Un ciel de gloire

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Dans cette joyeuse histoire, il est gravement question des fins dernières de l’homme.

Le héros, jeune ingénu, est soudain confronté à son trépas accidentel. Placide, iI meuble ses ultimes minutes en envisageant la suite des événements.

Déplorant qu’après des millénaires de réflexion intense, les mystères sacrés au-delà de la tombe sont toujours inviolables, il tente de découvrir dans sa vie brève ce qui pourrait l’inciter à croire en un avenir post-mortem qui ne soit pas figé dans le marbre.

Soudain, au détour d’une pensée lourdement funèbre, il découvre la vérité, légère et jubilatoire...


Publié le : mardi 23 février 2016
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EAN13 : 9782334088343
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© Edilivre, 2016
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1 Où suis-je ?
… Une chanson de ru me trotte par la tête: « La cascade Douvienge, qui bondissait, pieds nus, tomba de tout son haut lorsqu’un ru, frais éclos de la dernière pluie, avoua qu’il l’aimait de manière torride. Cruelle, elle lui dit : « Dis, espèce de gave, pour qui donc me prends-tu ? Pour une cascatelle ? Moi, je vaux le détour. Reparle-moi d’amour quand tu seras plus grand ! » Dans la nuit qui suivit, un gros nuage noir, aussi noir que la peste, vint crever au-dessus. Dans ses flancs, il portait toutes les eaux célestes. Gonflé d’un tel cadeau, le ru devint torrent. S’élançant aussitôt vers son amie de cœur, il entra dans son lit. Pour fuir le séducteur, la cascade, affolée, remonta vers l’amont comme font les saumons, qui recherchent leurs sources. Au milieu de sa course, des têtards, révulsés par le charivari, clamèrent son erreur. Douvienge hurla : « Où vais-je ? » mais il était trop tard pour avoir des remords. Fonctionnant à l’envers, l’univers était mort… » Je ne vaux guère mieux. Depuis que je reprends peu à peu connaissance, je fais comme Douvienge. Je me pose sans cesse l’éternelle question que des milliards d’humains se sont déjà posée. Afin de varier, je l’habille d’un conte, je la vêts, l’illumine de multiples couleurs. Mais, pour raison garder, il serait judicieux de changer de propos. D’autres sujets voudraient une réponse idoine… Par exemple, l’aboi qui corne à mes oreilles, est-il babil des sens ou fût de droit canon ? Si j’analyse juste, il me semble connaître cette férocité, qui ourle chaque mot. Jadis, du même ton, la Révérende Mère Bertha du Bois sacré, grande prêtresse en chef de la polyclinique baptisée Haut-les-Cœurs, me chassait hors du lit pour m’envoyer en classe. La quarantaine hurlante, elle rugit, ce jour, que son jeune neveu, superficiel en diable, sans imagination, qui, de sa courte vie, n’a produit rien de bon, ne saurait se complaire dans la torpeur profonde. Partant de ce constat, il jaillira bientôt à la barbe des birbes. Bien que je sois plongé dans un noir délétère, l’ambiance, lentement, suggère des détails. Je me trouve, sans doute, en réanimation dans la salle d’urgence de la Polyclinique. Penché sur ma dépouille, le docteur Vermoutard, un médecin-légiste qui sent la pipe froide, me pouffe dans le nez. Malgré Tata, il dit que prolonger ma vie lui paraît inutile. Nul n’y trouve son compte et moi aucun plaisir. Dans mon dos, ses confrères approuvent le verdict. On me concède une heure pour clignoter verdâtre. Les appareils, ensuite, cesseront leur office. A pas lents, les docteurs partent expédier les affaires courantes. Bertha ferme la marche, en frappant du talon. Sa sortie me rassure. Qu’elle me surveillât comme lait sur le feu provoquerait mes râles. En tant que moribond, j’ai droit à l’agonie. La mienne sera quiète. Une heure passe vite et la joie d’expirer dans la sérénité ne se retrouvera, sans doute, de sitôt. M’a-t-on entrelardé de tubes sanitaires, sanglé sur un lit-cage ? Qui me dira comment je suis arrivé là ? Dans ma mémoire en perce, le dernier souvenir remonte à plus d’un siècle. Il semble qu’une nuit, aux lueurs incendiaires, je me trouvais chez Marthe-Marie de la Genestre, rue Ledormeur-Duval. En la quittant, je vis que des adolescents s’amusaient au ballon, devant son domicile. Dans un fracas d’éclair, je ressentis le choc d’une balle perdue. Attendri jusqu’aux os, je n’ai pu mettre un nom sur le fauteur de troubles… Transformé en momie, mon corps sonne le creux. Nul besoin d’un dessin. Les chirurgiens ont mis mon absence à profit pour faire table rase d’organes triomphants. Hier, j’en serais tombé malade de dépit. Dans mon état, j’occulte. Pour cerner l’essentiel, je dois me détacher des vanités humaines. Le choix est sans ambages. Ou bien je me rappelle aux bons soins des vivants ou bien je fais le mort. Ce dernier point m’allèche. Se faire mettre en bière, sans mousser d’une bulle, est un geste audacieux qui vaut son pétillant mais s’en mordre les doigts si le chemin, ensuite, débouche sur le flou, est du dernier grotesque. Aux portes de l’abîme, j’observe avec mépris qu’après des millénaires de réflexion intense,
