Sollicciano

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Un secret en forme de lacune entoure les agissements de Norma-Jean, incandescente quinquagénaire glamour en diable. L'étrange relation en miroir avec son mari, autrefois son psychanalyste, et cette fascination pour un ancien élève qu'elle visite chaque jeudi à la prison de Sollicciano en Toscane, alimentent un mystère qui s'amplifie dans une époustouflante progression dramatique.
Par ce remarquable roman de la folie et des abîmes de l'inconscient, tissé de retournements, dédoublements et manipulations, Ingrid Thobois révèle un art accompli du suspense psychologique. Développant un sens à la fois délectable et cruel du détail, elle nous offre un inoubliable portrait de femme aux prises avec ses transferts, c'est-à-dire avec les périlleuses illusions de l'amour.
À lire ce très cinématographique roman puzzle, on songe aux chefs-d'œuvre d'Hitchcock et de Mankiewicz.
Ingrid Thobois a obtenu le Prix du premier roman en 2007 pour Le roi d'Afghanistan ne nous a pas mariés. Née en 1980 à Rouen, Ingrid Thobois est romancière et voyageuse. Depuis le début des années 2000, elle aura enseigné le français en Afghanistan, réalisé divers reportages en Iran et en Haïti, et participé à des missions de développement et d’observation électorale en Indonésie, RDC, Moldavie, Azerbaïdjan, Géorgie, Kazakhstan… Elle est l’auteur de deux romans remarquables par l’acuité conjuguée du style, de la construction et de l’analyse psychologique, Le roi d'Afghanistan ne nous a pas mariés (Prix du Premier roman 2007) et L’Ange anatomique (2008).
Publié le : jeudi 7 novembre 2013
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782843046803
Nombre de pages : 224
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couverture

PRÉSENTATION

DE SOLLICCIANO


 

Un secret en forme de lacune entoure les agissements de Norma-Jean, incandescente quinquagénaire glamour en diable. L’étrange relation en miroir avec son mari, autrefois son psychanalyste, et cette fascination pour un ancien élève qu’elle visite chaque jeudi à la prison de Sollicciano en Toscane, alimentent un mystère qui s’amplifie dans une époustouflante progression dramatique.

 

Par ce remarquable roman de la folie et des abîmes de l’inconscient, tissé de retournements, dédoublements et manipulations, Ingrid Thobois révèle un art accompli du suspense psychologique. Développant un sens à la fois délectable et cruel du détail, elle nous offre un inoubliable portrait de femme aux prises avec ses transferts, c’est-à-dire avec les périlleuses illusions de l’amour.

 

À lire ce très cinématographique roman puzzle, on songe aux chefs-d’œuvre d’Hitchcock et de Mankiewicz.

 

Pour en savoir plus sur Ingrid Thobois ou Sollicciano, n’hésitez pas à vous rendre sur notre site www.zulma.fr.

PRÉSENTATION

DE L’AUTEUR


 

Née en 1980 à Rouen, Ingrid Thobois est romancière et voyageuse. Depuis le début des années 2000, elle aura enseigné le français en Afghanistan, réalisé divers reportages en Iran et en Haïti, et participé à des missions de développement et d’observation électorale en Indonésie, RDC, Moldavie, Azerbaïdjan, Géorgie, Kazakhstan… Elle est l’auteur de deux romans remarquables par l’acuité conjuguée du style, de la construction et de l’analyse psychologique, Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés (Prix du Premier roman 2007) et L’Ange anatomique (2008).

 

Pour en savoir plus surIngrid Thobois ou Sollicciano, n’hésitez pas à vous rendre sur notre site www.zulma.fr.

PRÉSENTATION

DES ÉDITIONS ZULMA


 

Être éditeur, c’est avant tout accueillir des auteurs inspirés et sans concessions – avec une porte grand ouverte sur les littératures vivantes du monde entier. Au rythme de douze nouveautés par an, Zulma s’impose le seul critère valable : être amoureux du texte qu’il faudra défendre. Car il s’agit de s’émouvoir, comprendre, s’interroger – bref, se passionner, toujours.

