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Témoins à charge

De
226 pages
Le sort s'acharnerait-il sur Kévin Brozniak, inculpé pour la seconde fois de meurtre, moins d'un an après sa sortie de prison ? Ce jeune homme un peu simple d'esprit, mal parti dans la vie, affublé d'un bégaiement qui joue en sa défaveur, avait pourtant réussi à se réinsérer après ses dix années de réclusion pour un crime qu'il a toujours nié avoir commis. Et voici qu'on l'accuse cette fois d'avoir tué Renaud Chabert, fils d'un couple de magistrats très en vue, mouton noir de la famille, un dilettante pour le moins déséquilibré. Pour tout le monde, la culpabilité de Kévin ne fait aucun doute, d'autant qu'il a baissé les bras face au destin qui décidément ne lui fait pas de cadeaux et avoué le crime à l'issue d'une garde à vue éprouvante. Pour presque tout le monde, en réalité, car, à la lecture du dossier d'accusation, Léa Massenay, une jeune et jolie inspectrice de police, est convaincue du contraire. Désireuse d'aller au-delà des apparences qui lui semblent trompeuses, elle contacte l'oncle de la victime, l'avocat pénaliste Guillaume Tirel, et parvient à le convaincre de l'aider dans son enquête. Grand bien lui en a pris, car la vérité n'est pas toujours là où on l'attend. Surtout lorsqu'il est question d'un terrible secret de famille dans la grande bourgeoisie de province. L'avocat pénaliste ira jusqu'au bout pour découvrir le véritable assassin de son neveu, quitte à s'opposer à sa propre famille et remettre en cause ses valeurs. Au terme d'une enquête aux multiples rebondissements, où chacun se montre finalement sous son véritable visage, c'est toute une machination que Guillaume Tirel dévoilera, au risque de ne pas en sortir indemne.
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Jean-Michel Lambert



Témoins
à charge










Du même auteur


Romans
Le non-lieu, Éditions du Rocher, 1993
Confession fatale, Éditions de l’aube, 1999
Purgatoire, Éditions de l’aube, 2000, Prix Polar 2001
Scrupules, Éditions Hors Commerce, 2002
Mère Teresa et les petits sauvageons, A Contrario, 2004
Un monde sans vérité, Bernard Pascuito, 2009

Récits
Le petit juge, Albin Michel, 1987 ; Livre de poche, 2008 ; Éditions du
Progrès Moscou, 2009
Retour à Mauthausen, Éditions Jean-Claude Gawsewitch, 2005
De combien d’injustices suis-je coupable ?, Le cherche midi 2014

Nouvelles
La photo de mariage, Cheminements, 2001 (illustrations de Montigny)
Regards innocents, JPM éditions, 2003 (photographies de Bertrand
Lauprête)

Ouvrages collectifs
Extérieur nuit, Joseph K, 2001 (photographies de Gilles Larvor)
Dessous noirs, Le Marque-Page, 2001
Écrans noirs, Le Marque-Page, 2002Objets trouvés, Arcadia Éditions, 2008






En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou
partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

© De Borée, 2017
© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2






À celles et ceux qui refusent la fatalité.

À la mémoire de Prosper.




