Toutes les neiges ne sont pas éternelles

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Chaliers, petit village de Haute-Auvergne en 1949. Les tourments de la guerre sont encore vivaces et lorsqu'un valet de ferme tue son employeur, les vieilles rancœurs ne tardent pas à se raviver. La victime était résistant et père d'un héros des combats violents dont le pays a été le théâtre. Mais qui a pu ainsi laisser le meurtrier s'illusionner sur ses chances de séduire la fille de sa victime ? Une fille qui s'apprête à quitter le pays pour des horizons lointains. La petite communauté villageoise réagit à ce crime en fonction de sa sensibilité mais aussi de ses intérêts, de son passé et des rivalités qui ont opposé les uns et les autres.

Un jeune juge d'instruction est en charge de l'enquête judiciaire. Lui-même dissimule secrètement une part d'ombre qu'il voudrait exorciser. Que s'est-il donc passé dans ce village reculé du monde pendant les années noires ? Ceux qui ont payé de leur vie leur engagement méritent-ils tous les honneurs ou l'opprobre dont ils sont l'objet ? Une vérité que le jeune magistrat devra s'efforcer de mettre à jour tout en amorçant parallèlement la guérison de ses propres blessures...


Publié le : jeudi 13 novembre 2014
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EAN13 : 9782332818874
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ISBN numérique : 978-2-332-81885-0

 

© Edilivre, 2014

Dédicace

 

 

Benjamin, ce livre est pour toi, parce que tu es mon fils et parce que tu es toi-même.

Chapitre 1
Le crime d’Antonin

C’est le lundi vingt trois janvier mille neuf cent quarante neuf, aux alentours de dix huit heures, à la ferme de Jean Amarger à Chaliers, un petit village du Cantal qui tourne la tête en direction des montagnes de la Lozère toute proche, qu’Antonin Roudil massacra à la hache le propriétaire des lieux. Son crime, voilà au moins trois jours qu’il y pensait. La veille, il avait commencé à sentir tout autour de lui, l’haleine froide de la mort qui rôde et qui lui lançait des appels insistants. Le matin, il avait essayé de lutter en lui même contre cette submersion de visions morbides, toujours plus incandescentes et qui mettaient tout son corps sous tension comme s’il recevait un choc électrique. C’est à la mi-journée que tout s’était précipité et qu’arrivées à un point de non retour, ses pulsions destructrices avaient définitivement pris le dessus, emportant au passage toutes les digues que sa conscience d’homme fruste avait sommairement édifiées. Ce qui était sorti de lui à ce moment là était un fleuve de violence sous pression qui jaillissait de lui en cataracte comme après l’ouverture d’un barrage.

Le maître ne s’était douté de rien. Ces jours-ci, c’est sa fille Francine qui occupait toutes ses pensées. Depuis le départ de celle-ci pour Orléans, il prenait un soin méticuleux à reproduire les petites manies de sa benjamine comme si ses gestes inlassablement imités devaient finir par ressusciter charnellement sa présence. Une boite à sucre disposée à demeure sur la table, un parfum entêtant qui flottait toujours près du cantou et qu’on ne respirait que dans le cou des bigotes à l’heure des vêpres, quelques épingles à cheveux éparpillées sur le buffet, jouaient au jeu des fausses apparences et criaient le nom de l’absente. Sans elle la maison devenait un immense reliquaire où chacun devait compter ses pas pour ne pas effaroucher le souvenir de celle à qui il était dédié.

Voir ce grand corps en lutte contre lui-même, aux prises avec ce mal invisible qui le mettait au supplice avait inquiété Agathe. En domestique consciencieuse, elle avait recommandé au maître, sur un ton grave, surprenant chez elle, de faire bien attention, de ne pas brusquer son valet de ferme dont elle s’inquiétait ces derniers jours de l’humeur ombrageuse qui n’augurait rien de bon. Surtout que la veille, Antonin s’était entaillé l’avant bras avec la lame d’une faux corrodée par la rouille. Elle l’avait suivi au sang épandu sur le sol comme une bête noire à la rembuche. Elle l’avait surpris en train de nettoyer sa plaie sous l’eau du robinet. Il pleurait, le pauvre Antonin. Ses yeux accouchaient de grosses larmes pareilles à des perles de rosée, et on aurait dit que ce chagrin puéril évacuait ainsi de cette masse de chair compacte tous ses composants liquides.

