Temps mort

De
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Qu’est-il arrivé à Mahmoud Chaouat, le capitaine de l’équipe professionnelle de handball de Chinon ? À quelques minutes de l’ultime rencontre de la saison, le constat de sa disparition jette la stupeur autour d’une équipe dont le comportement de certains joueurs avait déjà pu surprendre.
La commissaire Vidal et son équipe mènent l’enquête. Celle-ci permet de mettre au jour une affaire où se mêlent tentative de corruption, abus de confiance, atteinte aux bonnes mœurs et dérives individuelles, où les coupables sont parfois victimes et les victimes coupables.


Publié le : jeudi 17 septembre 2015
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EAN13 : 9782332991423
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ISBN numérique : 978-2-332-99140-9

 

© Edilivre, 2015

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Note de l’auteur

Le handball est un sport bien développé, partout en France. Son ancrage scolaire et universitaire y est sans doute pour quelque chose. Toutefois, il y a bien des « places fortes » du hand, en France.

Depuis plusieurs décennies, les compétitions nationales, au plus haut niveau, rassemblent des clubs de l’est de la France, de la région parisienne, du sud et de l’ouest de la France. Fort peu, toutefois du centre du pays.

C’est dans ces « terres de handball » que des clubs ont accédé au professionnalisme, depuis les années 90. La composition actuelle des championnats de Première et Seconde Divisions, au sein de la Ligue Nationale de Handball, atteste de cette situation.

Alors, pourquoi ai-je choisi, pour cette fiction qui se déroule dans le milieu du handball professionnel, des clubs situés dans des villes qui n’appartiennent pas à ces « places fortes » ? Pour deux raisons.

La première est qu’au regard des événements qui font l’histoire de ce roman, il aurait pu paraître (in)délicat de situer l’intrigue dans des clubs existants et présents au niveau de l’élite nationale. Choisir des clubs fictifs dans ces mêmes villes aurait pu susciter des rapprochements que je préférais éviter.

La seconde raison, plus malicieuse celle-ci, est que si Chinon, Blois ou Aubusson ne sont pas considérées aujourd’hui comme des « terres du handball de haut niveau », cette fiction leur aura permis, le temps d’un roman, d’accéder à ce statut… avant que cela devienne réalité.

Samedi, 26 mai 2013.
Aux alentours de 19 heures.

1

Il faisait encore chaud à cette heure de la journée. Le soleil brillait encore mais quelques nuages noirs garnissaient le ciel, au loin, à l’ouest de la ville. Le temps menaçait de tourner à l’orage. Nicolas Imbert tournait en rond et rongeait son frein. Il était d’une humeur exécrable.

« Bon alors, qu’est-ce qu’il fout Mahmoud ? J’avais dit six heures à la salle, il est presque sept heures !

– T’énerve pas Nicolas, ça sert à rien !

– C’est pas normal, quand même ! S’il en est un qui est toujours à l’heure, c’est bien lui ! Alors, un soir comme ce soir… Je ne comprends pas ! Appelle sur son portable, pour voir.

– J’ai déjà essayé à quatre reprises. Ça sonne, puis c’est la boite vocale. J’ai laissé un message, mais comme il ne rappelle pas, j’imagine qu’il a n’a pas son téléphone sur lui.

– Tu as essayé chez lui ?

– Idem. Ça sonne dans le vide. Il n’est pas chez lui.

– Mais qu’est-ce qu’il fabrique ? »

Depuis qu’il avait revêtu le costume d’entraîneur-manager, Nicolas Imbert était toujours tendu avant les matches. Qu’il y ait de l’enjeu ou non, rien n’y faisait. C’était sa façon de se mettre en condition.

Du temps où il était joueur, lui-même, cette montée d’adrénaline s’exprimait dans la concentration et la mise en train progressive au cours de l’échauffement. Dans son nouveau rôle, il était condamné à faire les cents pas, du vestiaire au terrain de jeu ou le long de la ligne de touche.

