Tout Burma

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Retrouvez pour la première fois réunies en un seul volume, l'intégralité des aventures du célèbre détective créé par Léo Malet et incarné par Guy Marchand.



Un événement !










Publié le : jeudi 20 décembre 2012
Lecture(s) : 30
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782823806489
Nombre de pages : 4086
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LÉO MALET
LES AVENTURES DE NESTOR BURMA
TOUT BURMA
L'INTÉGRALE DES 28 ROMANS
 
FLEUVE NOIR
Image couverture
LÉO MALET
LES AVENTURES DE NESTOR BURMA
NESTOR BURMA
CONTRE C.Q.F.D.
 
 
FLEUVE NOIR
A Louis Chavanne, qui m’a poussé dans la voie du crime.
CHAPITRE PREMIER
LA JEUNE FILLE DU BOULEVARD VICTOR
Si le 17 mars 1942 ma blague avait été bien garnie, cela n’aurait certes pas empêché un certain Briancourt d’hospitaliser dans sa précieuse peau deux pruneaux blindés de 7,65, mais je n’aurais été en rien mêlé à l’affaire. Seulement, voilà, te 17 mars 1942 au matin, il y avait très exactement vingt-quatre heures que j’étais sans tabac.
C’était vraiment très déprimant ! Je restais de longues heures prostré dans mon fauteuil, absolument sans réaction. A ces tristes moments, mon surnom de « Dynamite » paraissait fichtrement usurpé.
J’avais le cerveau vide. Je glissais au gâtisme. Sans la moindre idée pour me tirer de cette situation. Pour avoir une idée, il m’eût fallu du « gris ». Je n’avais pas de « gris », donc je… Oui, je me débattais dans un cercle bougrement vicieux !
Heureusement, Hélène Chatelain, ma secrétaire, n’était pas seulement à mon service pour faire apprécier aux rares clients de l’Agence Fiat Lux mon goût très sûr en matière de belles filles. Sa jolie tête débordait de ressources et son cœur de compassion. M’en jugeant incapable, elle prit l’initiative des opérations, et, après avoir joué du téléphone, m’obtint une merveilleuse adresse, fournie par mon ami Marc Covet, le journaliste.
Café du Pingouin, boulevard du Lycée, à Vanves, Métro : Petits-Ménages. Le garçon qui trafiquait s’appelait Jean. Il ne « faisait que dans le gris ».
Je ne me fis pas répéter ces indications.
 