Elle le lui avait dit, mais Jean Amarger avait l’esprit ailleurs. Il avait aussitôt dédramatisé l’incident en l’assurant que lui-même avait été plus de fois blessé en réparant et nettoyant les instruments aratoires que sous les bombardements de Verdun. Elle avait insisté, mais quand il la regardait, c’était pour qu’elle voie dans ses yeux les reproches qu’il s’économisait en paroles. Toujours la même litanie de griefs égrenés à longueur de journée comme un chapelet. Si elle s’était occupée un peu mieux de son promis comme c’était convenu au lieu d’aller voir ailleurs un homme dont le destin matrimonial était déjà scellé, Antonin ne se serait pas mutilé, au cas jugé improbable où sa maladresse ne puisse être mise en cause. Elle n’avait rien à répliquer à ça, d’autant que le maître en imposait. Par sa stature, par sa position sociale, par l’emprise naturelle qu’il avait sur les choses et sur les êtres. Un peu à l’image de cette maison où tout semblait agencé à sa dimension, où l’emprise qu’il exerçait sur les objets semblait naître d’une connivence secrète entre eux et sa physionomie massive, plantée là comme un axe autour duquel toute chose était en révolution. Cette pièce en particulier, avec son mobilier en chêne grossièrement ouvragé, disposé dans la tradition, mais qui portait l’empreinte de ces gestes d’appui où la main fatiguée cherche le réconfort du bois et y laisse, inconsciemment peut être, une bénédiction. Dans le silence de sa dévotion domestique, elle le désignait incontestablement comme le maître.

Jean Amarger avait entrepris alors de rouler une cigarette avec du tabac fort dont un journalier de Ruynes, expert en contrebande, lui faisait profiter. Une fois parvenue à sa forme consommable il l’avait approchée du chaleil, où brûlait l’huile de chènevis qui donnait la chasse à l’odeur de suie qu’exhalait le cantou. Il avait tiré une bouffée avant de se retourner vers Agathe et l’interroger sur ce qui, au fond, était le seul objet de ses préoccupations.

– Il pourra quand même s’occuper des veaux, demain ?

Il était prévu que les jeunes bovins, nés un mois plus tôt, soient rapidement livrés à un maquignon de Haute Loire qui s’était arrogé un monopole sur les ventes de veaux et de broutards à cause d’un camion Berliet, récupéré Dieu sait où, aménagé en bétaillère et par lequel il fournissait les abattoirs de Lyon et même de Paris. Pas question donc de laisser les bêtes sans soin, avec le risque qu’elles ne se mettent au fourrage, entraînant le rosissement de leur chair encore tendre, et pourquoi pas, provoquer une météorisation.

– Ça ira, je m’en suis occupée.

C’était les paroles qu’il attendait. Il pouvait fumer tranquillement, sans se soucier davantage du sort de son ouvrier. Il s’était assis comme à son habitude sur le coffre à sel plaqué contre la pierre réfractaire du cantou. Une attitude d’apaisement. Là il avait allongé ses pieds déchaussés devant les quelques braises rougeoyantes qui conversaient entre elles avec de petits craquements. Le monde était ailleurs, loin de sa retraite champêtre. Les soucis, les inquiétudes, les désagréments faisaient une trêve. Il pouvait fumer tranquille.

Tout allait bien, parce que pour ce qui était de soigner, il pouvait faire confiance à Agathe. Elle tenait de quelqu’un de sa lignée le savoir de guérir par les plantes, et par quelques autres mystérieux artifices que la tradition impute généralement à un commerce avec le diable. Au village de Saint Poncy, sur la route de Massiac en direction du nord, où elle était née et avait vécu jusqu’au terme d’une maternité assumée pendant quelques jours seulement, personne n’avait été mécontent de la voir partir sans se soucier de sa destination. D’autant qu’on tenait à préserver la paix des ménages, que quelques adultères où elle était mêlée, avaient un temps compromis.

