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Temps yéménites

De
285 pages
Au Yémen, Bilquis, un médecin, a goûté au marxisme et à la lutte armée. Suleïman, un commissaire, a été soldat. Pas dans le camp opposé. C'est plus compliqué. D'ailleurs, ils travaillent ensemble contre celui qui a tué la meilleure amie de Bilquis, Aycha. Grande bourgeoise, féministe, et qui a des liens avec la fille d'un utltra une responsable d'un groupe ultra-réactionnaire. Alliées ? C'est plus compliqué. Vingt millions d'habitants organisés en clans et tribus, soixante millions d'armes, la vendetta toujours possible, et quelqu'un étrangle les enfants déshérités de la ville ? Un fou ? C'est plus compliqué. La tradition ou la modernité ? C'est pas si simple…
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2
Temps yéménites

3G. Herr
Temps yéménites

Polar
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-0000-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748100006 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-0001-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748100013 (livre numérique)

6 8
REMERCIEMENTS
Que soient remerciés à divers titres :
Véronique, Driss, Vincent Carrière du CCCL de
Saana et mes autres relecteurs.
9
CHAPITRE 1
Son horloge « Pierre noire de La Mecque »
made in China trônait, un appel à la prière pour
sonnerie. Deux photos encadrées de cette
même Kaaba dans la gloire des milliers de pèle-
rins et des projecteurs complétaient le tableau,
avec quelques versets calligraphiés. Enfin, pour
afficher l’aisance et la puissance de la famille,
outres les armes accrochées au-dessus des patè-
res, la pièce au dernier étage offrait la meilleure
vue possible sur la vallée.
Abu Bakr continua son inspection de la pièce
rectangulaire une dernière fois et passa en revue
tapis, coussins, traversins, pipes à eau aux longs
tuyaux colorés, thermos en plastique, bouteille
d’eau minérale et de soda, cendriers et cra-
choirs… Précaution inutile après le passage de
Youness : le magyal, la « salle de réception »,
n’attendait plus que les invités.
Le vieux cheikh alluma une cigarette.
L’épaisse bouffée cacha puis encadra un instant
son visage soucieux, en soulignant les angles.
Youness qui déposait de nouvelles bouteilles
11 Temps yéménites
pour les hôtes de marque sans cesser de sifflo-
ter doucement Everybody need somebody avait
l’impression que la barbe se consumait. Mais
Abu Bakr ne releva ni le sourire ni la mélodie
du domestique noir.
Pourquoi Saïd, l’instituteur du village, rame-
nait-il cet après-midi le nouvel ’âmil,
« l’administrateur du gouvernement » ? Pour-
quoi pas une visite officielle ? Abu Bakr
n’appréciait guère son prédécesseur, mais était
parvenu à un équilibre. Encore une fois, sonder,
plaisanter, protester… Bref, l’habituelle comé-
die sociale.
De plus en plus, cela lui pesait au quoti-
dien… Il pesta contre lui-même : si déjà ces po-
litesses indispensables comme chef de clan, du
village, l’indisposaient tant que cela, mieux va-
lait ne pas devenir cheikh de la tribu, le cran au-
dessus ! Laisser sa fonction à la tête du clan à
son aîné Othman et, comme Qathan, son fils
favori, se contenter d’une vie de paysan, de qâbi-
li… Jeune, il avait vécu dans un certain dénue-
ment matériel, et il pensait qu’il en serait de
nouveau capable. Malgré ses 60 ans et la relative
aisance de son père…
Pff ! De toute façon, quel rêve ! Après avoir
passé sa vie à lutter pour reconquérir avec lui
cette fonction familiale perdue par un grand-
père frivole – se ruiner pour une 4 e épouse
bien plus jeune !– , il n’allait pas se retirer main-
12 Temps yéménites
tenant, sans s’assurer au moins qu’Othman soit
accepté à son tour comme chef du village.