Préface




Il y a quelque chose de dérangeant, d’étrange aussi à rédiger la préface
d’un roman dont l’auteur, le juge Jean-Michel Lambert, a disparu d’une façon
aussi violente. Et ce, d’autant plus que la presse nationale qui s’est faite
l’écho de son suicide avec maints et force détails ne l’a jamais épargné.
Jamais ? En effet, une grande partie des médias français qui, dès 1984, l’ont
surnommé le « petit juge » n’ont eu de cesse, par les mots et les titres de
« Une » de le lapider en lui reprochant moult maux qui ont ébranlé la
conscience de l’homme. Et puis, il y a eu le temps des rebondissements
judiciaires de ce qu’il convient d’appeler « L’affaire Grégory » et avec eux,
par la découverte d’un carnet de notes personnelles, celui du magistrat qui a
succédé à Jean-Michel Lambert, et qui devaient, en principe, restées
secrètes, de nouvelles mises en cause du « petit juge ». Lui était tranquille
dans sa retraite, installé dans un appartement de la ville du Mans et, où,
chaque jour, assis devant sa table de travail, il écrivait ses souvenirs sous
forme de romans. « Témoins à charge », le dernier polar du juge Lambert a
été, semble-t-il, inspiré d’une affaire qu’il a connu durant ses années
d’instruction. Ce qui est marquant dans ce livre ce ne sont pas certaines
scènes troublantes du roman qui renvoient – hélas ! – à une réalité cruelle.
Non. En revanche, l’empreinte du doute qui habite le personnage principal, la
recherche volontaire de la vérité, et –cela est manifeste- l’humanisme
presque exacerbé exprimé dans le regard du narrateur, font l’âme du roman.
Par ailleurs, le vécu du juge Lambert durant l’affaire du petit Grégory lui a
apporté la connaissance d’une province balzacienne. Or, si l’action de
« Témoins à charge » se déroule dans la ville du Mans, on ne peut pas, par
l’ambiance du récit, par les descriptions faites au fil des pages, s’empêcher
de penser aux villages retirés des Vosges, à Lépanges-sur-Vologne peut-être, là où les cloches des églises marquent le temps, où les secrets de
famille s’enveloppent dans le silence, où les haines et les jalousies sont
séculaires, où la bourgeoisie locale s’agrippe à ses vieux privilèges. Il y a
dans son livre toutes ces choses qui construisent le récit.

Jean-Michel Lambert était un homme fragile. Sa pudeur, son éternel sourire
aussi, dissimulaient des plaies qui, jamais, ne s’étaient fermées. Si le juge
d’instruction avait pour mission de procéder aux actes utiles à la
manifestation de la vérité, Lambert a, sans aucun doute, toujours fait sienne
la loi qui, dans l’article 353 du code pénal dit que « La loi ne demande pas
compte aux juges des moyens par lesquels ils se sont convaincus (…) Elle
leur prescrit de s’interroger eux-mêmes dans le silence et le recueillement ».
C’était l’honneur du juge Lambert.

Le 11 juillet 2017, l’écrivain Jean-Michel Lambert, puisqu’il en a été un,
véritable, a choisi de quitter ce monde parce que, a-t-il écrit dans une lettre
testamentaire, « je sais que je n’aurai plus la force désormais de me battre
dans la dernière épreuve qui m’attendrait ».

Éric Yung​





Prologue




IL LUI CARESSA LA JOUE.
– Te voilà une vraie petite femme maintenant… Mais il te reste des choses
à apprendre.
Tétanisée par la voix doucereuse, elle lâcha l’assiette qu’elle essuyait.
– N’aie pas peur, ça va bien se passer.
À cet instant, elle entendit la porte de l’appartement s’ouvrir. Sa mère
rentrait du travail plus tôt que d’habitude.
Il lui sourit.
– Tu ne lui dis rien. Ça reste un secret entre toi et moi.