S’il ne tenait qu’à lui, il conduirait lui-même l’échauffement comme il le faisait autrefois dans son club d’origine, aux Girondins de Bordeaux. Mais depuis qu’il avait intégré le staff d’une section professionnelle, il se devait de respecter les rôles de chacun. Au Chinon-Handball-Club, Mickaël Dugast, le préparateur physique, était là pour ça. De plus, en tant qu’entraîneur-manager, il tenait à garder une certaine distance vis-à-vis des joueurs.

Néanmoins, Marc Lebris, son adjoint, n’avait pas souvenir de l’avoir jamais vu dans un tel état de tension. Il est vrai que ce soir-là, l’enjeu était d’importance. Pour Imbert, c’était en quelque sorte l’heure de vérité.

Gérard Levieux, le président du club, l’avait fait venir avec une mission très claire : faire monter le club en première division de LNH1 en trois ans. L’objectif était quasiment atteint. Il tenait à une victoire lors de cette dernière rencontre du championnat contre le Cercle Sportif Blésois, troisième de la poule.

Alors que le CHB, surnom usuel du club, avait dominé le championnat de Pro D22 tout au long de la saison, deux revers consécutifs, inexplicables, contre des équipes mal classées étaient venus tout remettre en question. Le Sporting-Club d’Aubusson avait pris la tête du classement et l’équipe chinonaise se voyait maintenant menacée par Blois, l’adversaire du soir, pour la seconde place qualificative pour l’accession en D1. Imbert avait prévenu ses joueurs et sa direction :

« Si nous ne montons pas cette année, ce sera d’abord mon échec. J’en tirerai les conclusions qui s’imposent en remettant ma démission. »

Exigeant vis-à-vis des joueurs, il l’était d’abord avec lui-même. Ce trait de caractère lui valait d’être respecté dans tout le milieu du handball hexagonal et asseyait sa position vis-à-vis des dirigeants de son propre club. Le pouvoir dont il jouissait sur son équipe et au sein du CHB découlait autant de son charisme que de la reconnaissance de ses compétences et de la confiance qu’il inspirait.

Aussi, nul ne lui était besoin de justifier les décisions qu’il pouvait prendre, quelle qu’en soit la nature. S’il avait, ce soir-là, convoqué les joueurs dès dix-huit heures, pour une rencontre prévue à vingt-heures trente, soit une demi-heure plus tôt que d’habitude, c’est qu’il avait ses raisons. Et à dix-huit heures précises, tout le monde était là.

Enfin presque… Mattheus Eriksson, le joueur vedette de l’équipe, international suédois, arrivé au club à l’été 2011, était arrivé avec un bon quart d’heure de retard. Ce n’était pourtant pas dans ses habitudes, à lui non plus.

« Eriksson est un grand professionnel, au talent phénoménal et au comportement irréprochable ! », disait-on de lui dans la presse pour résumer les qualités qui faisaient de lui un joueur admiré, tant de ses supporters que de ses collègues, partenaires et adversaires confondus.

Quand, enfin, il avait pénétré dans le couloir menant aux vestiaires, il avait croisé le regard de Nicolas Imbert. Celui-ci n’avait pas eu besoin d’ajouter un mot pour signifier au joueur qu’il venait de commettre sa première faute professionnelle depuis son arrivée au club.

Marc Lebris qui guettait son arrivée sur le parking, dans l’espace réservé aux acteurs de la soirée, avait précédé son entrée de quelques secondes. Il avait glissé à Imbert :

« Pas besoin de lui faire de remarque ! Son retard l’a mis dans un état de nervosité plutôt inhabituel chez lui. Il est entré en trombe dans l’enceinte du parc des sports, il s’est garé n’importe comment. Et il est blanc comme un linge ! Il a dû avoir un problème, c’est pas possible !

