Tabac

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Si " je " est un autre, il pourrait bien s'appeler tabac. Son parfum est le vôtre, sa saveur est en vous, il accompagne le moindre de vos gestes et c'est à travers sa fumée qu'à l'heure des bilans et des évocations défile toute une vie : grand-mère et Disque Bleu filtre, Lucky et premières caresses, Bayard et mai 68, l'écriture, la pipe et les amis, morts d'avoir trop fumé.


Jusqu'au jour où la raison décide de l'emporter sur la déraison, et " je " d'éliminer l'autre. Stratagèmes, subterfuges, mensonges, ruses, c'est peine perdue : le tabac ne peut se passer de vous, ni vous de lui.


Tendre, drôle, émouvant, plein de verve et de vie, ce récit est un miroir qui renvoie un sourire complice à tous ceux qui, un jour, ont décidé de commencer ou de s'arrêter de fumer.


Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782021299953
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couverture

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En collaboration
avec Jean Vautrin

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pour Serge Raffy
pour Benoît Petit

Ecrire, c’est se consumer ; écrire, c’est brûler vif mais c’est aussi renaître de ses cendres.

Blaise Cendrars

Cela commence après le fromage, un peu avant le café. Vous regardez alentour, puis vous posez la question qui vous brûle les lèvres depuis l’instant où vous vous êtes assis. Les réponses sont toutes décourageantes. Cependant, vous vous efforcez au plus grand calme. Vous feignez d’écouter, mais votre pensée est ailleurs ; très exactement au centre du lieu où vous vous trouvez. Usant de coups d’œil en biais, vous commencez à surveiller les issues, à scruter les boîtes posées sur les tables, tous coins, recoins, aspérités, étagères, tiroirs, coffres, armoires, susceptibles de receler en leurs profondeurs l’objet pour lequel vous vous damneriez si seulement le Diable vous tendait la perche : une petite, une toute petite. Une demie vous conviendrait. Voire un quart. D’ailleurs, si vous étiez seul, vous n’hésiteriez pas à chercher dans les cendriers un bout d’os à ronger : cela vous est déjà arrivé. Alors, vous dépliez précautionneusement ce qui reste du reste, vous le portez à la bouche avec un rien de dégoût, vous allumez, vous tirez, mais moins fort que d’habitude…

Vos jambes tremblotent nerveusement. Vous allongez la mâchoire inférieure. Vos doigts s’agitent, particulièrement le pouce, l’index et le majeur. Les lèvres palpitent. Vous les mordez légèrement. Vous vous rongez l’ongle. Le regard cherche, sur la table, un ersatz à emboucher : mie de pain, croûte de fromage, extrémité d’une cuiller.

Vous surveillez la vitesse avec laquelle les autres portent leur tasse à leurs lèvres, et vous pensez que ce sera assez rapide. Vous buvez. Vous croquez un sucre. Bientôt, une impatience vous gagne. Vous regardez votre montre, discrètement d’abord, puis toutes les cinquante secondes. Vos tempes deviennent moites, le front aussi, vous vous épongez à l’aide d’un mouchoir hâtivement tiré de la poche. La poche que vous fouillez une dernière fois dans l’espoir de, puis vous demandez à vous lever, vous vérifiez dans votre manteau, vous gagnez les toilettes, vous videz votre cartable ou votre sac, une première fois sur vos genoux, la deuxième, carrément sur le couvercle de la lunette, vous jurez à mi-voix, puis vous retrouvez votre place à table.

Vous regardez vos voisins avec un sourire radieux parce que vous avez décidé de tenir, faute de pouvoir faire autrement.

Pause.

On échange quelques propos assez tartes sur la difficulté de s’en passer lorsque l’habitude est prise, Ce n’est pas une habitude mais un besoin, dit l’un, Une drogue, confirme celui-ci, Au niveau de la dépendance il n’y a pas pire, ajoute celui-là, jusqu’à ce que, patati et patata, chacun ayant apporté son grain de sel au pot commun, on change de sujet.

Alors vous cessez de sourire.

Bientôt, ça ne va plus. Ça ne va plus du tout. Vous sentez que vous allez le faire. Vous vous dites : Je vais attendre encore un peu. Vous réalisez soudain qu’entre le moment où vous allez annoncer la nouvelle et l’instant où vous mettrez votre projet à exécution, dix minutes au moins se seront écoulées. Alors, tout sourire, avec cette expression navrée de qui regrette mais ne peut faire autrement, de qui se contraint pour satisfaire à des obligations qu’il désapprouve, vous regardez votre montre, votre femme, de nouveau votre montre, les convives, et vous lâchez :

« Il va falloir y aller… La jeune fille qui garde les enfants nous a fait promettre de rentrer tôt. »

En un clin d’œil vous êtes debout. Votre manteau est déjà sous votre bras. On vous raccompagne à la porte, C’était formidable, au revoir, la prochaine fois…

Vous descendez les marches quatre à quatre, tenez la porte par un ultime réflexe de galanterie, cavalez dans la rue vers la voiture, démarrage sur les chapeaux de roues, périphérique, quais, Etoile, Drugstore, Je reviens.

