Turbulences de sable

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Un donjon réputé imprenable disparaît sous la Révolution. Deux siècles plus tard, les restes d'une citadelle médiévale connaissent le même sort. En Californie, une secte se prépare à investir une calme vallée périgourdine. Aucun lien entre ces évènements, sauf une série de tableaux curieusement prémonitoires. Pour échapper aux tourments qui se multiplient depuis qu'il en a hérité, Raphaël devra quitter son quotidien d'étudiant dilettante pour affronter les intrigues politiques, pénétrer le monde de l'art international et lutter contre les desseins planétaires d'une agence d'intelligence économique. Pour y parvenir, il ne pourra s'appuyer que sur un obscur mémoire ancien et la détermination d'une ambitieuse assistante parlementaire.
Publié le : mardi 21 juin 2011
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EAN13 : 9782304015386
Nombre de pages : 415
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2 Titre
Turbulences de sable

3Titre
Nelson Monge
Turbulences de sable
Tome 2
Polar
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01538-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304015386 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01539-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304015393 (livre numérique)

6 .
8
XXII - SEJOUR MEDITERRANEEN
La route étroite serpentant au fond du vallon
de l’arrière-pays niçois disparaissait sous des
flots de boue jaunâtres alimentés par des trom-
bes d’eau qui ne semblaient jamais devoir se ta-
rir. La condensation, indifférente aux efforts de
la ventilation, et la pellicule d’eau, ignorante du
ballet des essuie-glaces, réduisaient la portée du
regard à quelques mètres. Improbables sous un
tel déluge, quelques rayons de soleil diffusant à
travers la couche de nuages perturbaient encore
un peu plus la visibilité.
Ralph avait quitté l’aéroport de Nice depuis
une heure et il n’avait pas parcouru dix kilomè-
tres. Il serait en retard au rendez-vous fixé avec
Georges Howrath.
Tout allait mal depuis le début de l’après-
midi. L’Airbus en provenance de Paris avait
tourné au dessus de la Méditerranée pendant
une demi-heure en attendant que la piste se li-
bère. Puis la Clio de location était restée pri-
sonnière d’embouteillages invraisemblables
dans le centre de Nice avant que Ralph puisse
9 Turbulences de sables
l’insérer dans la file se dirigeant vers Vence.
Suivant le plan que lui avait fait parvenir
l’ancien galeriste, il l’avait quittée pour cette
route où les enfilades de virages le disputaient à
la succession de côtes et de descentes. Aucune
construction n’était visible. Seuls, quelques
hauts portails laissaient supposer la proximité
d’habitations.
Par trois fois, alors qu’il croyait avoir atteint
sa destination, Ralph avait affronté les éléments
pour s’entendre renvoyer plus loin. Enfin, il en-
trevit au bas d’une longue descente une arche
de pierre enserrant un portail de bois corres-
pondant à la description faites par Georges
Howrath. Après qu’il se soit signalé au visio-
phone et qu’il ait rejoint sa voiture, trempé, les
deux battants s’ouvrirent sur une allée empier-
rée creusée d’ornières remplies d’eau. Il s’y en-
gagea, évitant soigneusement les reliefs de la
voie pour ménager le châssis de la Clio. Il
n’imaginait pas rendre à nouveau une voiture
endommagée après les soucis qu’il avait connus
quand il avait restitué la Fiat à l’issue de son sé-
jour à Fuissac.
Au bout d’une centaine de mètres, la villa
émergea des trombes d’eau. La bâtisse
d’architecture méditerranéenne, longue et basse,
était construite sur un seul niveau et pouvait
passer pour modeste face aux standards de la
région. Le toit en tuiles ondées dans les tons
10 Séjour méditerranéen
orangés se prolongeait sur un patio ouvert sur
l’inévitable piscine, en proie à une tempête
miniature.
Ralph gara la Renault au plus près de l’auvent
où l’attendait Georges Howrath.
– Bonjour. Je suis désolé pour le retard. Je
me suis fait surprendre par la pluie et la circula-
tion n’a rien arrangé, s’excusa-t-il en préambule.
– Ne vous inquiétez pas. La ponctualité est
un paramètre secondaire aux yeux d’un retraité,
répondit l’ancien expert. Et cette eau est une
bénédiction pour la végétation. Il n’en restera
malheureusement plus trace dans deux heures.
L’homme qui se tenait devant Ralph était pe-
tit, impeccablement vêtu d’un pantalon clair et
d’une chemisette hawaïenne. Son visage hâlé
profondément marqué par les rides, ainsi que le
la blancheur de son abondante chevelure révé-
laient son âge. L’accueil était aimable, mais le
sourire hautain trahissait une conscience exa-
cerbée de son statut social. Immédiatement,
Ralph ressentit une impression de déjà-vu, qu’il
attribua au stéréotype trop médiatisé du retraité
aisé de la Côte d’Azur.
– Merci de me recevoir aussi rapidement.
– J’avais cru comprendre que vous souhaitiez
me voir très vite.
– En effet.
– Asseyons-nous, proposa Georges Ho-
wrath, en désignant deux fauteuils en teck qui
11 Turbulences de sables
faisaient face à la piscine. Bien évidemment, ce
n’est pas le client que je reçois, mais le petit-fils
d’Alice de Brosnes, une très chère amie. Elle me
parlait souvent de vous et semblait porter en
vous beaucoup d’espoirs. Vous avez deux
sœurs, je crois ?
– Effectivement. Vous semblez bien connaî-
tre ma famille.
– C’était le sujet favori de votre grand-mère.
– En revanche, elle ne m’avait jamais parlé
de vous, reprit son visiteur.
– Peut-être existe-t-il d’autres aspects de sa
vie que vous ignorez ? répliqua le vieil expert
avec une voix empreinte de sous-entendus.