– Il a peut-être une bonne excuse, mais moi, je ne veux pas le savoir ! Quand on s’appelle Mattheus Eriksson, qu’on a le statut qui est le sien, on s’organise pour être à l’heure. Un point, c’est tout ! Surtout un soir comme ce soir ! »

Plus d’une demi-heure plus tard, Eriksson était en compagnie du reste de l’équipe, sur le terrain annexe, à trottiner et jouer balle au pied autour de l’un des buts. Tous attendaient que les appellent Nicolas Imbert et son adjoint, pour la causerie d’avant-match qui, comme d’habitude, devait se tenir dans le vestiaire avant l’échauffement collectif.

Cependant, à une heure-et-demie du début de la rencontre, joueurs comme dirigeants n’avaient qu’un sujet de préoccupation à l’esprit : qu’était-il arrivé à Mahmoud Chaouat pour qu’il ne soit pas encore arrivé au gymnase et, surtout, qu’il n’ait pas cherché à téléphoner à l’un ou à l’autre pour expliquer son retard ?

Dans la grande salle, les premiers spectateurs commençaient à arriver. Les dizaines de bénévoles qui assuraient le bon déroulement des soirées de matches à domicile, avaient pris place à leurs postes. Les uns s’affairaient à mettre en service les quatre buvettes installées dans les coursives, derrière les tribunes. D’autres guidaient les spectateurs en leur indiquant la direction à prendre en fonction du numéro de place figurant sur leur billet. Une équipe de jeunes filles, toutes vêtues d’un tailleur noir et d’un chemisier blanc, avaient pour mission d’accueillir et d’accompagner les VIP vers la salle où le cocktail d’avant match était servi.

Robert Dulac, que tout le monde au club appelait Bobby, un ancien joueur de l’équipe première, était reconverti en speaker et chauffeur de salle. Lui aussi avait pris place derrière la table de mixage installée au bord du terrain. Déjà, il interrompait périodiquement la bande sonore qui montait progressivement en puissance, pour faire quelques annonces et solliciter des encouragements pour les joueurs auprès des premiers supporters installés à leurs places.

Mais Mahmoud Chaouat n’arrivait toujours pas et la rumeur commençait à se propager.

Comme à l’accoutumée, Gérard Levieux s’était fait un devoir d’aller accueillir l’équipe adverse qui avait fait le déplacement de Blois à bord du grand car-couchettes aux couleurs du club. Il ne nourrissait pas une grande sympathie à l’égard de Jean-Pierre Dumoulin, son homologue du club visiteur. Pour ce type bouffi d’orgueil, tous les moyens semblaient bons pour atteindre ses objectifs, quitte à chagriner l’esprit sportif qui, pour Levieux, devait primer, y compris dans le sport professionnel. Dumoulin traînait derrière lui une histoire de pressions inconvenantes sur des arbitres, jamais avérées mais jugées tout à fait plausibles pour qui connaissait l’homme. Malgré tout, en lui serrant la main, le président du CHB lui avait souhaité la bienvenue en lui donnant rendez-vous dans la tribune d’honneur pour le coup d’envoi du match.

Après avoir passé le relais à l’un des administrateurs qui avait accompagné les visiteurs vers le vestiaire qui leur était alloué, le président avait rejoint Imbert qui, ne tenant plus en place, faisait les cents pas entre l’entrée des vestiaires et l’accès à la grande salle.

« As-tu des nouvelles de Chaouat, Nicolas ?

– Non ! Toujours rien. Il y a un problème, c’est sûr !

– J’espère qu’il n’a pas eu un accident en venant. Je vais téléphoner au commissariat ; ils sauront me le dire, je pense.

– Bon, je vais réunir les gars. Je ne peux plus attendre.

Levieux avait posé sa main sur l’épaule de son ami Nicolas. Celui-ci avait été sensible à cette marque de réconfort. Entre les deux hommes, les mots superflus étaient inutiles. Une amitié profonde les tenait, depuis plus de trente ans, dans une très grande proximité. Levieux terminait sa carrière de joueur aux Girondins quand Imbert avait commencé la sienne en équipe première, à la fin des années 70. Ils avaient joué ensemble pendant deux saisons seulement, mais ce laps de temps avait suffi pour que se noue entre eux une relation qui était allée, tout de suite, bien au-delà de leurs affinités sportives.