I.
Le monde des convenances




1




Samedi 7 mars 2015

ILS TRINQUÈRENT, sous le regard amusé et complice du maître d’hôtel.
– À notre amour !
– À notre amour, et à ton beau succès !
Pour fêter leur douzième anniversaire de mariage, Guillaume Tirel avait
réservé une table dans le restaurant du Mans recommandé par tous les
guides gastronomiques. Mais il n’avait pas prévu que, par un heureux
concours de circonstances, l’événement correspondrait également à
l’acquittement obtenu la veille devant la cour d’assises. Une décision
totalement inespérée, car en dépit des multiples incohérences de dossier, il
s’attendait à la condamnation de son client, un brave type accusé d’avoir
violé sa belle-fille, alors mineure, pendant plusieurs années. Mais au moment
d’être entendue à la barre des témoins, la jeune Marilynda, aujourd’hui âgée
de dix-neuf ans, avait avoué avec une décontraction stupéfiante que son
beau-père ne l’avait jamais touchée. Cette histoire de sexe oral était une
pure fiction destinée à se débarrasser d’un homme dont elle ne supportait
plus l’autorité à la maison parce qu’il lui interdisait de sortir le soir. Une série
de mensonges pourtant confirmés devant les enquêteurs puis le juge
d’instruction avec une constance sans faille… Mais l’avocat général ayant
contre toute attente requis dans le sens de la culpabilité de l’accusé et
réclamé une peine de huit années de réclusion criminelle, Guillaume avait dû
jeter toutes ses forces dans la bataille pour arracher un acquittement,
prononcé après trois heures de délibérations. Une épreuve au moins aussipénible pour Guillaume que pour son client ! Du coup, il était sorti éreinté de
l’audience. Rentré tard au presbytère, il avait dormi comme une masse. Et ce
matin, il était retourné au cabinet pour se replonger dans des dossiers laissés
de côté ces derniers jours.
Pour toutes ces raisons, il n’était pas au mieux de sa forme ce samedi soir.
Pas question cependant d’annuler le restaurant au profit d’une dînette en tête
à tête à la maison. Agathe lui aurait alors opposé une de ces bouderies dont
elle avait le secret quand elle était contrariée. Elles ne duraient jamais bien
longtemps, mais à l’approche de la quarantaine – il franchirait le cap en mai
de l’année prochaine –, il aspirait à la tranquillité lorsqu’il retrouvait chaque
soir sa maison et sa famille. Un refuge qui lui permettait d’oublier les soucis
et les tracasseries rencontrés chaque jour dans son travail.
Ce soir-là, Agathe resplendissait. Ses yeux vert émeraude pétillaient de
malice. Les lèvres dessinées avec douceur et légèreté s’accommodaient d’un
rouge discret. Les cheveux blonds coupés court aux pattes effilées
encadraient un visage lumineux. Le pull en laine angora à col roulé et le
pantalon couleur crème en agneau glacé composaient une silhouette
décontractée-chic. Un signe ne trompait pas : les mâles des tables voisines
lorgnaient régulièrement dans leur direction.
En savourant une cuisine classique revisitée faisant la part belle aux
produits de la mer, ils évoquèrent pour la énième fois, déjà à la manière de
ces vieux couples, les souvenirs marquants de leur vie conjugale et familiale,
depuis leur rencontre en forme de coup de foudre lors d’une randonnée dans
le Queyras organisée par une agence de tourisme parisienne spécialiste des
trekkings, jusqu’à leur séjour d’une semaine à New York l’été dernier avec
les enfants. En août prochain, ils emmèneraient Antoine et Claire, sept et
cinq ans, en Toscane. Agathe s’était occupée de la réservation d’une villa à
une dizaine de kilomètres de Florence.
Au dessert, Agathe revint sur ce projet.
– Nous pourrons faire une étape à Aix-en-Provence. Cela fera plus d’un an
que nous n’aurons pas vu Annette et Jean-Charles. J’avoue que ma sœur
me manque parfois. Je comprends qu’ils n’aient pas une envie folle de
revenir plus souvent au Mans. La ville leur rappelle trop de souvenirs
douloureux, à cause de Renaud. Tiens, à propos, je l’ai aperçu cet
aprèsmidi avenue du Général de Gaulle.
– Qu’est-ce qu’il devient celui-là ? interrogea Guillaume d’un ton sévère.
– Je l’ignore complètement. Je ne tenais pas à engager la conversation. De
son côté, il est possible qu’il ait fait semblant de ne pas me voir. Il ne doit pasêtre très fier de ce qu’il est devenu. Il était avec une fille, plutôt pas mal
physiquement. Une petite blonde bien fichue et fringuée normalement. Sans
ses deux piercings sous la narine et au coin des lèvres, elle aurait été
franchement mignonne.
– Je me demande où il est allé la chercher ! répliqua Guillaume. Sûrement
encore une de ces pauvres filles atteintes du syndrome de l’infirmière. J’en
vois défiler dans mon cabinet à longueur d’année de ces gamines un peu
paumées ou femmes immatures qui s’entichent de petits voyous en pensant
qu’elles vont les remettre dans le droit chemin. La plupart finissent par
sombrer à leur tour dans la déchéance. J’espère que cette gamine ouvrira les
yeux à temps. Je la plains de tout mon cœur.
– Je partage ton opinion, répondit Agathe. Mais les plus malheureux dans
l’histoire sont quand même Annette et Jean-Charles. Ce n’est pas évident
pour des magistrats d’avoir un môme comme lui.
– C’est sûr… Bien, nous y allons, ma chérie ?
Guillaume avait hâte de rentrer. Certes, ses paupières se faisaient lourdes,
mais il voulait surtout voir la tête d’Agathe quand elle découvrirait sur l’oreiller
l’écrin contenant la paire de boucles d’oreille qu’il avait achetée en fin de
matinée chez le bijoutier le plus réputé de la ville. Il imaginait aussi la suite.
Ce jeu de la bête à deux dos pendant lequel Agathe déploierait des trésors
de sensualité pour couronner la soirée de la plus agréable manière.