– Je commence à me poser la question.
– Elle ne vous a même pas raconté notre
rencontre ?
– Jamais.
– Je ne vais pas vous révéler un grand secret.
C’était au cours d’une croisière sur le Nil. Elle
était dans une période difficile. Son mari ne
l’avait pas accompagnée car il était déjà malade.
Nous avons sympathisé, puis nous avons conti-
nué à correspondre. Votre grand-père est décé-
dé un peu plus tard. Un homme remarquable
d’après ce que j’avais compris : une sorte
d’érudit comme il n’en existe plus. Grand voya-
geur, féru de sciences et d’histoire, d’une autori-
té intellectuelle rare et excellent diplomate, si je
me souviens bien.
12 Séjour méditerranéen
– C’est tout à fait cela. Je me suis plongé ré-
cemment dans ses travaux. Je découvre chaque
jour de nouvelles facettes de sa personnalité.
C’est d’ailleurs l’une d’elles qui m’amène ici au-
jourd’hui.
– Alors, je crains de ne vous être d’aucune
utilité. Je ne l’ai jamais rencontré, remarqua
Georges Howrath.
– J’ai découvert récemment que la peinture
avait été un de ses hobbys tardifs. Ma grand-
mère vous en avait peut-être parlé ?
– Disons que je l’avais deviné.
– Que voulez-vous dire ?
– Deux mois après le décès de son mari, j’ai
reçu de sa part un appel curieux. Elle me de-
mandait d’effectuer une recherche de tableaux
répondant à des critères d’une grande précision.
– Des critères ? Lesquels ?
Le galeriste hésita une seconde :
– Tout ceci est bien loin… Elle cherchait des
toiles représentant un village défendu par un
château-fort. Et elle avait des exigences de di-
mensions et d’époque.
– Vous n’avez pas été surpris ?
– Si, bien sûr. Surtout de la part de quelqu’un
qui avouait son incompétence en peinture. Elle
affirmait que le seul intérêt qu’elle y voyait était
de mettre des couleurs sur les murs !
– C’était tout à fait elle !
13 Turbulences de sables
– Les vocations peuvent aussi venir tard, ré-
pondit Georges Howrath en haussant les épau-
les. Après avoir hésité, j’ai finalement accepté le
marché au nom de notre amitié.
– C’était une requête habituelle ?
– Plus qu’on l’imagine. Nombre de clients
payent des fortunes pour acquérir des œuvres
sur des critères qui n’ont rien d’artistique : une
couleur dominante à assortir à des rideaux, des
dimensions pour garnir un mur, une thémati-
que, la nationalité du peintre, et évidemment le
prix.
L’ancien expert écarta les mains en souriant
d’un air désabusé.
– Satisfaire des demandes commerciales est
une des faces obscures de notre métier. Mais ce
sont elles qui nous font vivre. Alors…
Georges Howrath prenait visiblement plaisir
à se replonger dans son ancien univers :
– Vous prendrez bien un rafraîchissement ?
– Volontiers.
Il se leva et Ralph l’entendit prononcer quel-
ques mots à l’intérieur de la villa. Quelques ins-
tants après, apparut une femme portant un pla-
teau et deux verres emplis d’un liquide orangé.
– Graziella, je te présente Raphaël Prynce, le
petit-fils d’Alice de Brosnes dont tu dois te
souvenir.
– Heureux de faire votre connaissance,
commença Ralph.
14 Séjour méditerranéen
– Bonjour, répondit l’arrivante du bout des
lèvres.
Le ton peu amène incita Ralph à s’intéresser
à la compagne de Georges Howrath : une qua-
rantaine d’années, grande, une chevelure foncée
trop longue pour son âge encadrant un visage
hâlé. Elle portait un ensemble de lin clair re-
haussé d’un nombre impressionnant de brace-
lets, d’une montre de prix et de grands anneaux
d’oreille, le tout visiblement en or. D’une beau-
té qui avait dû être exceptionnelle, elle avait
conservé une élégance racée.
– Graziella m’a secondé à la galerie pendant
dix ans. Quand j’ai décidé d’abandonner le mé-
tier, elle m’a suivi ici, précisa le vieil expert visi-
blement très satisfait.
L’intéressée semblait moins enthousiaste. A
peine avait-il terminé son commentaire qu’elle
tournait les talons et s’engouffrait dans la villa
sans ajouter un mot. Georges Howrath fit
comme s’il n’avait rien remarqué.
– Où en étions nous ? Ah oui ! La com-
mande de votre grand-mère… que je qualifie-
rais de cliente difficile, malgré l’estime qui nous
liait.
– Comment cela ?
– A trois reprises, elle a refusé des proposi-
tions qui répondaient exactement à ses critères.
Ce n’était pas ce qu’elle attendait, disait-elle.
Pourtant, il y avait dans certains lots de belles
15 Turbulences de sables
pièces qui constituaient un investissement sûr.
Et puis, un jour, alors que j’avais réuni une
vingtaine de toiles, elle se précipita sur trois
d’entre elles que mes collaborateurs avaient dé-
nichées en Espagne, en Catalogne me semble-t-
il. Des œuvres quelconques, sans originalité, aux
couleurs criardes, sur l’origine desquelles nous
n’avions aucun renseignement. Et pas plus
d’ailleurs que sur le peintre ! La seule certitude
était que nous ne trouvions pas face à des chef-
d’œuvres. J’ai mis Alice en garde, mais rien ne
semblait pouvoir modifier son choix. Contre
toute logique, elle me l’a confirmé immédiate-
ment, sans même se renseigner sur le prix. J’en
étais presque gêné.
– Tout à fait le contraire de ses habitudes,
remarqua Ralph.