les mystères sacrés au-delà de la tombe demeurent inviolables. Pas le moindre symptôme ou un début d’indice. L’avenir post-mortem est figé dans le marbre, malgré les philosophes et leurs ratios épais, les hordes religieuses avec leur papier-bible. J’avais plus d’assurance lorsque j’étais bambin. Je croyais comme Enfer que j’irais droit au Ciel. Mon premier catéchisme, un opuscule plein de contes délicieux, me le crachait-jurait. Si ses dires sont vrais, je vais bientôt paraître devant mon Créateur. L’événement m’hébète. Il paraît impossible que, dans quelques minutes, je sois auprès de Lui, trônant parmi ses anges, dans sa splendeur glorieuse. Parce que je voudrais qu’on me fermât les yeux, je verrais Dieu vengeur, grand Maître du Big Bang, agneau immaculé à la voix de tonnerre et pater et austère et patin et couffin… selon les vieux prophètes, qui Le considéraient comme leur bien intime. Vos bouches, les devins ! Et foin des visionnaires ! Leur toupet me contriste. Il me semble évident que Dieu n’est à personne. Partant, II est à tous et, dans ce cas, j’exige de prélever ma part. Si tel est mon plaisir, je parlerais de Lui, d’une manière digne, avec mes mots à moi qui valent ceux des prêtres. Avec tout le respect que je dois à une ombre, j’évoquerais Son nom, sans jamais me gausser d’une magnificence que nul n’a jamais vue. Quand on a les bouts froids et la nuque raidie, on n’a guère le goût de jouer les flambards. Prenant l’initiative, j’ouvrirai ma rencontre avec le Seigneur Dieu, par un dialogue franc. Je lui crierai ma joie de Le connaître enfin. J’ai entendu son nom crié sur tous les toits. Ici-bas, de nos jours, il n’y a pas plus célèbre. Pour meubler l’entretien, je narrerai aussi mon dernier cauchemar. Dieu semblait être arabe, un jardinier énorme, aux yeux pleins de sagesse. Appuyé sur sa pelle, il riait aux éclats de mes plaisanteries. Arriva un jeune homme, au visage sémite de rabbin inspiré. Jésus-Christ, je présume. M’annonçant comme un drille, le bon Dieu me pria de bisser mes saillies. Je me raclai la tête, sans retrouver la queue d’une joyeuseté et m’éveillai soudain rouge d’humiliation, au fond de la nuit noire. Si la Mère Bertha savait à quoi je pense, elle crierait au fou. Tatie a tant veillé dans les chambres ardentes que ses yeux, couleur feu, ont percé les ténèbres. Avec un culot monstre, elle décrit sans fard les nombreuses épreuves qui guettent le défunt. Sur le sujet, souvent, nous nous sommes heurtés comme des icebergs. Cette hâte divine à apurer les comptes me semblait déplorable. Je jugeais méprisant pour la nature humaine qu’à peine débarqués dans un lieu inconnu, tenaillés par la peur, accablés de souffrance, pleurant d’avoir quitté nos proches et nos amis, nous fussions dirigés vers le banc des Assises, pour subir un procès. Bien qu’on soit prévenu, on ne doit pas jouir d’une excellente forme pour défendre son âme d’idéale façon. – Nous permet-on au moins d’avoir une assistance ? insistais-je, vibrant. Condamnés à perpète, pouvons-nous faire appel ? C’est notre éternité que l’on joue, nom de Dieu ! – Je me porte garante de l’équité céleste, me répliquait Bertha, emportée par la rage de me boucler le bec. – Et, moi, ce droit m’effraie par son iniquité. Un immonde truand, qui se repent un brin à l’ultime seconde, a droit à l’amnistie alors qu’un pauvre saint, qui s’est levé la peau depuis sa tendre enfance, sombrera en enfer parce qu’il aura douté l’espace d’un instant. – As-tu bientôt fini de dire des sottises ? – Il y a autre chose. Imaginez que Dieu, n’ayant créé qu’un homme, ne veuille en juger qu’un, le dernier de la file qui, à la fin des temps, mettra un point final à cette expérience… – Je ne comprends rien à tes coquecigrues. Cet homme, que tu cites, s’agit-il du Sauveur ? – Ah ! bien, lui, parlons-en ! Autour de Tibériade, il lançait des appels à ses contemporains. « Hé, le jeune homme riche, viens, suis-moi sans tarder ! – Pour aller où, Seigneur ? – Veux-tu ne pas poser de questions indiscrètes à Jésus, fils de Dieu ? – Soit, je vous fais confiance. » Et le Christ l’emmenait comme l’Iscariote, jusqu’au bout de sa corde. – Tu en es encore là ? s’horrifiait ma tante. Cette opinion ringarde date de dix conciles. Prends garde, enfant perdu, qu’à force de blasphèmes, un terrible verdict te condamne à