 

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www.zulma.fr

 

COPYRIGHT


 

La couverture de Sollicciano,

d’Ingrid Thobois,

a été créée par David Pearson.

 

© Zulma, 2011 ;

2013, pour la présente édition numérique.

 

ISBN : 978-2-84304-680-3

 
CNL_WEB
 

 

Le format ePub a été préparé par Isako www.isako.com à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Ce livre numérique, destiné à un usage personnel, est pourvu d’un tatouage numérique. Il ne peut être diffusé, reproduit ou dupliqué d’aucune manière que ce soit, à l’exception d’extraits à destination d’articles ou de comptes rendus.

 

INGRID THOBOIS

 

 

SOLLICCIANO

 

 

roman

 

 

ÉDITIONS ZULMA

 

 

 
 

Merci aux hôtes de la montagne de marbre…

 

À Paul Blondel

 

Frêle et fragile comme tu l’es

parfois je me demande

d’où te viennent ces larges richesses d’ombre

et dans quels jeux tu t’égares

avec cette soie dévidée dans le noir

sans doute ne sais-tu pas toi-même

pour quelle lumière inconcevable

tu as préparé tant de nuit

 

NICOLAS BOUVIER,

Love Song I.

1

 

Marco se laissa tomber sur la chaise qu’il avait tirée dans un déchirement de métal. Le bruit fut décuplé par la résonnance absurde de cette salle destinée à contenir quatorze conversations à la fois, vingt-huit voix, les raclements de gorge et les murmures, les exclamations et les cris. On pensait à un vieux gréement en entendant les plaintes du bois sur lequel on s’appuyait si fort, penchés à se toucher. Le mobilier disparaissait sous une marée de dos, d’épaules, de mains refermées sur les nuques, passées dans les cheveux. On se parlait au ras des tables, les mots roulaient d’une bouche à l’autre dans le couloir des bras tendus, articulés, les paumes soudées aux coudes. On percevait aussi des pleurs, quelques rires parfois, et un silence opaque lorsque la demi-heure de parloir était écoulée.

La main de Norma-Jean était restée suspendue au geste de donner, l’éventail des doigts à demi replié dans le prolongement de la paume. À la cassure du poignet, les veines s’offraient, complexité bleu vert à fleur de peau. Elle avait tendu à Marco une photocopie de son dernier article. Il avait lancé le bras pour lui arracher la feuille. Dans un mouvement de protection réflexe, elle s’était reculée tandis que Marco s’immobilisait, le papier froissé entre les doigts, satisfait, écœuré par cette manifestation de peur qu’il venait de provoquer. Il regardait la main de Norma-Jean, la découpe précise des phalanges, l’alliance d’or blanc et les ongles polis – terminaisons neutres d’une personnalité qui manquait visiblement de calcium.

— Un jour, tu m’arracheras la main avec !

Un sourire mort-né aux lèvres, Norma-Jean avait parlé posément, sans ignorer mais sans mesurer à quel point son calme saturait l’air ambiant. Marco suivait le contour de son poignet, de son avant-bras, de son bras, de son épaule, de son cou. Il remonta jusqu’à ses yeux. Il la fixait maintenant comme s’il avait été possible de rejouer la scène, d’annuler la brusquerie de son geste et de faire ravaler à Norma-Jean ses dernières paroles. Il la dévisagea encore quelques secondes puis fit claquer la page dans l’air comme on choque une voile : on ne revient pas sur la course d’une main. Il grinça quelque chose au sujet de « la vraie revue » et de « cette foutue photocopie », juste ce qu’il fallait d’audible, un reproche gratuit, sans plus la regarder.

— Mais Marco ! Tu sais pertinemment qu’on ne laisse entrer dans la prison aucun livre, aucun magazine, aucune revue à couverture rigide !