– Et de celles de mes clients qui me faisaient
en général confiance. Dans cette affaire, tout
était bizarre. Mais les sommes en jeu n’avaient
rien à voir avec celles de mes transactions habi-
tuelles, ajouta-t-il avec un air un peu suffisant,
et c’était une amie…
– J’ai retrouvé votre facture. Vous ne lui avez
pas spécialement fait un prix d’ami pour des
croûtes sans intérêt, répliqua Ralph.
Le retraité ne se laissa pas démonter :
– Détrompez-vous, jeune homme ignare !
Mon prix était parfaitement justifié. Ces ta-
bleaux étaient anciens, assez bien conservés et
16 Séjour méditerranéen
de bonnes dimensions, en dépit de défauts évi-
dents. Ils auraient valu bien plus si nous avions
pu identifier l’atelier qui les a produits.
Il ajouta :
– Au risque de vous décevoir encore, Alice a
dépensé pour cette affaire bien plus que les
sommes facturées, qui ne concernent que les
toiles. Elle a payé en plus les recherches, les dé-
placements, les commissions des intermédiaires
et celles de leurs propres intermédiaires.
Ralph était abasourdi que sa grand-mère ait
accepté de jouer ce jeu en complète contradic-
tion avec sa rigueur légendaire :
– Combien ?
Le vieil expert hésita :
– Je ne me souviens plus exactement. Par
expérience, je dirais au moins autant, en espè-
ces, évidemment, répondit-il en baissant la voix
par habitude dès qu’il prononçait ce mot,
comme si une oreille indiscrète avait pu le dis-
cerner à travers les gémissements de la garrigue
noyée sous la pluie.
De plus en plus interloqué, Ralph insista :
– Est-ce une pratique courante ?
– Banale, même.
– Et ma grand-mère a accepté sans rechi-
gner ?
– Elle connaissait les conditions d’avance.
Ralph ne comprenait plus. Comment Alice
de Brosnes qui réglait par chèque la moindre
17 Turbulences de sables
dépense courante, avait-elle pu verser plusieurs
dizaines de milliers de francs en espèces ?
– Tout ceci est étrange. Cette attitude ne lui
ressemblait pas, répéta Ralph.
– Sans doute tenait-elle vraiment à acheter
ces tableaux, suggéra le vieil expert.
– Je ne vois pas pourquoi, surtout après vos
commentaires. Lui avez-vous posé la question ?
– Evidemment, comme à tous mes clients.
La motivation était le critère le plus important
dans la sélection que nous proposions aux ache-
teurs. Alice est restée très évasive. Elle m’a sim-
plement répondu qu’elle respectait une volonté
de son défunt mari. Peut-être était-il sur un
coup et lui a-t-il laissé des instructions pour
qu’elle le concrétise après son décès ?
– Un coup ?
– C’est du jargon : une transaction qui peut
rapporter gros pour un investissement faible. Si
c’était le cas, c’est raté : soit il s’est fourvoyé,
soit elle n’a pas acheté les bonne toiles. Celles-ci
n’ont sûrement aujourd’hui encore aucune va-
leur sur le marché.
– Que s’est-il passé ensuite ?
– Je suis allé les livrer moi-même près
d’Orléans. Votre grand-mère m’avait invité de-
puis longtemps à passer quelques jours là-bas,
mais je n’avais pas encore pu honorer son invi-
tation, faute de temps. C’était l’occasion. Je
18 Séjour méditerranéen
garde un délicieux souvenir de ce court séjour.
Alice possédait une très belle propriété.
– Vous a-t-elle reparlé de ces toiles après ?
– Souvent. Elle était tellement satisfaite
qu’elle souhaitait que je continue les recherches.
Elle voulait en acquérir d’autres, toujours sur les
mêmes critères. Je n’ai pas donné suite. Mon
équipe venait de perdre un négociateur, juste-
ment celui qui avait trouvé les toiles en ques-
tion. Sa demande sortait trop du cadre habituel
de mes activités et la sous-traiter aurait augmen-
té le coût de manière inacceptable.
Ralph sursauta :
– Qu’est-il arrivé à votre collaborateur ?
– Une histoire triste et banale. Jean a été re-
trouvé mort en pleine forêt, dans les Landes.
L’enquête a conclu à un suicide. Nous avons
tous été touchés par ce drame, que rien ne lais-
sait présager. C’était un excellent spécialiste, re-
connu et respecté dans la profession, appa-
remment sans problèmes personnels. C’est arri-
vé quinze jours après que j’aie livré les toiles. Je
ne l’ai pas remplacé, et de ce fait je ne pouvais
plus répondre aux commandes un peu particu-
lières comme celles de votre grand-mère.
– Et après ?
– Je l’ai revue à quelques reprises. Nous nous
téléphonions souvent. Déjà il y a deux ans, elle
me disait qu’elle sentait sa santé faiblir et qu’elle
devait préparer sa succession.
19 Turbulences de sables
– Vous souvenez-vous si elle a évoqué les
tableaux à ce moment ?
– Oh, Oh, jeune homme ! C’est une enquête
policière que vous menez !
– C’est de ma famille qu’il s’agit. Et j’aime
bien aller au fond des choses.
– Bon. Et bien, elle en a reparlé une seule
fois, pour me dire qu’elle les avait placés en lieu
sûr. J’ai été un peu surpris, compte tenu des ré-
serves que j’avais exprimées sur leur intérêt.
Mais c’était son affaire…
– Peut-être une méfiance venue avec l’âge ?
suggéra Ralph.
– Peut-être, en effet… C’est donc vous qui
en avez hérité ?
– Effectivement.
– Avez-vous décidé de ce que vous allez en
faire ?
– Pas vraiment, répondit évasivement Ralph,
soudain sur ses gardes devant le ton de l’ancien
galeriste.
