Souvenirs envolés

De
Publié par

Une actrice célèbre se suicide en se défenestrant, du sixième étage de son domicile parisien. Aucun motif n’explique son geste désespéré. D’autres personnalités du show-biz l’imitent, dans les jours qui suivent. La commissaire Clémence Malvoisin, de la brigade criminelle, ne croit pas à une coïncidence.

Son enquête la mènera du Bois de Vincennes aux immenses plateaux Batékés, aux confins du Gabon et du Congo, là où Savorgnan de Brazza a fondé Franceville et libéré les esclaves rachetés à leurs propriétaires, en leur faisant toucher le drapeau français.
Publié le : lundi 13 octobre 2014
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782917843901
Nombre de pages : 232
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Extrait


Catherine s’approcha de la fenêtre et colla son nez à la vitre. Six étages plus bas, la place de la Nation offrait le spectacle d’une fin d’après-midi ordinaire. En provenance du boulevard Diderot, du faubourg Saint-Antoine et de l’avenue Philippe-Auguste, les voitures s’engouffraient dans le sens giratoire et se tassaient dans l’avenue du Trône en direction de la porte Dorée. La Capitale recrachait les forces vives de la banlieue qu’elle avait absorbées le matin pour en extraire l’énergie indispensable à son industrieuse activité. Le bruit montait jusqu’à elle, un bourdonnement sourd, continu, lancinant, agrémenté de coups de klaxons, de froissements de tôle et de jurons, lorsqu’un conducteur audacieux pariait à tort sur le retard au démarrage de son voisin ou qu’un débutant freinait, surpris par la manœuvre osée du véhicule qui le précédait. Le bruit de la ville, la ville immense qui charriait les espoirs et les peines de millions d’êtres anonymes. La plupart d’entre eux connaissaient Catherine Mobiari, l’une des plus grandes actrices françaises. Les Italiens la surnommaient « Bellissima ». Les Allemands, les Anglais, les Américains, d’autres encore, l’invitaient désormais pour marquer de sa présence les nombreuses rétrospectives qui célébraient sa carrière. Elle se retourna et contempla les affiches de ses films préférés, encadrées sur les murs du salon. Puis elle finit le verre que son visiteur venait obligeamment de lui verser.

Drôle de surprise, ce visiteur. Elle l’avait presque oublié. Quand il s’était annoncé, elle avait dû faire un effort pour le situer. Tant d’années s’étaient écoulées depuis le drame, des années riches d’émotions et de succès. Elle s’était interrogée sur les motifs de sa venue. Il avait délaissé les plateaux de cinéma et elle ignorait dans quelle voie il exerçait aujourd’hui ses talents. Alors, que lui voulait-il ? Sa curiosité n’avait toujours pas été satisfaite mais elle devait admettre qu’il avait correctement vieilli. Sa conversation demeurait charmante. Sans doute sa présence ranimait-elle d’anciennes sensations. Elle éprouvait une envie irrépressible de déployer ses ailes et de dévorer les grands espaces.

Il lui sourit et se leva. Arrivé près d’elle, il ouvrit la fenêtre et lui désigna le ciel bleu au-dessus de leurs têtes. Elle hésita. Il prit une chaise qu’il accola au mur en l’incitant d’un geste à grimper dessus. Elle le regarda avec gratitude quand il l’aida à monter et à prendre appui sur le rebord de la fenêtre. De l’autre côté de la place, les colonnes du Trône dressaient leurs silhouettes altières. Elle calcula qu’elle pourrait rejoindre les pigeons qu’elles abritaient, en vingt secondes.
Ses bras eurent à peine le temps d’esquisser deux mouvements grotesques censés imiter les battements d’ailes des volatiles. Des passants aperçurent brièvement dans les airs le corps qui chutait. L’impact surprit les piétons sur le trottoir. Des curieux s’attroupèrent autour du pantin désarticulé qui gisait dans une mare de sang. Les pompiers comprirent qu’ils ne pouvaient plus rien pour l’actrice. Ils constatèrent l’expression de béatitude qui couvrait son visage intact, à l’opposé des masques de suppliciés qu’ils découvraient parfois lorsqu’ils désincarcéraient des accidentés de la route figés par une fin horrible. Au moins semblait-elle avoir choisi son destin.
Le commandant de Langlade soupira lorsque Maurice, le planton, lui signala l’arrivée de Chiara Mobiari. Le matin, la préfecture de police l’avait informé que la fille de la star souhaiterait probablement être reçue dans la journée. Le décès de sa mère avait eu lieu trois jours auparavant dans le XIe arrondissement, sur le territoire contrôlé par la section de l’Est parisien de la brigade criminelle, sise 4 place Félix-Éboué dans le XIIe arrondissement. Bien qu’il ait toutes les apparences d’un suicide, la préfecture de police avait accepté d’ouvrir une enquête devant l’insistance de la fille. Les autorités craignent le pouvoir de nuisance des artistes. Leur notoriété leur offre un accès privilégié aux médias. Ceux-ci auraient tôt fait de dénoncer la négligence de la police si les parents de la défunte les alertaient. En haut lieu, on avait estimé qu’il valait mieux distraire un officier quelques heures plutôt que de s’exposer aux foudres des journalistes. En outre, la disparition brutale de l’actrice avait ému la France entière : une raison de plus pour écouter ses proches.


La responsable de la section de l’Est parisien, la commissaire divisionnaire Clémence Malvoisin, avait été convoquée à une réunion au ministère de l’Intérieur. En son absence, son adjoint devait se coltiner la corvée. Il fit entrer Chiara Mobiari dans son bureau et la pria de s’asseoir. La jeune femme lui jeta un coup d’œil furtif. Il l’impressionnait. Le commandant s’en rendit compte et n’en fut pas étonné. Sa figure sévère surmontait un corps d’athlète qu’il entretenait quotidiennement, à plus de cinquante ans. Sa haute taille achevait d’en imposer à ses interlocuteurs. Il s’efforça d’afficher une mine avenante pour encourager la jeune femme à s’exprimer, d’autant plus volontiers qu’il remarqua les cernes que le chagrin avait gonflés sous ses yeux, lorsqu’elle enleva ses lunettes de soleil. Elle saisit l’invitation.

— Merci de me recevoir aussi rapidement, M. le directeur. La préfecture de police m’a dit de m’adresser à vous. Je ne crois pas que ma mère se soit suicidée et je veux vous assurer de mon soutien dans votre enquête pour arrêter les meurtriers.
Langlade ne broncha pas. Il détestait ce genre de situation. Les deux policiers dépêchés dans l’appartement n’avaient rien relevé de suspect : pas de trace d’effraction, d’objet dérobé ou de marque de lutte. Le médecin légiste avait confirmé que le décès avait été provoqué par le choc sur le bitume. Le corps ne portait aucun stigmate d’agression. La star s’était, de toute évidence, donné la mort. Il concevait que cette réalité fût dure à accepter pour ses enfants.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.