Antonin avait soulevé sa victime et l’avait prise dans ses bras comme un marié emporte son épouse le jour de leurs noces. Pour lui ça ne pesait pas plus lourd qu’une botte de paille. Il avait l’habitude de porter à l’épaule des sacs de blé d’un quintal et plus, sans jamais montrer la douleur que lui infligeait la charge, sans fléchir l’épaule ni même pousser un râle d’effort. Par des gestes précautionneux, il avait transporté le corps sur le lit de la chambre à l’étage. Bientôt, la couverture en dentelle du Puy, tout en motifs minutieusement découpés comme des myriades d’écume laissées par le ressac, allait être poissée de sang. Il s’était pourtant appliqué à disposer le corps longiligne et puissant de son maître de manière à le soustraire à la posture humiliante que donne la mort quand elle entreprend son œuvre de dépérissement des chairs. Il avait poussé le scrupule jusqu’à bien ajuster la tête sur les oreillers de plume de crainte qu’elle se désolidarise du cou, juste à l’endroit où il avait frappé avec la force qu’il aurait mise pour assommer un bœuf d’Aubrac.

Calmement il avait nettoyé la cognée meurtrière dans l’évier de la cuisine, là où la veille il avait nettoyé sa plaie. Un évier en émail, pas en pierre basaltique comme dans toutes les fermes du pays. Un matériau qui le rebutait, trop lisse au toucher, à la blancheur trop luisante, et symbole d’une modernité à laquelle il estimait que sa condition ne lui donnerait jamais accès. Le sang, sous l’impulsion du jet d’eau froide, se diluait en déployant sur l’émail une corolle vénéneuse qui finissait par être emportée en un tourbillon maléfique. La bonde devenait ainsi la bouche édentée d’un démon des profondeurs. Et ce démon prenait et digérait tout depuis que la souillarde, qui emportait résidus et immondices dans la soue aux cochons, avait été supprimée. On ne faisait d’ailleurs plus de cochon chez les Amarger, rien que du bovin dur, de muscle et de caractère, en réplique à l’image de ce pays indocile et ingrat, un peu à l’image du propriétaire aussi.

L’eau s’écoulait lentement du robinet de fonte à cause de la glace qui devait encore prendre en bonne part l’épaisseur de la réserve de la cuve et de la tuyauterie. Il gratta la masse métallique avec ses doigts calleux prolongés d’ongles noirs pour enlever le sang coagulé qui s’y accrochait en filaments rougeâtres comme de la végétation moussue au fond d’une rivière. Il avait alors l’impression d’effleurer le corps de son maître alors que de son vivant il n’avait jamais transgressé la limite d’une poignée de main. La mort les ramenait ainsi au rang d’une égale condition. Il replaça l’outil aux crochets de la solive qui traversait le plafond de la cuisine en une longue colonne vertébrale. Puis il donna un coup de serpillière sur le carreau devant le cantou là où s’était produit le geste criminel. Parterre restaient encore quelques brins de tabac éparpillés et un peu de cendre qui avait débordé de son aire de confinement. Il refaisait ainsi les mêmes mouvements qu’il accomplissait quotidiennement après la soupe du soir avant de laisser le maître fumer une pipe ou tailler une sabarelle dans une branche de noisetier, un petit sifflet dont tout enfant se sert pour rameuter le troupeau en train de divaguer dans les pâtures d’estive. Il les donnait ensuite aux garnements du village qu’il estimait méritants et dignes d’être dépositaires de cet objet ancestral qui signait ainsi leur appartenance aux gens de la terre.

Quand il avait achevé ses taches ménagères, Antonin s’asseyait en bout de table, bien loin du maître. Il restait immobile, la tête dans les mains et les coudes scellés à la table, étouffant de temps à autre une régurgitation gastrique, et en ne faisant rien qui puisse contredire son statut de personne résignée à son état de soumission. Les choses ne changeaient guère pour lui quand Francine était là. C’est avec sa fille que le maître prenait place sur le coffre en chêne massif et lui les regardait, jouissant à distance du bonheur qui se dégageait de ce tableau de félicité familiale. La jeune fille, quelquefois, lançait vers lui une œillade qu’il croyait complice et lui donnait l’impression de participer de loin à ce moment de grâce, où le temps était entre parenthèses, et dans lequel communiaient un père et sa fille. A la vérité, les veillées n’étaient pas plus animées que lorsque les deux hommes se retrouvaient seuls. Mais cette connivence filiale emplissait la pièce d’une atmosphère chaleureuse, celle qui naît des bonheurs simples et qui plonge tout spectateur dans un état de béatitude alanguie dans lequel se dissout l’ennui et la fatigue.