Celui-ci s’était tu, ses sourcils blancs froncés,
comme s’il essayait de trouver une solution à un
problème nouveau et très complexe. Finale-
ment, il reprit :
– Raphaël – vous permettez que je vous ap-
pelle Raphaël, n’est-ce pas, puisque c’est sous ce
nom que je vous connaissais ? -, si à un mo-
ment à un autre, vous vouliez revendre ces toi-
les, parlez-m’en avant de vous engager ailleurs.
20 Séjour méditerranéen
Je pense que je pourrais vous faire une proposi-
tion intéressante.
Le clignotant qui s’était allumé depuis quel-
ques secondes dans l’esprit de Ralph passa bru-
talement au rouge.
– Je vous croyais retiré des affaires !
– Je le suis, bien sûr. Je ferais cela par ami-
tié… En souvenir d’Alice, qui s’est un peu
fourvoyée dans cet achat. Pour vous rendre ser-
vice. Et puis, une petite commission n’est ja-
mais à dédaigner pour un retraité.
La colère qui bouillonnait en Ralph explosa :
– Vous ne manquez pas de culot ! Vous ve-
nez de m’expliquer que cet achat était une stu-
pidité et le retraité que vous êtes voudrait su-
renchérir ?
Un instant surpris par la véhémence de son
interlocuteur, Georges Howrath se cala au fond
de l’inconfortable fauteuil de bois et croisa les
jambes en rectifiant inutilement le pli toujours
impeccable de son pantalon. Son visage était
resté impassible. Il continua sur un ton appli-
qué, comme s’il s’adressait à un enfant attardé :
– Essayez de comprendre. Le marché n’est
jamais figé : tout est toujours possible, dans cer-
taines limites évidemment. La valeur de vos toi-
les n’a certainement pas décuplé. Ce qui ne veut
pas dire qu’une petite progression est exclue. La
valeur d’une œuvre d’art dépend de tant de pa-
ramètres ! L’indice du coût de la construction,
21 Turbulences de sables
l’orientation du CAC40, les taux d’intérêt, la
confiance dans la politique gouvernementale,
les indicateurs économiques… En ce moment,
la tendance me semble bonne. Vous et moi
pourrions y gagner… un peu.
Ralph n’en revenait pas : encore un candidat
à la reprise de ses toiles ! Et on ne pouvait pas
soupçonner celui-ci d’incompétence.
Un bruit le fit se retourner. Graziella était
occupée à traiter une grande plante verte dans
un pot de terre cuite à moins de trois mètres
derrière eux. Elle avait inévitablement entendu
la conversation.
– Je verrai, répondit Ralph, qui tenait à gar-
der le contact avec Howrath. Il faudrait que j’en
parle avec mes sœurs.
– Bien sûr. Mais réfléchissez bien. Il faut sa-
voir accepter des décisions qui paraissent dou-
loureuses sur le moment, plutôt qu’être
contraint à en prendre de bien pires dans
l’urgence.
– Que voulez-vous dire ?
– Simple réflexion de bon sens de la part
d’un vieux routier de la négociation.
– C’est sûrement une vérité. Mais je n’ai rien
à négocier pour l’instant.
– Si vous le dites… conclut le vieil expert
avec un soupçon de scepticisme dans la voix.
Un silence s’établit. La pluie avait cessé, lais-
sant émerger d’un ciel encore plombé un soleil
22 Séjour méditerranéen
éblouissant. Dans quelques instants la faune et
de la flore reprendraient leurs droits.
– Je vais vous faire visiter le jardin, proposa
le propriétaire des lieux en prenant le jeune
homme par l’épaule pour l’entraîner vers
l’arrière de la villa.
Le champ de rocaille d’où émergeaient
d’énormes plantes grasses aux épines agressives
disparaissait à une centaine de mètres, happé
par la pente. Au loin se détachaient sur le ciel
sombre les monts de l’arrière pays.
L’ancien expert reprit, embrassant d’un geste
large les paysages grandioses :
– Regardez cette magnificence. Toute ma vie,
je me suis senti privilégié de côtoyer les plus
beaux chefs d’oeuvres que la main et le génie de
l’homme ont engendrés. Mais quand je
contemple ce spectacle, je constate que la na-
ture fait aussi bien et qu’elle éclipse même nos
plus grandes merveilles.
Puis il tourna vers Ralph un visage sur lequel
un sourire énigmatique creusait les traits buri-
nés.
– Pour profiter longtemps de ces bienfaits, il
faut savoir faire la part de l’essentiel et abdiquer
devant trop de risques. Pas toujours facile…
Faisait-il encore allusion la vente des ta-
bleaux ? Ralph faillit poser la question, mais il
n’en eut pas le temps. Des pas se frayaient avec
autorité un chemin à travers la végétation en-
23 Turbulences de sables
core humide. Ils se retournèrent : Graziella se
dirigeait vers eux juchée sur ses escarpins,
droite, son beau visage toujours aussi fermé.
– Je suis désolée de vous interrompre, mais
Georges a un rendez-vous qu’il ne peut remet-
tre. Il est déjà en retard, déclara-t-elle d’un ton
sans appel.
Ce dernier protesta :
– Préviens que j’irai un autre jour. Je n’ai pas
si souvent l’occasion de renouer avec le passé
dans cette campagne isolée.
– Ce ne serait pas raisonnable. Tu dois y aller
maintenant.
Georges Howrath lança à Ralph un regard
mi-contrarié, mi-amusé.
– Vous voyez les ravages de l’âge ! Il ne nous
laisse pas d’autre choix que d’obéir à nos com-
pagnes… surtout quand elles sont jeunes.
J’aurais plaisir à vous revoir, Raphaël. N’oubliez
pas les sages paroles que nous avons échan-
gées… ni ma petite proposition.
