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Single & Single

De
400 pages

Un avocat d'affaires travaillant pour la maison londonienne Single & Single exécuté par un gang mafieux sur une colline turque après avoir été accusé de crimes dont il ignore tout, un magicien pour enfants convoqué nuitamment à sa banque dans le Devon pour expliquer l'arrivée sur le compte de sa fille d'une somme d'argent colossale, un cargo russe arraisonné dans la mer Noire, un baron de la finance qui disparaît dans la nature, un officier des douanes britanniques sur la piste de la corruption et du meurtre... Autant de personnages pittoresques et d'événements en apparence isolés qui s'entrecroisent dans une intrigue dont les fils se nouent progressivement pour tisser une formidable tapisserie romanesque avec pour thèmes centraux l'amour, la trahison, la famille et l'humanisme triomphant.


Ce roman d'un John le Carré au mieux de sa forme nous entraîne dans un voyage mouvementé au cœur des milieux de la haute finance et de l'internationale du crime, dont les ramifications s'étendent de la vénérable City aux calmes rives du Devon, de la Russie post-communiste déliquescente au mystérieux Bosphore en passant par les hauteurs paradisiaques du Caucase.


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couverture

John le Carré est né en 1931. Après des études universitaires à Berne et à Oxford, il enseigne à Eton, puis travaille pendant cinq ans pour le Foreign Office. Son troisième roman, L’Espion qui venait du froid, lui vaut la célébrité. La consécration vient avec la trilogie : La Taupe, Comme un collégien et Les Gens de Smiley. À son roman le plus autobiographique, Un pur espion, succèdent La Maison Russie, Le Voyageur secret, Le Directeur de nuit, Notre jeu, Single & Single, Le Tailleur de Panama, La Constance du jardinier, Une amitié absolue, Le Miroir aux espions, Une petite ville en Allemagne, Le Chant de la mission, Un homme très recherché et Un traître à notre goût. John le Carré vit en Cornouailles. Il est commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres.

DU MÊME AUTEUR

Chandelles noires

Gallimard, 1963

et « Folio », no 2177

 

L’espion qui venait du froid

Gallimard, 1964

 

Le Miroir aux espions

Robert Laffont, 1965

Seuil, 2004

et « Points », no P1475

 

Une petite ville en Allemagne

Robert Laffont, 1969

Seuil 2005

et « Points », no P1474

 

Un amant naïf et sentimental

Robert Laffont, 1972

Seuil, 2003

et « Points », no P1276

 

L’Appel du mort

Gallimard, 1973

et « Folio », no 2178

 

La Taupe

Robert Laffont, 1974

Seuil 2001

et « Points », no P921

 

Comme un collégien

Robert Laffont, 1977

Seuil, 2001

et « Points », no P922

 

Les Gens de Smiley

Robert Laffont, 1980

Seuil, 2001

et « Points », no P923

 

La Petite Fille au tambour

Robert Laffont, 1983

 

Un pur espion

Robert Laffont, 1986

Seuil, 2001

et « Points », no P996

 

Le Bout du voyage

théâtre

Robert Laffont, 1987

 

La Maison Russie

Robert Laffont, 1987

« Bouquins », Œuvres, t. 3, 1991

« Folio », no 2262

Seuil 2003

et « Points », no P1130

 

Le Voyageur secret

Robert Laffont, 1991

 

Une paix insoutenable

essai

Robert Laffont, 1991

 

Le Directeur de nuit

Robert Laffont, 1993

Seuil, 2003

et « Points », no P2429

 

Notre jeu

Seuil 1996

et « Points », no P330

 

Le Tailleur de Panama

Seuil, 1997

et « Points », no P563

 

La Constance du jardinier

Seuil 2001

« Points », no P1024

et Point Deux, 2012

 

Une amitié absolue

Seuil 2004

et « Points », no P1326

 

Le Chant de la mission

Seuil, 2007

et « Points », no P2028

 

Un homme très recherché

Seuil, 2008

et « Points », no P2227

 