Pendant ce temps-là, dans l’appartement d’une résidence donnant sur le
Jardin des Plantes…
Après avoir épluché le programme télé, Léa Massenay avait choisi « Le
plus grand cabaret du monde » pour se changer les idées. Une émission
divertissante, toujours préférable à des séries américaines trop lentes ou trop
nerveuses, ou des téléfilms policiers qui lui rappelaient le boulot. Mais au
milieu du troisième numéro de music-hall, elle fut brutalement submergée par
une vague d’idées noires qui l’entraînèrent au fond du gouffre.
Elle se vit là, sur son canapé, vêtue d’un caleçon difforme et d’un vieux
sweat-shirt, complètement passive devant l’écran. Combien d’années
devrait-elle encore supporter ce vide sidéral ? Cette existence, elle l’avait
pourtant choisie. Elle était entrée dans la police pour que son père soit fier
d’elle. Il lui avait transmis des valeurs fondées sur le respect de la loi et de
l’autorité. Mais alors qu’il avait terminé sa carrière comme brigadier-chef, elle
portait les galons de lieutenant pour satisfaire un dynamisme naturel et unevraie passion pour l’investigation.
Elle payait très cher ce choix. Une solitude absolue. Pas de famille, pas
d’amis, pas même de vraie copine. Elle s’entendait bien avec ses collègues
féminines du commissariat, mais les relations ne débordaient jamais du strict
cadre professionnel. Elles avaient toutes une vie familiale, parfois
compliquée. Pas question de faire entrer dans leur cercle intime une
célibataire plutôt mignonne. Elle se réfugiait dans le sport à outrance pour
compenser cette vie sans relief. Chaque fois qu’elle le pouvait, elle enfilait
ses chaussures de sport pour aller courir à l’Arche de la Nature ou dans les
bois de Changé. Le samedi après-midi, elle s’enfermait dans une salle de
sport du centre-ville pour soulever de la fonte. Elle y gagnait une jolie
silhouette, mais le cœur n’y trouvait pas son compte. Il ne battait pour
personne.
Dieu sait pourtant qu’elle multipliait les aventures avec des types recrutés
sur des sites de rencontres. Elle espérait, dans les premiers temps, y
dénicher l’oiseau rare. L’espoir tournait toujours en déconvenue. Quand elle
ne tombait pas sur un divorcé à l’histoire compliquée, elle avait affaire à un
célibataire à l’esprit tordu. Le dernier en date ne faisait pas exception à la
règle. Quarante-deux ans, il se prétendait informaticien. Elle avait très vite
découvert qu’il était en réalité responsable du rayon informatique dans un
hypermarché. Mais elle-même ne racontait-elle pas qu’elle était infirmière en
libéral ? Pas question d’avouer sa qualité de flic tant qu’elle n’était pas sûre
du bonhomme et de ses sentiments ! Divorcé, trois enfants, un droit de garde
compliqué, ce « monsieur je sais tout » n’avait pas franchi le cap du
quatrième week-end, en dépit de ses qualités sous la couette.
Plaçait-elle la barre trop haut ? Elle n’en avait pas l’impression. À
trentedeux ans, elle aspirait simplement à trouver enfin une épaule sur laquelle
s’appuyer pour oublier ce monde de turpitudes dans lequel elle baignait au
quotidien. Tous ces individus violents, pervers, malades mentaux,
alcooliques. Elle haïssait les toxicomanes, une espèce qui regroupait tous
ces défauts auxquels s’ajoutait l’art du mensonge dans un fonctionnement
d’autodestruction.