Une fois que la salle commune fut propre et rangée, et qu’il retrouvait l’agencement immuable de son environnement quotidien avec l’empreinte de ses repères familiers, il s’assit à la table. A la même place que d’habitude, comme un signe qu’il aurait adressé au destin pour signifier que, pour lui, tout était rentré dans l’ordre. Son grand corps sculpté dans la roche, aux formes voûtées comme celles d’un buron, se cristallisait sous la constriction de tous ses muscles, devenait minéral à force, et quiconque aurait été bien en peine de déceler dans la masse ombrageuse la moindre ébauche de sentiment. Il ne sortit de sa torpeur que pour lever la tête et fixer sur le vaisselier la photo de Francine. Devant cette icône, objet de longue date d’une dévotion qu’il avait peu à peu ritualisée en l’entourant d’un cérémonial presque identique à celui d’un chemin de croix, il se mit à réciter en patois une prière. Certains mots lui manquaient, alors il fit un effort pour combler les vides par des incantations improvisées qui en appelaient à Dieu et à sa miséricorde. Dans son esprit, il s’imagina même que c’était elle, cette jeune fille dans la fleur de ses vingt ans, qui lui soufflait la suite. Le sourire qu’elle avait donné au photographe était pour lui, pour éteindre sa souffrance. Il en oublia finalement sa prière. Il aurait voulu éprouver des remords, battre sa coulpe devant elle, faire comme font tous les hommes quand leur faute appelle le châtiment. Mais toutes ses pensées revenaient vers elle, si fortes qu’elles effaçaient toutes les autres, y compris celle de lui causer un inconsolable chagrin.

Agathe le trouva prostré, la tête posée sur le piédestal de ses avant-bras. C’est dans ces deux grands yeux vagues que son intuition prit naissance. Ils avaient l’air apaisés, un peu fuyants, mais encore marqués par le souvenir d’une vision démoniaque, comme un paysage après la foudre, encore imprégné de son déchaînement cosmique. Pas besoin de le questionner pour tout comprendre. Il suffisait de le regarder. L’émoi qui la saisit alors et qui contractait son diaphragme avec plus d’intensité qu’un corset à baleine, lui fit porter la main à la bouche pour ne pas crier. Un tourbillon grossissait en elle qui faillit la faire vaciller et l’effort de discipline qu’elle tenta d’imposer à tous ses sens n’eut d’autre résultat que de laisser affleurer à sa conscience une idée incongrue, ou plutôt une supplique : qu’on ne juge pas cet homme. Dans l’avalanche précipitée des émotions, émergeait celle d’une conscience éprouvée par les tourments de la passion qu’il revenait à la justice des hommes de mettre en balance avec le geste criminel. Pour l’heure, elle ne voyait en lui qu’une charge de souffrances si lourdes qu’elles paraissaient accuser, de manière manifeste, le poids d’un déséquilibre lorsqu’on la mettait en confrontation avec la mort d’un homme. Antonin était devant elle comme un concentré de douleur qui surpassait toutes les autres et devait ainsi lui accorder le bénéfice d’une complète immunité.

Vaguement rétablie, elle monta jusqu’à la chambre, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant. Là, son premier réflexe fut, sans le savoir, de reprendre et achever les prières qui étaient restées en suspens dans la bouche du meurtrier. Elle se signa à trois reprises et déposa sur le front du mort une feuille de laurier séché qu’on avait suspendue après la messe des rameaux sur le crucifix qui surplombait le lit. Elle déchaussa ensuite les pieds ensabotés du maître qui avaient laissés sur le couvre-lit en dentelle une auréole noirâtre, résidu de fumier et de neige fondue. Elle s’attarda sur la tache de sang, constata qu’elle ne s’était étendue que très peu au pourtour des muscles du cou. Déduction facile avec ses rudiments de médecine pratique : le sang n’avait pas circulé longtemps après le choc traumatique et la mort l’avait saisi instantanément en lui épargnant son cortège de souffrances. La tête du défunt reposait ainsi sur une auréole de sainteté faite de son propre sang.

Elle examina plus en détail la chambre nuptiale. Son statut de tacheronne lui interdisait en temps normal d’en franchir le seuil. Un des premiers préceptes qu’on lui avait inculqués à son arrivée était justement cette interdiction de pénétrer en certains endroits. Le premier devoir du domestique était de se familiariser avec cette géographie particulière du bâtiment qui divisait l’espace d’habitation entre parties accessibles ou non.

C’était une chambre meublée avec une simplicité rustique. Au châssis du lit en bois de chêne on avait adapté deux quenouilles surmontées d’un ciel agrémenté d’une figure christique. Une tringle solitaire montrait qu’il fut un temps, on y avait suspendu des rideaux. Du temps où la maîtresse était encore là sans doute. Et à cette pensée elle réalisa que cette pièce était déjà un monument funéraire avant que la dépouille du maître n’y repose.