Un traître à notre goût

Seuil 2011

et « Points », no P2815

Avant-propos


Systématiquement ou presque, quand je suis entre deux romans, je nourris le projet d’une autobiographie à cœur ouvert dont le but premier serait une ultime tentative d’assumer un père imprévisible, irréformable et totalement incompréhensible. Or systématiquement, les mêmes scrupules me retiennent : pourquoi reprendre ce chemin de croix ? Pourquoi revivre la colère et la mystification, l’amour, la haine et la pitié que j’ai passé une vie entière à essayer d’exorciser par l’écriture, mais aussi en m’infligeant des périodes de perturbation ou en épousant un temps quelque grande cause qui éclipsera mes problèmes personnels ?

Il m’apparaît en outre qu’un tel livre a déjà été fort souvent écrit par d’autres. Je ne suis pas le seul fils au monde dont le père était un éternel imposteur, un escroc, un caméléon et un risque-tout défiant sans cesse son dieu personnel. Je citerai seulement Duke of Deception de Geoffrey Wolff, dont mon frère aîné et moi-même avons trouvé la lecture si gratifiante, mais il y en a bien d’autres. En cherchant un peu, la liste des fils meurtris ayant couché leur père avec eux sur le divan littéraire est impressionnante.

A l’évidence, le nœud du problème est qu’un tel père ne disparaît jamais. Il est toutes les conversations que vous n’avez jamais engagées, il est les questions auxquelles vous ne l’avez jamais fait répondre, il est la mort qui génère plus de mystères qu’elle n’en résout. Voici tout juste quelques semaines lors d’un cocktail, j’ai été abordé par deux vieilles dames qui ne se connaissaient pas plus l’une l’autre que je ne les connaissais. Elles se sont rencontrées là quand, mues par un même instinct, elles ont traversé la pièce pour m’apprendre qu’elles avaient été les maîtresses de mon père.

Et parce qu’il ne disparaît jamais, parce qu’il restera insondable aussi longtemps que je vivrai, il est inévitable que de temps à autre j’en esquisse un avatar – pas une version réaliste, pas un portrait de documentariste, mais une hypothèse, un “et si ?”. Dans Single & Single, le “et si ?” est le suivant : et si, au lieu de se faire épingler par les autorités, (ce qui, hélas pour lui, ne manquait jamais), mon père, comme tant d’hommes d’affaires véreux de son entourage, avait réussi ses coups fumants sans être inquiété et réalisé son rêve de devenir un nabab respecté des beaux quartiers de Londres, s’achetant un vieux manoir dans le Buckinghamshire, présidant les clubs locaux de football et de cricket et organisant des garden-parties destinées à lever des fonds pour la rénovation du toit de l’église ?

Et si, au-delà de s’inscrire à l’occasion en fac de droit, il avait eu assez de discipline pour étudier les lois au lieu de les contourner, et ainsi acquérir le savoir-faire grâce auquel tant d’avocats marrons prospèrent dans le monde de la finance ?

Et si, au lieu de m’en aller en douce étudier les langues vivantes, j’avais obéi à ses injonctions répétées de faire mon droit, moi aussi ? Et si, ayant ainsi cédé à son caprice, j’étais docilement entré dans son cabinet pour occuper la place qu’il m’y réservait ? Bon Dieu, mon fils, n’ai-je pas financé tes études ? N’ai-je pas fait de toi un avocat comme ton père ? Ne veux-tu pas suivre ses traces ? Qu’est-ce qui te ferait plaisir comme voiture, mon fils ? Dis-moi. C’est aux frais de la princesse.

J’avoue que l’exemple de Robert Maxwell et de ses deux fils Ian et Kevin était présent à mon esprit quand j’ai bâti ce scénario. Le jour où Kevin et Ian ont été traduits en justice pour complicité dans les malversations de leur père, ma sœur Charlotte m’a téléphoné et m’a dit, en faisant référence à mon frère aîné et à moi : “Ça aurait pu être vous deux.”

