Tapas bulgares pour Germinal Poco

De
Publié par


« Ouais, Poco. Qui c’est ? Raynal ? Qu’est ce qui te prend, t’es pas louf de me réveiller à cette heure ? Urgent… Tu sais quelle heure il est ? … Merde, trois plombes. C’est vraiment urgent ?... Comment ça une histoire de putes, mais je suis plus aux mœurs depuis cinq ans ! T’as qu’à voir ça demain avec les obsédés de la mondaine. C’est grave ? La fille est morte ? Pas d’une overdose, tu dis ? Mare de Deu ! Faut que ça tombe le soir de ma permanence.

La tête sous le robinet d’eau froide, deux Guronzan dans un godet, un bol de lait et des croquettes pour Kropotkine, cet enfoiré de chat, le temps de trouver mon futal, un pull, un blouson – ça caille, ce soir, un poil de tramontane – mon calibre, mon Laguiole, mon insigne. Un rot bière-vodka-tabac, froid, burps, c’est parti…
»


Le capitaine Germinal Poco, de la brigade criminelle, enquête sur la mort suspecte d’une call-girl dans une villa bourgeoise de Perpignan. Ce flic à l’ancienne, bourru, insomniaque, macho et érotomane ne dédaigne pas un petit joint par-ci, par-là, voire même une ligne de coke. Ce qui ne l’empêche pas de défendre l’ordre à sa manière, parfois brutale, souvent en marge de la loi. En suivant ses investigations mouvementées, on découvre l’envers d’un décor paisible, des personnages inquiétants et les dessous très douteux de la bonne société catalane.