Réalisant soudain qu’elle restait insensible au numéro des équilibristes
coréens et à la gouaille de l’animateur, elle éteignit la télé et prit la direction
de sa chambre. Pas sûr qu’elle sombre rapidement dans le sommeil. Elle
refusait de tomber dans l’engrenage des somnifères. Pour combien de temps
encore ?
Guillaume Tirel se tourna de son côté sur l’oreiller, l’esprit détendu et le
corps repu. Les événements s’étaient déroulés comme il le prévoyait.
De retour au presbytère, situé dans une charmante bourgade à une
douzaine de kilomètres du Mans, il avait donné congé à l’étudiante en droit
qui gardait les enfants, la fille d’un confrère, en lui remettant une enveloppe
avec la somme convenue. Il avait ensuite rejoint Agathe dans leur chambre,
au premier étage de la demeure. Une pièce chaleureuse, à l’image du reste
de la maison, décorée par Agathe avec un goût très sûr. Des murs blancs
mettaient en valeur les nombreux tableaux anciens ou modernes glanés
chez les antiquaires ou les galeristes de la région ; de vieux meubles
apportaient un supplément d’âme aux éléments contemporains.
Il avait aussitôt filé sous la douche, rejoint quelques secondes plus tard par
Agathe, les boucles d’oreille à la main.
– Mon amour, tu as fait une folie !
– Parce que tu le vaux bien…
Elle avait posé les bijoux sur un coin du lavabo avant de se glisser à son
tour dans la cabine pour une toilette accompagnée de caresses intimes,
préliminaires aux préliminaires…
Ils ne s’étaient pas éternisés sous le jet d’eau chaude. Après s’être
rapidement séchés, ils avaient filé sous les couvertures.
Après douze années de mariage, une certaine routine accompagnait l’union
charnelle. Les mêmes gestes sensuels précédaient la fusion des corps
jusqu’à une explosion dont l’intensité variait suivant la forme du moment.
Cette fois, aucune ombre au tableau. Ils avaient dû étouffer mutuellement
du creux de la main leurs cris de plaisir pour ne pas réveiller les enfants, un
grand éclat de rire marquant la fin des réjouissances.
Avant de sombrer dans le sommeil, et contre toute attente, une image
s’imposa à Guillaume : celle de la jeune Marilynda avouant à la barre qu’elle
avait menti en accusant son beau-père de l’avoir violée pendant des années.
Des déclarations accompagnées de larges sourires. Une décontraction
ahurissante que n’avait pas entamée la menace de poursuites pour
dénonciation calomnieuse proférée par l’avocat général.
« Quelle belle petite garce ! » songea une fois encore Guillaume, sans
pouvoir toutefois haïr celle qui avait envoyé un innocent en prison pendant
près de deux années. Que se serait-il passé si elle avait maintenu ses
accusations ? Guillaume connaissait trop bien le fonctionnement de lamachine judiciaire pour ne pas répondre à la question avec certitude. Son
client aurait été déclaré coupable et lourdement condamné. Dans ce genre
d’affaires, c’est en général la parole de l’un contre la parole de l’autre, et les
juges écoutent le plus souvent celle de la victime…
« Chapeau l’artiste ! Réussir à manipuler des flics, des magistrats et des
psychiatres du début à la fin de la procédure, l’exploit n’est pas à la portée de
la première mythomane venue ! À dix-neuf ans, elle promet, cette Marilynda !
Voilà un prénom, un drôle de prénom, que je ne suis pas près d’oublier… »