Vous foncez au tabac, vous achetez trois cartouches, vous ouvrez un paquet dans la précipitation, vous craquez une allumette, fermez les yeux, inspirez profondément – sourire, joie intense, la vie désormais se consume puissamment.

Vous revenez vers la voiture, vous ouvrez la portière, vous vous laissez tomber derrière le volant, et vous dites :

« Qu’est-ce qu’on s’est emmerdés, ce soir ! »

Avant, je ne fumais que la pipe. Maintenant, je procède par roulements : tantôt la pipe, tantôt le cigare, toujours les cigarettes. Parfois des joints. Mon vocabulaire est en crue : j’avale, j’allume, j’inspire, je tasse, je bourre, je vide, j’éteins, je tire, je culotte, je déculotte, je roule, j’en grille une, je craque, je souffle, je tapote, je coupe, je rallume. Je fume.

Mais je ne chique pas.

Je commence tôt et je finis tard. Si possible, jamais avant neuf heures et pas après deux heures. Chaque matin, inévitablement, me traverse une des grandes pensées de la quarantaine : Qu’il serait doux de ne plus fumer. Cette pensée faisant son apparition immédiatement après le réveil, alors que le désir et le besoin dorment encore, j’en cultive une seconde : Cela ne devrait pas être si difficile que ça.

Cependant, je ne m’y risque pas. Je suis trop prudent. Et je sais de quoi la suite sera faite.

La suite survient peu avant huit heures. Cela commence par une main tendue, au fond de la gorge. Je regarde ma montre. Trop tôt. Je passe mon chemin et j’ignore. Deux minutes plus tard, c’est comme si on me tapait sur l’épaule :

« Eh ! »

Je ne réponds pas. Je feins de n’avoir rien entendu. Je m’occupe à des choses utiles. J’essaie d’avoir des pensées. Mais l’autre insiste. Je répète :

« Non ! Ce n’est pas l’heure ! »

Je m’impatiente légèrement. Je n’aime pas être ainsi bousculé au petit matin. Je veux profiter de ma nouvelle bouche, de mes poumons, d’excellente humeur après une nuit sans rêves et sans tabac. Donc, je n’écoute pas. Je vaque. Je tente d’oublier cette intruse qui s’arc-boute contre toutes les portes. Même, je serre les dents. Je lui adresse de mauvaises paroles. Elle se venge en me titillant de part en part, la langue, les lèvres, le ventre, les profondeurs. Elle m’exaspère ! J’ai envie de la gifler ! Et elle, têtue, coriace, habituée depuis tant d’années à ces velléités d’indépendance, semble me murmurer :

« Donne-moi la main ! De toute façon, tu y viendras !

– Il n’en est pas question !

– Dans quelques minutes, tu succombes…

– Une heure.

– Bientôt ! Au premier coup de fil…

– Jamais !

– Après la visite du facteur…

– Je ne céderai pas.

– Tu ne respecteras pas ta parole. Alors pourquoi attendre ? Pourquoi différer cet inestimable plaisir ? »

Je boude. Cent fois déjà, je lui ai dit qu’il me suffirait de décider pour qu’elle réintègre sa place, dans les poches des autres, sans moi, toute seule. Une parole, une simple parole, et elle n’est plus rien à mes yeux. Un petit tas de cendres à jamais perdu. Elle le sait. Elle s’en moque. Car elle sait aussi, hélas, que je ne l’abandonnerai pas. Je m’y suis attaché, à cette petite ! Depuis le temps que nous sommes ensemble !

Alors, je téléphone. J’appelle ceux contre qui toute colère est légitime : le Gaz, l’Electricité, les Impôts, les Assurances. Je réclame, je porte plainte, je dis : Si c’est comme ça on va voir de quel bois je me chauffe ! Je m’affale sur une chaise, les joues rouges, les tempes battant, les doigts nerveux. Puis, parce que le calme est nécessaire et qu’elle le comprend mieux que quiconque, elle me tend une nouvelle fois la main, gentiment, tendrement, jusqu’à ce qu’enfin je lui donne ce qu’elle demande.

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