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Soleil à Vazec

De
105 pages

On ne sait pas trop d'où il vient, ni comment il s'appelle, mais il est venu rejoindre Dimitri, l'autre garçon de Gauthier, le maître. Tous deux travaillent pour Gauthier. Tous deux sont devenus des jouets entre ses mains. Tous deux goûteront à sa médecine dissimulée dans un verre de lait que, bientôt, ils ne peuvent plus se passer. L'auteure laisse entendre qu'ils viendraient d'Europe de l'est, probablement de Roumanie, pays de tous les extrêmes, ou de Slovaquie, allez savoir. Peu importe, ils sont là, chez Gauthier. Et ils y resteront. Jusqu'à la fin.


Pour son troisième roman, Loana Hoarau campe son décor dans une zone rurale, quelque part en France ou en Suisse. Dans un style fort original, elle racontera l'histoire de ce garçon à la deuxième personne du singulier, et toujours au futur simple. Cela donne une étrange impression, comme si elle s'adressait à nous, lecteurs, comme si nous étions les prochaines victimes de ce Gauthier. Frissons garantis, et pour ceux qui n'ont pas de chance, cauchemars assurés. Car ce roman est tout à la fois envoûtant et terrible, comme peut l'être sans doute la relation entre le bourreau et sa victime.


Loana Hoarau, née en 1977, vit à Belfort dans l’Est de la France où elle consacre le plus clair de son temps à l’écriture. Auteure depuis plus de vingt ans, ses romans et scénarii sont basés uniquement sur le drame psychologique, le réalisme et l’horreur. Les enfants ont toujours une grande importance dans ses écrits et sont souvent les protagonistes réels ou rêvés, le thème principal de l’intrigue. Amoureuse des mots, des contrastes et des phrases à double sens, Loana offre un univers sombre et dérangeant à celui ou celle qui voudra bien la suivre.



Plus de détails et des échantillons sont à lire sur le site de l'éditeur.



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SOLEIL À VAZEK
LOANA HOARAU
© ÉLP éditeur, 2016 www.elpediteur.com elpediteur@gmail.com ISBN : ISBN 978-2-924550-22-9 Image de la couverture : © David Heinis, 2016
Avis de l’éditeur
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PREMIÈRE PARTIE
« Les profondeurs de la nature humaine sont dangereuses, prédatrices et voraces. » Abraham Maslow
- 1 -
Premier jour. La route. Ce sera la dernière chose dont tu te souviendras. La route silencieuse et mordorée. Grasse. Menaçante. La route hautaine qui t’observe en train de sombrer. La route oppressante qui te retire du berceau. Qui te suspend dans le vide. Qui tranche ton endurance et ton corps las, cloué sur le bitume comme une sangsue à son réceptacle. La route, dernier souvenir traversé. Peut-être avait-il plu la veille. Peut-être avais-tu senti l’instant d’avant le parfum automnal sauvage qui approche. Les premières herbes dorées caressant tes pieds nus. Tu aimes l’odeur des forêts couleur rouille. La vision d’oiseaux voyageurs dans le brouillard. Le bruissement des pierres qui roulent sous tes pas. La courbure veloutée des nuages jouant amoureusement avec l’horizon. Mais peut-être n’y avait-il jamais vraiment eu d’oiseaux ou de parfum. Ni d’herbe ou de rouille. Peut-être n’y avait-il jamais eu de vie. Le dernier souvenir que tu auras en tête avant ton réveil restera la déflagration qui t’a rendu sourd. Et la route, silencieuse, sur laquelle tu t’es retrouvé étendu. Nu. Le corps trop jeune pour mourir. Le fumet du gravier brûlant ta joue droite. Un ouragan horrible au crâne. Le regard dans le vide. Déconnecté de toute réalité. Sans ambition. Avare de toutes forces. Une nuit sans lune. La pluie tombera, ininterrompue. En cette période, le déclin du ciel se fait de plus en plus tôt. À vingt heures, l’obscurité englobe le terrain et ne laisse plus de place au crépuscule. La rudesse du lieu frappant tes tempes et tes tympans atrophiés te glacera le sang. De la racine de tes cheveux jusqu’au