Mais qui désignerait un homme d’à peine
31 ans ? Certes, déjà secrétaire de village et dont
les études agronomiques bénéficiaient visible-
ment à l’exploitation d’Abu Bakr. Néanmoins, il
n’avait jamais voyagé beaucoup plus loin que
Taez, vingt kilomètres à vol d’oiseau, ni fait le
coup de feu ou arbitré un différend. Personne
ne mettait son courage ou son intelligence en
doute, mais bien que volontaire lors de la guerre
de 94 ou juge dans les querelles d’honneur des
autres, l’occasion de s’affirmer dans des situa-
tions de crise s’esquivait toujours en définitive.
Othman en venait même à se demander si la
malchance ne le poursuivait pas et avait accepté
depuis peu une amulette de la part de son frère
Qathan, qui, pourtant placide, s’était plusieurs
fois illustré : sa baraka lui profiterait-elle ?
Au temps pour Abu Bakr ! Bien sûr ! Il fallait
continuer d’assumer ses responsabilités de chef
de famille, de clan… 10 ans encore ? plus ?
Pourquoi avoir accepté que l’aîné parte à Sanaa
faire fortune, il y a si longtemps ? L’accident
mortel de son autre fils avait bien compliqué la
succession. Si seulement…
Il chassa ses regrets d’un signe de tête en
écrasant sa cigarette. Il lui semblait que sa lassi-
tude se manifestait plus vite, depuis quelque
13 Temps yéménites
temps. Était-il raisonnable alors de devenir
cheikh de tribu ?
Dans l’immédiat, il n’avait pas d’information
sur le nouvel administrateur, hormis la présence
d’une escorte. Protocolaire ou menaçante ?
Puisque les précautions étaient prises, on ver-
rait… Les agents du gouvernement, tous des
militaires, avaient une solide réputation de bru-
talité. Il restait à espérer que celui-ci soit intelli-
gent et attentif. En l’occurrence, avoir pris le
prétentieux maître d’école comme moyen de
s’inviter -et de se renseigner sur cette circons-
cription encore inconnue- révélait un homme
subtil.
Ses 3 fils rentrèrent dans la pièce. Zaïd, le ca-
det, habitait avec son père bien qu’il soit marié,
mais un accord tacite lui interdisait de s’installer
dans le magyal, la salle de réception, avant
l’arrivée de ses frères. Bien que Qathan soit in-
différent aux ordres de préséance, Othman,
l’aîné, en aurait été vexé et Abu Bakr ne pouvait
admettre de querelles futiles entre eux en pu-
blic.
Les plus jeunes de ses petits-enfants se pré-
cipitèrent sur lui. Leur grand-père n’était à eux
seuls que pour un court laps de temps et ils en-
tendaient en profiter : tendresses, questions-
réponses, friandises, exclamations. Les plus âgés
affectaient une retenue qu’ils jugeaient plus di-
gne de leur âge vénérable : on ne se comporte
14 Temps yéménites
pas comme un bébé à plus de 10 ans ! Abu Bakr
les salua comme leurs pères, et ils apprécièrent
la nuance.
Arriva alors l’aîné de la réunion, le vieux Ka-
1rim el-Hadrami qui, quoi qu’un peu gâteux,
impressionnait par ses 24 mariages – divorces
inclus – et sa kyrielle de descendants dispersés
d’Aden à Singapour, sans oublier un cousin se-
crétaire d’un député du CGP, le parti du Prési-
dent de la République. À ses côtés, un autre
propriétaire cossu, Abdelwahhab le sayid, des-
cendant du Prophète donc, d’une prestigieuse
famille de médecins et de pharmaciens.
– Je vois qu’il n’est pas encore là, dit ce der-
nier après les salutations d’usage. Nous pou-
vons donc faire nos reproches au gouverne-
ment sans être grossiers ou imprudents, ajouta-
t-il avec un clin d’œil à l’intention du vénérable
Karim.
– Oui, fit ce dernier d’une voix éraillée, mal-
gré tout le respect que je porte à mon cousin, le
pays, ça ne va pas bien. Ces accrochages meur-
triers avec la police, ces journalistes censurés,
certains mêmes assiégés chez eux, tout cela
n’est pas convenable. Vous avez entendu parler
de… ?