Pour lui, la venue de Norma-Jean au parloir avait la récurrence du rêve ou du cauchemar. Lorsqu’il avait terminé de lire l’article qu’elle lui avait apporté, il lui adressait la parole, procédant par éclaboussures concentriques, chaque fois plus proches de son visage. Puis il se reprenait sans pouvoir s’excuser, d’une voix qui la dévastait : nasillarde, trop aiguë, adolescente avant la mue, une voix forcée qui à tout instant menace de rompre. Marco se comportait comme un moteur à deux temps : spontanément odieux, aussitôt repenti. Il aurait tout donné pour être capable de demander pardon, à condition que ce pardon rende le monde réversible. Alors, l’existence aurait été suspendue le temps que les assassins rebroussent chemin, que les morts se relèvent, réajustent leurs vêtements, époussettent le sang séché à leur col, rebouchent les trous à leur poitrine, et ils auraient ainsi marché à reculons aussi longtemps que nécessaire, jusqu’à retrouver l’amorce de la vie. Mais ce mot, « pardon », ne produirait jamais l’effet escompté. D’autant que Marco ne savait plus qui devait pardonner quoi à qui, qui à qui, maintenant qu’il se trouvait là, dissous dans le hors-champ du monde, à température carcérale proche du zéro absolu, avec pour ennemi premier le temps – toujours trop court ailleurs, toujours trop court avant.

Il aurait fallu inventer un autre terme, un terme flambant neuf, pour demander et accorder simultanément cette chose simple, vocable social destiné à se frayer un passage dans le monde. Pardon ! Pardon ! Dans la salle bondée d’un café parisien, une voix de femme, un sourire sous un grain de beauté… mais Marco avait oublié et le titre du film et le nom de l’actrice. Elle était brune, il l’avait trouvée très belle. Il avait été condamné à la réclusion à perpétuité, assortie d’une peine de sûreté de vingt-deux ans. Il avait plaidé coupable.

 

— Un jour, tu m’arracheras la main avec !

— Mais tu fais tout pour me mettre hors de moi, Norma-Jean !

— …

— Et puis tu continues !

— …

— Mais pourquoi ne t’emportes-tu jamais ? Pourquoi tu ne tapes pas du poing sur la table ? Ne serait-ce qu’élever la voix ? Rien qu’une grimace qui froisserait ton visage !

— Je suis comme ça.

— Mais personne n’est comme ça ! Ce n’est pas possible d’être comme ça !

— Comme quoi ?

— Comme toi !

Norma-Jean se cala au fond de la chaise en souriant. Elle réajusta son nouveau chapeau – « en papier » disait l’étiquette. Elle était contente d’avoir acheté ce bitos kaki, sans forme, mais une fois enfoncé sur la tête, étant donné le volume de ses cheveux, il tenait bien. Avec un peu de chance elle pourrait faire du vélo avec, pour se rendre de la maison à la gare d’Empoli, et retour, ou en allant et revenant de Florence. Le rebord suffisamment large la protégerait du soleil. Les dermatologues sont assommants. La pâleur c’est la santé ! Surtout avec une peau comme la vôtre ! Il ne restait que cette engeance pour se souvenir que Norma-Jean avait un jour été blonde. Enfant, ses cheveux viraient au blanc dans le soleil qui la séchait en quelques secondes, coulant une langue de sel sur son épiderme. Sa silhouette se découpait, tout en jambes et en bras, cramoisie contre la mer pétillante. Norma-Jean se tenait bien droite, l’épaisseur d’un insecte, les yeux clairs plantés sur tout et tout le monde, habitant résolument son petit corps, ramenant sans cesse la bretelle gauche de son maillot de bain – un deux-pièces qu’elle croyait suffisant pour être admise dans l’autre monde. À moins que ce ne fût la bretelle droite ? Norma-Jean confondait toujours. Avec les années, ses cheveux et ses yeux avaient foncé, et c’était maintenant le monde des enfants qui semblait reculer à mesure qu’elle tendait la main. Sa peau ne rougissait plus au soleil, elle l’absorbait immédiatement, fonçant comme la terre abreuvée. Quelques minutes d’exposition suffisaient à tanner ses épaules, sa gorge, son dos. Votre capital soleil est foutu ! Ses jambes bronzaient aussi mais moins bien et moins vite. Il s’agissait de toute façon de la partie de son corps qu’elle détestait le plus : une prolongation de soi dont il fallait s’accommoder, utile pour se déplacer mais sans grâce. Trop courtes. Déformées aux genoux. Trop de veines là-dedans. Pire qu’un circuit électrique, des complications en réseau. Sa mère en avait suffisamment souffert. Les gènes ne l’épargneraient pas. Norma-Jean avait une épaule un peu plus basse que l’autre. Elle portait désormais des maillots de bain bustier. Elle fit tourner son chapeau sur le bout de son doigt. Depuis combien d’années n’avait-elle plus fait de vélo ? Depuis combien d’années ne s’était-elle plus mise en maillot ?

