chapeaux de mes grand-mères en particulier. Les chapeaux de mes grand-mères, c’est d’eux que nous allons beaucoup parler maintenant.

 

F. G.

1

Les mots que je consigne ici me sont tombés dessus comme mouches sur cheval en sueur. Agrémentés de points et de virgules, ils ont formé des phrases, parfois pour ne rien dire, des histoires inutiles et approximatives, qui me collent à la peau et dont j’ai l’impression de me défaire en les écrivant.

 

J’ai dans l’oreille encore le bruit du train qui passait à Gazeran. La nuit, je l’ai entendu cent fois, du temps de ma jeunesse, quand nous étions à Poigny, ses roues de métal sur les rails, traversant en trombe des gares endormies, leurs quais déserts, sous le halo jaune de leurs réverbères. Je l’entendais venir de loin, se rapprocher, puis son bruit s’estompait à mesure qu’il s’éloignait. Je me rendormais après, mais il emportait mes songes.

 

Privé pendant quatre années de saucisson, de chocolat, d’oranges, de croissants et de bananes, j’ai été principalement nourri de pommes de terre, de topinambours, de rutabagas, de pissenlits, de girolles et de cèpes en saison, de lapins domestiques, de lièvres braconnés, de poules et d’œufs souvent acquis au marché noir. Chauffé un peu au charbon et à la sciure de bois, j’ai grelotté pendant quatre hivers sans m’enrhumer jamais, sec et vif, à l’abri des excès alimentaires et de l’abus de chauffage central qui allaient dévaster les générations suivantes.

 

En apparence tout en sourires et en délicatesse, je tiens plus du démon que de l’ange, ce que découvriront, s’il s’en trouve, les lecteurs de ces pages. Mes passions intérieures et mes pensées profondes pourraient sidérer les foules, surprendre beaucoup d’assassins et de voyous ordinaires, leur donner des idées.

 

Il faut dire que je suis né l’année du singe et que je suis censé m’entendre avec les autres singes, tous filous, et avec les rats qui ne valent guère mieux.

 

Je m’enfle d’air, je me roule tout nu dans la neige et je m’enivre d’eau.

 

Gare aux profondeurs, c’est comme les vieux, il faut s’en méfier.

2

Pour ne pas se laisser attendrir et ne pas sombrer, pour être certain de rester méchant, il ne faut boire que de l’eau.

 

Le 8 janvier 1932, Hirohito échappait à un attentat, mais le 6 mai, Paul Doumer n’y coupait pas, donnant toutes ses chances à Albert Lebrun, ultime et lamentable président de la 3e République. Entre-temps, le fils de Lindbergh avait été enlevé le 2 mars et Aristide Briand était décédé le 7. Le 10 avril, le maréchal Hindenburg était réélu président de la République de Weimar et, le 21 mai, je voyais le jour à Paris, dans la chambre de mes parents, au 2e étage du 3, rue Monsieur, dans le quartier des Invalides. Albert Lebrun résidait à l’Élysée depuis le 11 mai et André Tardieu à l’hôtel Matignon depuis le 20 février, mais pas pour très longtemps puisqu’il dut céder son fauteuil à Édouard Herriot, le 3 juin. La valse des présidents du Conseil atteignit à cette époque de tristes records, Herriot du 3 juin au 14 décembre 1932, Paul-Boncour du 18 décembre de la même année au 28 janvier 1933, Daladier du 31 janvier au 24 octobre 1933, Albert Sarraut du 26 octobre au 24 novembre 1933, moins d’un mois, Chautemps, beau-frère d’Henri et de Juliette Durand-Texte, que j’ai connu après la guerre à Orgeval, du 26 novembre 1933 au 27 janvier 1934. Voilà pourquoi mon père, qui n’avait pas fait la guerre pour cela, était place de la Concorde le 6 février de cette même année, mais pas parmi les meneurs, dans la piétaille. Je suis né entre deux tragédies, entre une fausse victoire et une vraie défaite, à une époque catastrophique de l’histoire de France. Calamité supplémentaire, le mercredi 7 décembre 1932, Guy Mazeline obtenait le prix Goncourt ! Autre détail à signaler, le 30 janvier 1933, le plus démocratiquement du monde, Adolf Hitler était nommé chancelier de la République de Weimar, j’avais 8 mois.