1 Celui qui est/vient de la région de l’Hadramaout
15 Temps yéménites
Zaïd se jeta dans la joute avec l’enthousiasme
du sympathisant de l’Islah qu’il était, le parti
islamiste.
– Oui, il y a tous les jours des abus, on ne
peut pas parler de démocratie ! La Loi islami-
que, la Sharia, elle au moins…
Malgré l’impolitesse, le respectable ancêtre
était tout de même curieux de connaître ce qui
justifiat que le si jeune cadet d'Abu Bakr coupe
la parole à un ancien.
Celui-ci serra alors le bras de son fils en sou-
riant : La politique n’est peut-être pas le sujet
rêvé en attendant les autres. T’ai-je dit, Abdel-
wahhab, que l’association que dirige Aycha, ma
nièce, termine une enquête sur les plantes mé-
dicinales ? En fait, sur les savoirs traditionnels
des femmes de la région. Elle va confronter
leurs pratiques avec celles du monde moderne.
Peut-être certains membres de ta famille travail-
lent-ils également à ce projet ?
– La politique n’est pas un sujet sain, oui,
mais parler des femmes, entre hommes, est-ce
bien mieux ? La condamnation sonna depuis
l’entrée, sans appel, appuyée par le hochement
de tête approbateur d’Abdelwahhab, le sayid,
indécrottablement nostalgique du Yémen
d’autrefois, du bon vieux temps. L’imam Malek,
manipulant son chapelet, arrivait avec Nasser, le
16 Temps yéménites
2vieux cadi , et Taleb, un instituteur égyptien du
voisinage. Si le juge était modéré en tout et le
maître d’école apolitique et prudent, Malek ai-
mait, en bon salafi, manifester bruyamment son
opinion sur toutes les questions de mœurs. En
Occident, on l’aurait un peu simplement appelé
wahhabite, en pensant à l’Arabie Saoudite. Mais
ici comme dans le reste du monde arabe, les
mots réactionnaire et borné, parfois hypocrite, con-
venaient mieux… Comme à bien d’autres.
L’hôte étouffa un soupir et salua les nou-
veaux arrivants, initiant une séance de shaking-
hands et de baisers sur les mains. On se connais-
sait parfois depuis longtemps. Vieux amis, Abu
Bakr et le cadi Nasser avaient ainsi organisé lors
de la guerre civile de 1994, outre la défense du
village, des opérations au détriment d’un clan
voisin rallié au PSY, le Parti Socialiste Yémé-
nite, celui des méprisables Sécessionnistes (sui-
vant la version officielle que partageaient alors
avec ferveur les deux hommes) du Sud Yémen.
Le maître de maison convia alors les invités à
s’asseoir. L’opinion de Malek tranchait avec
celle de la plupart de ceux qu’Abu Bakr
connaissait mais recoupait par contre bien des
habitudes. Pourquoi les hommes se sentaient-ils
donc si souvent obligés de brider leur tendresse
envers les femmes ? Et si certains étaient dupes

2 Juge
17 Temps yéménites
de ce jeu, la plupart considéraient simplement
que l’ordre des choses l’exigeait et qu’on n’y
pouvait rien. Dans sa propre famille, Abu Bakr
avait dû passer à travers le dressage de son père,
plus que méfiant depuis que le grand-père avait
ruiné la famille pour cette épouse ! La rude at-
tention paternelle le rendait alors fier, mais le
frustrait de douceur féminine.
Il espérait avoir évité que les conceptions de
son père n’influencent trop ses propres enfants.
Il regrettait ses filles mariées et lointaines, et sa
petite dernière de 11 ans, Bilquis, l’émerveillait
toujours autant, quoi qu’il commençât à
s’inquiéter de l’adolescence qui approchait : si
elle se trouvait victime d’un séducteur ?
Les conversations le ramenèrent à ses hôtes.
– Le voisin a acheté une nouvelle Toyota,
son frère en Arabie Saoudite l’a enfin rembour-
sé.
– Ah oui, la bleue ?
3– Les djinns n’apprécient pas qu’un homme
manifeste trop sa fierté d’être père d’un pre-
mier-né aussi beau.
– 10 jours de vie, c’est bien peu !
– C’est triste.
– Mon cousin à Sanaa possède maintenant
3 échoppes et chacun de ses fils gère une