 

— Livio adore ta chronique, Marco ! Il voudrait que tu continues. Il faudrait que tu lui envoies un à deux papiers par mois, une critique, un portrait… Il aime ton style, tes analyses, il te fait confiance, il te laisse entièrement libr…

— Libre ! Et libre de quoi, Norma-Jean ?

— … de tes choix.

— Quel luxe ! Et pour les livres dont la plupart ont une couverture rigide, comment fait-on ? Hein ? Tu me les photocopies feuille à feuille ?

— Livio déposera une demande officielle auprès de l’administration pour qu’on puisse te faire parvenir ces ouvrages. Il est tout de même un des éditeurs les plus influents d’Italie ! Tu m’entends ?

Marco se nettoyait les ongles, laissant au silence le soin de glacer Norma-Jean. Son cynisme se gorgeait de chacun de ses faux pas. Il n’avait pas besoin de lever les yeux pour la voir se mordiller les lèvres à la recherche d’un mot qui n’aurait pas été une maladresse supplémentaire. Il attendit d’avoir usé les quatre coins de l’article pour répondre. Norma-Jean dissimulait derrière son index sa lèvre inférieure éclatée.

— Tu vis dans un autre monde, Norma-Jean ! L’administration pénitentiaire se contrefout des éditeurs, elle se contrefout des livres, elle se contrefout des articles, elle se contrefout de Livio et plus encore de mon épanouissement intellectuel ! Il n’y a que toi pour voir le moindre sens à tout cela. As-tu déjà essayé d’imaginer l’écoulement du temps ici, Norma-Jean ? Lorsque les secondes coagulent sans pouvoir s’écouler ?

— J’ai tout imaginé.

— Il y a des choses impossibles à imaginer.

— J’ai lu.

— Tout ne peut pas s’écrire.

— Je suis là pour ça, Marco.

— Pour quoi ?

— T’aider à…

— À quoi ?

— …

— Tu ne viens me voir ici que pour toucher du doigt l’envers de tes lectures, Norma-Jean ! Pour nourrir d’une main bien gantée le monstre derrière sa grille !

— …

— Allons ! Ne me regarde pas comme ça, Norma ! Surtout pas ainsi, avec cette toute petite chose bleue au fond des yeux, qui te raye la cornée, qui va finir par vraiment te blesser. Ne me regarde pas avec cette douceur décérébrée, dans l’oubli délibéré de la vérité. Ouvre grand tes yeux, Norma-Jean ! Tu cherchais un poète assorti à tes nuits, pour aller avec ton prénom, un qui serait capable d’ouvrir sa cape pour t’emporter vers la chose des femmes : enfanter ! Tu es allée trouver les hommes les plus réfractaires à ce qui était ton rêve autant que ton cauchemar. Et un par un, tu les as pris pour ce poète. Ton marin t’a détruite. Tu détruis ton mari. Et chaque jeudi, lorsque l’heure approche, c’est pour moi la même nausée, un empêchement au fond du ventre, tu sais. Tu ne sais pas ! Je pourrais refuser. Je ne peux pas ! Et nous voilà chaque jeudi, toi, moi, sous l’œil attendri des matons.

— …

— Norma-Jean, parfois, j’ai envie de t’étrangler.