Leurs destinées professionnelles les avaient séparés pendant une vingtaine d’années mais le lien n’avait jamais été rompu. Levieux avait installé le siège de sa société de transports à Chinon en 1995. Il y avait rencontré Nicole avec qui il avait refait sa vie après l’échec d’un premier mariage. Nicolas Imbert avait quitté Bordeaux dans les mêmes temps pour aller entraîner son premier club professionnel dans le sud de la France.

Dès que le Chinon HB avait atteint les portes du professionnalisme, Levieux n’avait eu aucun mal à convaincre Imbert de le rejoindre pour faire franchir au club l’ultime étape vers l’élite du handball français.

Cette soirée du 26 mai 2013 devait être la fête pour le club et leurs milliers de supporters qui, d’années en années, étaient toujours plus nombreux. Mais pour les deux hommes, c’était plus que d’une fête dont il s’agissait. C’était la réalisation d’un vieux rêve qu’ils avaient fomenté alors que le handball professionnel faisait son apparition en France au début des années 90.

Ce projet très hypothétique, balbutié au terme d’une soirée un peu trop arrosée, n’était jamais sorti de leurs rêves. Gérard avait fondé un club à Chinon. Il lui avait permis de gravir tous les échelons fédéraux et, le moment venu, Nicolas, le technicien, était venu apporter sa compétence et son expérience du haut niveau professionnel.

Au moment d’atteindre cet eldorado, le retard de Mahmoud Chaouat n’allait-il pas tout remettre en question ?

S’ils n’avaient eu, l’un comme l’autre, la même estime pour ce joueur exemplaire à qui ils avaient confié le capitanat de l’équipe, ils auraient pu le haïr pour ce retard et, déjà, envisager une sévère réprimande. Mais, à cet instant, c’était une réelle inquiétude qu’ils commençaient à partager.

Tandis que Nicolas Imbert prenait la direction du vestiaire, Gérard Levieux saisit son portable dans la poche intérieure de sa veste et composa le numéro du commissariat de Chinon.


1 LNH : Ligue Nationale de Handball (Championnat de France professionnel de Première Division)

2 Pro D2 : Championnat de France professionnel de Deuxième Division

2

Selon un rituel bien établi, les joueurs assis sur les bancs fixés au mur de chaque côté de la pièce rectangulaire, attendaient l’entrée de Nicolas Imbert dans le vestiaire. Cette séquence marquait traditionnellement le commencement formel de la rencontre.

Il s’agissait, pour l’entraîneur, de rappeler quelques consignes spécifiques, en fonction de l’équipe adverse, qui avaient été travaillées tout au long de la semaine, lors des entraînements. Mais il y avait aussi, dans cette causerie coutumière d’avant match, une dimension psychologique, tout aussi importante.

À partir de cet instant, seul le collectif comptait. Les individualités devaient se préparer à s’exprimer au seul profit du groupe. Tel était le message qu’invariablement, Imbert rabâchait au cours de sa prise de parole avant chaque rencontre. La plupart du temps, les joueurs savaient ce qu’il allait dire. Il n’y avait aucune surprise à attendre. Mais comme cela participait de leur conditionnement, ils avaient besoin d’entendre ces paroles.

Au moment où Imbert avait pénétré dans le vestiaire, il avait senti, instantanément, à travers le silence qui régnait dans la pièce et par les attitudes des joueurs, plus crispées qu’à l’habitude, une évidente et forte tension. Il regretta aussitôt d’avoir attendu vainement et aussi longtemps, l’arrivée de son capitaine avant de se décider à prendre son groupe en mains. Il savait que cette attente inconfortable pour les joueurs risquait de se traduire par une perte d’influx.