Elle n’était revenue à cette heure que pour soigner le bras blessé d’Antonin. Depuis que celui-ci avait porté la main sur elle pour lui infliger une correction en rapport avec ce qu’on appelait l’immoralité de sa conduite, elle avait quitté la ferme et n’y revenait que pour accomplir sa part de labeur. Le reste du temps, elle était chez Pierre Jouve qui lui avait accordé un peu plus que l’hospitalité. Ce dernier n’avait d’ailleurs pas vu d’un bon œil le fait qu’Agathe le délaisse ne fut-ce que le temps de prodiguer des soins à celui qui aurait pu la tuer si personne n’était intervenu. Antonin était un impulsif, une brute, un homme assujetti à des pulsions violentes et d’autant plus impressionnantes qu’aucun signe avant coureur ne les signalait.

Elle avait apporté un macérat de feuilles de lys agrémenté de quelques pincées de sauge pour enduire la blessure d’Antonin en voie de cicatrisation. Il se laissa faire sans rien dire, sans même un gémissement et sans détourner le regard de la photographie qu’il avait fini par retirer de son cadre et qu’il tenait maintenant par chaque bord entre le pouce et l’index. Par un pressentiment qui lui épargnait d’habitude tout luxe de précaution, elle sut qu’il ne s’enfuirait pas, qu’il ne tenterait rien qui puisse mettre dans l’embarras les autorités. C’était comme si la vie poursuivait au ralenti, dans ce corps à la musculature taurine, un voyage sans aucune destination.

– Il faut que j’aille avertir le maire, Antonin, murmura-t-elle de la même voix étouffée qu’on entend courir dans les travées durant la messe.

Elle acheva de lui panser avec douceur sa blessure avec une compresse taillée dans un vieux torchon de lin.

Dehors la neige et le vent, parés de leurs atours hivernaux, avaient entamé une sarabande dans la nuit tombante. Agathe n’avait laissé que la trace de ses sabots dans l’allée qui traçait une droite rectiligne de la route jusqu’à la porte d’entrée de la grande bâtisse. Partout ailleurs, le blanc immaculé comme de la tome fraîche se violaçait au contact de l’encre de la nuit. La chute était si abondante que la poudreuse avait recouvert les traces laissées par les veaux dans le pradel où ils s’étaient ébattus pendant une heure au mitan de la journée.

Elle marchait vite en maintenant la même allure, résultat de son affolement. Elle fixait son attention sur les points de repère dont elle parsemait sa course. Un toit de lause ici, un arbre dépouillé là, et la maison des Albisson à l’entrée du village avec la lampe à huile qui éclairait d’une lueur blafarde les carreaux. Un peu plus loin le halo fluorescent de la lampe à acétylène du père Mizoule qui était encore à la traite à l’étable. Et enfin, l’espace de clarté qui, avec l’aide d’un quartier de lune naissant résistait dans son bras de fer avec l’obscurité, et qu’on affectait aux foires, aux manifestations municipales et au terrain de manœuvre de l’autocar de Ruynes. Après venait le village proprement dit, une longue enfilade de murs de pierres basaltiques accrochés à un escarpement rocheux, tous d’humeur sombre, et qui gardaient leurs bruits à l’intérieur comme des pénitents en prière. Elle hésita à se retourner pour voir dans le fond la silhouette massive de la ferme Amarger, prise dans la tristesse et la gravité d’un deuil soudain, comme si la rigidité cadavérique qui avait raidi le corps du défunt l’avait contaminée, lui faisant perdre sa prestance un peu hautaine de cathédrale profane. Fasse qu’un Dieu s’y soit logé pour le repos de l’âme du mort et celle de son assassin. Elle répéta plusieurs fois cette incantation comme pour conjurer un sort. Ses sabots paillés la portaient seuls vers le couderc éclairé par la lumière crue de l’éclairage public. Un poteau surmonté d’une lampe, tout aussi inutile dans ces temps de froidure hivernale que s’il devait éclairer en plein jour. Un symbole de modernité dont tous ici critiquaient l’utilité mais en douce, pour ne pas risquer de passer pour un ennemi du progrès. En tous cas, ce soir là, Agathe apprécia ce surcroît de luminosité qui l’aida à hâter le pas.