* * *
 
Je sortis du Café du Pingouin lesté de trois paquets de « gris ». J’en défis un, le mis dans ma blague et bourrai une pipe. Dès la première bouffée, je me sentis un autre homme.
Les ménagères qui faisaient la queue devant une boutique me semblèrent toutes gracieuses. Elles se chamaillaient bien un peu, rapport aux cartes de priorité, mais je n’entendis pas leurs propos. Indulgent, je mis leurs éclats de voix sur le compte d’une exubérance joyeuse.
Il y avait un flic sur le bord du trottoir. Il était de service ou attendait une bonniche, on n’aurait su dire. Il paraissait s’ennuyer ferme et avait l’air d’un bon bougre. Après tout, c’était peut-être un faux !
Les passages cloutés, polis comme des sous neufs, étincelaient sous le soleil. Celui-ci était beaucoup moins pâle que lorsque j’avais quitté le bureau. Le printemps s’annonçait vraiment !
Il n’était pas question de m’engouffrer tout de suite dans le souterrain où des règlements absurdes interdisent de fumer. Je n’étais pas resté une journée entière à téter ma pipe pour l’abandonner si vite, maintenant que cent vingt grammes de tabac gonflaient la poche de mon trench-coat. Rien ne pressait. Autant marcher encore un peu en pétunant. Je consultai le plan du métro pour m’établir un itinéraire et me mis en route, euphorique et les mains dans les poches et la pipe aux dents.
A la porte de Versailles, 1’aie pu l’identifier, il enfila d’un de ma tête.
L’avion sombre aux ailes frappées de la croix noire, bas, vira au-dessus du Parc des Expositions et le viaduc d’Auteuil, toujours frôlant les et les toits.
La présence de ce tintamaresque bolide aérien mit le branle à toute une série d’associations d’idées. Je pensai à la guerre, aux récents bombardements, aux alertes possibles par ce temps clair et lumineux. J’ai une sorte de prescience des événements et ne me souviens pas avoir prononcé mentalement le mot : alerte sans qu’il n’ait été suivi du déclenchement des sirènes. Cela ne rata pas !
A peine mettais-je le pied sur le trottoir du boulevard Victor, presque à l’angle de la rue Desnouettes, où la vitrine d’un libraire avait accroché mon regard, que le lugubre mugissement bien connu éveilla les échos.
Je jurai intérieurement et m’efforçai de distinguer le prix du bouquin qui m’intéressait. Peine perdue. J’élevai la main à la hauteur du bec-de-cane. Le bec-de-cane était retiré. Une pancarte informait les clients que la boutique n’ouvrait que l’après-midi. Je revins à mon bouquin. Ce fut à ce moment que la jeune fille me bouscula.
Elle surgissait du couloir à duquel je me tenais immobile. J’étais trop contre le mur pour que semblable mésaventure ne m’arrivât pas si quelqu’un faisait précipitamment irruption de l’immeuble. Or, la jeune fille en était sortie littéralement en trombe. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi pressé !
Elle allait rapidement, au rythme souple de ses jambes fines et élégantes, merveilleusement gainées d’une soie rare pour l’époque. Ses souliers à hauts talons ne faisaient aucun bruit. Elle portait un tailleur bleu par-dessous une veste de fourrure. Ses cheveux auburn se confondaient avec la couleur du mouton doré. J’avais seulement entr’aperçu son visage. Il ne m’avait pas paru vilain du tout. En tout cas, l’ensemble que je voyais s’éloigner était plein de grâce.
Cependant, la surprise passée, je hâtais le pas à mon tour. Succédant aux sirènes, un bourdonnement sourd était né dans le ciel : un vrombissement d’escadrille. Une batterie de D.C.A. proche cracha ses projectiles avec fracas. Comme obéissant à un signal, d’autres canons donnèrent de la voix. L’air, fouetté par les explosions, vibra étrangement.
J’avais rattrapé la jeune fille pressée et j’étais sur ses talons, lorsqu’une véritable pluie d’éclats s’abattit sur le boulevard.
— Saloperie ! m’exclamai-je à très haute voix, dominant le sabbat de l’artillerie.
Comme mordue par un serpent, elle se retourna brusquement. Je me mis à rire.
— Je parle de la guerre en général, m’expliquai-je, et, en particulier, des funestes lois de la pesanteur qui veulent que toute cette ferraille qu’on envoie en l’air retombe quelque part sur la terre…
Elle haussa les épaules et reprit sa marche.
Elle devait avoir vingt, vingt et un ans. Vraiment jolie. Son nez était fin, sa bouche bien dessinée. Mais, sous son discret maquillage, elle paraissait pâle, et j’avais lu dans ses grands yeux marron, ourlés de cils magnifiques, pendant le peu de temps qu’ils s’étaient fixés sur les miens, je ne sais quelle expression de peur. Vraisemblablement, elle supportait mal les alertes, mais sa beauté s’en trouvait rehaussée.