3 Esprit, génie, favorable ou défavorable suivant le con-
texte
18 Temps yéménites
4brouette . Il va continuer à diversifier ses activi-
tés.
Arrivèrent alors le bourreau des cœurs du vil-
lage, à l’épaisse moustache triomphante, et
l’épicier dont le mariage avec une nièce d’Abu
Bakr n’avait pas arrangé le côté nouveau riche.
Ils s’asseyaient à peine quand apparurent trois
métayers d’Abu Bakr, fréquemment présents à
ses magyals. L’un d’eux, une montagne
d’homme, fut tout de suite apostrophé :
– Ahmed, quand il faudra convaincre les ré-
ticents qu’Abu Bakr est le meilleur pour succé-
der à Rachid comme cheikh de tribu, on te
choisira pour pratiquer la contrainte par
l’hospitalité ! Ils accepteront plutôt que d’êtres
ruinés, à nourrir un si grand corps et un si
grand appétit ! Les rires fusèrent : cette cou-
tume permettait à quelqu’un d’être l’hôte à de-
meure d’un récalcitrant, aussi longtemps que
nécessaire pour obtenir son adhésion à une dé-
cision collective, et en l’occurrence, l’unanimité
s’imposait comme règle pour désigner un nou-
veau chef.
Le colosse sourit gaiement à cette déclaration
et répliqua avec un judicieux hadith, une de ces
citations du Prophète. L’assemblée apprécia en-
core une fois la mémoire et l’esprit d’à-propos

4 Des brouettes servent de boutiques plus ou moins
mobiles au Yémen
19 Temps yéménites
d’Ahmed, qui lui permettaient d’engranger au-
tant les écrits pieux que les poésies.
Mais en peu de temps, la gaîté retomba : im-
possible en effet de commencer sans être au
complet. La nervosité gagnait. Certainement un
retard volontaire, pensa Abu Bakr : Saïd l’instituteur
pour savourer son importance et l’administrateur pour
nous jauger. Que veut-il en définitive ? Observer,
s’imposer, négocier ?
– Qu’est-ce qu’on entend ? C’est pas un ca-
mion ? Des soldats, papa !
5– Badr, fils de la Victoire , regarde par la fe-
nêtre ; combien sont-ils ?
– Dix, grand-père !
– Douze, d’abord, et puis c’est à moi qu’il l’a
demandé, pas à toi !
– Merci à tous les deux. Et contrôlez-vous,
voyons.
– Grand-père a raison ; êtes-vous encore des
bébés ? La réprimande d’Othman, après celle
d’Abu Bakr, calma les grands.
Des voix provenaient du corridor auquel ac-
cédait l’escalier de la maison : Youness annon-
çait ainsi l’arrivée des nouveaux venus, devant
lesquels s’effacèrent les gardes, une fois le cein-
turon de l’officier déposé avec les armes des au-
tres convives. Abu Bakr tiqua discrètement : Il
vient en uniforme, avec une escorte conséquente. Il ne vise

5 Badr : une victoire du prophète Muhammad
20 Temps yéménites
pas l’affrontement, mais peut-être bien le coup de force
diplomatique. Que veut-il changer ?
– Nous saluons tout le monde, dit
l’administrateur d’un ample geste de la main,
avant que l’instituteur n’ait le temps d’ouvrir la
bouche pour se mettre en valeur, sauf le cheikh
Abu Bakr Farid al-Othman que je tiens à saluer
personnellement. Et il traversa habilement le
centre du parterre, surchargé de pipes à eau et
de jambes, pour rejoindre l’intéressé qui
l’observait : visage carré, moustache présiden-
tielle, mâchoire massive et regard orgueilleux.
Le maître de maison décida alors, tout en
l’accueillant selon le protocole, qu’il ne l’aimait
pas.