 

Et à vivre en Toscane, comment fait-on pour ne pas s’exposer ? Le chapeau de papier, Norma-Jean l’avait acheté le matin même à Florence, à la gare Santa Maria Novella, en descendant du train. Un chapeau de gare. Mollasson. Terne. Mais le seul au milieu d’une quantité de paires de chaussures. Était-il seulement à vendre ? Elle aimait bien son petit nœud, prolongé par un ruban à pois qui flottait dans la nuque, à la Jane Austen. Avec les chapeaux, elle avait de la chance : tous lui allaient.

Si Norma-Jean avait su être à l’heure, elle n’aurait jamais essayé ce chapeau, et ne l’ayant pas essayé elle ne l’aurait jamais acheté, et comment se serait-elle alors donné une contenance face à Marco ? Mais elle était en avance, très en avance, toujours en avance, en avance comme personne. À ce stade de l’avance, on aurait presque pu parler d’erreur, seulement Norma-Jean ne se trompait jamais. Elle détestait l’idée du retard. Pour arriver à la prison de Sollicciano à 10 h, elle prenait le train de 6 h 01 depuis Empoli, qui l’amenait à 6 h 38 à Florence, Santa Maria Novella. Une fois là, elle attendait le premier bus pour Sollicciano. Il ne passait pas avant 9 h 30.

Dans la gare, Norma-Jean avançait, les bras chargés d’un gros sac de temps qu’elle essayait d’alléger en le faisant passer d’une épaule sur l’autre. Elle marchait à tout petits pas, comptait le nombre de dalles fissurées – rangeant les blanches d’un côté, les lie-de-vin de l’autre – et celles qui ne l’étaient pas, puis elle additionnait ces deux chiffres et ne trouvait jamais le nombre juste de dalles. Alors elle recommençait, distribuant les secondes de-ci de-là, comme on jette des miettes aux pigeons.

À cette heure matinale, seul le Cristallo était ouvert. Norma-Jean y reconnaissait, d’un jeudi sur l’autre, les mêmes hommes et les mêmes femmes plus ou moins jeunes, plus ou moins vieux, pareillement pressés, avalant un café debout, fumant ou grignotant quelque chose, accoudés à une table ronde et haute, jetant un œil vitreux au journal. Elle espérait qu’eux ne la reconnaissaient pas. Ils partaient au travail et Norma-Jean les enviait. À la vitesse à laquelle ils engloutissaient leur viennoiserie et la faisaient descendre d’une lampée de café, ils savaient visiblement être à l’heure : ni trop tard ni trop tôt, des gens exacts. Lorsqu’ils atteignaient le bureau, il ne leur restait sur les bras aucune chute de temps. La bobine de leur vie se déroulait, chorégraphie sans heurt ni hésitation.

Norma-Jean était une femme organisée : elle connaissait le nombre de minutes nécessaires à sa préparation – réveil, douche et habillement compris. Elle savait également à la seconde près le temps nécessaire pour se rendre de chez elle à la gare d’Empoli, puis d’Empoli à Florence en train, enfin de Santa Maria Novella à Sollicciano, en bus. Et pourtant, elle prévoyait toujours le quintuple de temps. C’est que, contrairement aux gens qu’elle croisait le jeudi à la gare de Florence, qui flottaient en confiance dans le chaos du monde, Norma-Jean comptait avec tous les aléas de l’existence. Elle prévoyait l’ensemble des catastrophes, celles qui étaient déjà arrivées, et celles qui n’arriveraient jamais. La vie était bourrée d’épines et elle considérait comme une fatalité de s’accrocher à l’une ou l’autre – question de probabilités. La vie n’était qu’une histoire de dominos en cascade, or Norma-Jean savait ce qu’il en coûte, de manquer la première marche d’une journée. De la même manière, son sac à main était toujours plein à craquer, rempli de choses relevant plutôt de la trousse de secours. Lorsque l’une de ses épaules la faisait souffrir, Norma-Jean enviait les hommes, mais fugacement. Elle ne les pensait pas plus ingénieux que les femmes. Elle pensait que les hommes se reposent sur les femmes. Elle pensait que, sans les femmes, les hommes aussi auraient développé des scolioses.