Une silhouette faite de lignes courbes et d’arrondis faisait, sous l’ampoule faiblement luminescente, un jeu d’ombres chinoises sur le parterre de neige. Des gestes lents, syncopés, comme si l’effort devait en être mesuré, un râle quelquefois poussé à l’aigu comme si le travailleur avait senti une présence humaine à l’approche et voulait, par ces interjections sonores, donner davantage d’ampleur à son activité. Cette forme était celle d’Augustin Chassang. Une forme humaine même si les faibles performances de son cerveau en avaient fait douter plus d’un. C’était le garde champêtre que l’administration communale n’avait pas encore doté d’un uniforme et qui pour toute distinction vestimentaire s’affublait chroniquement d’un vieux casque Adrian, un casque de l’armée française qu’il avait gardé après les durs combats du Mont Mouchet, près de cinq ans plus tôt.

– Oh, l’Agathe.

Il arrêta de balayer la neige sur le couderc, l’espace communal qui s’étalait en présentoir devant l’immeuble de la mairie. Travail dérisoire vu que d’importantes chutes allaient certainement encore avoir lieu cette nuit. Mais il prenait dans son esprit la tournure d’une corvée régalienne qu’il rattachait directement aux prérogatives attachées à ses fonctions officielles.

– Il est arrivé un malheur, Augustin. Un grand malheur.

Il saisit aussitôt la gravité de la situation rien qu’aux petits gémissements heurtés, accompagnés d’exhalaisons vaporeuses, comme si les mots en elle, pris de panique, étaient condamnés à rester inarticulés. Il en oublia de dévisager indiscrètement la jeune femme, ce qu’il faisait à chacune de leurs rencontres. Ces regards dérivaient rapidement sur ses formes généreuses qu’un sens approximatif de la pudeur laissait se mouvoir en liberté. Il se rappellerait toujours la fois où il l’avait vue à l’automne finissant de l’année passée quand elle s’était rendue à la Truyère, la rivière qui s’écoulait paisiblement en contrebas du village, et où délaissant la lessive, elle avait trempé ses pieds dans l’eau déjà froide et l’envie venant, s’était glissée, jupons relevés, dans un ravier jusqu’à mi-cuisses.

A son visage défait, le tremblement de ses lèvres, l’agitation de ses membres qu’elle n’arrivait pas à contrôler comme si sa vessie la mettait à la torture, il ne lui fallut guère de temps pour comprendre, contrairement à son habitude, qu’elle portait sur ses traits l’annonce d’une mort. La mort du maître, qui d’autre ? Une mort pas naturelle puisqu’il avait vu Amarger pas plus tard que cet après midi où il était parti discuter avec Boussuge du prix que le maquignon lui demanderait pour ses veaux. De tout ce qu’il avait pu entendre, il résultait que l’argent recueilli était destiné à sa fille Francine. Pour son mariage avec l’Américain.

C’est Georges Chappuis, le maire, qui dés son arrivée, et en sa qualité d’officier de police judiciaire, avait pris les choses en main. Quand Augustin était venu le chercher chez lui, c’était l’heure de la soupe. Un moment sacré où le temps s’écoulait dans un silence monacal, à peine troublé par le bruit de percussion des cuillères sur l’écuelle. Il n’y avait d’ailleurs pas que le temps qui ne suivait plus les horloges, le métier des hommes aussi ne leur donnait plus leur comptant d’orgueil. A la table du souper, le maire se dépouillait des attributs de sa fonction et se retrouvait à l’égal des autres sous l’autorité tyrannique du chef de famille. Son beau père en l’occurrence, un homme qui n’avait souri que deux fois en dix ans : la première lorsqu’il avait reçu un prix pour ses moutons vendus au marché noir dix fois ce qu’on lui en donnait d’habitude, et la deuxième quand il avait appris que le comité départemental d’épuration avait été dissout. Le fait d’avoir donné sa fille à un résistant communiste avait, selon lui, largement épuisé le tribut à payer pour le profit qu’il avait su tirer de la période d’occupation. Nul besoin par-dessus le marché de se montrer aimable.