Les hôtes au complet, la séance de qât pou-
vait commencer. Chacun était arrivé avec son
bouquet de feuilles semblables au laurier. Tous
se débarrassèrent du plastique qui en assurait la
fraîcheur et s’attaquèrent aux pousses du centre,
les plus jeunes et tendres.
Et comme dans l’ensemble du pays au même
moment, les hôtes les mirent avec application
en bouche, une à une, dans la joue gauche, les
mâchant lentement, sans jamais les avaler, en
arrosant qui d’eau fraîche, qui d’un soda, qui de
6qirsh ou de thé. Dans tout le territoire, le peu-

6 Cosse de café dont on fait une infusion très appréciée
21 Temps yéménites
ple communiait avec la même ferveur, hommes
et femmes séparés certes, mais jouant suivant
les mêmes règles. On effeuillait des milliers de
bottes, des millions de rameaux, des forêts en-
tières. Les magyals et mafrij, les salons, bruis-
saient des aller-retours depuis la branche jus-
qu’aux lèvres, tout comme les ateliers, les maga-
sins, bureaux et voitures…
Le monde s’arrête durant le sport national de
l’après-midi, et ne reprend qu’après que tous
7aient, au moins un peu, emmagasiné quelques
feuilles. Le Yémen qâte, mâche, mastique ; il
n’est plus alors qu’une immense bouche verte
malaxant à qui mieux mieux sa ration, qui se
diffuse dans les nervures et les veines que for-
ment familles et relations, lui apportant une re-
lative sérénité.
– Ô commensaux, déclama Saïd l’instituteur,
laissez-moi vous présenter notre nouvel ’âmil,
notre administrateur, Abdelazziz Fayçal ben
Hakim, que son passage chez nous soit bénéfi-
que à chacun ! Il descend d’une noble famille de
Raydah, dans le gouvernorat d’Amrân (Hé oui,
pensa Abu Bakr, comme sans doute un certain
nombre d’autres personnes, encore un sauvage
8zaydite ), et a travaillé sous les ordres du Procu-

7 Un des verbes employés par les Yéménites pour dési-
gner cette activité
8 Le zaydisme, longtemps associé au pouvoir politique
ndau Yémen, est une branche du chiisme, 2 grand cou-
22 Temps yéménites
9reur de l’Hadramaout depuis la guerre civile,
d’où il revient chargé des compliments de sa
hiérarchie.
Imperturbable, Abu Bakr n’en pesta pas
moins intérieurement : Toi si imbu de tes études, si
furieux qu’on interrompe tes péroraisons interminables
lors des réunions officielles où tu n’es que secrétaire, tu te
régales qu’on soit suspendu à tes lèvres. As-tu seulement
envisagé qu’il l’ait fait exprès pour mieux se jouer de toi,
imbécile, comme la satisfaction dessinée sous sa curiosité
semble l’indiquer ?
– Ô Abdelazziz, laisse-moi te présenter un
modèle des cheikhs, Abu Bakr Farid al-
Othman, et sa famille : son aîné Othman, du
nom de son grand-père donc (Comme s’il était
besoin de le préciser ! ), brillant ingénieur agronome
et fierté paternelle, Qathan le qâbili et
Zaïd.Traduction : l’un n’a pas de diplôme, l’autre n’est
qu’un jeune sans talent particulier… Merci du compli-
ment pour la famille, Saïd.
– Abu Bakr a préféré rompre le contrat de
fourniture d’eau qui nous liait avec un cousin de
Farouk, notre épicier ici présent. Un autre cou-
sin a proposé un meilleur tarif et obtenu notre