L’un suivant l’autre, allongeant le compas, nous parvînmes à la rue Lecourbe. Un agent de police, flanqué d’un gars de la D.P. porteur d’un casque trop vaste pour sa tête, se dressa devant nous. On aurait juré deux diables sortant de leur boîte. Le gardien de la paix tenait entre ses lèvres un sifflet de métal dont il tirait des sons stridents. Il ôta son ustensile de sa bouche pour nous apostropher :
— A l’abri, à l’abri, bon Dieu ! vociféra-t-il. Vous êtes sourds ? Vous n’entendez pas que ça cogne ?
— Ça va, dis-je, ne vous excitez pas. Un abri ? C’est justement ce que je cherche ! Où y en a-t-il ?
— Mais là, bon sang ! continua-t-il à brailler, en me désignant un immeuble distant de quelques pas.
Docilement, j’en pris la direction.
— Et vous aussi, madame.
Ça, ce n’était pas la voix de l’agent, mais celle de son acolyte. Elle était plus polie, mais aussi ferme. Je me retournai. La jeune fille n’avait pas suivi mon mouvement et manifestait, au contraire, l’intention de continuer son chemin. Malheureusement pour elle, on ne plaisantait pas avec la consigne, dans cet arrondissement. Peut-être étions-nous redevables de cette rigueur à la proximité d’un ministère. Toujours est-il que, campés devant la demoiselle, les deux hommes lui barraient la route.
— Mais, messieurs, fit-elle, j’ai un train à prendre et…
Sa voix était douce, mélodieuse, un peu apeurée et inquiète.
— Je ne veux pas le savoir, interrompit l’agent.
Le vieux secoua la tête, au risque d’envoyer son casque rouler sur le sol. Il y porta vivement la main.
— Allez à l’abri, dit-il.
La jeune fille fit un pas en avant, tenta de forcer le barrage.
— On vous dit d’aller à l’abri, répéta le flic.
— Mais, voyons, monsieur l’agent, implora-t-elle, puisque…
— Allez-vous aller à l’abri, oui ou non ?
Tombant à moins d’un mètre, un éclat porta son exaspération à son comble. Il posa sa grosse main sur la riche fourrure.
— Je vais vous coller une contredanse et vous amener au poste par-dessus le marché ! gronda-t-il.
Dans le couloir de l’immeuble-abri, les gens qui s’y étaient réfugiés assistaient à cette scène en se tordant comme des bossus. J’entendis une commère dire :
— Il ferait comme il le dit, c’tte vache-là ! Ça ne serait pas la première fois ! Alors, lui… pardon !
La jeune fille parut se résigner. Un sourire aux lèvres, je m’effaçai pour la laisser pénétrer dans le vestibule. Elle passa, très digne, le visage fermé.
— Pas commode, le croque-mitaine, hein ? dis-je.
Elle ne tourna même pas la tête, Comme tout à l’heure sur le boulevard, elle haussa les épaules avec mépris. Nous avions des conversations économiques.
Le feu de la D.C.A. redoubla de violence. Une véritable grêle de fragments d’obus arrosa la rue, cependant qu’une explosion très rapprochée secouait les vitres de la loge du concierge.
Suivi de l’auxiliaire de la D.P. au casque brimbalant, l’agent de police nous rejoignit dans le corridor. Quoiqu’ayant eu le dernier mot, il n’avait pas encore digéré que la jeune fille lui eût tenu tête.
— Eh bien, ricana-t-il à son adresse, vous croyez qu’il fait un temps à se balader ?
Il jeta un regard circulaire sur le groupe que nous formions, parut nous aviser pour la première fois, et ajouta :
— Et qu’est-ce que vous foutez-là, tous ? Vous avez marre de l’existence ? Descendez, bon Dieu, descendez !
Comme pour appuyer son conseil et lui donner raison, une nouvelle explosion retentit. Le sol trembla. Une porte battit, comme agitée par un vent de bourrasque. A un étage élevé de l’immeuble, une fenêtre d’escalier perdit ses carreaux avec fracas. Des morceaux de verre bleu tombèrent à nos pieds.
— C’est, en effet, plus prudent, opinai-je, d’accord pour la première fois de ma vie avec un flic.
La cave était spacieuse, bien éclairée. Assises sur des caisses à savon, deux femmes, une vieille et une jeune, s’y trouvaient déjà, installées depuis le signal d’alerte. La vieille marmottait entre ses dents. La jeune serrait contre son sein un bébé emmitouflé de langes. Ses yeux reflétaient la crainte. L’enfant dormait en suçant son pouce.
Nous nous installâmes tant bien que mal. Nous n’étions pas très nombreux ; à peine une dizaine et, parmi nous, comptant pour autant, tellement elle était bavarde, la commère qui avait si rudement qualifié le représentant de la loi. Elle ne paraissait pas porter celui-ci dans son cœur et nous gratifia de quantité d’anecdotes sur son compte.