Mahmoud Chaouat présent ou non, il fallait maintenant se projeter dans le match et éviter au groupe de gamberger plus que nécessaire. Aussi, avant que l’un ou l’autre n’entreprenne de le questionner à propos du retard du capitaine de l’équipe, il prit sur lui de mentir au groupe en improvisant un argument :

« Mahmoud vient de joindre le président au téléphone. Il est cloué chez lui avec une rage de dents. Il ne peut pas jouer ce soir. On fera donc sans lui.

Goran, tu prends le capitanat ce soir. Pour le reste, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Nous jouons notre saison ce soir. Je compte sur les cadres de l’équipe pour assurer. Il n’y aura pas beaucoup de rotations. Xavier, c’est le moment de montrer que tu mérites ta sélection en équipe de France. Et je veux des gardiens présents, ce soir. Tu m’entends, Xavier ? Idem pour toi, Goran. La défense tiendra si derrière, vous lui donnez confiance.

Quant à toi, Mattheus, tu es passé au travers des deux derniers matches. C’est indigne de toi ! J’attends de toi que, sur le match de ce soir, tu justifies la prolongation de contrat que nous t’avons proposée. Je te préviens, si tu n’y es pas, tu devras chercher un club pour l’an prochain. »

Avait suivi le rappel des organisations tactiques mises au point durant la semaine. Alberto Casas était chargé de serrer de près son compatriote espagnol pour l’empêcher de déployer sa force de frappe. En défense, on alternerait la 6-0 et la 3-2-1. En attaque, les avants devraient multiplier les mouvements dans les six mètres pour libérer des espaces. À Eriksson et à Radic d’en profiter derrière.

Les joueurs étaient habitués à ce que leur entraîneur prenne nommément à partie certains d’entre eux. Ce n’était pas toujours agréable à entendre, surtout pour les nouveaux arrivants, mais tous comprenaient très vite qu’Imbert, en fin psychologue, savait mettre la pression qu’il fallait, sur qui il fallait, au moment où il le fallait. Cela faisait partie du jeu et, sur le long terme, personne n’avait à s’en plaindre. La méthode fonctionnait.

Pourtant, ce soir-là, Mattheus Eriksson avait paru mal encaisser les mots de son entraîneur. Marc Lebris qui l’avait observé pendant l’intervention de Nicolas Imbert, avait remarqué que le suédois semblait absent, les yeux figés sur le bout de ses chaussures.

Einar Gunnarson et Goran Ivanic, au sortir du vestiaire, en passant devant lui, l’avaient gratifié d’une petite tape amicale.

« Ça va aller, Mattheus, ça va aller ! » avait lâché le capitaine d’un soir à son coéquipier.

Emmenés par Mickaël Dugast, le préparateur physique, l’équipe avait fait son apparition sur le parquet de la grande salle, sous une ovation des spectateurs qui remplissaient progressivement les tribunes. L’ambiance montait, soutenue par le show du chauffeur de salle qui faisait répéter aux supporters les slogans d’encouragement de leur équipe. Les deux formations, chacune dans sa moitié de terrain, s’adonnaient à l’échauffement collectif. La fête était commencée.

Mais Mahmoud Chaouat n’était toujours pas arrivé et personne ne parvenait à le joindre. Gérard Levieux avait contacté le commissariat. Aucun accident n’avait été signalé. Le président et l’entraîneur-manager s’étaient accordés sur le motif officieux de son absence, la rage de dents.

Tandis que Nicolas, au bord du terrain, suivait des yeux, en compagnie de son adjoint, la montée en puissance de son équipe, Gérard Levieux s’en était allé à la rencontre des partenaires financiers du club, dans la salle de réception. C’est là qu’il croisa son ami, Marcelin Vidal, en discussion, un verre de crémant de Loire à la main, avec le maire-adjoint chargé des sports.

« Alors Gérard, c’est le grand soir ?

– Je l’espère bien, en tout cas ! répondit Levieux, d’un air confiant.

– Comment sens-tu les gars, ce soir ? Qu’est-ce qui leur est arrivé à Gagny ? Ils n’auraient jamais dû perdre ce match !

