Swan Peak

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Dave Robicheaux, son épouse Molly et son ami Clete Purcel tentent d'oublier le traumatisme de Katrina en s'immergeant dans la nature somptueuse du Montana, mais d'horribles faits divers se produisent et une ambiance malsaine s'installe.


Publié le : mercredi 27 janvier 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743634483
Nombre de pages : 559
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couverture
James Lee Burke

Swan Peak

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Christophe Mercier

Collection dirigée
par François Guérif

Rivages/noir

Pour notre fils, James L. Burke III,
sa femme Kara et leur fils, James L. Burke IV.

Présentation


Dave Robicheaux, son épouse Molly et son ami Clete Purcel tentent d’oublier le traumatisme de Katrina en s’immergeant dans la nature somptueuse et sauvage du Montana. Alors qu’il pêche tranquillement, Clete est pris à partie par deux individus qui l’ont reconnu à cause d’une sordide affaire pourtant très ancienne. Ces hommes aux manières brutales et au passé trouble travaillent pour un riche entrepreneur extrêmement déplaisant. Bientôt, une ambiance malsaine s’installe, et d’horribles faits divers se produisent...

 

« Un superbe roman, noir comme le polar et coloré comme les crêtes du Montana. » Gilles Heuré (Télérama)

1

Clete Purcel avait entendu parler de gens dont le sommeil était sans rêves. Mais que ça tienne à l’époque et au quartier dans lequel il avait grandi, ou aux expériences ultérieures qui en étaient venues à définir sa vie, il ne pouvait envisager le sommeil autrement que comme une descente incontrôlée dans un sous-sol où des gargouilles tournaient en culbutant comme des nains dans un cirque.

Parfois il rêvait à son père, le laitier qui, le matin, se levait à 3 heures et demie et partait travailler dans le grondement d’une camionnette brinquebalante de bouteilles qui laissait derrière elle une trace de glace fondue. Quand son père, à midi, revenait à la maison, près de Magazine, il rapportait parfois à Clete et à ses deux sœurs un sachet de sucettes glacées. D’autres fois, son visage était déjà luisant et déformé par l’alcool ingurgité depuis le matin, sa mentalité de victime et sa cruauté infantile cherchant à s’exprimer sur les membres les plus vulnérables de sa tribu.

Parfois, dans ses rêves, Clete voyait une cahute de paille, avec une mamasan sur le seuil, soudain engloutie par un arc de flamme liquide aspergée depuis un lance-flammes blindé. Il voyait un door gunner1 de dix-sept ans se déchaîner sur un mariage dans une zone de feu libre2, les cartouches de cuivre giclant d’un M60 suspendu à un tendeur. Il voyait un infirmier de la Marine au casque décoré d’araignées de caoutchouc essayer de refourrer, à main nue, les entrailles d’un marine à l’intérieur de son abdomen. Il se voyait lui-même dans un poste de secours, son cou perlé de cercles de crasse, son corps déshydraté par la perte de sang, sa veste de protection collée à la blessure de sa poitrine.

Il voyait la ville de La Nouvelle-Orléans sombrer sous les vagues, comme l’Atlantide. Sauf que, dans son rêve, La Nouvelle-Orléans, la mer de Chine et, peut-être, un endroit du Moyen-Orient où il n’avait jamais mis les pieds se mélangeaient et suscitaient des images dépourvues de sens. Le sang refluait depuis une crique sableuse dans un océan turquoise. Des soldats qui ressemblaient à des gens que Clete avait connus escaladaient péniblement des pentes au milieu de fusils-mitrailleurs silencieux.

À son réveil, il avait le sentiment d’avoir gâché sa vie au service d’entreprises qui n’avaient rien appris à personne, sans parler de ce qu’elles avaient coûté. Un jour, un psychiatre lui avait dit qu’il souffrait de dépression active et d’anxiété psychotique. Clete avait demandé au psychiatre où il avait passé les cinquante dernières années.