A l’entendre, c’était une vraie terreur, cet homme ! à cheval, si l’on pouvait dire, sur les plaques de vélos, disques de roue arrière et autres. Et chérissant les alertes, rien que pour le plaisir de se donner de l’importance. D’ailleurs, nous l’avions bien vu, hein ? Et fantaisiste dans sa tyrannie, avec ça ! Un jour, parce que quelqu’un lui avait répondu vertement, il l’avait, en compagnie d’un de ses collègues (petite digression sur le collègue et comparaisons zoologiques du plus gracieux effet), fouillé tout le monde, dans l’abri, hommes et femmes. Oui, un joli coco, et si j’étais le gouvernement…
Tout le monde se marrait ou presque. Là-haut, la sarabande continuait ; les bruits nous en parvenaient assourdis. Et voilà pourquoi des visages restaient sévères. La vieille marmottait toujours et la jeune maman ne se déridait pas. Pas plus que la jeune fille pressée ; elle allait et venait, de sa démarche souple, entre les deux rangées de caves, préoccupée, regardant fréquemment l’heure à sa montre, soulevant le poignet de son gant brun. Quant à un type accoté au mur, au pied de l’escalier, il n’était que de voir sa figure pour comprendre qu’il eût préféré que le bruit qu’il entendait au-dessus de sa tête se produisit dans un autre pays.
Une secousse plus forte que les précédentes nous fit vaciller. La lumière s’éteignit. Des jurons éclatèrent. Une femme cria.
— Cette fois, c’est pour nous, diagnostiqua quelqu’un, d’une voix blanche.
— Ils bombardent le ministère, dit un autre, histoire de nous rassurer.
Un déclic. La lumière revint.
— Ce… ce n’est rien, bégaya le pâlot, un peu honteux. Je… j’étais contre le mur… contre le commutateur… et… je… j’ai glissé… je… en glissant, je… j’ai baissé l’interrupteur…
Tout le monde respira. Du moment qu’il y avait encore de l’électricité…
Un parfum de tabac blond me caressa les narines. Je me retournai. Celle que j’appelais la jeune fille pressée fumait tranquillement une Fashion. A en juger par la longueur de la cigarette, elle venait à peine d’être allumée. Cela avait dû se faire pendant que régnait l’obscurité, quoique je ne me souvinsse pas avoir aperçu l’éclat de lumière produit par l’allumette ou le briquet.
CHAPITRE II
CHAMBRE GARNIE… AVEC CADAVRE
Quelques instants passèrent, qui nous parurent des siècles. Personne ne disait plus rien. La commère et ses ragots étaient oubliés. Le choc avait réveillé le bébé et il était le seul, avec sa maman qui le consolait, à faire du bruit. Les abois furieux de la D.C.A. ne nous parvenaient presque plus. Les batteries proches s’étaient tues. Mais ce n’était pas la D.C.A. qui avait manqué nous projeter les uns sur les autres.
Le danger paraissait s’être éloigné. Le calme revenu, je gravis l’escalier. Les deux sons caractéristiques de la trompe des pompiers frappèrent mes oreilles. J’atteignis le vestibule à l’instant précis où passait dans la rue la voiture rouge lancée à tombeau ouvert.
Je me hasardai sur le trottoir, désert comme par un matin de 15 août. L’agent de police, appuyé au mur, attendait la signature de la paix. Il était seul.
Rompant l’oppression qui régnait, les sirènes lancèrent au-dessus de la ville leur plainte continue de fin d’alerte.
— Il ne semble pas que ce soit tombé bien loin, hein ?, dis-je.
L’agent ne répondit pas. Tout en ôtant son casque et l’accrochant au ceinturon, il appelait l’auxiliaire de la D.P. qui tournait le coin de la rue et venait vers nous.
— Deux bombes rue Desnouettes, articula l’auxi, satisfaisant, sans le savoir, à ma question.
— Rue Desnouettes ?
Les « abrités » remontaient de la cave, la jeune fille pressée en tête, comme il se devait. C’était elle qui avait parlé.
— Des dégâts ? ajouta quelqu’un.
— Non, fit le vieux irrité. C’étaient des bombes en papier mâché. Celle qui est tombée dans une cuisine a simplement bouché l’évier.
— Je ne rigole pas, rétorqua l’autre.
— Moi non plus, bon Dieu ! mais vous avez de ces questions. Deux maisons esquintées.
— Dans quel coin ?
— Vers le boulevard.
Un fugitif éclair illumina les prunelles de la jeune fille.
— Nom de Dieu, s’inquiéta un passant qui s’était mêlé à notre groupe, ce n’est pas au 103, dites ? C’est là que je crèche.
— Non, je ne crois pas que ce soit au 103, le rassura le vieux, sans beaucoup de conviction.
Jugeant préférable de voir par lui-même, l’homme qui demeurait 103, rue Desnouettes, prit la direction de cette dernière au pas de course, cependant que le groupe se disloquait.
La jeune fille pressée avait traversé la rue. Toujours du même pas rapide, elle s’éloignait sur le trottoir d’en face, vers l’intérieur de Paris. Le soleil de mars arrachait aux cheveux auburn, dépassant du chapelier, de joyeux reflets cuivrés.
A divers égards, cette jolie personne avait excité ma curiosité. Aucune tâche urgente ne me réclamant, je pouvais la suivre. Je la suivis.
 