dernier ongle de tes orteils. Semblant suffoquer, tu tousseras brutalement. Du sang pour seul encombrement. Rebut d’organe. Tu auras un sursaut. Dans ta bouche, l’ulcère. Tu passeras deux doigts entre tes mâchoires, t’étoufferas, manquant d’air. Tu sentiras fébrile ta langue sectionnée de moitié. Un long spasme au fond du gosier. Tu essaieras de parler, de hurler. Seul, ton gémissement replié et épouvanté. Trop épuisé, inapte à la réflexion, tu n’auras nulle autre pensée que de mouvoir ton corps oppressé, étouffé, humide. Rongé par la pâleur. Tu fixeras le bas-côté, cherchant la chaleur. Ses herbes folles. La fosse coupe-vent. Tu y croiras. Tu voudras glisser vers l’autre continent. Ton gabarit amorphe cherchera la force de ramper jusqu’à lui. Tu essaieras de te lever. Ton effort sera vain. Alors tu pousseras un long cri de détresse sourd à toute oreille. Farouche. Puis épuisé. L’éternité perdurera encore. L’impression de mourir. Ne pas mourir. Pas encore. Pas comme ça. Tu t’étais replié, par réflexe. Couvrant ta tête de tes mains. Ta respiration s’accélérant. Ton corps fragilisé, décharné, fébrile comme un fœtus parti ailleurs. Ton esprit à la dérive. Ton épiderme raide comme du carton. La route. Dernier souvenir avant de fermer les yeux. Le jour dans ton esprit ne reviendra pas. Pour lui aussi, tu n’es déjà plus rien. C’est à ce moment-là que Gauthier arrivera. Sans conteste le regard clair et très doux. Le corps délicat enveloppé dans un costume trois pièces, chaussures vernies et gants de cuir. La souplesse du geste. Le sourire rassurant. Le visage fin et sans artifices. Un visage ordinaire, croquant le clair-obscur des cieux. Caressant de son ombre prudente ton corps malmené, le nombril mis à nu et la force de combattre défunte. Gauthier sera essentiel. Gauthier sera colossal. Il émanera de cet homme quelque chose de grandiose, dépassant sans contraintes toutes les limites étriquées de tes pensées. Juste une demie seconde, temps béni. Gauthier est une phase clé. Gauthier est un dieu tout puissant.
Dieutoutpuissantteressuscitantdentrelesmortsvivants.
Dieutoutpuissantteressuscitantd’entrelesmortsvivants. Gauthier te portera non sans mal jusqu’à sa voiture garée sur le bas-côté. T’enroulera dans une couverture moelleuse. T’allongera délicatement à l’arrière, sur le siège en cuir. Prendra le volant. Règlera son rétroviseur pour t’avoir à vue. La voiture roulera un petit moment sur une route trop cahoteuse. Te décrochera souvent les intestins. Te fera tousser, le souffle muet. T’arrachera quelques gémissements. Ta blessure gluante, à vif, te fera souffrir à chaque secousse. Tu te recroquevilleras. Tu voudras parler. Seul un râle paniqué fuira d’entre tes lèvres. Le véhicule s’arrêtera brutalement, manquant de te gifler contre le cuir glacé. Gauthier te portera de nouveau. Posera un bref regard sur toi. Mirage assommant. Tu devineras le son de sa voix très lointaine, ne l’entendant qu’à peine. Ton corps soudainement las au creux de ses bras ne se rendra pas compte qu’il est en train de sombrer. Coupant le fragile contact. La fatigue en plus de la douleur cajolera ton corps. La fatigue en plus de la douleur prendra étrangement tout l’espace. Censure. Le champ est une île. Tu te noieras dans les herbes hautes. Ton corps affamé et sans engouements. Ton corps étendu sur la terre molle. Ton corps inactif. Tu regarderas le ciel. Le vent qui gagnera du terrain. En parfaite symbiose. C’est là que tu le verras. Il sera flou dans la lumière solaire. Nu comme un ver. Vu de dos. Tu te redresseras péniblement sans dégager ton regard de cette scène étrange. Il se retournera et te sourira. Du sang sur ses mains. Ton sang. Tu seras lui. Il sera lumineux. Fascinant. Le chant des sirènes. La libertévainquèresse. Il te montrera d’un geste lent la fenêtre. Tu suivras cette main écarlate. Des centaines d’araignées se voûteront sur ta peau. Tu sentiras ton