Ses rêves collaient à sa peau comme une toile d’araignée et le suivaient dans la journée. S’il buvait, ses rêves allaient là où vont les rêves et attendaient deux ou trois nuits pour refleurir, comme des spectres lui faisant signe depuis la lisière d’un bois sombre. Mais ce matin-là, Clete était décidé à laisser le passé dans le passé et à vivre en pleine lumière de l’aube au crépuscule, avant de dormir du sommeil du juste.

Quand il baissa la fermeture Éclair de son sac de couchage et s’extirpa de sa tente en polyéthylène, au bord d’un ruisseau dans l’ouest du Montana, il faisait froid. Sa Caddy décapotable bordeaux restaurée au toit d’un blanc cru était garée au milieu des arbres, perlée de givre. Au loin, le soleil frappait la neige fraîche tombée pendant la nuit sur les sommets des montagnes. Les crues de printemps étaient terminées et le torrent au bord duquel il avait installé son campement était large, sombre, sans remous, et coulait en douceur sur les blocs de roche grise qui commençaient à former des ombres sur le lit de galets. Il percevait le léger souffle du vent dans les pins, le cliquètement étouffé de cailloux dans le courant. Pendant un instant, il crut entendre un véhicule motorisé descendre le chemin en grinçant, mais il n’y prêta pas attention.

Il forma un cercle de pierres, à l’intérieur duquel il installa des brindilles et des pommes de pin et démarra un feu qui flamboya et tournicota dans le vent comme un mouchoir jaune, soufflant des étincelles et de la fumée de l’autre côté d’un long rapide qui ondulait au milieu du torrent.

L’endroit où il préparait son petit déjeuner dans une poêle de fonte posée sur les pierres brûlantes était le lieu idéal pour établir un campement, le lieu idéal pour commencer à remonter le courant en pataugeant dans les gorges, pour lancer une mouche sèche et la regarder revenir vers lui, flottant délicatement sur le rapide.

Il n’avait pas choisi cet endroit. Il l’avait trouvé par hasard, quand il avait tourné dans un chemin de terre après être tombé sur une barrière antineige fermée en travers de la deux-voies goudronnée. La campagne était magnifique, les falaises abruptes, les sommets des tertres couverts de pins jaunes, et les pentes de fleurs sauvages précoces. Sur le bord du ruisseau, les seules traces qu’il y eut dans le gravier moelleux étaient celles des cerfs et des élans. L’air sentait le bois, la fougère humide, la pierre froide, l’humus qui reste toujours à l’ombre et la vapeur irisée dérivant sur les rochers au milieu du courant. L’odeur d’un air qui n’avait jamais été pollué par les produits chimiques de l’ère industrielle. Il sentait comme sentait la terre, sans doute, le premier jour de la Création, pensa Clete.

Il sortit ses cuissardes de la Caddy et les enfila au bord de l’eau, agrafa à sa ceinture les courroies de caoutchouc, se passa autour du cou un filet et un panier de toile. Il s’enfonça profondément dans l’eau, en dessous d’une saillie, ses pieds glissant sur les surfaces couvertes de mousse, jusqu’au moment où de l’eau passa par-dessus ses cuissardes. Deux fois, trois fois, au-dessus de sa tête, il fouetta l’air de sa mouche sèche, la ligne dessinant un huit, lui passant près de l’oreille avec un sifflement assourdi par l’humidité. À la quatrième tentative, il raidit son poignet et laissa la mouche descendre gentiment le rapide.

C’est à cet instant qu’il entendit à nouveau le bruit du camion, qui escaladait la pente juste au-delà d’une gorge entre deux montagnes couvertes de pins.

Mais il garda les yeux sur la mouche qui descendait doucement le rapide dans sa direction. Il vit une forme allongée apparaître depuis l’arrière d’un rocher, s’élevant rapidement dans la lumière, son épine dorsale d’un vert sombre troublant la surface. Il y eut quelques gouttes d’eau, comme une minuscule éclaboussure de vif-argent, puis la truite arc-en-ciel avala la mouche et l’emporta dans l’ombre.

