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Un cercle de famille

De
216 pages

Céline attend un enfant, un garçon. On l'appellerait Clément, propose le père. Un prénom comme un autre, plutôt doux et paisible, mais qui réveille chez Céline le spectre d'une vieille légende familiale. Celle du père de son grand-père, de Clément, Clément le joueur, Clément l'homme qui aimait les femmes. Un fantôme d'autant plus impressionnant et redoutable qu'il est auréolé de silence.


Pour exorciser le maléfice, écarter de Clément l'ancien, Céline cherche à savoir la vérité sur son ancêtre maudit. Auprès de sa mère, Florence, auprès de son grand père, Julien. Trois générations tentent de dessiner sur la même feuille, comme sur un palimpseste, le portrait d'un homme qui avait le démon chevillé à l'âme. Trois générations, trois langues – le français, le castillan, le catalan -, la guerre d'Espagne, la Résistance, les frontières passées et repassées : c'est le poker de la vie qu'on a l'orgueil de na pas quitter même quand les cartes sont mauvaises. C'est l'héritage de Clément.



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1

Lequel des cinq avait émergé le premier du sommeil ? La mère peut-être qui s’empressait avec sa lenteur coutumière – une lenteur de princesse africaine, dirait plus tard sa bru exaspérée – vers la porte palière. Un étage au-dessous, la porte principale tremblait sous des coups redoublés. Dans sa grande chemise de nuit en finette blanche, ses cheveux ondulés noués en larges tresses, la mère ressemblait à un fantôme. Un beau fantôme. Visage pâle à la peau diaphane, yeux de porcelaine aux pupilles dilatées, au regard pris de stupeur des myopes non corrigés. La mère, donc, se hâtait lentement, affolée par le vacarme qui allait croissant. Des voix d’hommes s’ajoutaient à présent aux coups de poing : « Ouvrez, police ! » La mère ne comprenait rien, se prenait les mains. Les quatre enfants avaient quitté leurs chambres et se regardaient en silence. La plus petite des filles, ronde et blonde, pleurait un peu en suçant le bas de sa chemise. Elle n’attendait qu’un geste de la mère pour se précipiter dans ses bras. Mais celle-ci ne faisait aucun geste. Ou du moins les mouvements de son corps agité de frayeur n’avaient-ils aucune cohérence. Elle ressemblait, dirait plus tard sa fille aînée, à une chauve-souris prise dans ces filets que les pêcheurs du village voisin faisaient sécher entre les maisons, et dans les mailles desquels les petits vampires aveugles et affolés accrochaient leurs ailes et leurs griffes.

C’est Jean, l’aîné des fils, tout juste seize ans, qui décida d’aller voir ce que voulaient ces hommes. Il dégringola les marches de l’escalier de pierre. Sans doute n’avait-il pas pris jusqu’alors conscience de sa tenue : un pyjama rayé, mal ajusté. Il s’arrêta pour mettre un peu d’ordre dans ses cheveux, boutonna sa veste et ouvrit la porte cochère avec cet air grave qu’il garderait jusqu’à sa mort précoce. Six heures sonnaient au carillon de l’église voisine. Il faisait encore nuit et il pleuvait. C’était le premier jour du printemps.

Combien de fois s’étaient-ils raconté dans leur vie cette scène atroce, ce réveil brutal ? Plus jamais ils n’auraient l’impression d’être chez eux. Plus jamais ils ne se sentiraient complètement hors d’atteinte entre les quatre murs des maisons qu’ils habiteraient, ensemble ou séparés. Lorsqu’elle tomberait gravement malade, Sandra, défaite dans le fond de son lit, ne supporterait pas les coups discrets de la concierge de l’immeuble qui tapait au lieu de sonner en apportant le courrier, pensant ainsi ménager son repos. Elle hurlerait en entendant le bruit sec des doigts cognant le bois de l’entrée et personne autour d’elle ne comprendrait ces crises d’hystérie qu’elle n’aurait pas la force d’expliquer.