2




Dimanche 31 mai 2015

– CLAIRE, TES MAINS SUR LA TABLE, s’il te plaît ! lança Agathe.
– Tu as raison. C’est à cet âge qu’il faut les dresser. Après, c’est trop tard,
commenta Albert Richard, le grand-père de la fillette.
Guillaume Tirel observa sa fille qui venait de se plier à l’injonction
maternelle sans trahir la moindre émotion. Aucun doute qu’elle aurait préféré
passer la journée au presbytère, à jouer et chahuter avec son frère…
Luimême se serait volontiers dispensé de la corvée.
Le dernier dimanche de chaque mois, Guillaume Tirel déjeunait en famille
chez les parents d’Agathe. Si pour une raison quelconque, les uns ou les
autres n’étaient pas disponibles ce jour-là, le repas était simplement reporté
d’une ou deux semaines.
Dans les premiers temps du mariage, Guillaume s’était prêté de bonne
grâce à ce rituel. Lui qui passait ses semaines à courir d’un tribunal à l’autre,
à jongler avec plusieurs procédures dans la même journée, appréciait de
souffler quelques heures dans un climat déconnecté des turpitudes
humaines.
Quelques années plus tard, la lassitude l’avait emporté sur le charme des
valeurs bourgeoises. Quand il avait commencé à rechigner et s’en ouvrir à
Agathe, celle-ci avait mis en avant Antoine et Claire pour ne pas déroger à la
tradition dominicale :
– Les enfants ont besoin pour leur construction de voir régulièrement leursgrands-parents. Les miens au moins assument leur rôle.
Guillaume n’avait pourtant pas l’impression qu’Albert et Solange Richard
débordaient de tendresse envers leurs petits-enfants. Si Solange, toujours
pimpante et dynamique du haut de ses soixante-quatorze ans, semblait
prendre du plaisir à mettre les petits plats dans les grands pour ses invités,
Albert restait souvent en retrait, la mine renfrognée sans qu’on sache
pourquoi, quand il ne soliloquait pas sur l’actualité politique avec une
assurance ridicule.
Le courant n’était jamais vraiment passé entre les deux hommes. Guillaume
avait régulièrement droit à des piques du genre :
– Vous les avocats, vous défendez les violeurs et les assassins. Vous ne
vous intéressez jamais aux victimes.
Ou à l’occasion d’un fait divers marquant :
– Cette ordure ne mérite aucune pitié. Mais il trouvera bien un avocat qui
l’aidera à s’en sortir en plaidant une enfance malheureuse ou un milieu social
défavorisé. Moi non plus, ma vie n’a pas toujours été facile. Mais je ne me
suis jamais apitoyé sur mon sort. J’allais au charbon sans me poser de
questions.
Guillaume encaissait sans rien dire, pour ne pas plonger Agathe dans
l’embarras. Elle ne se privait pourtant pas de critiquer son père quand ils
regagnaient le presbytère en fin de journée :
– Il ne s’arrange pas en vieillissant ! Je n’aurais pas supporté le dixième de
ce que maman a enduré.
Elle faisait alors clairement allusion aux cornes portées par Solange tout au
long de sa vie conjugale. Aujourd’hui encore, à soixante-seize ans, Albert
Richard avait de la distinction. Svelte, l’œil vif, la chevelure poivre et sel, vêtu
avec élégance, le souci de plaire à la gent féminine ne l’avait pas quitté.
Guillaume savait que son beau-père préférait son autre gendre.
JeanCharles Chabert était magistrat, profession parée de toutes les vertus dès
lors que ses membres n’appartenaient pas à l’espèce honnie des « juges
rouges ». Tout comme il devait préférer Annette, de treize ans l’aînée
d’Agathe. Aujourd’hui, elle exerçait comme son mari les fonctions de
conseiller à la cour d’appel d’Aix-en-Provence. Agathe ne lui épargnait pas
ses flèches. Annette, une vraie petite fille à son papa et à sa maman, un
modèle de sagesse et de discipline, quand elle-même avait connu une
adolescence turbulente, avec de sacrées corridas quand elle rentrait tard
dans la nuit à la maison. Qu’elle fût devenue prof d’anglais n’avait dû plairequ’à moitié à son père. Une profession de gauchistes…
Guillaume se réjouissait secrètement que le fils unique d’Annette et
JeanCharles ait mal tourné. Certes, il compatissait sincèrement à la souffrance
des parents. C’était plutôt la contrariété du beau-père qui l’amusait. Combien
de fois le père Richard avait-il mis en avant l’honorabilité, voire le prestige de
la dynastie Chabert, qui aujourd’hui encore donnait à la région quelques-uns
de ses meilleurs juristes (un notaire à Nantes, un autre à Tours, un huissier
de justice à Cholet) et de ses plus éminents membres du corps médical, dont
un professeur de médecine à Angers, élu de la nation de surcroît ?
Albert Richard réagissait en snob ridicule, pour oublier ses origines. Son
père avait quitté après-guerre la ferme misérable près d’Alençon pour
devenir apprenti au Mans chez un horloger-bijoutier. Doué pour le métier, il
s’était lancé encore très jeune dans le métier en ouvrant son échoppe. Tout
le talent du fils avait consisté à développer le commerce, en bénéficiant de
l’élan des Trente Glorieuses. Albert s’était hissé d’un cran dans la
bourgeoisie locale en épousant Solange, fille unique des plus gros
quincailliers de la ville. L’héritage leur avait permis d’acquérir une double
mancelle dans la très chic rue du Capitaine Floch, à deux pas du parc de
Tessé, meublée dans un style néo-classique du plus clinquant effet dont
Agathe était la première à se moquer. Sans jamais oublier pour autant qu’elle
était une « demoiselle Richard ».