Ralph ne connaîtrait jamais l’objet du rendez-
vous, mais il tombait à pic pour que Graziella
puisse éconduire le visiteur avec un minimum
de politesse. Il serra la main de l’expert, fit un
signe de tête à sa compagne qui le lui rendit à
peine, et reprit sa voiture.

Il était en vue de Saint-Paul-de-Vence où il
allait passer la nuit, quand la musiquette élec-
24 Séjour méditerranéen
tronique de son téléphone mobile se fit enten-
dre :
– Raphaël Prynce ? demanda une voix qu’il
identifia immédiatement.
– Oui, c’est moi.
– Graziella Citti, nous venons de nous voir.
– Si peu, rétorqua Ralph qui gardait en mé-
moire l’attitude réservée, voire hostile de l’amie
de Georges Howrath.
– Il faut que je vous parle, reprit-t-elle, igno-
rant le sarcasme.
– Pourquoi ne pas l’avoir fait tout à l’heure ?
s’étonna Ralph.
– Georges était là. Je veux vous voir seule.
Le jeune homme était intrigué, mais il ne
voulait pas donner l’impression d’accéder trop
vite à la demande de Graziella, dont le ton et
l’insistance ne faisaient qu’accroître l’antipathie
qu’elle lui inspirait.
– Pourquoi cette rencontre ?
– Nous sommes au téléphone, voyons. Di-
sons… Le même que celui dont vous parlait
Georges dans le jardin. Vous devriez vous en
douter !
Donc les tableaux. Encore une fois, le sujet
déclenchait des réactions inattendues.
– Vous nous avez espionné ? demanda
Ralph, impitoyable.
Manifestement, s’ils n’avaient pas été à vingt
kilomètres l’un de l’autre, elle l’aurait giflé.
25 Turbulences de sables
– Georges ne me cache rien, affirma-t-elle
péremptoirement.
– Ce n’est apparemment pas réciproque.
– Ça suffit maintenant. Pouvons-nous nous
rencontrer ?
– Quand ?
– Le plus tôt possible.
– Et bien, joignons l’utile à l’agréable. Passez
à mon hôtel demain matin vers neuf heures.
Nous bavarderons en prenant le petit-déjeuner,
proposa suavement Ralph.
Graziella eut un soupir excédé :
– Vous vous faites des illusions ou quoi ?
Personne ne doit nous voir ensemble. Je ne
veux même pas imaginer ce à quoi vous pensez.
Croyez bien que je préférerais ne jamais avoir à
vous rencontrer.
Charmant ! Au ton de sa voix, Ralph com-
prenait que l’inquiétude de son interlocutrice
n’était pas feinte, mais il ne pouvait s’empêcher
de profiter de la situation.
– Qu’ai-je à gagner dans cet entretien ?
– Vous êtes venu fouiller dans la boue ? Et
bien, nous y plongerons ensemble.
– Que proposez-vous ?
– Connaissez-vous le Pic d’Utelle ?
– De nom, pour l’avoir lu dans un guide tou-
ristique.
– C’est l’endroit idéal pour un rendez-vous :
un plateau entouré de falaises. Il n’y a qu’un
26 Séjour méditerranéen
émetteur hertzien et un sanctuaire fermé la plu-
part du temps. Une seule route y mène et deux
voitures peinent à s’y croiser. La vue porte à
360 degrés. Soyez-y à neuf heures, il n’y aura
personne en cette saison.
– Vous pensez vraiment que ces précautions
sont indispensables ?
– Pour moi, elles le sont. Pour vous, ce n’est
pas mon affaire.
– Bel exemple d’altruisme. D’accord pour
demain.
Il raccrocha. Graziella, au delà de son atti-
tude agressive, semblait sincèrement paniquée.
Encore une manifestation, s’il en était besoin,
du mystère qui entourait les tableaux.

Ralph était exact au rendez-vous : il était neuf
heures moins deux minutes quand il engagea la
Clio sur le plateau escarpé qui couronne le Pic
d’Utelle. Il avait dû régler la sonnerie de son ré-
veil sur sept heures, mais l’heure matinale ne lui
pesait pas. La curiosité pour la démarche de
Graziella Citti l’emportait sur toute autre consi-
dération.
Le piètre conducteur qu’il était se trouvait
encore sous le coup de l’angoisse que lui avait
procuré la chaussée de deux mètres de large qui
dominait le précipice tantôt à gauche tantôt à
droite sans la moindre protection. Il avait été
carrément paniqué par le tronçon final qui
27 Turbulences de sables
semblait tracé dans le vide avant de se terminer
en impasse. Et il lui faudrait repartir par le
même chemin !
Ralph laissa sur sa droite la chapelle cons-
etruite au XIX siècle dans un style banal et sans
charme, et gara la Clio trois cent mètres plus
loin face à l’enceinte grillagée qui protégeait
l’émetteur. Il stoppa le moteur et sortit de la
voiture. Le froid et la violence du vent qui cou-
chait par vagues la maigre végétation le surpri-
rent. En quelques pas, il se retrouva au bord du
précipice, d’où il admira, plusieurs secondes du-
rant, la majesté des vallées s’ouvrant sur l’étroite
plaine côtière.
Mais vingt minutes plus tard, le spectacle qui
aurait ravi le plus exigeant des touristes, ne par-
venait pas à faire taire l’inquiétude qu’avait fait
naître l’absence de Graziella. Les sifflements
modulés du vent éclipsaient tous les bruits. Il
était toujours seul et la frayeur exprimée la veille
par l’amie de Georges Howrath avait fini par se
glisser sournoisement en lui. Il décida
d’abandonner. Après un prudent demi-tour en-
tre les deux à-pics, il se dirigea vers la chaussée
empruntée une demi-heure plus tôt.