Dans la file d’attente du Cristallo, elle laissait passer les gens irritables qui la remerciaient avec étonnement, doublant à toute allure cet îlot de tranquillité. Seules deux catégories de personnes se trouvaient à la gare à cette heure : les travailleurs, et les insomniaques chroniques, malades déclarés qui se rendent régulièrement dans des cliniques spécialisées où on les filme. Quarante-huit heures durant, leur cœur se trouve matérialisé par une sinusoïdale verte ; on enregistre l’arythmie de leur respiration pour essayer de comprendre ce qui, depuis tant d’années, les empêche de rêver, les enfermant dans la zone grise d’une réalité sans soupape de sécurité. Les fous sont seulement des gens éreintés que la nuit ne secourt plus.

— Madame, vous désirez ?

Norma-Jean s’accouda à la table près de la porte d’entrée, mi-dedans, mi-dehors, et contempla l’épilepsie du monde en touillant son capuccino. Montée en mousse, la crème du lait ne se diluait jamais entièrement dans le café. Devant le Cristallo, par vagues successives correspondant à chaque départ de train, les gens galopaient, les cheveux encore humides, les hommes traînant derrière eux une odeur de gel douche, les femmes de shampoing, le tout mêlé à des parfums brutaux de ne pas s’être encore évaporés. Les chemises attendaient le train pour rentrer dans les pantalons. Les talons bosselaient les sacs, déléguant aux ballerines le trajet jusqu’au bureau. Les yeux se réduisaient à des boutons de manchettes dans les orbites pochées de sommeil, les draps avaient scarifié les joues, les fumeurs grasseyaient dans leurs poings, quelques enfants habillés à l’envers finissaient leur nuit dans des poussettes manœuvrées comme des Formule 1.

Norma-Jean avait terminé son petit déjeuner. Il n’était pas 6 h 30. Elle remercia et salua la serveuse du Cristallo. Comme elle aurait ralenti à l’entrée de l’autoroute, néanmoins prête à accélérer, elle attendait une fluidification pour se jeter dans le flot humain. Une fois dans le tohu-bohu, elle emboîtait le pas aux autres, accélérait et ralentissait en mesure, fonçait droit devant elle, choisissait un poisson pilote et ne le lâchait plus jusqu’à ce qu’il s’arrête. Net. Les gens compostaient leur billet à un goulet d’étranglement. N’ayant aucun titre de transport à valider, Norma-Jean se rangeait sur le côté et se donnait une contenance en remuant les viscères de son sac. Elle faisait semblant d’en exhumer un téléphone portable et d’y répondre, la main en conque à son oreille.

Personne ne lui prêtait attention. Mais devant tous ces êtres en manque évident de sommeil, verticalités en mouvement ne rêvant que de leur lit, Norma-Jean culpabilisait. Elle essayait de camoufler son trop-plein de temps, honteuse de ne pas avoir dormi plus alors qu’elle aurait pu, gênée de n’avoir pour objectif immédiat que l’ouverture d’une boutique de chaussures qui vendait un chapeau. Norma-Jean finit par retourner au Cristallo, désert entre deux imminences de départ. Elle commanda cette fois un ristretto à réveiller un mort et l’adoucit de trois sachets de sucre. Tandis que les cristaux fondaient, elle rêvait d’un monde parfait où les uns auraient eu la possibilité de confier leur fatigue aux autres, comme on dépose l’enfant chez la voisine, un monde où toutes les vies seraient interchangeables, et le repos de l’un un service rendu à chacun.

Un haut-parleur crachait des informations. Le train de 7 h 08 pour Lucca aurait trente-cinq minutes de retard. Celui pour La Spezia était annulé. Norma-Jean se demanda de quelle couleur étaient les yeux de la femme qui enregistrait ces annonces diffusées dans toutes les gares d’Italie – elle avait lu quelque part qu’il ne s’agissait pas d’une voix de synthèse. Il était maintenant sept heures. La boutique de chaussures ouvrait à neuf heures. Et on était encore une fois jeudi.