sang inonder le plancher. Tu hurleras, tu n’entendras rien. Puis la lumière. Corrosive. Mutilant ta vision. Tu émergeras, et déjà la terreur. Tu tomberas au sol. Vomissant à plusieurs reprises. La nuit noire n’aura pas encore terminé son périple. Les tripes épuisées, tu sculpteras l’obscurité complète. Tu attendras quelques secondes. Aux aguets, tu te redresseras comme tu pourras. La douleur lancinante s’attaquera à tes jambes lourdes. Lasses, sans vie. Tes jambes ne te porteront plus. À fleur de peau tu gémiras. Ciselé par mille ouragans. Terrorisé par ce que tu ressentiras. Un esprit trouble dans un corps trouble. Ton écorce déficiente. Tu grimaceras de douleur. Ton gabarit si frêle, cassable ne mentira pas. Transi de froid, tu seras risible à voir. Fuir, hurlera ta conscience. Juste fuir. Ton corps rampera jusqu’au bord du mur. Tes épaules effleureront ces murs trop étroits. Tu te redresseras comme tu pourras. Gémissant à chaque mouvement. Une fois assis, ta tête commencera à tourner. Oscillation. Déchéance. Épuisé, tu seras sans lueur. Épuisé, tu ne pourras lutter davantage. Tu ne sauras combien de temps tu resteras immobile, las, juste ici. Des secondes à l’infini. Incapable de ne pas suffoquer. Fuir, juste fuir. Les mots seront en fugue. Tu songeras que tu es en train de faire un rêve étrange, répulsif. Que tout cela ne peut réellement exister. Que rien n’est pour de vrai. Tu te voiles la face.
-2 -
Deuxième jour Tu seras le chien veillant aux alentours. Arqué au-dessous de ton tombeau, tu surveilleras ton territoire. Farouche. L’oreille aiguisée sursautant à chaque bruit entendu. Désirant de toute ton énergie altérée voir l’esquisse du jour revenir. Tu trouveras affligeant d’en être réduit à cela. Tu ne pourras penser autrement. À chaque inspiration tu souffriras. Tu examineras ton corps. Ce corps vêtu qui frissonne. Soufflant dans tes mains. Tu remarqueras sous ta chemise qu’autour de ton torse un bandage aura été enroulé et solidement serré du haut de tes épaules jusqu’à l’aine. Tu ne te rappelles pas t’être vraiment blessé. Peu à peu, tes yeux s’habitueront à l’obscurité. Tu remarqueras que la pièce sommaire dans laquelle tu te trouves est vraiment minuscule. Des murs moelleux et un lit pour seul mobilier. Toi en proie sous ce lit. Les sens affutés. Mêlés d’angoisse et de sang-froid. Tu ne lutteras pas. La dignité sera la seule chose qu’il te restera encore. La dignité, c’est de ne pas montrer que tu as peur. Tu tenteras de t’imaginer hors du temps, effleurant du doigt des continents paradisiaques et des dieux cléments. Le soleil éclaboussant ton visage serein. Tu ne sais plus ce que tu étais ni qui tu étais réellement avant d’avoir ouvert les yeux sur cette route néfaste. Tu peux donc tout te permettre. Tu es ailleurs, assurément. La mise en scène est parfaite. Comédie. Tu entendras un bruissement de pas. Tu stopperas ton élan respiratoire d’un coup, tendant l’oreille. Puis une lumière hâlée éclairera la pièce. Ton cœur fera un bond dans ta poitrine oppressée. Tu cligneras des yeux, pour t’habituer à ce nouvel éclat. Tu verras peu à peu les murs de coussins trop blancs. Les couvertures du lit au sol. Le sol brillant et propre. Le néon bleu encastré dans le plafonnier. Tu t’affoleras en entendant des pas se rapprocher de toi. Tu te recroquevilleras un peu plus sous le lit. Comme une bête traquée. Dimitri entrera, tel un corps étranger. Sans brusquerie, cet homme à l’œil d’ébène sans lueur, l’air abstrait, le corps trop osseux dans des vêtements trop larges se courbera pour être à ta hauteur, t’observera, patient, te tendra la main. Il aura entre ses paumes un verre de lait. Tu te rappelleras la soif hystérique au creux de ton gosier. Le gravier que tu as avalé et ce goût de ferraille que tu as encore en bouche. Or la peur revenante méprisera ce cadeau. Tu te rétracteras comme tu pourras contre le mur. Épouvanté. Préoccupé. Repoussant