Jean, très digne, ouvre la lourde porte de bois sculpté. Trois hommes se tiennent sur le seuil. L’un en uniforme de policier, les deux autres en civil. Le plus petit a un mouvement de recul en voyant l’âge de son interlocuteur. Il le pousse gentiment vers l’intérieur : « Rentre, petit, tu vas prendre froid, il fait aigre, ce matin ! » Mais Jean n’a pas froid, ni peur, ni rien qu’il puisse nommer. Pourquoi ne craint-il pas qu’il soit arrivé malheur au père qui n’est pas encore rentré cette nuit ? Il pense au père, mais, il en est sûr, il ne lui est rien arrivé. Pourtant, ces hommes-là, soudain silencieux après les appels et les coups, viennent sans doute à cause de lui. De cela aussi, il en est certain. Il ne comprend pas encore ou, plutôt, il refuse de comprendre le lien qu’il y a entre ces hommes en colère et le père. Il voudrait pouvoir partir ou, mieux, faire disparaître ces trois individus légèrement hébétés qui le regardent sans mot dire. Le deuxième civil, coiffé d’un feutre sombre, ouvre le cartable qu’il tient à la main. Il en sort une feuille de papier, grise aux lueurs de ce matin sale. Jean comprend qu’il est huissier, qu’il vient les déloger. Jean comprend toujours tout avant les autres. En classe comme dans la vie. Il ne se pousse pas pour les laisser entrer. Mais, dans un instant, ils seront dans l’escalier. Ils iront voir la mère qui comprend mal le français. Qui vient de passer un châle de soie sur ses épaules. L’huissier lui lira le contenu de ce papier dans lequel il se plonge, sans doute pour ne pas affronter cette femme de trente-huit ans, grande, belle, et dont le visage à l’ovale parfait lui rappelle, comme à tout le monde ici, celui d’une comédienne célèbre. Au village, les gens l’appellent « Mme Sarah Bernhardt ». La mère regarde Jean. Jean, lui, fait signe à Julien, son frère, et aux deux filles de regagner leurs chambres. Sandra s’élance à travers la pièce et vient se coller dans les jambes de sa mère, de plus en plus perdue. L’huissier poursuit sa lecture d’une voix nasillarde que rien ne vient interrompre. Le policier a l’air gêné, il regarde le plafond. Julien racontera plus tard à Florence, sa fille, qu’il n’avait compris qu’une seule chose : il fallait faire les bagages, partir, quitter la maison. Le père avait joué gros. L’argent du ménage, les économies et, pour couronner le tout, la maison qui désormais devenait la propriété de l’un de ces fêtards en compagnie desquels il passait des nuits blanches.

La maison ! Ils en avaient rêvé, des mois durant, de cette vieille demeure de pierre que l’on nomme ici « maison de maître ». Milia, la mère, qui n’exprimait jamais ses désirs ni ses joies, avait osé dire que c’était la maison de ses pensées. Elle ressemblait tellement à celle de son enfance où, en compagnie de ses sœurs, elle avait vécu heureuse, « comme une princesse ». Lorsque Clément l’avait acquise, elle s’était contentée de sourire, simplement. Chez elle, le bonheur pas plus que le malheur n’appelait les mots.

Elle n’avait pas dit la moindre parole, pas émis la plus petite objection ni demandé d’explication quand l’huissier, après avoir terminé sa lecture, avait résumé en une phrase à peine audible la situation. Il avait rangé ses lunettes dans un étui, puis l’étui dans son cartable et avait marmonné pour l’étui ou le sac de cuir, en tout cas pas pour elle : vous avez quarante-huit heures, ensuite il faudra quitter les lieux.

2

Tout a commencé il y a quatre mois. Mon gynécologue m’avait envoyée passer une échographie pour vérifier « de visu », disait-il, « si ma petite usine à bébé marchait aussi bien qu’elle en avait l’air ». En fait, il se conformait aux prescriptions en vigueur : une ou deux échographies au cours des neuf mois. J’avais très largement dépassé le premier trimestre d’une grossesse paisible en dépit de mes antécédents, il était donc temps d’aller regarder de plus près Mlle Bébé. L’expression était de moi, pas de lui. Je ne la partageais avec personne, pas même avec mon mari. Dès le premier frisson du fœtus, je l’avais surnommé « Mlle Bébé ». C’était notre secret, entre ce petit bout de chair dynamique et moi. Elle savait sûrement que j’étais sa mère, et moi, je savais d’instinct qu’elle était ma fille. Comment aurait-il pu en être autrement dans cette famille où on était, comme disait ma mère, maman de mère en fille ? Florence était fille unique et avait eu deux filles, Louise et moi. Le bébé qui poussait dans mon ventre ne pouvait échapper à la règle génétique de notre dynastie de femmes. J’en doutais d’autant moins que Charles, mon mari, était le seul garçon d’une famille qui comptait aussi trois filles.