2

 

Au premier regard, Marco repérait la coquille, l’espace manquante ou celle de trop, l’orpheline et la veuve isolées. La plus légère coupe dans son texte le faisait entrer dans des colères telles que les gardiens mettaient parfois fin à l’entrevue avant que la demi-heure soit écoulée. Norma-Jean redoutait ce moment où Marco passait au crible le texte fraîchement publié.

Écrire. C’est elle qui avait insisté. Il avait d’abord refusé : hors de question de devenir le taulard savant qu’elle pourrait se féliciter d’avoir aidé ! Aider. À ne pas disparaître totalement, à infiltrer le monde des vivants via des mots noirs sur blanc. Publiés en revue, les articles de Marco seraient mis à portée de main des gens libres, en kiosque, en librairie, sur le trajet de tous ces présumés innocents. Écrire : un rempart au délitement. Quelque part, dépassant des poches de manteau, posé sur des tables de bistrot, au pied des lits, le patronyme de Marco s’imprimerait. On le lirait à peine, ce nom qui ne dirait rien à personne. Pourtant ce serait bien le sien, une partie de lui-même évadée de Sollicciano.

Norma-Jean ne pouvait pas imaginer que la seule idée de ces articles ajoute au poids de l’incarcération, lorsque la pensée du monde extérieur apparaissait trop nettement à Marco. Il se représentait la revue empilée sur des tables, en devanture dans des rues passantes, commerçantes, bruyantes. Animé d’une vie propre, l’Ange à part s’incarnait et l’angoisse submergeait Marco que chaque jour d’enfermement annulait un peu plus. Sa manière de rappeler à Norma-Jean qu’il était bel et bien en vie résidait dans l’évocation récurrente de son grand projet. Et elle qui lui parlait encore d’écrire, toujours écrire, avec au fond de l’œil une lueur jaune qui le mettait mal à l’aise.

Marco vérifiait son article comme s’il y allait de son honneur et que son grand projet lui fût sorti de la tête. Une faute de frappe lui apparaissait comme une insulte. Une coupe dont il n’aurait pas été averti lui semblait le pire des dénis. Ses textes étaient devenus son visage, son regard et sa peau : sa seule surface d’exposition au monde.

Norma-Jean le regardait avec anxiété. Lorsqu’il aurait reposé les pages sur la table, elle pourrait se laisser aller au plaisir de le supposer satisfait. Mais pour l’instant, Marco était encore en train de lire et Norma-Jean guettait la torsion colérique de son visage dont la rondeur continuait de l’étonner après tout ce temps. Elle observait le tremblement des mains, la pâleur de leur crispation et la nervosité avec laquelle elles tournaient les pages. Elle attendait et redoutait à la fois l’explosion de violence qui serait aussi terrible que rassurante : les surveillants réduiraient Marco au silence, le neutraliseraient – s’il le fallait en usant de la force – et le ramèneraient immédiatement dans sa cellule. Mais sa hargne prouverait son entêtement à vivre, au-delà de son grand projet !

Marco égalisa les pages en claquant la tranche du papier contre le bois. Il les retourna face contre table et les abrita sous le pont de ses doigts entrecroisés. Ses phalanges paraissaient nouées entre elles par les poils bruns poussant à chaque articulation. Ce que Norma-Jean connaissait du reste de son corps – les avant-bras, la base du cou, la nuque, les chevilles – était glabre. Elle s’étonnait parfois de ne pas ressentir de dégoût.

Cette fois, tout allait bien : pas de coquille, pas de coupe sauvage. Les ongles de Marco étaient propres, limés. Elle ne l’avait jamais vu sourire. Il se mit à la fixer. Chaque jeudi, il la balayait ainsi du regard, comme il scrutait ses textes : inquisiteur, à la recherche d’une erreur mais surtout d’un mensonge. Passée au crible de ses yeux, Norma-Jean trouvait le temps infiniment long. Pas un mot. Elle se faisait la réflexion qu’elle se trouvait dans un parloir et qu’il y aurait presque eu là de quoi rire. Mais aucun échange avec Marco ne pouvait avoir lieu sans ce prélude silencieux.