– Tu sais bien ce que c’est, il y a des jours avec et des jours sans…

– Oui, d’accord, c’était un jour sans, mais la semaine précédente, contre Clermont, ce n’était pas mieux. Ici, en plus ! Eriksson éternue et c’est toute l’équipe qui s’enrhume ! Qu’est-ce qui lui arrive à celui-là ?

– Il n’est pas très bien, en ce moment, c’est vrai. Mais les gardiens de buts, Goran Ivanic et Xavier Leridan n’ont pas été bons non plus ! Quant à Boran Radic… J’espère bien que ce soir, ils se ressaisiront.

– Un dernier mot, dis-donc, avant que je ne te laisse aller vers tes invités. Il paraît que Mahmoud Chaouat n’est pas là, ce soir ? Ce n’était pas prévu ?

– Ben non ! Une rage de dents l’a pris dans la journée, apparemment.

– On m’a dit que tu avais joint le commissariat, tout à l’heure. L’inspecteur de permanence m’a dit que tu avais l’air inquiet ?

– Non non… Bon, Marcelin, excuse-moi, il faut que j’y aille. Bonne soirée.

– Bon match, Gérard.

Marcelin Vidal était un supporter fidèle du club. Dès qu’il avait été nommé commissaire de police à Chinon, en octobre 2011, il avait pris sa carte d’abonnement au CHB. Il avait eu la grande surprise d’y retrouver ses deux anciens coéquipiers, aux Girondins de Bordeaux, Imbert et Levieux. Ayant passé une vingtaine d’années à la Réunion, à la suite de son divorce, il avait perdu tout contact avec ses anciens amis, mais il n’avait pas rompu avec le milieu du handball. Là-bas, il s’était investi dans le club où le futur Dieu français du hand, Jackson Richardson, avait fait ses premières armes.

Les retrouvailles avaient été chaleureuses, mais Marcelin avait su résister aux pressions de Gérard qui aurait aimé le voir rejoindre le comité directeur du CHB. Sa contribution à la cause handballistique se résumait désormais à son assiduité aux matches, comme spectateur, et à faire aimer ce sport à son petit fils de neuf ans, Aurélien, en qui il voyait, sans l’ombre d’un doute, un futur joueur professionnel.

Celui-ci, d’ailleurs, avait un modèle, un maître même, Mattheus Eriksson, dont il tentait déjà d’imiter les passes dans le dos ou les tirs en désaxé. Il attendait avec impatience d’avoir des mains plus grandes pour s’essayer à la roucoulette, autre geste favori de Mattheus. Marcelin n’en était pas peu fier ! Après la défaite contre Clermont, dans la voiture, Aurélien s’était mis en colère contre son joueur favori.

« Tu sais quoi, papy ? Et ben je suis sûr que Mattheus, il a fait exprès de mal jouer ! Je l’ai bien regardé. Et ben, des fois, il avait le trou et il n’a pas tiré ! Et d’habitude, il ne tire jamais à côté. T’as vu le pénalty, comment il l’a donné au gardien ? C’est pas normal ! Tu sais pourquoi, toi ? »

Marcelin avait été impressionné par l’analyse que lui avait renvoyée Aurélien, des sanglots dans la voie. Il partageait son avis mais il avait prétexté un jour de méforme du joueur.

– Tu sais, Aurélien, ça m’est arrivé à moi, et ça t’arrivera à toi, d’être un jour, comme ça, moins bon que d’habitude. On ne sait pas toujours pourquoi ! Le sport collectif, ce n’est pas une science exacte. »

Cette crise de défiance n’avait été que passagère et n’avait pas empêché Aurélien d’accompagner son papy, lors de cette dernière journée de championnat. Déjà installé à sa place, dans les tribunes, il ne quittait pas de ses yeux brillants, le grand joueur suédois qui mettait fin à son échauffement.