Du coin de l’œil, Clete vit un pick-up rouge vif avec une cabine prolongée et un moteur diesel craquer sur la pente et pénétrer sur un lit de cailloux blancs. Une fois à l’arrêt, le chauffeur ne coupa pas son moteur et ne sortit pas du véhicule. Entre les parois du canyon, le moteur cliquetait comme dans un entrepôt de ferraille.

Clete essayait de la ferrer quand la truite arc-en-ciel commença à s’enfuir. Mais son pied glissa sur la mousse, l’extrémité de sa Fenwick se courba en direction de l’eau et son bas de ligne monobrin se cassa en deux. Soudain, dans sa main, sa Fenwick parut aussi légère et inutile que de l’air.

Il leva les yeux sur la rive. Le pick-up était stationné dans l’ombre. Ses feux avant brillaient et Clete ne pouvait pas voir à travers les reflets sombres qui faisaient une flaque sur le pare-brise. Il pataugea dans les bas-fonds jusqu’à ce qu’il se retrouve en terrain ferme, puis il quitta sa veste de pêche et l’étala sur un rocher. Il posa sa canne, son filet, son panier, et ôta son feutre qu’il replaça à l’oblique sur son front. Il regarda sa décapotable, dans la boîte à gants de laquelle était rangé son .38 Smith & Wesson.

Clete s’approcha de son feu et s’accroupit à côté, ignorant le pick-up et le martèlement du moteur diesel. Il souleva sa cafetière de la pierre brûlante et se versa du café dans un gobelet d’étain, puis y ajouta du lait concentré d’une boîte qu’il avait percée avec son couteau suisse de l’armée. Enfin, il se releva et s’essuya les mains sur ses vêtements, ses yeux se tournant à nouveau vers le pare-brise du pick-up. Il fixa le véhicule pendant un long moment, tout en buvant son café, sans bouger, l’air bienveillant, sans cligner de ses limpides yeux verts.

Il portait une chemise de velours gris foncé et un jean délavé boutonné sous le nombril. À première vue, ses bras et ses épaules massifs, et la largeur de sa poitrine, lui donnaient une apparence simiesque, mais ses proportions déséquilibrées étaient compensées par sa taille et par sa posture bien droite. Une cicatrice rose de la couleur et de la texture d’une rustine coupait un de ses sourcils. Sa cicatrice et son allure de bel homme vieillissant, sa coupe de cheveux de petit garçon et la puissance physique qui semblait émaner de son corps, créaient un contraste remarquable qui attirait les femmes et faisait sérieusement hésiter ses adversaires.

Les deux portières avant du pick-up s’ouvrirent et deux hommes sortirent sur les rochers. Ils souriaient en regardant les sommets des montagnes, comme s’ils partageaient le plaisir que cette matinée apportait à Clete. « Vous vous êtes un peu perdu ? demanda le chauffeur.

– Quelqu’un a bouclé la barrière antineige sur la route, alors j’ai tourné ici pour la nuit, expliqua Clete.

– Cette route n’appartient pas à l’État. C’est une route privée. Mais vous l’ignoriez sans doute », dit le chauffeur. Son accent était légèrement nasal, peut-être un accent des Appalaches, ou, tout simplement, de l’Upper South3.

« D’après ma carte, c’est une route d’État, dit Clete. Vous voulez bien couper votre moteur, s’il vous plaît ? Ce martèlement commence à me donner mal à la tête. »

Le physique du chauffeur n’avait rien de particulier : un visage lisse, des cheveux bruns secs et pas peignés qui voletaient dans la brise, un sourire figé. Un demi-cercle de minuscules points de suture, autour de son œil droit, donnait l’impression qu’un emporte-pièce avait été appuyé sur sa peau, enfonçant l’œil et en amortissant l’éclat. Sa chemise sortait de son pantalon. « Vous avez pris quelque chose ? demanda-t-il.