Je me suis donc rendue chez le radiologue l’âme sereine et le corps épanoui. On m’a fait boire l’inévitable bouteille d’eau minérale. On m’a badigeonné le ventre d’un corps gras, puis le moment est enfin venu de voir. Sans doute faut-il avoir l’œil très exercé pour deviner sur l’écran la forme vague et mouvante dont l’honorable et charmant médecin disait en souriant à demi extatique : « Quel beau bébé, madame ! Mais quel beau bébé ! » J’étais prête à le croire les yeux fermés. Je les fermais du reste pour mieux savourer le descriptif de ce merveilleux petit être. J’eus droit à tout, au joli petit crâne bien dessiné, au corps proportionné, au petit coude relevé. « Il est parfait madame, parfait vraiment. Et si mignon… Il ne vous reste plus qu’à nous le fignoler tranquillement. Vous pouvez être tranquille, c’est un très joli, regardez, mais vraiment très joli… petit garçon ! » Là, j’ai ouvert les yeux tout grand. Sur l’écran, la masse mouvante et grise de mon enfant continuait à flotter. J’ai dit d’une voix étouffée : « Vous êtes sûr ? » Il m’a regardé en riant. « Sûr qu’il est joli ou sûr que c’est un garçon ? » J’ai balbutié : « Les deux. » « Absolument sûr. » J’ai poursuivi : « Mais comment pouvez-vous le savoir ? » Il a éclaté de rire, a pris un crayon, a désigné une petite chose sur l’écran : « Ça, voyez-vous, chère madame, c’est un peu gros pour un clitoris. Vous avez fait un beau petit mâle, et qui se porte aussi bien que possible. » J’ai insisté : « Ce ne peut pas être un morceau de cordon ombilical ? » Il n’a même pas relevé la question. Il m’a donné un morceau de papier Sopalin pour essuyer la graisse sur mon ventre, a éteint l’écran et m’a tendu un dessin de sa main qui suivait en les améliorant les contours vagues d’un cliché tiré par la machine. A la prochaine.

Je ne sais pas comment j’ai regagné la maison. Sans doute ai-je pris un taxi par réflexe, pour ne pas risquer les secousses des bus ou les bousculades du métro. Lorsque Charles est rentré le soir, il m’a trouvée couchée. Simple fatigue, émotion de voir mon bébé… Charles était surtout soulagé par le fait que tout allait bien. Ni lui ni moi n’avons évoqué le sexe de l’enfant.

Cette nuit-là fut la première d’une longue série où cauchemars et insomnies se disputaient mon sommeil. Je me voyais le plus souvent dans une rue mal goudronnée, à l’asphalte trouée, courant et trébuchant alors que derrière moi approchaient les pas menaçants d’un homme dont je ne parvenais jamais à voir que la longue ombre noire qui tombait sur moi. Quand le souffle de l’homme effleurait ma nuque, je me réveillais en nage. Au bout d’une semaine, n’y tenant plus, je me résignai à réveiller Charles. J’étais en larmes. Je lui avouai entre deux hoquets le contenu de mes rêves et le sexe de notre rejeton. Tout à la joie d’avoir un fils, Charles avait repoussé aux oubliettes mes nuits agitées. Il suffisait d’un peu de repos. Il en faisait son affaire.

Le lendemain matin, lorsque, pour la première fois de notre vie commune, je le vis arriver dans notre chambre avec un plateau et notre petit déjeuner, je compris combien il avait désiré un fils. Je lui sus gré de l’avoir tu. Entre deux bouchées de pain grillé, Charles me dit, en regardant ailleurs : « Tu as trouvé un prénom pour notre garçon ? » Jamais jusqu’alors ce choix d’un prénom n’avait semblé le préoccuper. Il avait été tacitement convenu que je trouverais bien toute seule. Je lui avais donné quelques noms qui, disais-je alors en toute hypocrisie, sonnaient bien avec son nom de famille : Léone Ducart ou Clémence Ducart. Comme par hasard, aucun prénom de garçon ne m’apparaissait alors phoniquement joli avec ce patronyme un peu dur de « Ducart ». Avec Ducart, il fallait la douceur vocalique d’un prénom de fille. Je n’eus pas le temps de répondre que déjà Charles me suggérait d’une voix gourmande et tendre, sa voix d’amoureux et d’amant : « Et si on l’appelait Clément ? »

Prise d’une soudaine nausée, je quittai le lit à la hâte tandis que Charles, affolé, retenait d’une main les bols de thé qui vacillaient sur le plateau. Il ne me reposa pas la question, sûr que mon silence était un oui discret.