avec verve et fermeté cette main chaude qui finira par t’attirer à elle et t’extraire de ta cachette. Lui ne se démontera pas. Il restera là, te cloitrant au mur sans violence, attendant gentiment que tu te calme. Patient, plusieurs fois il tentera de glisser le verre sur tes lèvres. En renversera un bon quart sur le plancher. À bout de nerfs et de forces, un moment tu te laisseras manipuler. Coupable de ne pas être plus autonome. Coupable de ne pas t’être converti plus tôt. Il se servira de cette faille pour soulever ton menton et inondera ta bouche. Tu suffoqueras. Tes mâchoires desserrées endureront l’intrusion du lait tiède et étrangement amer. Rabaissé, altéré, tu reprendras difficilement ton souffle. Aucune émotion ni délicatesse ne paraitront sur le visage d’albâtre. Tu seras incapable de déchiffrer ce à quoi ce nouveau venu pense. Sans doute aurait-il fallu que tu sois un peu plus conscient et réactif. Tu aurais tout compris. Jusqu’au moindre petit détail. Dimitri toujours silencieux défera ton bandage, puis il tentera de retirer ton pantalon, par à-coups. Farouche, inquiet, tu l’auras repoussé à chacune de ses approches. Il semblera comprendre ton angoisse. Te prendra la main lorsqu’au bout de trois tentatives tu ne la repousseras plus. Te guidera avec bienveillance jusque dans la pièce d’eau en face de la chambrée. Ta démarche sera hésitante, fragile. Tes pas ressembleront à ceux d’un petit enfant. Immatures. Fébriles. Désapprouvant l’épreuve. Contraints de la surpasser. Voyant la baignoire, tu comprendras la persévérance et l’obligation de ton hôte. Il parviendra à ses fins, s’approchant lentement de toi, enlevant le moindre de tes vêtements en te regardant dans le blanc des yeux comme pour te tranquilliser. De nouveau nu, perturbé, tu te replieras dans la baignoire. Le pommeau de douche se promènera sur tout ton corps affaibli. Le contact de l’eau et du savon sera agréable sur ta peau
marquée. Tu fermeras les yeux. Le silence pour seul emblème. Au bout de cinq minutes, Dimitri t’enroulera dans une serviette. Épongeant ton dos avec douceur. Le produit désinfectant te semblera même être un baume apaisant sur tes blessures. Il refera ensuite soigneusement ton bandage, avec toute la délicatesse du monde. Enfin il te rhabillera, te coiffera et te brossera les dents. Il te conduira à ton rythme jusqu’au salon, grande pièce à vivre moderne et sécurisante, située au bout d’un chaleureux couloir. Il t’invitera, toujours sans un mot prononcé, à t’installer près de la cheminée, dans un fauteuil moelleux en cuir. Il te bordera d’une couverture, comme une mère aimante. Tu penseras voir en lui un être étrange. Silencieux. Décalé. Tu te diras que cet homme à la peau trop claire et au visage définitivement fermé ne pouvait être foncièrement mauvais. Tu t’en persuaderas. Tu y penseras une demie seconde. Tu n’auras de toute façon rien d’autre à espérer. La porte du salon s’ouvrira. Tu auras un sursaut. Tu épieras d’un œil inquiet Gauthier qui sera revenu, se rapprochant de toi, attentif. Tu te rappelleras juste un instant de cet homme troublant venant à ton secours, comme il t’a rassuré, comme il t’a bercé. Délogeant tes angoisses le temps d’un battement de cils. Juste un flash, une parenthèse, une seconde. Puis ce sera de nouveau le flou irritant, redouté dans ton cerveau. « Merci, Dimitri. Retourne à ton travail. Je m’en occupe. » Dimitri d’un geste toujours en silence disparaitra du salon. Gauthier ira au coin cuisine, sortira du frigidaire un verre de lait, prendra une tranche de brioche dans un placard et reviendra vers toi. Effaré, tu te seras planqué derrière le fauteuil, dans le coin retiré de la cheminée. Les jambes jointes, les yeux indomptés. « Hé. » Il s’agenouillera face à toi, caressera l’une de tes joues. Tu auras le réflexe de reculer, de respirer fort. Il t’attirera lentement à lui. T’apprivoisant. Le geste