Publié le : jeudi 1 janvier 2004
Lecture(s) : 21
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361330163
Nombre de pages : 194
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
CHAPITRE 1
Ce type en cagoule est gigantesque. Il brandit sa masse de sept kilos comme une vulgaire canne à pêche. La porte vitrée de l’immeuble a déjà explosé, paraît qu’elle était blindée, la lourde, d’après le fabriquant. La bignole s’est fait aplatir la première dans sa loge au rez-de-chaussée, sans même s’en apercevoir. Elle ronflait sous la couette avec des boules Quiès dans les trompes d’eustache, la concierge. Au premier coup de masse sur sa tronche, les boules ont giclé de ses esgourdes comme des bouchons de champagne pour aller se coller sur les murs de sa piaule. Le casseur progresse dans l’escalier, accompagné par un raffut de tous les diables. A chaque étage, il balance ses coups de masse dans les portes, défonce les minuteries, les coffrets des compteurs, même les petites tables à napperons brodés qui supportent les vases à fleurs posés par mes voisins sur les paliers. Personne ne moufte dans la crèche, doivent se terrer sous leur plumard, pourquoi ils appellent pas les cognes tous en chœur ? La cavalerie... le Samu... la Légion ? Au troisième, l’adjudant d’infanterie de marine en retraite sort sa tronche, moustagache grise en brosse à dents, furibard, scrogneugneu, il avance en renouant la ceinture de sa robe de chambre à carreaux pure laine sur ses mollets de poulet.
9
L’autre écraseur lui fait exploser la calbombe d’un revers de marteau géant. Y’a du raisiné et de la cervelle plein les murs. Restait plus que le juteux scrogneugneu comme obstacle entre le tueur et mézigue. Il est au quatrième, devant ma piaule. Je vois le métal de la masse qui traverse la lourde du premier coup, se dégage en émettant un craquement terrible, recogne sur la serrure qui lâche en crachant vis et boulons. Je découvre la brute plein cadre, éclairée à contre-jour par la loupiote du palier qui clignote, à bout de souffle. C’est pas une cagoule qu’il porte, c’est un masque de cuir noir, genre sadomaso avec des rivets et une fermeture éclair sur la bouche. Bouche cousue, il déboule dans ma carrée, sans se presser, la farce tranquille. J’essaye de brailler, rien ne sort, on dirait que j’ai bouffé un mélange de farine salée et de pois chiches. Je tente d’agripper mon flingue mais je reste cloué au pageot, comme si j’avais les brandillons trop courts et une tonne de sacs de sable sur le bide. L’homme à la masse avance sur moi, il a fini par m’avoir cet enflé, je devine un mauvais rictus sous son masque de carnaval sadomaso, je bigle sur son biceps droit un tatouage en forme de serpent enroulé sur un poignard. J’écarquille les mirettes, commence fissa le compte à rebours de ma vie de mécréant en espérant une très impro-bable indulgence divine de dernière seconde. Il lève sa machine à aplatir les cloportes pour m’écrabouiller… et déclenche une sonnerie de gare SNCF qui pulvérise mon cauchemar… Encore loupé ! Ce maudit réveil vient de valdinguer au pied du plumard, avec l’assiette et les pièces de monnaie, la mitraille qui doit amplifier le ramdam du carillon. Pas moyen de me réveiller autrement. Merde, c’est pas le réveil qui grelotte, c’est le portable. La touche verte, là... Quel branque je suis, j’ai appuyé sur la touche rouge. Ces engins, je pourrai jamais m’y faire. Où sont mes loupes ? A côté du paquet de Gitanes. Bon, ils rappelleront. D’ailleurs, ça resonne.
10
- Ouais, Poco. Qui c’est ? Raynal ? Qu’est ce qui te prend, t’es pas louf de me réveiller à cette heure ? Urgent… Tu sais quelle heure il est ?… Merde, trois plombes. C’est vraiment urgent ?… Comment ça une histoire de putes, mais je suis plus aux Mœurs depuis cinq ans ! T’as qu’à voir ça demain avec les obsédés de la Mondaine. C’est grave ? La fille est morte ? Pas d’une overdose, tu dis.Mare de Deu !Faut que ça tombe le soir de ma permanence. T’as appelé le par-quet ?… Bon. C’est où ?