* * *
 
Nous remontâmes toute la rue Lecourbe, puis un peu de l’avenue de Suffren. Durant le trajet, elle ne se retourna pas une seule fois. Il lui était indifférent d’être filée.
La station de métro venait à peine d’être rendue au public. Il était midi 35. La jeune fille prit place parmi la foule d’usagers qui garnissait les marches de la station. Je me mis immédiatement derrière elle. Il ne s’agissait pas de m’en trouver séparé par un portillon intempestif.Sèvres-Lecourbe
On ne pourrait pas dire que nous eûmes accès au quai « direction Nation » rapidement, mais, enfin, ç’aurait pu demander plus de temps.
Une rame entra en gare tout de suite. Nous montâmes dans le wagon de tête. Un jeune collégien boutonneux parut ébloui par l’apparition. Il battit furieusement des paupières, se demandant ce qu’il allait faire en présence d’une telle beauté. Comme il était assis, il jugea que lui céder sa place l’apparenterait à un gentilhomme. Il se leva. Elle le remercia d’un sourire dont il doit encore rêver.
J’étais debout et maintenant la jeune fille me faisait face. Parfois, nos regards se croisaient. Ses splendides yeux marron me regardaient avec autant d’intérêt que si j’eusse été un morceau de bois.
A Pasteur, un béquillard monta. Vraisemblablement élevée au « Couvent des Oiseaux », elle céda à l’infirme la place qu’elle devait à l’émoi printanier du potache.
Un peu avant Montparnasse, une bousculade me déporta légèrement vers le fond. J’étais coincé dans la foule. Péniblement, je manœuvrai pour m’approcher de la jeune fille qui n’avait pas bougé. A Montparnasse, de nombreuses personnes descendirent ; un plus grand nombre encore monta. La jeune fille était toujours là. Un ouvrier en cotte, qui lisait un journal, nous séparait. Les portes se fermèrent. Un coup de sifflet retentit…
Je poussai un juron.
Vive comme l’éclair, elle avait saisi les poignées, ouvert la porte dans un effort de tous ses muscles et sauté sur le quai dans le même instant que démarrait le train.
Aussi agile et téméraire que je fusse, il m’était impossible de l’imiter. La porte s’était refermée à mon nez et nous roulions maintenant dans le tunnel.
J’avais été joué comme un enfant.
 