3

Je ne me suis battu qu’une fois en duel, mais à balles réelles. Quand le bonhomme m’a tiré dessus avec son fusil, nous n’étions qu’à une trentaine de mètres l’un de l’autre, pas beaucoup plus. S’en souvient-il aujourd’hui ? Peut-être mort est-il déjà, ce frère, mais j’anticipe.

 

À Épernon, dans un chaudron en cuivre grand comme une baignoire, telle une sorcière, ma grand-mère faisait des confitures de groseille, de fraise et d’abricot qu’elle recouvrait ensuite de paraffine et qui embaumaient toute la maison. Elle mangeait de la salade verte énormément, comme les lapins, pour ne pas grossir. Je la vois aussi se régaler de sardines à l’huile avec des biscottes Heudebert. Images comme des cadavres, raides mais vivaces, toujours en moi. La mort de Lolo et l’incident du cimetière sont restés dans toutes les mémoires, un peu comme lorsque le crabe a mordu le gros orteil de Miss Gardner à Riva Bella et quand elle s’est cassé la jambe à vélo. Ses genoux en sang, sa robe à fleurs en chiffons, tachée, déchirée, hors d’usage, et sa peau qu’on voyait par les trous, blanche, triste.

 

Avant de pouvoir marcher au plafond, il faut apprendre à marcher sur le sol, puis sur les murs, ce qui demande déjà beaucoup de concentration et de volonté.

 

Mon parrain s’appelait Raymond Eïd, il était Bey d’Égypte mais, par amitié, Léopold III lui avait conféré la nationalité belge. Il vivait somptueusement au Caire dans un appartement d’où l’on voyait au loin les pyramides. Sa sœur, Lili, avait épousé le prince Mubarak Vlora, descendant d’un des derniers grands vizirs de la Porte, prince déchu d’Albanie, chassé de son pays par le roi Zog et la reine Géraldine. Nous n’avons pas connu Zog, mais assez bien Géraldine, et papa devait user de diplomatie pour naviguer entre les familles ennemies. Avant de voir tous ses biens nationalisés par Nasser, puis d’être expulsé d’Égypte, Raymond Eïd avait été le puissant directeur de la Banque nationale du Commerce et de l’Industrie et il possédait des hectares et des hectares de champs de coton. Il me couvrait de cadeaux somptueux qui suscitaient la jalousie de mon frère Jean-Claude auquel, à Riva Bella, je prêtais pourtant le cerf-volant rouge qu’il m’avait donné, le plus grand et le plus beau de la plage.

 

Voilà que les insomnies me reprennent. Je mange du chocolat, je compte les moutons, rien n’y fait. Je parle tout seul, je me félicite, m’auto-affectionne, me congratule, je mange un reste de roquefort et des sardines à l’huile, dans l’espoir de sombrer vite dans les brumes de la digestion mais hibou demeure hélas. Morphée, tant désirée, se fait attendre. Alors j’écris un peu pour tromper la nuit, l’ennui, la mort.

 

Les espoirs et les ambitions, c’est quand même mieux que les souvenirs !

4

Des nuages merveilleux, on en voit qui s’accouplent en plein ciel comme des robes de mariées. Avec ses orages, le ciel dont je vous entretiens est un peu la mer à l’envers, j’y vois défiler ces nuages en majesté, poussés par le vent, moutons du ciel. Bientôt la pluie sur mon visage, mes mains, mes épaules, sur mon corps endurci, mes reins si souvent fouettés par des paquets de mer.

 

Comme tous les enfants en ce temps-là, avec mes frères et mes cousins, nous jouions à la guerre. À la campagne, on formait deux camps, on se cachait, on s’épiait, on se battait. À Paris, Jean-Claude et moi avions chacun notre armée de soldats de plomb et nous passions des heures à les affronter dans de gigantesques batailles. Nous avions, nous avons toujours, dans le grenier de notre hôtel, les soldats avec lesquels mon père a joué rue Alexandre-Parodi, magnifique armée du 1er Empire, que j’ai fait manœuvrer pendant toute mon enfance. Je ne sais pas aujourd’hui à quoi rêvent les enfants mais, pour nous préparer aux épreuves de la vie, on nous apprenait le courage, la discipline, l’audace. Aujourd’hui, on apprend aux enfants la prudence et la modération, qu’ils n’aillent surtout pas se tordre le pied, se casser la jambe ou se battre dans la cour de l’école. Quand je rentrais à la maison le nez écrasé ou avec un œil au beurre noir, mes parents n’allaient pas porter plainte au commissariat de police, mon père me grondait de m’être fait battre et il me donnait des conseils pour la prochaine fois, comment améliorer ma garde et comment parfaire mon coup droit.