3

Coup de téléphone de Céline. Ma librairie était si pleine que j’ai dû éluder ses questions et lui promettre de la rappeler très vite. Sans doute avais-je l’air bouleversée en raccrochant car l’une de mes clientes m’a timidement demandé si j’avais un problème. Je me suis entendue lui répondre : non, tout va bien, je vais être grand-mère d’un petit garçon. Elle m’a chaleureusement félicitée. J’ai souri. Je n’y étais vraiment pour rien, l’ai-je assuré. Et avant qu’elle ne me chante les vertus d’être grand-mère, je suis allée remettre un peu d’ordre sur mes tables. L’annonce de mon nouveau statut de grand-mère remonte déjà à quelques mois. Je m’en suis mille fois réjouie. Céline avait l’air si heureux. La nouveauté, c’est que bébé est un petit mâle et qu’il va s’appeler Clément. Clément…, comme mon diable de grand-père. L’idée du prénom est de Charles. Céline, qui voulait à tout prix une fille, en est toute bouleversée. Le serait-elle moins s’ils avaient décidé de l’appeler Vincent, Pascal, Julien ou Adrien ? Clément… Je n’ai jamais beaucoup parlé de ce grand-père à mes filles. Chez nous, même son nom était tabou. Je n’ai jamais osé dire à personne – pas même à mon père dont il était le père – combien, enfant, il me fascinait.

Je me revois, j’ai trois ou quatre ans. Grand-mère m’a pomponnée. Je porte un de ces gilets d’angora blanc dont les longs poils vous piquent le nez et une jupe rouge qu’elle a tricotée avec des tas d’aiguilles pour qu’elle soit « en forme », dit-elle, ample comme une jupe de danseuse qui tourne à la moindre pirouette, au plus léger souffle de vent. Elle me tient la main avec fermeté. Nous traversons le jardin bordé de lys blancs et nous prenons le chemin caillouteux qui conduit chez grand-père Clément. Il habite tout près de chez nous, mais nous ne le voyons presque jamais. En tout cas, il ne vient jamais à la maison, même lorsque papa est rentré du travail et qu’il s’amuse à monter des vélos neufs avec de vieux cadres et des roues qu’il récupère un peu partout chez ses copains. Quand il m’est arrivé, une seule fois, de poser la question : « Pourquoi grand-père Clément ne vient pas dîner ? », les femmes de la maison m’ont regardée d’un œil sévère. Grand-mère a fini par répondre : « Il ne mange pas comme nous. » J’ai imaginé qu’il ne devait pas aimer ces haricots verts qui en pleine saison se retrouvent deux fois par jour à nos menus. Je me suis soudain sentie solidaire de ce vieil homme à qui je rendais visite une fois par mois environ dans une tenue impeccable qui me dissuadait de jouer dans son jardin et qui excluait toute véritable familiarité. J’étais la petite-fille en visite. Point.

Grand-père Clément nous attend sous sa tonnelle de roses blanches. Il porte son éternel velours marron. Je ne suis pas sûre de sa tenue, mais, avec les ans, j’ai confondu son image de mes visites d’enfance et celle de l’unique photo que la famille a gardée de lui : un homme mince, avec une légère moustache, des cheveux bien plaqués sur le crâne fin, d’immenses yeux verts en amande, de cela je me souviens encore, un regard d’une implacable fixité et un costume de velours côtelé marron porté sur un pull sombre à col roulé. Dans mon souvenir, grand-père Clément me parle en français. En tout cas, nous n’avons aucun mal à nous comprendre et moi, à trois ans, et même beaucoup plus tard, je ne parle pas l’espagnol. Des cousins me diront, bien des années après, qu’à la fin de sa vie, lorsque je l’ai connu, il ne parlait plus que ce castillan très pur de son enfance en Aragon. Il salue à peine ma grand-mère qui tient ma main serrée dans la sienne comme si, au dernier moment, elle refusait de livrer « son trésor, sa perle » à ce vieil homme fatigué. Je n’ose pas me dégager de son étreinte. Je me tortille comme le font toutes les petites filles mal à l’aise. Il s’approche de moi, et, quand il est à quelques centimètres, ma grand-mère fait deux pas en arrière et me laisse seule devant lui. Elle reviendra me prendre dans une heure. Jamais je ne me suis retournée pour la suivre du regard. Je suis happée par les yeux verts qui peu à peu se plissent en un sourire tendre. Je sais que, lorsque grand-mère aura disparu juste après le virage, il se penchera vers moi pour me serrer dans ses bras, très brièvement. J’entendrai son souffle bruyant d’asthmatique et je sentirai cette odeur forte de tabac brun qui est la sienne. Ensuite, parce que les roses pompon blanches sont en fleur, il lèvera le bras, en cueillera une grappe et me les tendra. Puis il prendra ma main, sifflera son chien et nous partirons pour une courte promenade.