– Pas encore », dit Clete. Il regarda le passager. « Qu’est-ce que vous faites ? »

Le passager était un homme massif. Il n’était pas rasé. Il avait les cheveux noirs et luisants, les yeux sombres et brillants. Sa chemise de flanelle était boutonnée aux poignets et au col. Il portait un pantalon de toile avec de gros clous et une large ceinture de cuir serrée sur ses hanches. La combinaison de son apparence négligée et de l’attention apportée à des vêtements purement utilitaires lui donnait une aura d’autorité bucolique, semblable à celle d’un homme qui arbore le parfum de sa sueur et de sa testostérone comme un défi aux autres. « Si vous n’y voyez pas d’objection, je vais noter votre numéro de permis, dit-il.

– Si, j’y vois une objection, dit Clete. Qui êtes-vous, les mecs ? »

L’homme pas rasé aux cheveux noirs secoua la tête et continua à noter quelque chose sur son carnet. « Vous êtes de Louisiane ? Je suis du Sud, moi aussi. Du Mississippi. Vous êtes déjà allé dans le Mississippi, non ? »

Comme Clete ne répondait pas, le passager continua : « La Nouvelle-Orléans a été complètement rayée de la carte, n’est-ce pas ?

– Ouais, en Louisiane, ces temps-ci, le mot en F, c’est FEMA4, dit Clete.

– Cela dit, ça vous fait moins d’Afro-Américains sur les bras », dit le passager. Il fit rouler la désignation raciale sur sa langue.

« Que se passe-t-il ? demanda Clete.

– Vous êtes sur un terrain privé, voilà ce qu’il y a, dit le chauffeur.

– Je n’ai vu aucun panneau qui l’indique. »

Le passager retourna au pick-up, prit un micro sur le tableau de bord et commença à parler.

« Vous vous renseignez sur mon immatriculation ? demanda Clete.

– Vous ne vous souvenez pas de moi ? dit le chauffeur.

– Non.

– Je vais vous aider. Repensez à ce qui s’est passé il y a dix-sept ans.

– Je vais vous dire ce que je vais faire : je remballe mon matériel, je me tire et on n’en parle plus.

– On verra bien, dit le chauffeur.

– On verra bien ? » dit Clete.

Le chauffeur haussa les épaules. Il souriait toujours.

Le passager mit fin à son appel radio. « Il s’appelle Clete Purcel. C’est un privé de La Nouvelle-Orléans. Il y a une paire de jumelles sur le siège de sa décapotable.

– Vous étiez en train de nous espionner, monsieur Purcel ? demanda le chauffeur.

– Je ne sais absolument pas qui vous êtes, dit Clete.

– Vous ne travaillez pas pour les écolos ?

– On arrête là, mon gars.

– On va devoir fouiller votre véhicule, monsieur Purcel, annonça le chauffeur.

– Vous parlez sérieusement ?

– Vous vous trouvez sur le Ranch Wellstone. Soit vous nous laissez faire notre travail et fouiller votre voiture, soit on vous arrête pour violation de propriété. Vous n’avez pas connu des situations comme ça, quand vous travailliez dans la sécurité à Tahoe ? »

Clete cligna de l’œil, puis tendit un doigt devant lui. « Vous étiez un des chauffeurs de Sally Dio.

– J’étais chauffeur pour le service de voitures qu’il utilisait. Dommage qu’il se soit crashé dans cet accident d’avion.

– Ouais, une vraie tragédie nationale. D’après ce que j’ai entendu dire, ils ont hissé le drapeau à Palerme pendant deux minutes à mi-hauteur du mât. » Clete jeta un coup d’œil sur l’homme aux cheveux noirs, qui venait de prendre un outil dans son véhicule et s’approchait de sa Caddy. « Dites à votre homme que s’il glisse son machin dans ma portière je lui défonce la mâchoire avec.

– Waou ! Quince, dit le chauffeur. On va croire monsieur Purcel sur parole. Il va dégager son campement et se tirer… » Il s’arrêta et regarda Clete d’un air pensif. « … disons d’ici cinq ou dix minutes, monsieur Purcel ? »

Clete s’éclaircit la gorge. Il versa son café sur son feu. « Ouais, je peux y arriver, dit-il.