consolateur. Il t’enlacera. Posera ton crâne contre son épaule. Toi au début réfractaire, tu le laisseras te prendre dans ses bras. « Voilà voilà. Ça va aller. » La chaleur humaine hérissera ta peau, tes sens. Ton ossature sera fragile, totalement flexible entre ses bras. Il pourrait t’émietter d’un seul mouvement s’il le désirait vraiment. Ce ne sera pas son but premier. Il n’aura pour souhait que d’effleurer du bout de tes doigts le verre de lait. « Bois encore. C’est bon pour toi. Ça te fera du bien, je t’assure. » Fuir, juste fuir te hurlera ta conscience. Tu prendras lentement, maladroitement le verre. En boiras la moitié, sans cesser de dévisager Gauthier. Lui confectionnera des petites boulettes de brioche entre ses doigts. Te les enfournera lentement dans la bouche, ce qui t’étouffera par à-coups. Puis il t’incitera à finir le verre de lait. Ce que tu feras. « Tu viens d’où ? Tu as de la famille ici ? Depuis quand tu n’as pas mangé ? Tu comprends ce que je dis ? » Tu le regarderas avec des yeux morcelés, l’esprit déréglé, la bouche tremblante. Tu auras la tête de quelqu’un qui ne comprend rien. Qui ne veut rien comprendre. Qui ne comprendra jamais. Qui voudrait se lever et partir. Ce sera ton souhait le plus cher. Ce sera destructeur. Ça te fera un bien fou d’y croire. « Bon. C’est pas gagné. » Gauthier te glissera le reste de brioche dans la main, puis se redressera et enfilera sa veste de costume sombre et ses gants de cuir brun. « Je dois aller au travail. Repose-toi. Si tu as besoin de quelque chose, demande à Dimitri. Enfin… En supposant que tu puisses parler, évidemment. » Il reviendra vers toi, t’embrassera tendrement sur le front. Tu auras un sursaut. Tu le guetteras s’éloigner, puis s’éclipser. Fuir. Fuir.
Toninstinctdesurviereferasurface.Dumoins,tusupposeras.Tusupposerasquelelaitingurgité
Toninstinctdesurviereferasurface.Dumoins,tusupposeras.Tusupposerasquelelaitingurgité dérègle tes sens. Aiguillonne ta vision. Un gout de sel au fond du gosier. Paralysé à ce fauteuil, paralysé à ta propre conception. Tu ne comprendras pas très bien de quoi il en retourne. Ton corps fébrile t’empêchera de te mouvoir. La fatigue sera une vraie calamité. Tu regarderas par la grande véranda en face de toi le soleil s’élever, surplombant des champs nus. Ton esprit en cavale. Tu te remémoreras le seul souvenir qui ne t’a pas encore été retiré. Tu cours dans un champ de blé. Le soleil à son zénith brûle avec douceur ta peau. Tu es heureux. Tu te laisses tomber dans les herbes captivantes. Tu t’assouplis un moment, puis tu le vois. L’homme nu. Qui te montre du doigt l’horizon. Tu ne sais pas comment ni pourquoi cet homme hante ton esprit. Il est là, juste là. Décidé. Sans laideur ni réelles pensées. Telle une énigme. Une naissance. Un besoin. Tu te demanderas si cet homme n’est pas un reflet de ton autre vie. Tu ne te rappelles de rien. Tu t’imagines une existence. Peut-être as-tu une gentille petite femme qui attend ton retour. Des enfants aussi. Peut-être as-tu un chien à trois pattes, des oiseaux en cage. Un boulot qui ne te plait plus. Des crédits monstres à rembourser. La maison en bord de plage, des soirées entre amis. Des chansons qui restent en tête. Des hobbies refoulés. Des jours sans noirceur. Des voyages. Tu vis à New York, à Paris. Važec effacé de ta mémoire. Comme un morceau de toi calciné, sans douleur apparente. Sans motif, sans indignation. Le souvenir est néfaste. Le souvenir est borné. Sans lui, tu es neuf. Fidèle et authentique. En rampant, tu reculeras jusqu’à ta grotte. Tu écouteras, alerte, avec attention, tous les petits bruits alentours et le silence étourdissant revenu. Sommeil sans fond. Ce soir, quand Gauthier rentrera, il te retrouvera là, dans la même position qu’à son départ, toi dans les vapes, replié, planqué entre le fauteuil, le mur chaud et tes cauchemars.
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