Et c’était toujours pour le garde champêtre la même une impression de malaise à la vue de son patron relégué à l’une des extrémités d’un des cotés de la table familiale, comme un vagabond qu’on aurait invité au dernier moment à faire chabrot. C’était la façon que son beau père avait trouvé pour lui rappeler constamment que tout maire qu’il était, et même avec ses états de service au maquis, il tenait du privilège d’épouser une fille Hurgon. Privilège qui, dans son esprit, ne tenait pas la comparaison avec tous ceux que son statut d’élu pouvait lui conférer. Les trois marmots qui lui pendaient aux basques et le quatrième annoncé pour le printemps, n’y changeaient rien. Un homme originaire de l’Allier, à cent cinquante kilomètres, n’en faisait pas quelqu’un d’ici. D’autant qu’il n’avait apporté aucune terre en dot. Simplement une protection, au cas où les gens des comités d’épuration, qu’on savait ne pas être enclins à l’indulgence, viendraient à s’intéresser d’un peu trop près aux sources d’alimentation du marché noir qui avait eu cours pendant les années d’occupation et quelques temps après.

Quand l’employé communal était venu le chercher, il faillit presque s’excuser d’interrompre le repas familial et lorsque Augustin, à mots hésitants, lui annonça la mort de Jean Amarger, il reçut comme une autorisation le regard que lui lança son beau-père. Lui-même fut abasourdi par la nouvelle et ce n’est pas le maire qu’il vit quitter la table mais c’était son gendre qu’il envoyait en informateur.

Depuis qu’il avait en charge le magistère municipal, c’était la première fois que Georges Chappuis voyait un cadavre. Pour Augustin, c’était différent car, par tradition, ses fonctions comportaient l’assistance aux veillées funèbres, voire l’habillage du défunt. Un mort ce n’était guère pour l’effrayer, lui le maire. Il en avait vu par centaines lors de l’attaque allemande des maquis d’Auvergne au moins de juin quarante quatre. La mort il la connaissait pour l’avoir vue, y avoir échappé. Pour l’avoir donnée aussi. Il revoyait encore ce combattant d’une vingtaine d’années à peine, étendu sur le linceul de son propre sang. La vie s’en allait par de petits écoulements rougeâtres qui se mélangeaient à la terre. La mort prenait tout comme si elle faisait le vide à l’intérieur de ce corps encore animé de spasmes. A ce moment là, lui l’agnostique, se mettait à prier, à implorer Dieu ou n’importe quelle entité transcendante pour que la mort fasse bon usage de tout ce dont elle s’était emparée. C’est la peur au ventre d’être bientôt lui aussi visité de l’intérieur qui mettait sa prière en sourdine. Ça recommençait à tirer à cinq cent mètres, là bas, au pied d’un tertre rocheux.

Il se remémora aussi la première rencontre avec Amarger au hameau de la Fraysse quand la douzième compagnie qu’il commandait avait été durement accrochée et avait du se replier dans une combe en contrebas. C’est là qu’il l’avait vu pour la première fois. Il avait établi à cet endroit un poste de ralliement et s’occupait avec quelques paysans sans uniforme de consolider un muret de pierre qui ferait office de fortin. Il lui demanda où se trouvait son fils, le lieutenant Amarger, dit lieutenant Valmy. Il avait pâli, chose qu’il n’avait pas fait depuis le début des combats même au moment des pires revers. C’est lui qui lui annonça la mort de son fils, tombé la veille dans une embuscade sur un chemin forestier sous le village de Clavière. Le paysan était resté silencieux, puis donna quelques ordres pour qu’on prenne en charge les blessés.

Remontaient à ses narines les effluves d’odeurs charnelles à l’amorce d’une lente décomposition et le spectacle de désolation qu’offrait cet épanchement de sang et d’organes torturés comme si tout ce que l’enveloppe corporelle avait contenu devait inexorablement s’épandre une fois parti l’influx vital. La rigidité cadavérique avait déjà accompli son office et les paupières demeuraient entrouvertes sur une mixture gélatineuse. Pour les fermer il fallait les badigeonner d’un peu de cire fondue. C’est ce qu’on lui avait appris au maquis sans qu’il n’ait jamais eu l’occasion d’expérimenter le remède puisqu’au mieux les morts étaient rapidement enterrés sans cérémonie, et au pire laissés sur place.

– Agathe, fais fondre un peu de cire.

La jeune et forte femme, surmontait avec courage l’épreuve d’un contact tactile avec la mort. Elle semblait d’ailleurs n’éprouver aucune appréhension. La guerre aussi avait discipliné ses émotions Elle avait creusé en chacun un réceptacle de sentiments inutiles et parmi eux la crainte de la chair froide. Elle ignorait ce que le maire allait faire avec de la cire fondue mais ne fit aucun commentaire et s’exécuta. Il lui fallait d’abord rallumer le feu du cantou.

