Treize cases du je

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'Que peut un livre? Rien, semble-t-il. Et pourtant, j'écris. Que signifie cet accommodement? J'ai dit : rien, parce que je voudrais tout. La vie demeure lente. Depuis qu'il y a des hommes et qui écrivent elle aurait dû changer. Mais il n'y a pas de commune mesure entre la vie et une vie. Cela est inacceptable. Nous vivons dans l'inacceptable, mais il vaut mieux que le Salut. Une vie bientôt disparaît dans la vie. J'écris pour disparaître dans ce qui n'emprunte mon nom que pour le faire oublier. Le livre est le couteau du sacrifice : il m'enlève à ce que je suis pour me rendre à l'inconnu. Et la vie, qui nous condamne au seul maintenant, la vie changera seulement dans un autre corps, qui écrira d'autres livres.'
Publié le : jeudi 23 février 2012
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EAN13 : 9782818015971
Nombre de pages : 257
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Treize cases du je
DU MÊME AUTEUR
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aux éditions Flammarion Les Premiers Mots Poèmes 1 aux éditions Gallimard Le Château de Cène André Masson La Chute des temps aux éditions RyoanJi (André Dimanche) Marseille New York Trajet de Jan Voss aux éditions Talus d’Approche Le Sens la Sensure La Rencontre avec Tatarka aux éditions Unes Fables pour ne pas Extraits du corps Le Lieu des signes Vers Henri Michaux Correspondances avec Georges Perros aux éditions Stock Le Roman d’Adam et Eve aux éditions Ombres La Maladie de la chair aux éditions du Scorff Site transitoire
Bernard Noël
LELIEU DES SIGNESII
Treize cases du je
Journal
P.O.L e 33, rue SaintAndrédesArts, Paris 6
© P.O.L éditeur, 1998 ISBN : 2867445981
Changer la mort
LA MORT,LE MOT ET LE MORTMOT
Qu’estce qu’un mort ? Un personnage imaginaire et cepen dant emprunté à la réalité ; quelqu’un qui a quitté l’existence pour devenir un être ; en somme l’analogue de ce qui constitue un mot. Les morts dont on ne parle pas sont comme des mots que l’on n’emploierait plus. Les autres morts font partie du langage, et le langage, dit Blanchot, estla vie qui porte la mort et se maintient en elle.Ces morts, qui vivent dans notre bouche comme y vivent les mots, sont des signes : ils nous servent à noter des traces, qui sont moins la leur que la lecture que nous en faisons. Nommer un mort, c’est faire périr une deuxième fois son existence. Quand je dis : Roger GilbertLecomte, je contribue à l’effacement de ce que cet homme fut réellement pour faire émerger une présence textuelle, qui a cessé d’être sa création pour devenir la mienne. Mais, diraton, qui prononcerait encore ce nom si son porteur n’avait pas produit ce que ma lecture m’attribue ? Tel est le double jeu de l’écriture : elle vous efface, mais pour vous conserver dans le mouvement même de cet effacement qui, lui, perpétuellement recommence. Ainsi, elle n’immortalise, dérisoirement, que la mise à mort. Elle est une agonie silencieuse et sèche, mais une
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agonie qui ne prend conscience d’ellemême que pour découvrir qu’elle n’aura pas de terme ; car la mort qu’elle appelle est déjà morte. Les véritables morts sont des disparus (nulle trace) ; les autres, ceux dont nous prononçons encore les noms, sont des mortsmots – des hybrides produits par le croisement de notre mémoire et de notre imagination. Ces mortsmots ont servi à nous montrer une perspective que la plate suite des jours n’aurait pas suffi à nous révéler : ils sont à la fois l’absence et le lointain – le point de fuite. Chacun ouvre une faille à travers laquelle le « ici / maintenant » s’effondre aussitôt dans un « ailleurs / jadis » ; chacun, dans notre bouche, est aussi notre vie qui s’en va. Mais qui sommesnous, nous qui, sans les mots, ne saurions pas que nous sommes ? La vie, apparemment, n’a d’autre but que de per pétuer la vie, et pourtant, dès que l’on parle, tout se passe comme s’il ne s’agissait que de perpétuer le langage – le langage qui, lui même, ne fait durer que l’absence de tout. L’homme, dès lors qu’il est devenu un mot, n’existe plus. Pourquoi cet enchaînement ? Parce qu’essayant de penser : Roger GilbertLecomte, l’absence seule s’est creusée, et la mort. Mais le fait que cette absence et cette mort avaient un nom, celui justement de Roger GilbertLecomte, semblait devoir rendre les choses réversibles : il allait suffire d’épeler consciemment ce nom pour que la vie revienne. Mais la vie est essentiellement ce qui ne revient pas, ce qui ne se répète pas. Elle anime, et elle se consume dans le mouvement même de l’animation qu’elle pro duit. La vie est toujours là, mais d’une vie, il ne reste rien. Dire : Roger GilbertLecomte, c’est seulement travailler à valoriser ce mortmot, et tout le langage, d’ailleurs, y concourt aussitôt avec sa panoplie littéraire (poète, génie, beauté…), historique (Reims, Simplistes, Grand Jeu…) ou scientifique (structures, combina toire, signifié…)… Parler d’un mort n’est qu’un masque pour reprendre son nom au compte d’autre chose que luimême. Les morts ne se maintiennent dans notre langue que pour être utilisés,
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