Ce dimanche-là, Guillaume aurait volontiers cédé au farniente dans un
transat du jardin pour se remettre d’une semaine harassante. Sa réputation
de pénaliste dépassait désormais les frontières du département, et le chiffre
d’affaires du cabinet croissait régulièrement. Mais il ne profitait guère de sa
réussite matérielle, faute de temps. Seule sa Porsche Macan, un jouet qu’il
s’était offert avec une joie enfantine, lui permettait de profiter au quotidien de
son succès. Il rentrait chaque soir trop tard au presbytère, l’esprit lessivé,
pour jouir du décor et de son confort. Ne rien faire le jour du Seigneur,
traînailler d’un fauteuil à l’autre, profiter de sa famille dans un cadre
agréable… tout cela récompensait sa vie trépidante de la semaine. Voilà
pourquoi il détestait désormais ces dimanches dans la belle-famille.
L’impression de perdre son temps avec des gens dont la conversation
l’ennuyait à mourir.
Il attaquait la tarte Tatin quand le portable d’Agathe sonna dans le sac à
main posé au pied de la chaise. Une fois de plus, elle avait oublié de le
couper.Elle décrocha, après avoir vérifié le numéro qui s’affichait.
– Bonjour Annette ! lança-t-elle d’un ton joyeux.
Mais après quelques secondes, elle se leva brusquement pour filer au
salon, séparé de la salle à manger par une porte vitrée qu’elle ferma derrière
elle.
Quand elle réapparut quelques minutes plus tard, Guillaume remarqua son
teint livide et son expression de profond abattement. D’une voix blanche, elle
annonça :
– Renaud a été retrouvé mort chez lui ce matin, ainsi qu’une fille qui
partageait sa chambre. Ils ont probablement été assassinés, mais les flics
n’en savent pas plus pour l’instant. Annette me rappellera en fin de journée.
Avec Jean-Charles, ils prennent le premier train demain matin.
– Ah celui-là, il nous en aura fait voir jusqu’à la fin ! lança Albert Richard.
Quoique, à mon avis, on n’est pas encore au bout de nos peines !
En matière d’oraison funèbre, Guillaume avait entendu des paroles plus
charitables.




3




Mardi 2 juin 2015

– JE NE PENSAIS PAS REVENIR ici dans de pareilles circonstances, lança
JeanCharles Chabert à son beau-frère pendant qu’ils gravissaient les marches
menant à l’entrée de la Cité Judiciaire. Dans le même temps, avec Annette,
nous nous attendions au pire. Dieu sait pourtant que nous avons tout fait
pour ramener Renaud dans le droit chemin. Combien de fois nous a-t-il juré
ses grands dieux qu’il était décidé à trouver un travail honnête ? Il y parvenait
parfois par le biais d’agences d’intérim. Mais ça ne durait jamais bien
longtemps. C’était toujours la faute des autres. Un patron trop autoritaire, des
contraintes horaires insupportables. En fait, il ne supportait aucune forme
d’autorité. L’histoire ne pouvait que mal se terminer.
– Je te comprends, répondit Guillaume.
Il en défendait à longueur d’année de ces individus caractériels, véritables
électrons libres qui semaient le malheur autour d’eux par des actes
irréfléchis, qu’ils regrettaient ensuite… ou à l’inverse qui assumaient leurs
actions délictuelles en rejetant la responsabilité sur leurs proches ou sur la
société. Tous ces pauvres types formaient le fond de sauce de l’activité
judiciaire.
Guillaume salua de la tête trois confrères en robe en grande discussion
avec une greffière autour d’un des cendriers disposés devant la large porte
en verre. Des justiciables se joignaient de temps en temps aux fumeurs
impénitents du tribunal. Une proximité parfois saugrenue, quand l’un était
l’adversaire de l’autre dans un procès en cours.