* * *
 
Les stations Edgar-Quinet et Raspail étant fermées, je descendis à Denfert, pris la direction de l’Etoile, changeai à Pasteur et mis un terme à ce voyage souterrain à la Porte de Versailles.
Le fait d’avoir été semé par une fille qui ne manquait ni de cran ni d’astuce ne m’incitait nullement à me désintéresser de l’aventure que je flairais. Au contraire, son étrange conduite m’intriguait prodigieusement, et je m’étais dit qu’à défaut d’autre chose un examen de la maison d’où elle était sortie en me bousculant pourrait être instructif.
La librairie était toujours fermée. Les bombes n’étaient pas tombées très loin, mais sa devanture n’avait subi aucun dommage. J’enfilai le fameux couloir et débouchai dans une cour. Je considérai les lieux et m’orientai machinalement, sans trop savoir quel parti prendre.
Soudain, il me sembla que quelqu’un, au-dessus de moi, s’exclamait à ma vue et prononçait même mon nom. Je levai vivement la tête. Il n’y avait aux fenêtres que du linge douteux s’efforçant de sécher.
Je n’avais pourtant pas rêvé. Décidé à en avoir le cœur net, je m’engageai sous une sorte de voûte où je devinais l’amorce de l’escalier.
De l’ombre d’une encoignure, surgit un agent de police. C’était une journée vouée au bleu marine. Il était écrit que je ne ferais pas un pas sans soulever un représentant quelconque de la loi.
— Où allez-vous ? demanda-t-il. Vous êtes un des locataires ?
L’effet de surprise passé, j’allais répondre, lorsqu’il y eut du bruit dans l’escalier. Quelqu’un le dégringolait, qui s’immobilisa au tournant, et dit :
— Bonjour, Nestor Burma.
Je levai la tête. L’homme qui parlait était de taille élevée, osseux. Placé à la hauteur d’une ouverture, le jour qu’elle laissait pénétrer éclairait son visage de paysan madré, barré par une moustache prématurément blanchie. Il portait un imperméable mastic et un chapeau de teinte chocolat aussi peu seyant que possible. C’était Florimond Faroux, inspecteur de la P.J.
La présence de l’agent au bas des marches m’avait paru déjà suggestive. A la vue de Faroux, mon cœur battit violemment. Mon instinct d’amateur de mystères ne m’avait pas trompé. Incontestablement, une riche idée, de venir respirer l’air de cette maison !
— Eh bien, dis-je, qu’est-ce que vous avez à descendre si vite ? On vous poursuit ?
— Je vous ai aperçu par une fenêtre, fit-il en me serrant la main. Vous paraissiez chercher quelque chose. Je venais voir si je ne pouvais pas vous être utile.
— C’est très gentil à vous, ricanai-je. Il y a longtemps que vous jouez les serviables ?
— Je les joue de temps à autre. Qu’est-ce que vous faites dans le coin ?
— Rien de particulier. Et vous ?
— La même chose.
Je me mis à rire.
— Vraiment ?… Un journal annonce un concours de politesse. Si c’était un concours de franchise, vous ne croyez pas que nous aurions des chances de décrocher le premier prix ?
— Peut-être, fit-il.
Et pour me prouver combien il en était sûr, il répéta sa question.
— Dites donc, observai-je, en guise de réponse, tout cela doit bien rimer à quelque chose, non ? Je suppose que ce n’est pas au titre de dame de la Croix-Rouge que vous êtes là. Et l’enfant de chœur ? Il monte la garde pour des prunes ?
— Si vous voulez me suivre, dit Faroux, sur un ton très officiel, je vous montrerai quelque chose qui tiendra lieu d’explication.
Dans la chambre garnie où il m’introduisit, au sommet du sombre escalier, trois hommes, dont un en uniforme, s’affairaient autour d’un quatrième, étendu sur le tapis, et que le vacarme des explosions n’avait pas dû troubler beaucoup.
Deux balles, histoire de voir ce qu’il avait dans le ventre, s’y étaient frayé un chemin et n’avaient plus voulu en sortir. La vie, dégoûtée d’un pareil voisinage, s’était enfuie par les trous qu’elles avaient faits.
 
* * *
 
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