A vitesse réduite, il laissa à sa gauche la cha-
pelle dont les portes étaient retenues par une
lourde chaîne. Alors qu’il dépassait une baraque
en bois peinte en vert dédiée à la vente de sou-
venirs durant la saison touristique, un bref coup
28 Séjour méditerranéen
d’avertisseur attira son attention vers un recoin
entre les deux constructions. Une Renault rouge
hors d’âge y était garée. Graziella se trouvait à
l’intérieur.
Ralph engagea la Clio dans l’étroit passage et
la rangea le long de la baraque. L’amie du gale-
riste déverrouilla la portière droite de sa voiture
et intima à Ralph de prendre place à ses côtés.
Sans maquillage, les cheveux rassemblés sous
un béret brun, les formes qu’il avait devinées
généreuses la veille dissimulées sous un imper-
méable noir boutonné jusqu’au cou, elle était
méconnaissable.
– Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
commença Ralph, irrité d’avoir attendu aussi
longtemps au sommet de l’escarpement.
– Bien avant vous. Je voulais vérifier que
personne ne vous suivait.
– Quelles précautions ! Alors ?
– Nous sommes seuls.
– Parfait. En tout cas ça n’a pas l’air d’aller,
continua Ralph pour montrer un peu de com-
passion.
– Non, en effet, ça ne va pas. Je n’ai pas
dormi de la nuit.
– A cause de moi ?
– Evidemment.
– Je ne vois pas pourquoi. Je suis simplement
venu voir votre compagnon pour obtenir des
renseignements sur une vente qu’il a consentie à
29 Turbulences de sables
une parente, il a plus de dix ans. J’en ai besoin
pour m’assurer du bien-fondé d’une succession.
– Je sais, j’ai tout entendu, répondit brutale-
ment Graziella Citti.
– Et alors ? Je ne comprends pas votre réac-
tion.
– Quelle naïveté ! Quand on a été un expert
international comme Georges, on le reste toute
sa vie et on est toujours sollicité. Il faut du cou-
rage et de l’astuce pour s’extraire de ce milieu. Il
a réussi. Nous n’aspirons plus qu’au calme et à
la sérénité. Personne, ou presque, ne sait qu’il
s’est installé ici, et personne ne doit le savoir.
Sinon ce serait de nouveau l’enfer.
– Rassurez-vous, je n’en dirai rien, affirma
sincèrement Ralph.
– Je vous crois, mais vous pourriez y être
contraint. Surtout au vu de l’affaire qui vous in-
téresse.
– Pourquoi votre mari a-t-il accepté de me
recevoir ?
– Il s’ennuie un peu. Il ne faudrait pas le
pousser beaucoup pour qu’il replonge, quitte à
le regretter après. J’ai réussi à l’en préserver jus-
que là. Il a dû être tenté quand il a reçu l’appel
de Fabio Pedrizzi, qui n’a apparemment rien
compris à votre démarche.
– Il ne vous avait pas prévenu de son objet ?
– Pas dans le détail. Je pensais à une affaire
personnelle qui ne l’impliquait pas directement.
30 Séjour méditerranéen
Si j’avais su qu’il s’agissait de ces toiles, j’aurais
empêché Georges d’y répondre.
– Je ne vois toujours pas où est le problème,
répondit Ralph.
– Naïveté, naïveté… L’affaire que vous avez
exhumée est l’une des plus complexes qu’a eu à
traiter la galerie. Je le sais d’autant mieux que
c’est à moi que Georges l’avait confiée. Vous
avez peut-être du mal à l’imaginer, mais il a été
une star dans son milieu. Son emploi du temps
était fait de conférences, de colloques, de ven-
tes, d’évaluation de patrimoines qui dépassent
l’imagination. Il n’était jamais à Paris. Mais il
fallait aussi faire marcher la galerie. C’était mon
rôle. Il avait toute confiance en moi, mais ses
ordres ne pouvaient être discutés. Quand il a
reçu la demande de votre grand-mère, cela s’est
traduit par cinq minutes d’explication. Puis à
moi de jouer. Et il est reparti, s’inquiétant tous
les deux jours de l’avancement du dossier. Elle
le tannait en permanence !
– Pourtant, elle semblait satisfaite si j’ai bien
compris ?
– En effet. Mais vous n’imaginez pas les tré-
sors d’imagination qu’il a fallu pour en arriver
là.
– Pour des tableaux aussi modestes ?
s’étonna Ralph.
– J’ai compris que l’affaire n’était pas aussi
simple qu’elle semblait le jour où j’ai appris que
31 Turbulences de sables
d’autres acheteurs étaient en lice. J’ai dénombré
jusqu’à quatre équipes qui menaient les mêmes
recherches. Une espagnole, une autre française
et deux américaines.
– Pourquoi autant ?
– Ils devaient croire qu’il y avait de l’argent à
gagner. Il a suffi d’un bruit qui circule, où la
commande d’un collectionneur privé. C’est
finalement ce pauvre Jean qui l’a emporté. Il ne
m’a jamais dit comment. Georges a insisté pour
que votre grand-mère reçoive ses toiles immé-
diatement. Personne ne devait en parler. Il a été
jusqu’à les livrer lui-même !
– Tout s’est donc bien terminé !
– Si on veut. Les autres ont continué à cher-
cher pendant plusieurs mois avant
d’abandonner. C’est un milieu qui a de la mé-
moire et où le temps n’a pas prise. Si certains
apprennent où les toiles se trouvent ou qu’elles
sont à nouveau sur le marché, ils vont se remet-
tre au travail avec les mêmes méthodes. Et
vous, moi et nos familles risquons d’en faire les
frais.
– Vous n’exagérez pas un peu les choses ? Je
ne recherche que des renseignements, plaida
Ralph.