— Comment est-elle ?

La question revenait souvent. Norma-Jean répondait comme on raconte à un enfant une histoire qu’il sait déjà par cœur, insistant sur ses détails préférés, s’arrêtant là où son imaginaire aura le plus de chance de se déployer, lui laissant le temps de savourer, et surtout celui de désirer, attendant pour poursuivre que sa patience soit à bout. Elle décrivait la revue à Marco. L’extérieur, d’abord : sa couverture rigide, grise, carrée, délimitée par une frise vert sombre. Puis l’italique du titre : L’Ange à part, sur une ligne, et en dessous le numéro et la saison – il s’agissait d’une revue trimestrielle – enfin le nom des collaborateurs. Dans l’ordre alphabétique, il n’était pas rare que celui de Marco apparaisse parmi les premiers. Norma-Jean parlait lentement, d’une voix douce, cherchant à prolonger ce moment de répit où Marco ne l’agressait pas. Il l’interrompait presque poliment lorsqu’elle oubliait un détail. En revanche, il ne la reprenait jamais si elle en ajoutait. Connaissant la rigueur obsessionnelle de Marco, Norma-Jean n’aurait jamais osé modifier sa version. Sa première infidélité au récit lui avait simplement échappé. Elle ne s’en était même pas rendu compte. C’est Marco qui, déjà entraîné au loin par les gardiens, s’était retourné et lui avait lancé :

— Tu vois, je la préfère comme ça !

— Quoi donc ?

— Ton histoire de revue !

De sa voix glaçante d’être asexuée, il avait insisté sur le mot « histoire ».

 

Depuis son arrivée à la prison de Sollicciano à Florence, Marco avait compris être devenu, sur l’échelle humaine, le citoyen le plus bas qui se puisse concevoir. Il avait revêtu une tenue réglementaire. Il s’était rasé les cheveux. Son ancienne figure avait disparu sans un bruit à mesure que ses mèches recouvraient le sol. Puis il avait porté son oreiller, sa couverture, son plateau de fer-blanc jusqu’à une cellule où trois autres détenus l’avaient regardé entrer sans mot dire.

L’entreprise de diffraction de l’humain commençait : on uniformisait la masse répréhensible, chacun rendu semblable à chaque autre coupable. On attribuait un matricule qui remplacerait bientôt l’identité première. On retirait aussi au détenu le peu d’effets en sa possession lors de son arrestation. La moindre pièce de cinquante centimes, la moindre cigarette à demi fumée étaient confisquées, rangées dans une boîte dont le contenu dérisoire serait rendu le jour de la sortie : celui qui aurait presque cessé d’être serait alors sommé de vérifier qu’on lui rendait la totalité de ce que ses poches avaient recelé des années plus tôt. Il redécouvrirait les objets minuscules avec l’effroi du temps passé, avec un humour effaré, se demandant comment réintégrer le grand match du monde dont il aurait été exclu si longtemps, auquel il n’aurait plus ni l’envie ni la possibilité de prendre part. Les gardiens souhaitaient-ils une bonne journée au détenu lorsqu’ils lui ouvraient la porte pour le laisser définitivement sortir ? Esquissaient-ils un sourire en observant l’homme titubant qui redécouvrait brusquement la peur d’être en vie ?

Marco avait renoncé à comprendre la logique de l’administration pénitentiaire. À Sollicciano, on pouvait se faire apporter des limes à ongles si elles ne dépassaient pas une certaine longueur, des postes de radio bourrés de composants électroniques et d’acide, des brosses à dents, des conserves de haricots et de poires au sirop. Mais pas de petits pois. Pas de cure-dents. Pas de toile cirée. Rien dont la couverture soit rigide.

— C’est nouveau ? C’est hideux !

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