Il parlait peu, s’arrêtait souvent pour reprendre son souffle, sortait tout aussi souvent une poire de caoutchouc qu’il pressait dans sa bouche ouverte pour l’aider à respirer. Il me montrait du bout de sa canne noueuse – pas une canne de vieillard, une canne de paysan marcheur, de chercheur de champignons – des terriers de lapins creusés dans les talus, des traces d’animaux… Nous revenions jusqu’au petit jardin de sa maison et nous nous asseyions sur le banc de pierre. Là, il prenait place à mon côté et faisait jouer son chien dont les bonds et les petits cris craintifs déchaînaient mon rire. Parfois, rarement, sa compagne venait nous rejoindre. Elle commençait toujours par ranger le long du mur recouvert de lierre les pots de grès vides dans lesquels elle gardait des confits. Le chien, parfois, en cassait un ou deux dans ses jeux. Elle grondait alors très fort. Je ne me souviens pas d’avoir un jour franchi le seuil de la petite maison où ils vivaient tous les deux. Ma grand-mère m’avait interdit de manger quoi que ce soit venant d’elle. Elle n’avait pas osé ajouter « ou de lui », de peur que mon père ne se fâche. Je savais simplement que cette femme n’était pas ma seconde grand-mère. Qu’il ne fallait lui donner aucun nom, pas même son prénom. C’était « elle ». Il m’était arrivé d’entendre ma mère et ma grand-mère pestant à voix basse contre cette voleuse de mari, ce grand cheval, cette salope. En ce temps-là, j’ignorais le sens du mot salope, mais j’étais sûre que ce n’était pas un mot gentil. Puis ma grand-mère revenait. Il était temps de partir. « Elle » se débrouillait toujours pour ne pas être là à son arrivée. Mon grand-père reprenait son air sévère, mais je savais, moi, au léger tremblé de ses mains sur mes épaules, qu’il était triste de me voir partir. Il lui faudrait attendre longtemps avant de me revoir. En dehors des heures de visite, les femmes qui s’occupaient de moi évitaient de passer devant chez Clément, préférant souvent faire un long détour. Quand on avait fait ce qu’il avait fait, on n’en méritait pas plus.

4

Cette longue conversation avec ma mère m’a fait beaucoup de bien. J’ai dormi presque normalement la nuit dernière. Charles, que mon air reposé rassure, m’a proposé de partir trois jours à la campagne. Nous quittons Paris demain pour la forêt de Compiègne. La marche à petite dose est idéale pour fortifier la ceinture abdominale, m’a dit mon médecin dans ce jargon qui me fait si souvent rire. L’idée de la forêt est de moi. Charles serait plus volontiers allé au bord de la mer. De sa mer, la Manche. Nous nous sommes chamaillés comme d’habitude à propos de nos mers respectives. Il prétend que la mienne, la Méditerranée, est un lac salé. J’ai beau savoir qu’il dit ça pour me provoquer, je réagis toujours. Louise, ma sœur, est pire que moi ; il lui arrive de se mettre carrément en colère et de dire sans ménagement à Charles que si « sa » Manche était si bien, il n’avait qu’à retourner vivre sur « sa » côte normande. Dans ces moments-là, elle est toute rouge et encore plus jolie. Et quand l’un d’entre nous lui en fait la remarque, elle nous jette à la figure tout ce qui lui tombe sous la main : « Sauf les bouteilles pleines ! » dit-elle.