– Encore votre satanée naïveté ! rétorqua
avec force Graziella. Vous ignorez tout du mi-
lieu où vous mettez les pieds ! Malgré leur ab-
sence criante de valeur, ces toiles ont un secret.
32 Séjour méditerranéen
C’est ce que Jean m’avait dit quelques jours
avant sa mort. Il n’y aurait rien de surprenant.
Toutes les œuvres anciennes ont une histoire,
faite de dissimulations, de convoitises, de mort,
de réapparitions et d’argent.
Une question brûlait les lèvres de Ralph :
– Croyez-vous que son décès soit lié à cette
affaire ?
– Si j’étais paranoïaque, comme vous devez
le croire, je vous dirais oui. Mais rien ne me
permet de l’affirmer. Le suicide n’a semblé faire
aucun doute aux yeux des experts et je n’ai pas
de raison de remettre en cause leurs conclu-
sions. Sauf que Jean avait de projets de voyage
et que vingt-quatre heures plus tôt il avait rete-
nu une place sur un vol pour la Polynésie qu’il
rêvait de visiter depuis longtemps. Mais peut-
être a-t-il reçu entre-temps une nouvelle qui l’a
poussé à un acte désespéré ? Je ne connaissais
rien de sa vie privée, sauf qu’il vivait seul et qu’il
se consacrait intégralement à son métier.
– Mais vous avez des doutes ?
– Comment vous expliquer ? Même s’il était
établi qu’on l’a aidé à se suicider, rien ne prou-
verait qu’il y ait un lien avec vos tableaux. Cette
affaire n’était pas la seule dont il s’occupait.
Chacun de nos négociateurs traitait en moyenne
une dizaine de dossiers. C’était l’époque des
nouveaux riches arrivant des pays de l’Est, dis-
posant de gros moyens mais très exigeants, et
33 Turbulences de sables
pour certains, habitués aux méthodes expéditi-
ves. On ne peut pas exclure qu’il y ait eu un dé-
rapage au cours d’une transaction.
– Charmant métier, répondit Ralph, vague-
ment dégoûté.
– Ne jouez pas les vierges effarouchées, ré-
pliqua Graziella avec le timbre teinté de vulgari-
té qu’elle ne pouvait retenir quand elle
s’emportait. Dès que des sommes importantes
sont en jeu, il n’y a plus de sentiments. Et là,
nous parlons de millions d’euros. Imaginez les
tentations ! Ajoutez à cela le stress d’une erreur
d’évaluation ! Les nouveaux logiciels qui per-
mettent de croiser les données ont réduit le ris-
que mais ne l’ont pas fait disparaître. Et les
faussaires s’adaptent vite. Mais pour répondre à
votre remarque, ce métier n’est pas plus pourri
que d’autres.
– Soit. Alors, que vouliez-vous me dire en
me convoquant dans ce paysage idyllique ?
Graziella tourna vers lui son visage sans
fards. Les traits de sincérité que Ralph y décela
rendaient sa réponse encore plus forte :
– Cessez de nous importuner. Je n’ai jamais
su ce qu’il y a derrière cette affaire et je m’en
moque complètement. Je ne veux pas prendre
le risque, même infinitésimal, que Georges et
moi y soyons à nouveau mêlés. Croyez-moi,
nous vous avons tout dit : s’il y a une vérité à
trouver, nous ne la détenons pas. Promettez-
34 Séjour méditerranéen
moi de ne jamais reprendre contact avec Geor-
ges, même s’il vous le demande.
Ralph était partagé. Les Howrath ne lui en
diraient pas plus maintenant, mais l’affaire ne
faisait que commencer : la multiplication des
tracasseries le démontrait. Il pouvait avoir be-
soin d’eux plus tard.
– Laissez-moi un numéro de téléphone pour
vous joindre. Je ne ferai rien qui concerne votre
compagnon sans vous prévenir.
Le visage de Graziella reprit son masque
fermé. Elle attendait visiblement autre chose,
mais elle avait compris qu’elle n’obtiendrait rien
de plus. Sans un mot, elle se saisit d’un ticket de
péage froissé qui traînait sur le tableau de bord
sur lequel elle griffonna les chiffres d’un numé-
ro de mobile. Elle lui tendit rageusement :
– Seulement en cas d’absolue nécessité,
n’oubliez pas. Et maintenant partez, fit-elle en
se penchant pour ouvrir la portière.
Après les relents d’huile usagée et
l’atmosphère confinée de la vielle guimbarde,
Ralph retrouva avec bonheur les bourrasques
du vent. Le soleil commençait à dispenser son
bien-être. Immédiatement, la Renault émergea
de sa cachette et s’engagea sur la petite route,
suivie d’un nuage de fumée bleutée et d’un son
métallique laissant mal augurer de la longévité
du moteur.
35 Turbulences de sables
Pendant plusieurs minutes, Ralph suivit des
yeux la tache rouge qui apparaissait et disparais-
sait au gré des virages et des bouquets d’arbres
bordant la route. Très vite, bien avant qu’elle
atteigne le fond de la vallée, elle ne fut qu’un
point perdu dans le flamboyant paysage. Indu-
bitablement solitaire. Les craintes de l’amie du
galeriste étaient infondées.
36
XXIII - PETITES AFFAIRES PARISIENNES
Les nouvelles noyées dans le fatras des pa-
piers débordant de la boîte aux lettres de la
place Monge étaient plutôt bonnes.
L’agence que Ralph avait chargée de recher-
cher un local pour le « Réveil littéraire » avait
envoyé un pli épais contenant les photos et les
plans d’une bâtisse de briques rouges en fort
mauvais état en vente à Montreuil, en bordure
de l’ancienne banlieue ouvrière à l’Est de Paris
aujourd’hui ouverte à l’intelligentsia gauchi-
sante.