*
* *

De fait, les choses auraient vraiment pu tourner ainsi. Au début des années 1950, mon père connut sa faillite la plus grave, ce qui lui valut de faire l’objet d’une enquête policière sur la gestion de ses quelque quatre-vingts sociétés fictives. Il s’avéra que j’étais le directeur de plusieurs d’entre elles et que ma signature figurait au bas d’un monceau de documents officiels. Etait-ce bien ma main ? Si je répondais non, qu’en conclurait l’administrateur judiciaire ? Alors j’ai authentifié ces paraphes, et je n’en ai plus jamais entendu parler – comme souvent, avec Ronnie. Les gens auxquels on s’attendait le moins lui rendaient service par pure affection. Nombreuses sont ses dupes qui m’ont écrit depuis sa mort pour me dire en gros : il m’a arnaqué mais je ne lui en veux pas, on s’est bien amusés. Et ils pensent ainsi me consoler…

Et si, en intégrant l’auguste maison de Ronnie Cornwell, j’avais découvert ce que je soupçonnais depuis le début : que les neuf dixièmes de cette société n’étaient guère qu’une façade pour des affaires très louches, et qui le devenaient de plus en plus à mesure que Ronnie s’enfonçait dans les dettes ? Et si l’avocat débutant avait découvert qu’il s’était fait recruter dans une société s’employant à violer les lois ?

Aux grandes heures de mon père, ses bureaux dans le West End de Londres occupaient de la cave au grenier le 51, Mount Street. J’ai situé les locaux de ma maison imaginaire de Single & Single dans un bâtiment semblable de Curzon Street, à deux pâtés de maisons au sud de Mount Street, non loin de Leconfield House, que j’avais connue jadis comme quartier général du MI5.

*
* *

Je n’ai travaillé pour mon père qu’en deux occasions. La seconde n’a guère d’intérêt ici, sauf pour en dire que mon bureau de Mount Street ressemblait fort à celui d’Oliver dans le présent roman. Ma mission, promouvoir un magazine hippique que possédait mon père, était vouée à l’échec. Un jour, lors d’un déplacement en voiture avec un ami, j’en ai jeté des centaines d’exemplaires dans un fossé plutôt que d’admettre qu’aucune papeterie ne voudrait les racheter.

La première fois où j’ai travaillé pour mon père, j’avais seize ans. En vertu d’un altruisme pieusement professé, il aidait à monter une association de sports d’hiver pour la Royal Air Force. Le but n’aurait pu être plus louable : organiser à bas prix des vacances de neige en Suisse pour de jeunes officiers d’active, dont beaucoup s’étaient battus pour leur patrie pendant la guerre. Mon fils, nous avons envers ces gars une dette que nous ne pourrons jamais rembourser, ni toi ni moi. Rien n’est trop beaupour eux, et c’est la vérité vraie. Autre vérité vraie : le contrôle des changes interdisait alors aux touristes anglais d’emporter plus de 50 livres sterling à l’étranger.

Le ministère de l’Air a accordé à mon père sa pleine coopération, lui allouant un bureau dans Adastral House et deux secrétaires en uniforme pour l’assister. Et Ronnie m’a dépêché pour me rendre utile. Ça lui fera du bien, au gamin, il se fera un peu de sous pendant ses vacances.

Objectif : Saint-Moritz, où Ronnie avait passé des vacances mémorables avant la guerre et où, sur ses indications, nous avons pris d’assaut les braves propriétaires de l’hôtel Kulm, qui, trois ans après la guerre, étaient prêts à tout pour ramener les touristes anglais dans leur station. Le Kulm avait une annexe, qui serait idéale pour nos braves jeunes pilotes, leurs épouses et leurs bonnes amies. Depuis notre bureau au ministère de l’Air, nous avons commandé des skis directement auprès des fabricants – ça coûte moins cher que de les louer, mon fils –, affrété des wagons entiers de trains, engagé des guides et obtenu des rabais auprès des remonte-pentes, des téléphériques et des bars.