rant de l’islam après le sunnisme majoritaire. Les res-
ponsables gouvernementaux se recrutent surtout dans
les hauts-plateaux du nord, zaydites, plus isolés et donc
considérés comme « arriérés » quant à leurs mœurs, par
nombre de Yéménites sunnites.
9 Région de l’est du pays
23 Temps yéménites
accord. Il y avait de quoi ! Les femmes des fa-
milles les plus pauvres devaient à nouveau cher-
cher l’eau elles-mêmes ! Le cheikh a dédomma-
gé le premier et nous le remboursons au fur et à
mesure. N’est-il pas un modèle d’équité, de gé-
nérosité et de pertinence ?
– Saïd, tu offenses ma modestie, coupa Abu
Bakr : Youness, t’es-tu assuré que les compa-
gnons de notre prestigieux invité ne manquent
de rien d’indispensable ? Le domestique, que
son maître avait vu revenir légèrement essoufflé
de l’escalier, comprit qu’il préférait mettre les
petits plats dans les grands et non se cantonner
à la politesse minimale. Cela lui semblait hon-
teux – qui recevait qui, par les djinns ! ? Le
nouveau venu s’encombrait d’une telle escorte,
qu’il se débrouille !– mais il acquiesça.
Il détacha ses deux fils aînés avec un des gar-
des, pour que les militaires bénéficient de l’abri
du magyal privé de Zaïd, petite bâtisse d’un seul
étage au pied de la haute maison familiale, qui
lui permettait une relative indépendance. On
fournit qât, eau et sucre à profusion. Si les cho-
ses tournaient mal, peut-être seraient-ils recon-
naissants ? Voire indisposés pour certains ? Il
remonta, sifflotant le Think d’Aretha Franklin.
– Oui, disait Karim de sa voix égrotante, j’ai
33 enfants et 122 petits-enfants à ce jour, loué
soit Allah !
24 Temps yéménites
Ahmed cita alors le hadith bien connu : Ma-
riez-vous, multipliez-vous, votre prestige n’en
sera que plus grand au jour de la Résurrection.
Mais Walid le râleur, un des métayers, coupa
l’approbation de l’imam Malek :
– N’est-il pas dit que le Prophète a désigné
comme affliction la multiplication des enfants
associée à l’insuffisance des biens ? Qu’Ahmed
ou moi-même, simples qâbili, imitions Karim, et
nous sommes ruinés ! Et l’impôt religieux,
n’est-il pas destiné également à entretenir les
plus pauvres ?
– Malek fait de la politique sans jamais s’en
réclamer, comme souvent les admirateurs
d’Azziz al-Ali, dit avec malice Qathan.
– Qui est-ce ? demanda l’administrateur, su-
bitement intéressé.
– Un disciple local de Mûqbil, le premier sa-
lafiste du Yémen, comme chacun sait. Ennemi
des athées… mais curieusement aussi des sou-
10fis .
Zaïd se précipita sur l’occasion pour contrer
son frère :
– Tes soufis, initiateurs de tant d’innovations
blâmables en religion depuis le début, ne sont-
ils pas critiquables ? Malek surenchérit avec dé-
lectation, jouant des grains de son chapelet :