 

Jean-Claude et moi avions chacun notre chemin de fer avec des gares, des passages à niveau, des quantités de figurines, cheminots, voyageurs avec leurs malles et leurs valises, des chariots à bagages, tout un univers enchanté. Le train de Jean-Claude, aux formes aérodynamiques, était électrique, tandis que j’utilisais le train mécanique qui avait été celui de mon père. Nous avions aussi un Meccano et nous rivalisions à qui construirait l’édifice le plus hardi, le plus haut. Plus tard, on nous acheta un nouveau jeu, le Monopoly. Nous n’étions plus des maréchaux victorieux ni des bâtisseurs de cathédrales, mais des hommes d’affaires et d’argent.

 

Mes frères et moi avions chacun notre collection de timbres. Mon père disait que c’était une façon intelligente d’apprendre la géographie et, de temps à autre, il nous emmenait le dimanche matin à la Bourse aux timbres, avenue Gabriel, où nous pouvions dépenser notre argent de poche. Quand je raconte ça à mes neveux et à ma nièce, ils me regardent avec commisération, ce qui me donne à penser qu’il y a du nouveau dans Landerneau et que l’air du temps n’est plus tout à fait ce qu’il était.

 

Dans la maison, où il n’y avait pas de filles, il n’y avait pas de poupées, mais nous avions chacun un ours en peluche, celui de Jean-Claude jaune et soyeux, le mien gris, hirsute et sale, que nous prenions plaisir à maltraiter, coups de pied dans le ventre, pendaisons, projections contre les murs, supplice de la baignoire. Un jour, nous avons pratiqué sur lui une importante intervention chirurgicale sans anesthésie, ouverture de l’abdomen, ablation d’une petite boîte qui le faisait geindre quand on lui appuyait sur le ventre et fermeture de la plaie minutieusement recousue.

 

Nous avions quantité de déguisements provenant de la Pagode, pavillon qui jouxtait notre maison et avait été le salon de réception de ma grand-mère, costumes de Chinois, perruques avec de longues nattes, chapeaux dorés, restes de bals costumés. Il y avait aussi dans des malles beaucoup de lampions de toutes les formes et de toutes les couleurs. De quoi rêver des heures, des jours, une vie.

5

À Épernon, le défilé annuel des pompiers, auxquels se joignaient les municipaux, attirait du monde. Ils étaient splendides avec leurs bottes de cuir, leurs cuisses et leurs mollets dans les jambes de leurs pantalons rayés et leurs torses velus sous leurs cuirasses, leurs casques d’or au soleil. Il y avait de quoi faire bander la cour et la ville, les dames et certains messieurs et, jusqu’au fond des campagnes, les plus antiques et accomplies traînées. En tête du défilé, la fanfare municipale écorchait les oreilles. Suivaient quelques citoyens avec des écharpes tricolores, plus ventrus et plus rouges les uns que les autres, qui auraient pu exploser tous ensemble ou individuellement.

 

Demain, on va interdire aux gens de marcher dans la rue sans casque, sans genouillères, et l’hiver sans écharpe. Nul n’aura plus le droit de se rompre les os ni même de s’enrhumer.

 

Il suffit d’un mauvais juge pour que, dans l’esprit des gens, tous le soient. Il faut dire que, comme des trains qui déraillent, on ne parle que des mauvais juges. Les trains qui arrivent et qui partent à l’heure n’intéressent personne, pas plus que les paquebots qui ne font pas naufrage.

 

Comme tous les enfants, j’avais le sens inné de la justice et je haïssais mon père quand il infligeait à Jean-Claude des punitions imméritées ou excessives. Petit et fragile, j’y échappais le plus souvent mais j’en souffrais, j’avais mauvaise conscience comme aujourd’hui d’être libre, vivant et bien portant, alors que tant d’hommes et de femmes souffrent dans des camps, dans les prisons, les hospices et les hôpitaux.

6

Le rossignol vocalise. On dit aussi la pie voleuse, l’oie bête, l’homme méchant et venimeuse la vipère. La vipère est pourtant mon amie autant que la belette et le moineau.