Succès total, malgré quelques contretemps. Beaucoup de gens charmants ont passé des vacances charmantes. En plus des gars de la RAF et de leurs amies, mon père s’était arrangé pour que bon nombre de civils, comme les jockeys qui montaient ses chevaux, les entraîneurs qui les entraînaient et un aréopage de potes de haut vol issus du beau monde de la finance londonienne, plus leurs familles et leurs parasites, descendent également au Kulm, où ils logeaient non dans l’humble annexe mais dans le somptueux corps de bâtiment principal, qui, à ce jour encore, représente le summum de l’hospitalité suisse grand luxe. Et ce qui rendait leur séjour doublement agréable était qu’ils n’avaient pas à s’encombrer l’esprit avec le fameux plafond de 50 livres. Ils n’avaient qu’à donner à mon père un chèque anglais, et, grâce à ses relations, il ferait en sorte que la somme équivalente arrive en francs suisses à l’hôtel Kulm.

Deux ans plus tard, alors que j’étudiais à Berne, mon père m’a téléphoné pour me suggérer d’aller à Saint-Moritz passer deux jours au Kulm à ses frais, histoire de me reposer de mes études. Un certain M. Kaspar Badrutt, qui appartenait à la noble famille propriétaire du Kulm, serait ravi de me voir. J’ai accepté son offre et suis arrivé au Kulm, où M. Badrutt m’a aussitôt convoqué à son bureau. C’était un grand homme sensible, au visage rougeaud et inquiet. Il était visiblement gêné (comme je soupçonne mon père de l’avoir pressenti) de dire à quelqu’un d’aussi jeune ce qu’il avait à dire : son hôtel était aux abois, et les banques se faisaient plus que pressantes. D’abord il y avait eu la guerre, et après il y avait eu mon père. Où donc était tout l’argent dû à l’hôtel depuis deux ans ?

L’Association des sports d’hiver de la RAF a réussi à se relever de la gestion douteuse de mon père, a connu de beaux jours, et, je l’espère, en connaît encore aujourd’hui, mais il a dû s’en falloir de peu. Je suis honteusement retourné à Saint-Moritz l’an dernier pour la première fois depuis mon entrevue avec Kaspar Badrutt. A ma grande joie, le Kulm était encore debout, resplendissant sur sa colline, et je ne me suis pas fait arrêter par la police.

*
* *

Un autre aspect, fort différent, du présent roman est la conviction qu’a Tiger Single que l’on peut se bâtir des fortunes énormes dans la Russie de l’après guerre froide. Encore que, en y repensant, cet aspect n’est peut-être pas si différent. Partout des gens cupides sont attirés par les guerres – et a fortiori par les lendemains de guerre – comme les insectes par la lumière. Là où certains verront la pénurie, les profiteurs voient une manne d’or ; où règnent l’anarchie et la misère économique, ils voient l’occasion de s’éviter les paperasseries, de prendre l’oseille et de se tirer. Pendant la guerre de 39-45, mon père s’est bien débrouillé sur le marché noir. Quand la paix a éclaté et que les soldats rentrant du front n’aspiraient qu’à fonder un foyer et trouver un endroit où vivre, il s’est concentré avec un zèle identique sur les franges peu recommandables du marché immobilier londonien, achetant des rues entières avec de l’argent emprunté, “persuadant” les locataires de déménager, puis revendant les maisons vides à des promoteurs. J’ai donc pu aisément imaginer que, l’empire soviétique se désintégrant, Tiger Single serait alléché par le sang, le pétrole et l’acier. L’attraction réciproque des barons corrompus de l’ordre soviétique déclinant et des entrepreneurs capitalistes occidentaux était déjà bien connue. Ce qui l’était moins, c’était l’implication quasi institutionnelle des syndicats du crime des deux côtés de l’ancien Rideau de fer, et les investissements astronomiques d’argent de la drogue venu d’Afghanistan ou des républiques asiatiques de Russie.