Mieux encore, un courriel d’Alexandra an-
nonçait qu’elle serait à Paris en fin de semaine.
Ralph pourrait passer le week-end dans
l’appartement du Trocadéro. Hélas, il lui fau-
drait à nouveau multiplier les précautions pour
préserver la jeune femme.
La dernière bonne nouvelle était une carte en
provenance de l’Assemblée nationale au conte-
nu laconique : « Suite à notre entretien récent, je vous
remercie de m’appeler au bureau de Monsieur Bertrand
ou sur mon mobile dès que possible ». Il reconnut
37 Turbulences de sables
l’élégante écriture de Ludivine Delcourt qui
avait fait précédé sa signature par un large
« Bien à vous »
Les journées à venir promettaient ! Joint au
téléphone, le marchand de biens confirma son
courrier : l’ancienne imprimerie mise récem-
ment en vente méritait d’être visitée. Le dossier
était convainquant sans être dithyrambique. Un
rendez-vous sur place fut pris pour l’après-midi
même.
Puis Ralph composa le numéro de
l’Assemblée nationale : un message d’absence
lui répondit. Il laissa sonner longtemps au nu-
méro de portable figurant sur la carte avant
qu’une voix ensommeillée réponde d’un « allo »
minimaliste et peu distinct.
– Ludivine Delcourt ?
– Oui.
– Je suis Raphaël Prynce. Je rentre de voyage
et je viens de trouver votre carte.
– …
– Vous vous souvenez de moi ? Nous avons
déjeuné ensemble il y a quelques jours, continua
Ralph, incapable d’identifier les bruits à l’autre
bout de la ligne.
– Parfaitement. Mais je ne m’attendais pas à
ce que vous appeliez maintenant, répondit son
interlocutrice d’une voix hésitante.
38 Petites affaires parisiennes
– Personne ne répondait au bureau de Raoul
Bertrand. J’ai utilisé le numéro que vous avez
indiqué.
La voix reprenait rapidement le timbre et
l’assurance dont il avait le souvenir
– Oui, oui. Vous avez bien fait. Je dormais.
La séance s’est terminée ce matin à trois heures.
Le calendrier parlementaire est plein comme un
œuf.
– Désolé.
– Ne vous excusez pas. Il n’y a plus que
l’Assemblée à s’imposer des horaires pareils.
Revenons à notre affaire. Vous vous intéressez
toujours à Fuissac ?
– Pour être franc, j’ai eu d’autres sujets de
préoccupation ces derniers jours.
– Les choses ne s’arrangent pas. Mais Raoul
a peut-être trouvé un moyen pour limiter les
dégâts. Je pense que vous pourriez nous aider…
Je vous ai déjà répondu sur le sujet !
– Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’écrire.
Raoul a renoncé à son idée. Je préfère ne pas en
parler au téléphone. Le mieux serait de nous
rencontrer à nouveau.
– Votre patron ne pourra pas vous reprocher
de manquer de persévérance !
– Nous avons des préoccupations commu-
nes. Ne le niez pas, c’est une évidence. Je vous
propose simplement de nous unir dans l’action,
39 Turbulences de sables
répondit Ludivine sourde aux objections de
Ralph.
Décidément, avec ses formules à l’emporte
pièce que ne renierait pas un député en campa-
gne, cette demoiselle est faite pour la politique,
pensa celui-ci.
Il hésitait. Les semaines à venir allaient être
absorbées par le « Réveil littéraire ». Mais
l’affaire des tableaux n’était pas réglée et il
n’avait pas retrouvé sa tranquillité d’esprit. Cette
affaire de politique locale pouvait lui fournir des
occasions de démêler cet imbroglio. Et puis, il y
avait le charme de Ludivine !
– D’accord, mais plutôt en fin de semaine, à
moins qu’il y ait urgence.
– Non, ce sera parfait. Vendredi vers dix-
neuf heures ? Raoul sera dans sa circonscription
pour le week-end. Entre-temps, j’aurai fait le
point avec lui. J’ai peu d’espoir que la situation
ait évolué. Vous verrez à ce moment si vous
pouvez nous aider.
– A vendredi donc, répondit-il sans plus
s’avancer.
Et il raccrocha.

Ralph émergea du métro « Porte de Mon-
treuil » une heure avant le rendez-vous prévu
avec le responsable de l’agence. Une avenue
rectiligne et sans charme s’offrait au regard. Il
s’y engagea. De petits commerces et des échop-
40 Petites affaires parisiennes
pes aux activités variées la bordaient : vente de
produits alimentaires, de matériel informatique,
cafés, comptoirs de restauration rapide aux rè-
gles d’hygiène incertaines.
Un marché avait dû se tenir le matin et les
trottoirs étaient jonchés de cagettes, de fruits
écrasés et de coupes de poissons. Un grand es-
cogriffe tentait de réparer les dégâts à l’aide
d’une lance, créant des torrents d’une eau
épaisse qui charriait les immondices dans les
caniveaux. Des camionnettes de commerçants
ambulants manoeuvraient dans un ballet aléa-
toire produisant un nuage grisâtre que le soleil
peinait à percer. Une population bigarrée, haute
en couleurs de peau et de vêtements, riait et
s’invectivait, créant un brouhaha d’où s’élevait
périodiquement un cri plus strident que les au-
tres.
Ralph appréciait cette diversité qu’il avait cô-
toyée au centuple au cours de ses voyages et
qu’il comprenait. Mais pour le moment, il
s’interrogeait sur la compatibilité entre cette
luxuriance et la sérénité qu’exigeait le « Réveil
littéraire ».
Il poursuivit sa marche, évitant les ménagères
grises tirant comme un fardeau leurs cabas à
roulettes, les groupes d’hommes échangeant
haut et fort des propos cent fois rabâchés, rivés
à leur bout de trottoir.
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