10 Le soufisme : nom qu’on donne aux courants mysti-
ques du monde musulman ; un soufi en est un adepte
25 Temps yéménites
– Outre leur excessive superstition, n’ont-ils
pas en effet appuyé le régime athée des socialis-
tes du temps du Sud Yémen ?
Avant qu’Abdelazziz, le militaire venu des
hauts plateaux du nord, ne puisse appuyer cette
assertion et se faire ainsi un allié, Othman inter-
vint sèchement :
– Qu’un cadet condamne ainsi la piété de
son aîné, est-ce une innovation louable de la
modernité ? Abu Bakr se dit avec plaisir
qu’Othman remontait dans son estime, pour
ainsi éviter qu’une broutille ne dégénère devant
un étranger aux intentions inconnues.
– Ah, la modernité, voilà bien un problème
majeur de notre temps, radota Karim el-
Hadrami, l’ancien de la cérémonie.
– Certes, releva Abdelazziz, mais nous som-
mes tous des Yéménites, membres d’un peuple
fier, ancien, libre. Qui, dans le monde arabe ou
parmi les musulmans, peut se dire notre égal ?
Nous n’avons pas la richesse, mais qu’Allah
nous conserve notre originalité ! Ah, pensa Abu
Bakr, nous approchons de quelque chose s’il en vient à
ce genre de discours. Il veut se concilier l’assemblée.
En effet, comme partout dans le monde, ces
propos permettaient de réunir les gens en cas-
sant du sucre sur le dos des autres à coups de
clichés. On enterra les Saoudiens, riches, donc
gangrenés de corruption ; le vieux Karim versa
une poignée de terre par-dessus en récusant la
26 Temps yéménites
qualité sanitaire du pèlerinage : l’eau polluée ex-
pliquait sans aucun doute le décès d’une épouse.
On s’amusa de la modestie patriotique de Taleb,
pour qui la liberté n’existait pas dans son
Égypte natale ; enfin on savait ce que
11l’instituteur venait étudier au Yémen, affirma
Ahmed le géant au milieu des rires !
Ici au moins vivait-on en démocratie, en ré-
publique. Certes imparfaite, se hâta de complé-
ter l’administrateur face à quelques sourcils le-
vés, car la perfection appartient à Allah seul,
mais bien meilleure que tout ce qui existait ail-
leurs. La pudeur des femmes était une vertu na-
turelle, et leur liberté sans égale, puisqu’elles vo-
taient et pouvaient être élues. Les partis
s’exprimaient grâce à une presse libre, et les ha-
bitudes régionales faisaient du gouvernement
un organe de modernisation, indispensable,
souvent maladroit mais qui s’améliorait, indé-
pendant et digne face à l’extérieur, comme les
habitants. Un ange passa assister au 2e enterre-
ment de la nuance…
On exécuta alors en passant les voisins
Éthiopiens, Djiboutiens et Somaliens, sauvages,
barbares et à demi païens, on mit les Indiens
trop exotiques hors-concours, avant de se pen-
cher plus sérieusement sur les Occidentaux.
Impies, orgueilleux et athées, le diagnostic sem-

11 Al-taleb : l’élève, l’étudiant
27 Temps yéménites
blait évident : leur effondrement prochain en
Irak comme en Israël, voire plus ample encore.
Malek, l’imam, voyait déjà le renouveau de l’âge
12d’or des Califes bien guidés ; sa faible imagina-
tion en général restait à une moyenne très ho-
norable sur ce point particulier. Une remarque
acerbe de Walid le râleur sur le caractère déjà
très ancien de ces annonces provoqua un si-
lence dans lequel quelqu’un put souligner
l’efficacité de la technologie occidentale, son
utilité. L’aîné d’Othman enfonça le clou en rap-
13pelant l’opposition de beaucoup de Nasranis à
la guerre américaine en Irak.
Abu Bakr apprécia cette nuance et fit un si-
gne à Youness pour qu’il fasse démarrer la
combustion des narguilés, le tabac parfumé à la
pomme conservant ses adeptes.
– Othman, je suis un grand-père comblé
Le destinataire rosit :
– Père, il est le premier de sa classe, et son
frère a eu les meilleurs résultats en mathémati-
ques !
Tout en tirant sur l’embout, Abdelwahhab le
sayid complimenta ses hôtes :
– Félicitations. Heureux l’homme qui fait
profiter à ses enfants des lumières des scien-

12 Ce sont les compagnons du Prophète, qui lui succè-
dent
13 Nazaréens, c’est-à-dire chrétiens, donc Occidentaux
28