Marcelin Vidal venait tout juste de le rejoindre, au quatrième rang de la tribune ouest, lorsque le vibreur de son téléphone portable se mit en action. La présentation officielle des deux équipes étant imminente, un bruit d’enfer emplissait la salle archicomble. Impossible, dans ce brouhaha, d’entendre le moindre mot prononcé par son correspondant. Voyant que l’appel provenait du commissariat, il fit signe à Aurélien qu’il s’échappait une minute pour aller prendre l’appel dans un lieu moins bruyant.

« Allo, Dufour ? Vidal à l’appareil. Vous avez cherché à me joindre ?

– Oui, commissaire. Vous êtes au match aux Rochettes, je suppose ?

– Oui, évidemment ! Qu’y a-t-il ?

– L’Audi de Mahmoud Chaouat vient d’être retrouvée. Pliée en deux, contre un arbre, sur la D8, en direction de Tours.

– Et Chaouat ?

– On ne sait pas. Il n’y avait personne à bord. Apparemment, il n’y a pas eu de témoins. On se rend sur place.

– Bon ok. Tenez-moi au courant s’il y a du nouveau. De toute façon, je repasserai au commissariat après avoir reconduit mon petit fils chez ses parents.

Vidal regagna sa place, près d’Aurélien, tandis que les joueurs des deux équipes pénétraient un à un sur le parquet, à l’appel du speaker. Les trois mille deux cents spectateurs présents dans la salle étaient debout et frappaient dans les mains, suivant le rythme donné par les tambours d’une petite fanfare fidèle aux rendez-vous des grands matches. À quelques secondes du coup d’envoi, la tension était à son comble. Du bas de la tribune d’honneur, Gérard Levieux fit signe à Imbert d’approcher. Celui-ci s’éloigna du banc de touche où il avait déjà pris place à côté de Marc Lebris. Son président lui fit passer discrètement l’information que Marcelin Vidal lui avait communiquée par téléphone, avant de regagner sa place.

Mahmoud Chaouat ne viendrait pas ce soir. Cela, ils l’avaient intégré depuis déjà un moment. Mais l’argument de la rage de dents ne tiendrait pas longtemps. Il se passait peut-être quelque chose de plus grave.

3

Arrivés sur les lieux de l’accident, le capitaine Dufour, accompagné d’une inspectrice stagiaire, Aurélie Vilain, s’étaient fait préciser la situation par l’adjudant de gendarmerie. La voiture avait été trouvée sur la D8, à la hauteur du petit village de Tavant situé de l’autre côté de la Vienne, à une quinzaine de kilomètres de Chinon. L’endroit était entouré de prairies et de parcelles de terre cultivées, éloigné de toute habitation. À une centaine de mètres, la route venait longer la rivière avant de s’en éloigner à nouveau un peu plus loin.

S’agissant à première vue d’un accident de la circulation, c’est la brigade de gendarmerie de l’Île Bouchard qui avait été alertée et était intervenue la première. Lorsqu’il s’était avéré, après les premières investigations, qu’il s’agissait du véhicule de Mahmoud Chaouat dont la notoriété était bien établie dans la région, les gendarmes avaient prévenu le commissariat de Chinon. D’autant qu’aucun passager n’avait été trouvé à bord. L’affaire pouvait se compliquer.

Laurent Dufour et Aurélie Vilain avaient fait le déplacement pour se rendre compte sur place, sans plus. C’est un cultivateur qui, en passant sur la route avec son tracteur, avait découvert le véhicule. Le choc venait de se produire, car le moteur était encore chaud. La voiture avait quitté la route dans un virage et était venue percuter un arbre, de l’autre côté du fossé, après avoir fait un ou plusieurs tonneaux.

Le cultivateur s’était arrêté pour porter secours aux occupants. Ne voyant personne dans la voiture, il avait cherché un peu autour, il avait appelé. Aucune réponse, aucun gémissement ne lui était revenu. On en déduisit qu’une autre voiture s’était arrêtée et avait pris en charge le conducteur maladroit, sans doute victime de blessures légères, pour le conduire dans une pharmacie ou chez un médecin, pour des premiers soins.

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