 

À ce que l’on m’a rapporté, derrière la mairie, le lac est maintenant recouvert d’un épais tapis de poissons crevés.

 

On a beau cacher les fous, les assassins, les malades et les vieux, il en reste en liberté, le cœur aux lèvres, hagards, coupables.

 

Je marche avec mes deux pieds, mes jambes élastiques, mon ventre creux, mon odeur familière.

 

On vient frapper à ta porte, on t’emmène au poteau, demain le jour se lèvera sans toi.

 

Mes jours s’évanouissent comme des jeunes filles, mais j’ai la nuit pour moi avec ma fenêtre ouverte sur le parc et tous ces vers qui s’enlacent dans ma tête en silence.

 

Ancien mais jeune, j’endure, je vis au jour le jour, à la minute, à la seconde.

 

De plus en plus, je me fane, je me couche, je m’étouffe et je tousse énormément. Un jour les choses vont s’arrêter. L’air est assez frais pourtant et mes pieds sont légers mais ma peau se couvre de taches brunes, elle se décolore et se décolle aussi par endroits, ça donne à réfléchir, surtout quand on se souvient de mes petites cuisses, de mon ventre blond, de mes pieds grecs, de mes fesses à peindre.

 

Valet de cœur et Dame de pique, je peux aussi marcher sur les mains et alors je vois tous les autres à l’envers.

 

Chat dès la fin du jour, je reçois des visiteurs qui s’enfuient avant l’aube.

 

Je connais tous les arbres de la forêt, tous ses chemins et, quand il me plaît, j’ouvre ma cage et je m’envole, je saute de branche en branche et jusqu’aux cimes d’où je vois la mer.

 

J’aime les glacis, les marches, les chemins creux, les fleuves, les montagnes, les frontières, les différences. J’aime aussi les hommes serpents et les femmes à barbe, les petits matins, l’eau froide et la neige.

 

Vivant suis mais peut-être mort déjà, déjà sur l’autre rive.

 

Sans le leur montrer jamais, j’aime bien les autres. J’ai beau leur donner des conseils, j’en vois beaucoup se vautrer dans leur manger, j’entends leurs appels au secours et les bruits de leurs digestions. Je ne comprends pas la moitié de ce qu’ils disent et je m’en porte d’autant mieux qu’ils n’ont rien à dire. Certains jouent de la trompette, d’autres pêchent le merlan, la sardine et l’anchois tandis que leurs femmes jouent au bridge et parlent entre elles en sourdine, portent des gants et n’osent pas sortir nues dans la rue.

 

La rue s’est justement emplie d’étranges animaux de toutes les couleurs, de dindes vertes et de moutons bleus, qui cachent autant d’espions, sans parler du coq qui se prend pour un coq et me réveille tous les matins en faisant le coq. Je garde furieusement le souvenir de Gédéon, le sanglier d’oncle Yves et de tante Sim, à Montreuil-sur-Blaise, si familier, si affectueux, qui faisait des bruits intimes comme Maman Toinon quand elle avait trop mangé.

7

Ma mère, le petit Jésus qui est au ciel m’avait promis qu’elle ne mourrait pas, jamais, promesse faite un après-midi sur le boulevard des Invalides, en route pour le jardin du musée Rodin, alors qu’elle poussait le landau dans lequel se trouvait Jean-Noël. Jésus ne m’avait pas fait comme les autres il faut dire, absolument pas, mais elle y était aussi pour quelque chose. Nous avions des entretiens lui et moi, des conversations intimes, on se parlait à l’oreille, surtout la nuit quand il venait s’asseoir dans ma chambre à côté de mon lit blanc. Il me parlait souvent de sa mère, la Vierge Marie, et de son père qui était charpentier. On échangeait des secrets, je lui racontais mes péchés, les véniels et les mortels, on en riait, on se faisait des confidences et des promesses qu’il n’a pas plus tenues que je n’ai tenu les miennes et que nous ne tiendrons pas, mais il va me réincarner comme les autres fois, pour de nouvelles aurores, de nouveaux printemps et pour des morts subites. Avec lui, je vais m’élancer dans les airs, à la recherche du temps perdu, pour de glorieuses conquêtes, pour me joindre aux âmes aussi et à tous les oiseaux de la Création.

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