– Non, arrête ça, se ravisa Chappuis. Pas de chaleur dans la maison. Il faut que le corps se repose.

Il aurait du dire se conserve, mais non. Le corps devait se reposer comme si une autre vie était là, tapie dans l’ombre à l’attendre. Et déjà le froid emplissait les pièces comme si la main glaciale fouillait le tréfonds de la grande bâtisse. Ça dissuadait en tous cas de tout geste vindicatif envers l’assassin qui restait là, rentré en lui-même, levant de temps en temps le nez pour jeter un regard implorant sur la photographie de Francine qu’il tenait toujours entre ses doigts. Les autres passaient devant lui sans oser lui adresser la parole. Et tous avaient la même commisération que celle dont on témoigne au condamné à mort en attente de son supplice. Un peu comme si la sentence des hommes était déjà passée sans même que le jugement ait eu lieu. Et c’est sur le garde champêtre que le maire passa son acrimonie.

– Tu peux bien enlever ton casque dans la maison du mort.

Il avait été sur le point de rajouter « espèce d’imbécile » comme il le faisait d’habitude. Comme tout le monde le faisait d’habitude. Mais il se retint comme si sa fonction exigeait un surcroît d’indulgence pour un être intellectuellement si peu doué. Augustin s’exécuta à contrecœur. Ce casque était la décoration ostensible pour les services rendus à la nation que personne n’avait songé à lui donner. Lorsqu’il les voyait tous réunis en rang serrés devant le monument aux morts arborant drapeaux, bérets, médailles, pucelles et fourragères avec l’orgueilleuse fierté des vainqueurs et ces longs silences de recueillement qui accompagnaient le clairon de la sonnerie aux morts, ces larmes des veuves ou l’incompréhension des orphelins déjà chargés d’une hérédité de souffrance, il se disait que, même à l’écart, il en faisait partie de ces hommes qui avaient fait de l’odeur et la vision du sang le blason de leur vie future, un signe de reconnaissance entre survivants. Et plus que tout il était là, au garde à vous, pour ce frère à peine connu, abattu comme un chien dans les ruines d’une ferme incendiée à Clavière et que l’ennemi avait incinéré, encore vivant, sur un amas de planches et de paille sèche. Ce cri qui restait au fond de lui c’est ce casque qui en était la caisse de résonance. L’ôter en pareille circonstance c’était trahir ce frère dont le nom était prononcé tous les douze juin depuis quatre ans devant le monument aux morts sur la place de la mairie comme si déjà son deuil ne lui appartenait plus. Un combattant venait de mourir. Et de ces souvenirs douloureux, des moments de souffrance partagés, ce casque ravivait la flamme. C’est donc à contrecœur qu’il laissa au froid galopant sa tignasse ébouriffée en un tas de ronces capillaires et tint des deux mains sa coiffe d’acier dont personne ne pourrait le déposséder.

Agathe s’était approchée du cadavre. Deux guerres avaient habitué les femmes à domestiquer toute peur et répulsion. Elles en arrivaient même à une certaine familiarité avec la mort et avaient en sa présence des gestes de compagnes attendries.

A la place de la cire elle avait étalé sur les paupières un baume odoriférant dont les fragrances recouvraient l’entêtante odeur du sang. Elle entreprit ensuite de lui nettoyer le visage avec une serviette humide qui gardait encore des éclaboussures sanguinolentes. Le maire se tenait derrière elle et la regardait faire la toilette du mort, fasciné par cette image sulpicienne, qui reproduisait celle de son livre de catéchisme représentant la vierge au chevet du christ mort avant sa mise au tombeau. Rien dans son jeune âge ne l’avait plus impressionné que ce tableau. Et il en était à se demander si son athéisme proclamé ne visait pas à conjurer le trouble morbide que lui inspirait cette scène.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? Demanda-t-il gravement.

Elle redressa une mèche brune. C’était, devant lui, comme si le contraste entre la vie et la mort donnait une impulsion subite à son élan vital et à ses pulsions libidinales. Un simple réflexe de défense contre le néant transfiguré en un flux de désir aussi puissant qu’inopiné.

– Ce qui devait se passer, lâcha-t-elle laconiquement. Il a bien fallu qu’il l’apprenne pour Francine et son américain.

– Je croyais qu’il avait fini par s’y faire à ce que toi et lui…

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