… Rue des Terrasses, sur la butte du Champ de Mars ? OK, j’arrive, dix minutes. Touchez à rien. La tête sous le robinet d’eau froide, deux Guronzan dans un godet, un bol de lait et des croquettes pour Kropotkine, cet enfoiré de chat, le temps de trouver mon futal, un pull, un blouson - ça caille, ce soir, un poil de tramontane – mon calibre, mon Laguiole, mon insigne. Un rot bière-vodka-tabac froid,burps,c’est parti. M’ame Olivéras, la bignole va encore me taper des raisos parce que j’ai dévalé l’escalier au galop en réveillant les locataires rescapés du massacre nocturne, les retraités des impôts du premier, pas des rigolos, la prof de musique célibataire du deuxième qui a de si belles guitares sous ses bas, et l’adjudant veuf scrogneugneu du troisième dont je sens bien qu’il me méprise comme un minable embus-qué, lui qui a fait le Tonkin et les djebels dans la Coloniale. Faudra que je lui offre des chocolats Cantalou Catala, la pro-chaine fois à M’ame Oliveras, ou des rousquilles, pour l’amadouer un peu… La Golf diesel calandre quatre phares, le pare-brise opaci-fié par la chiasse des escadrilles d’étourneaux, tousse un peu au démarrage – faudra peut-être que je l’amène au mécano, dix ans qu’elle a pas vu un contrôle technique – crache deux mètres cubes de pollution illicite. Les boules de pétanque dans le coffre font un bruit de cloches sur les parois du coffre, elles ont encore dû gicler de leur étui, c’est parti dans les rues de la ville tandis que cent mille blaireaux des deux sexes ron-flent ensemble en se tournant le dos. Enfin, cent mille moins
11
ceux qui copulent encore, Dieu, Freud et Buenaventura Durruti les bénissent, ceux qui éclusent leurs derniers litrons dans les bars à tapas de la Loge, les costauds des abattoirs, les premiers paysans qui déchargent leurs légumes au marché de gros, les traîne-savates et les routards qui biberonnent dans la pénombre oubliée des réverbères derrière la gare, le centre du monde selon Dalí. Erreur magistrale, d’ailleurs, le centre du monde est à Collioure, en un lieu tellurique situé pile-poil à mi-chemin entre le château des Templiers et l’église Saint Vincent, le seul endroit du monde où je peux glander sans barjoter à rien, en contemplant la fumée légère d’un Cohiba. Cette ville mi-bourge mi-borgne fait semblant de pioncer, comme toujours, comme pour se faire oublier, comme dor-ment les gros matous bien gavés de leurs rapines, l’air innocent alors qu’ils viennent d’engloutir le canari de la mai-son, et même le poisson rouge, pour dessert. La règle, pour les gens friqués de ce pays, et ça fait du monde, c’est de pas avoir l’air trop rupin. Ça remonte à l’époque où les Catalans fraîchement francisés tentaient d’échapper à la gabelle de leur nouveau roi, le Roi-Soleil, l’emperruqué de Versailles où le soleil est pourtant plus rare qu’à Perpignan. Arnaquer les gabelous, avec la contrebande, c’était devenu le sport natio-nal, les prémices de la résistance aux jacobins, aux préfets, aux gardes-frontière en bicorne ou en kébour. Ensuite, c’étaient les péquenots, les maraîchers du Conflent et de la Salanque qui planquaient l’oseille dans des lessiveuses pour feinter les agents du fisc tandis qu’ils barraient les routes et cramaient les camions espagnols, manière d’éliminer la concurrence. Quelques-uns se sont même fait endoffer par un banquier véreux d’Ille-sur-Têt, un futé qui leur avait fourgué des placements garantis par des faux lingots d’or en échange de vrais talbins de cinquante sacs, des gros pacsons attachés avec des élastiques. Aujourd’hui, le fond des lessiveuses a été récuré, converti en bons aux porteurs ou en placements juteux sur la Côte Vermeille ou la Costa Brava. L’immobilier a pris le relais du
12
pinard qui se vend moins, des asperges et des fraises, c’est du béton du littoral que provient l’artiche, ce qui a pas mis fin aux jérémiades sur la misère du pays. Ce petit pays en forme de vieille godasse sur la carte de France fut longtemps le trou du cul de l’Europe avant d’en devenir le bronze-cul. Le soleil prolixe a semé partout de l’or en barre, d’abord sur la côte puis dans l’arrière-pays où le moindrecasoten ruine, la moindre friche, la plus pourrave des vignes se fourgue aujourd’hui cent fois son prix réel. Mais il pleut toujours où c’est mouillé... Bien sûr, les mines de fer, les forges, les fouets, les salades, les anchois, les pou-pées Bella, lesvigatanas… tout ça c’est fini, même l’accent rrrocailleux qui se perd, les usines ont déserté le pays. Restent les bonnes affaires pour les agents immobiliers, les hommes de loi parfois hors-la-loi, les notables de la politique et du biz-ness, tous ceux qui prennent leur pincée au passage.Tout ce trèpe industrieux et combinard navigue au fil de réseaux com-plexes, tissés au fil des siècles par la naissance, l'affiliation politique, la courte-échelle franc-mac, la