– Alors, à bientôt, dit le chauffeur.

– Je n’ai pas bien saisi votre nom.

– Je ne vous l’ai pas dit. Je m’appelle Lyle Hobbs. Ça vous rappelle quelque chose ? »

Clete resta imperturbable, le regard vide. « Ma mémoire n’est plus ce qu’elle était. »

L’homme qui s’était présenté sous le nom de Lyle Hobbs fit un pas vers Clete, la tête penchée sur le côté. « Vous me cherchez ? » dit-il.

Clete posa son gobelet d’étain sur le rocher, à côté de sa Fenwick, et glissa les mains dans les poches arrière de son jean, comme un entraîneur de football. Ne réponds rien, s’enjoignit-il.

« Vous ne dissimulez pas très bien vos sentiments, poursuivit le chauffeur. Vous avez une tête de psychodrame. Vous auriez dû être acteur.

– Vous avez été inculpé d’attentat à la pudeur. Vous avez fait des travaux d’intérêt général pour l’État, dit Clete. La fille avait treize ans. Elle a fini par retirer sa plainte et vous avez recommencé à conduire pour Sally Dio.

– Vous avez bonne mémoire. C’était bidon depuis le départ. Je suis tombé sur la nana qu’il fallait pas. L’enfer n’est pas plus furieux…5, vous voyez ce que je veux dire ? Mais je ne conduisais pas pour Sally Dio. Je conduisais pour le service de voitures qu’il utilisait.

– Ouais, c’est sûr, dit Clete, les yeux fixés sur le vide.

– Passez une bonne journée », dit Lyle Hobbs. Sa tête était toujours penchée sur le côté, il avait toujours son grand sourire figé. Son œil blessé semblait avoir l’opacité et la densité d’une balle de fusil en plomb.

« Vous de même », dit Clete. Il commença à démonter sa tente qu’il plia en un carré bien net, pendant que les deux visiteurs en pick-up faisaient demi-tour. Sa nuque était brûlante, sa bouche sèche, son sang lui martelait les tempes et les poignets. Tire-toi, tire-toi, tire-toi, disait une voix dans sa tête. Il entendit les pneus de l’énorme pick-up crisser sur les cailloux, puis le pare-chocs d’acier frotter sur des pierres. Il se retourna à temps pour voir une roue passer sur sa canne Fenwick et transformer la tige de graphite, le moulinet perforé ultraléger, les anneaux d’aluminium et le bas de ligne flottant en un nid à mulots.

« Vous l’avez fait exprès, dit Clete en bondissant sur ses pieds.

– Je l’avais pas vue, parole de scout, dit le chauffeur. Je les ai vus démêler Sally Dio et son équipe des branches des arbres. On aurait dit des morceaux de porc grillés. T’es un sacré bonhomme, mon gros. Le camping public est à huit kilomètres au sud. Bonne pêche. »


1. Membre de l’équipage d’un hélicoptère militaire chargé de manipuler les armes manuelles. (Toutes les notes sont du traducteur.)

2. Free Fire Area : zone dans laquelle l’usage des armes à feu est autorisé sans ordres spécifiques du QG.

3. Kentucky, Virginie, Virginie-Occidentale, Tennessee et Caroline du Nord.

4. Federal Emergency Management Agency : Agence gouvernementale pour l’aide aux sinistrés.

5. « Hell hath no fury like a woman scorned » : « L’enfer n’est pas plus furieux qu’une femme dédaignée. »

2

Clete, ma femme Molly et moi étions venus dans l’ouest du Montana sur l’invitation d’un ami, Albert Hollister. Albert était romancier et professeur d’anglais à la retraite. Il vivait dans une vallée à l’écart de la route qui escaladait Lolo Pass et débouchait dans l’Idaho. C’était un excentrique, un casse-pieds et, de bien des façons, une belle âme. Ses collègues l’ignoraient mais, quand il avait dix-huit ans, il avait appartenu à un gang de Floride. Il avait aussi été trimardeur et ouvrier agricole jusqu’à l’âge de vingt ans, quand il s’était inscrit à la même université que moi, une université ouverte à tous, pour les gosses pauvres.