Mais si je considère aujourd’hui le présent roman, cet épisode de l’Histoire ne constitue guère qu’une toile de fond à l’histoire d’un fils obsédé par son père et qui, ayant enfin réussi à affronter son ombre, découvre que le monstre qui régissait sa vie n’était guère qu’un petit homme triste et vide.

© David Cornwell, avril 2001.
Traduit de l’anglais par Isabelle Perrin.

CHAPITRE 1

Ce pistolet n’est pas un pistolet.

C’est du moins ce dont voulut se persuader M. Winser lorsque Alix Hoban, le jeune président-directeur général pour l’Europe de Trans-Finanz (Vienne, Saint-Pétersbourg, Istanbul), plongea une main diaphane dans son blazer italien et en sortit non pas un porte-cigarettes en platine ni une carte de visite gravée, mais un petit automatique noir bleuté flambant neuf qu’il braqua à quinze centimètres de l’arête du nez crochu quoique parfaitement inoffensif de M. Winser. Ce pistolet n’existe pas. C’est une preuve irrecevable. Ce n’est même pas une preuve. C’est un non-pistolet.

M. Alfred Winser était avocat, et pour un avocat les faits sont sujets à contestation. Tous les faits. Plus un fait semble flagrant aux yeux du profane, plus l’avocat consciencieux se doit de le récuser. Et Winser, en cet instant précis, était des plus consciencieux. Il n’en lâcha pas moins son attaché-case de surprise. Il l’entendit tomber, sentit l’empreinte rémanente de la poignée dans sa paume, en aperçut l’ombre à ses pieds : ma mallette, mon stylo, mon passeport, mes billets d’avion, mes traveller’s cheques, mes cartes de crédit. Ma légitimité. Bien qu’il lui eût coûté une fortune, il ne se baissa pas pour le ramasser mais continua de regarder bouche bée le non-pistolet.

Ce pistolet n’est pas un pistolet. Cette pomme n’est pas une pomme. Sages paroles prononcées quarante ans plus tôt par son professeur de droit. Des profondeurs de sa veste sport élimée, le grand homme sort comme par magie une pomme verte pour la brandir devant son public majoritairement féminin : Ça a peut-être l’apparence d’une pomme, mesdemoiselles, l’odeur d’une pomme, le toucher d’une pomme…, énumère-t-il d’un ton lourd de sous-entendus. Mais est-ce que ça résonne comme une pomme ? demande-t-il en la secouant. Est-ce que ça se coupe comme une pomme ? Et, prenant un vieux couteau à pain dans un tiroir de son bureau, il la tranche, ou plutôt la réduit en un amas de poussière. Éclat de rire général tandis que le grand homme balaie les résidus de plâtre du bout de sa sandale.

La fuite effrénée de Winser sur les chemins de sa mémoire ne s’arrêta pas là. De la pomme professorale il passa en un éclair fulgurant à son épicier de Hampstead, banlieue londonienne huppée où il résidait et aurait tant voulu se trouver en cet instant. Son épicier. Fournisseur de pommes jovial et non armé, tablier pimpant et chapeau de paille, il vendait aussi de belles asperges fraîches qu’appréciait Bunny, l’épouse d’Alfred, quand par ailleurs elle n’appréciait guère ce que lui rapportait son mari : Attention, Alfred, des vertes qui ont poussé hors de la terre, surtout pas des blanches, l’enjoignait-elle en lui fourrant le panier à provisions dans les mains. Et seulement si elles sont de saison, Alfred, les légumes forcés n’ont jamais de goût. Pourquoi ce mariage ? Pourquoi faut-il que j’épouse une femme pour découvrir après coup que je ne l’aime pas ? Pourquoi suis-je incapable de me forger une opinion avant ? A quoi servent les études de droit sinon à se protéger de soi-même ? Son cerveau terrifié traquait les moindres échappatoires, et ces incursions dans son monde intérieur réconfortaient Winser, elles le blindaient, ne serait-ce que quelques fractions de seconde, bien réelles face à l’irréalité du pistolet.

Ce pistolet n’existe toujours pas.