L’idée d’une marche en forêt est venue de ma conversation avec ma mère. Elle me parlait de son grand-père Clément… Je savais bien que ce nom me rappelait quelque chose de douteux, d’inquiétant. Elle prétend que ma peur d’être mère d’un garçon s’enracine dans ce fantôme d’un aïeul pas comme il faut. Mais lorsque je lui demande de me dire pourquoi il n’était pas comme-il-faut, elle ne parvient pas à me répondre. Elle en sait à peine plus que moi. Dans sa famille, on préférait le silence.

Le portrait vague qu’elle m’en a fait est loin d’être celui d’un ogre. Sa grand-mère me paraît bien plus terrible. La vertu m’a toujours effrayée. Depuis que le nom du fameux aïeul Clément a été prononcé, j’ai moins peur de la venue prochaine de cet enfant qui s’appellera comme lui. Je me sens simplement curieuse. Je voudrais en savoir plus. Hier, en allant faire des courses, je me suis arrêtée à la librairie-papeterie du boulevard Saint-Germain où l’on vend des « livres de brouillon ». J’en ai acheté un, format moyen. Moi qui n’aime que les couleurs sombres, j’ai failli faire tomber toute la pile pour dénicher celui – à la couverture blanc bleuté – qui était tout en bas. Je l’ai pris sans but précis, sans savoir exactement à quoi je l’utiliserai. Mais lorsque je l’ai déballé, en arrivant chez moi, il m’a semblé évident que ce serait le carnet des Cléments. En général, je n’aime pas beaucoup écrire, pourtant je me suis retrouvée comme une collégienne devant son premier journal. Sur la page blanche, j’ai marqué d’une écriture appliquée : Le livre des Clément. J’ai hésité un moment, puis j’ai ajouté un s à Clément. Je n’ai parlé à personne de cette initiative. Surtout pas à Charles. Le soir, tandis qu’il prenait son bain comme il aime le faire entre le retour du bureau et l’heure sacro-sainte de l’apéritif, je suis allée me rasseoir à ma table. Et j’ai commencé à inscrire dans le désordre des idées et des projets qui me passaient par la tête :

Interroger papi Julien. Demander à Florence un récit précis des quelques éléments non cachés de la vie de l’aïeul. Interroger Louise sur ses propres connaissances de l’histoire familiale. Me procurer des photos de famille. Lire la thèse de la cousine Zabeth sur l’immigration espagnole dans le sud de la France au début du siècle. Téléphoner à Zita qui sait tout sur tout le monde. Chercher chez Dolto des réponses à mes questions sur l’éducation des petits garçons. Programmer un séjour dans le Sud.

Avant de refermer le cahier, j’ai ajouté, sur une page vierge : Les arrière-arrière-petits-enfants du diable peuvent-ils être diaboliques ? J’ai relu ma phrase. Je l’ai trouvée idiote mais je me suis mise à frissonner sans raison. En réalité, j’avais posé la bonne question. L’aïeul Clément était-il vraiment le diable ? Et d’abord, de quoi l’accusait-on ? J’avais beau chercher dans mes souvenirs d’enfance, je ne trouvais que silence.

La nuit suivante, j’ai fait un rêve effrayant. J’étais assise près du berceau vide de mon bébé qui était pourtant né. Il ne faisait aucun bruit. Un rayon de soleil pâle perçait à travers le rideau et l’on voyait tournoyer dans le cône de lumière de fines particules de poussière en suspension, juste au-dessus de la petite table sur laquelle étaient étalées de vieilles photos en noir et blanc aux bords dentelés. Sur tous ces clichés jaunis où je reconnaissais des visages de grands-parents et arrière-grands-parents que je n’ai jamais rencontrés, apparaissait une silhouette sans visage et sans corps défini. Toujours la même. Il ne pouvait s’agir que d’un homme, vu les contours blafards de son fantôme en complet veston. Une main anonyme avait systématiquement effacé à la gouache blanche ce personnage mystérieux. Mais lorsque je passais le bout du doigt sur la surface des photos ainsi mutilées, je ne percevais aucune aspérité. La disparition s’était produite avant le tirage. L’homme, tel un vampire, n’avait pas impressionné la pellicule. A ses côtés, toutes sortes de gens souriaient au photographe amateur. Sans trop savoir pourquoi, j’avais fondu en larmes. Mes pleurs m’ont arrachée au sommeil. L’oreiller était trempé. Charles dormait à poings fermés. Dehors il faisait encore nuit. Le cadran lumineux du réveil indiquait quatre heures.

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