protection d'un clan, les services rendus, passe-droits contre pistons, petits arran-gements et gros bakchichs, les oublis en échange des silences... Pareil en montagne, Cerdagne, Capcir, où les immeubles de rapport ont gagné sur les prés à vaches. D’ailleurs, l’hiver, les vaches patinent dans la neige et bou-sent épais et flasque sur les routes, ça gonfle les skieurs. Ils bouffent des yaourts mais ils veulent plus de ruminants, ou alors ailleurs, chez les pauvres, en Pologne ou en Roumanie... N’empêche, faut garder l’air modeste, éviter les ragots, les jalousies de palier, de pavillon ou de port de plaisance, se méfier des langues de putes, des agents du fisc… Les plus fri-qués, ici, sont ceux qui mouftent le moins. Les fauchés la ramènent pas trop, en tout cas moins qu’ailleurs, la misère est moins dure au soleil qu’ils se disent, chomedu, une petite sai-son par-ci, par-là à servir des Coca-frites aux touristes, un peu de noir, cueillir les fruits, couler une dalle, tailler quelques haies… les allocs, le Rmi, les restos de Coluche… Les autres,
13
ceux qui engrangent, leur truc, c’est de rouler en Peugeot de base à Perpignan et de planquer une Ferrari dans un garage à Narbonne, en paysgabatx,autant dire à l’étranger… Faut pas s’étonner, après ça, que ça vote en gros paquets pour ceux qui leur vendent la même fausse mon-naie depuis que les Versaillais ont fusillé les Communards. Travail-famille-patrie, redressement natio-nal, halte au complot judéo-islamo-coco, protégeons nos charmantes têtes blondes… C’est pas d’aujourd’hui, il avait rien inventé le Maréchal. Ils ont même réussi à l’époque à élire député carrément un ancien de l’OAS, un néo-facho avec la trace de la casquette Bigeard incrustée dans le front, bataille d’Alger, le putsh, les plasticages, la gégène, tout le toutim, c’était ça sa biographie, tout son programme, la France aux Francaouis, la Catalogne aux Catalans et accessoirement aux Pieds Noirs, les bou-gnoules dans leurs gourbis, on va pas se laisser emmerder, chacun chez soi… Mon vieux, ça a failli le tuer quasiment d’apoplexie. “Tou té… rends compte, Yerminal, qué yé souis parti dé l’España, qué c’était oun pays de mierda, vérolé por los franquistas qui m’ont foutou déhors, y qué yé mé rétroube mainténant dans ou autre pays infesté dé fascistas, même à Perpinya qué c’était pourtant ouna villa dé gautche. La França, dé mon temps, c’était quand même otra cosa. Moi, quand y’é passé la frontière, à l’época, même les yendarmes y los tiraillors séné-galés, yé les troubais démocraticos, qué pourtant, ils étaient pas espécialmenté simpaticos couan ils nous ménaient a la trica dans los campos…” Dormez, braves gens, la poulaille veille sur votre coma collectif, l’inspecteur principal Germinal Poco, le code pénal Dalloz appris par cœur dans la tronche, le .38 spécial régle-mentaire à la ceinture, fonce dans la nuit pour défendre l’honnête bourgeois, la veuve, l’orphelin, le faible et l’opprimé, enchrister les méchants et encourager les honnêtes gens d’une tape sur l’épaule.
14
J’allais quand même pas dire à Raynal, ce fayot, que je me suis pieuté à peine une heure avant qu’il me sonne, en sortant de chez Giovanna, un de mes meilleurs plans dans le triangle Montpellier-Toulouse-Barcelone. L’une des rares à porter encore un porte-jarretelles, à la ville comme au pieu, sans que personne le lui demande. Elle est comme ça, Giovanna, brune aux yeux verts, libérée et libertine, fille de plâtriers, des Ritals noirauds et claquant du bec, nourris de polenta et de spaghettis, arrivés dans les années cinquante et qui roulent maintenant en Mercedes. Son pied à Giovanna, c’est de porter en secret sous un tailleur strict des sous-vête-ments à faire damner un évêque franquiste d’avant la guerre. Voile rouge sur la lampe, slows, vodka, bière, revodka, rebière, re-slows, un bon tarpé (NB : faut que je passe aux Stups, ma réserve de shit est à sec) et une partie de zig-zig-j’te-vois-j’te-vois-pas à nous faire péter les tempes. Une nocturne avec Giovanna, c’est comme déguster un sorbet au citron vert arrosé de vieille prune. Allez pas vous imaginer que je fais allusion au trou normand. Là, c’est d’un volcan italien qu’il s’agit, genre Stromboli…
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Vendangeurs du Caudillo

de mare-nostrum-editions

L'été de l'égorgeur

de mare-nostrum-editions

Les portes du garage

de mare-nostrum-editions

suivant