J’avais toujours admiré Albert pour son courage et son talent d’artiste. Mais j’essayais de ne pas laisser mon admiration pour lui m’impliquer dans ses batailles don quichottesques contre des moulins à vent. Son armure rouillée était toujours prête, même si ses lances brisées parsemaient le paysage. Malheureusement, la plupart des causes qu’il défendait étaient justes. La tragédie, c’est qu’elles n’étaient pas gagnantes, et elles n’étaient pas gagnantes parce que la majorité des gens n’aiment pas l’idée de se trouver cloués sur des croix au sommet d’une colline biblique.

Mais Albert était Albert, un homme courageux et généreux qui, sur sa propriété, protégeait les dindes et autres animaux sauvages, nourrissait les chiens et les chats errants, et embauchait des vagabonds et des cow-boys en bout de course que la plupart des gens auraient évités.

Il nous avait donné un bungalow en bois, ombragé par des peupliers, à côté d’un ruisseau, à l’extrémité de sa grange. Il avait attribué à Clete le rez-de-chaussée, qui occupait un tiers de sa massive maison de pierre et de bois. Nous avions prévu de passer l’été à pêcher dans la Blackfoot et la Bitterroot, avec de temps en temps un saut en Idaho, à la Lochsa River, ou dans l’est, sur la ligne de partage de la Jefferson et de la Madison. La topographie de ces cours d’eau est sans doute la meilleure qui puisse exister. Les peupliers et les trembles le long des rives, les falaises abruptes, orange et rose, qui tombent droit dans les bassins tourbillonnant aux courbes de la rivière, les bas-fonds semés de galets, où le courant coule sur les chaussures de tennis aussi limpide que de la gelée verte, tout cela semble la matière de poèmes lyriques, sauf que, dans ce cas, c’est bien réel et que, comme l’a suggéré John Steinbeck, il s’agit moins d’une expérience géographique que du début de l’amour de toute une vie.

J’avais pris un congé des services de police de la paroisse d’Iberia, où je gagnais modestement ma vie comme adjoint du shérif avec grade de détective. Les ouragans Rita et Katrina avaient épargné notre maison sur East Main, à New Iberia, mais Clete avait vu la ville de sa jeunesse engloutie. Il ne s’en était pas remis. Je n’étais pas certain qu’il s’en remît jamais et j’avais espéré que le Montana lui offrirait un remède que j’étais incapable de lui procurer. Clete était de ces gens qui essaient toujours de dévorer leur souffrance et d’illuminer le monde. Il y avait un seul problème : sa souffrance ne se dissipait pas et l’alcool qu’il buvait, l’herbe qu’il fumait, les pilules qu’il avalait, ne faisaient plus d’effet.

Mais il devait bientôt apprendre que l’État du Montana, en dépit de sa beauté fascinante, ne serait une panacée ni pour lui ni pour moi. Nous étions déjà venus ici tous les deux à la fin des années 1980, et n’avions ni l’un ni l’autre réussi à oublier les fantômes que nous avions créés.

Clete, la veille, avait quitté la vallée pour deux jours de pêche dans le comté de Swan River. Mais le lendemain, à une heure de l’après-midi, je vis sa Caddy bordeaux remonter le chemin de terre en cahotant. Il passa devant la maison de pierre et de bois d’Albert, sur l’accotement, passa devant la grange et la prairie pour les chevaux, et tourna dans le chemin défoncé qui menait à notre bungalow. C’était une journée superbe, une journée qui avait magnifiquement commencé. J’eus le sentiment que ça allait changer et, pour tout dire, je n’avais aucune envie d’enfiler un col romain.

Il me raconta ce qui s’était passé ce matin-là, à côté du ruisseau, sur le ranch appartenant à un certain Ridley Wellstone.

« Tu crois que ce sont des néo-nazis, ou des adeptes de je ne sais quel culte ? demandai-je.

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