jamais aux flammes de Satan ! – Dieu a les idées larges. Il ne condamne pas pour cause d’impiété. – Au contraire, petit, et plutôt deux fois qu’une. Mais tu peux te sauver si tu aimes les hommes, si tu leur fais du bien durant toute ta vie… – Quoi, si j’aime les hommes ? Belle mentalité ! répliquai-je, ironique. En ce temps-là, Tatie, dont le chapelet d’os sifflait comme un lasso, provoquait mes sarcasmes. A présent, je m’inquiète. J’ai beau examiner mon sacré palmarès, rien ne me saute aux yeux, qui fut réalisé par charité chrétienne. Mon capital d’actions est d’un vide effrayant et mon amour des autres se réduit à celui pour une pécheresse nommée Marthe-Marie. Si Bertha a raison, je dois moudre d’urgence du remords par kilos. Bientôt, quand je serai cousu dans le suaire de l’administration, le Seigneur Qui de Droit va me seriner pouilles. J’ai tort de m’angoisser. Parce que, Dieu merci, tante Bertha se trompe. Le monde entier ignore ce qui suit le trépas. Nul n’est venu le dire car nul n’est parti voir. Les saintes, les élus se trouvent sous nos pieds, enfouis dans le limon en compagnie d’aïeux, nos minets, nos toutous, roitelets et monarques, les assassins d’enfants et tant d’autres ordures. Si verte, la planète n’est qu’un charnier grouillant sous la croûte terrestre et le ciel, bleu d’azur, d’un creux vertigineux. Que la tête me tourne ! En cet instant terrible, au lieu de m’émouvoir, je n’ai qu’envie de rire. Une implacable envie. Comme au cirque d’Hiver, lorsque les clowns déferlent… Quelque part, une horloge égrène son annonce. J’énumère les coups, tel un boxeur sonné. Ces derniers temps, les jours ont pris de la vitesse sans que j’y mette un frein. Mais, cette heure dernière, je l’use goutte à goutte. Je dois trouver réponse avant de rester sec. En l’absence de preuves qui forceraient ma foi, je veux décider, seul, de ma destination. Tudieu, plus de surprises ! Au diable, les secrets ! Face à mon Créateur ou bien face au néant, je roulerai, tout nu, dans la boue du chemin ou le pollen d’étoiles mais j’aurai tête haute. Par manque de loisir, je ne déroule pas l’écheveau de l’énigme. En gros, j’admets la loi de la gravitation plus par nécessité que par simple jugeote. Mais je nie la Genèse. La création du monde, décrite dans ce Livre, est bourrée de fissures qui déchaînent ma rage. Si prodigieux que soit un rangement cosmique, il n’excuse pas tout. Quand elle est inutile, louer l’œuvre est oiseux. Si l’on ne peut jouir de la vie éternelle ici-bas ou ailleurs, une venue au monde est superfétatoire. Jugée sous l’angle obtus, toute procréation devient un coup fourré, une sinistre farce pour le bébé promis, après mille tourments, à la rigidité qu’on dit cadavérique. Marthe-Marie chérie, mon amie délicieuse, qu’une lubricité ne fait pas sourciller, ne pourrait supporter ce que je viens de dire. Elle ne fut jamais une vierge rêvée mais, femme-mère-poule, elle serait martyre pour protéger son fils. Quant à nos fins dernières, elle leur rit au nez. Parisienne de sang, elle veut qu’on l’enterre dans le sol de Paris et se moque pas mal du destin de son âme. Elle s’inscrit en faux contre l’allégation qu’un monde d’immortels vit au-dessus de nous. S’il existait, dit-elle, nos géniaux ingénieurs auraient déjà capté d’innombrables messages du royaume divin. Lorsque des soi-disant mandatés du Très-Haut claironnent le contraire, la pauvre s’éberlue. Je m’éberlue aussi et m’interloque dur. Si l’on me confirmait, au-delà du rideau, que des révélations fussent données à Pierre et quelquefois à Paul, je me rebifferais en termes bienséants, non dénués de hargne. Bananier autrefois, le Paradis ne peut plus l’être de nos jours. L’enjeu est trop crucial. Sur ce qui nous attend, chacun doit en savoir aussi long que le Pape ou que le grand Mufti ou le Rabbin Suprême. Or, je ne sais rien. Je n’ai donc pas reçu ma ration de lueurs. Enfin, je le présume. A dire vrai, j’hésite. Mon voyage ne fut qu’un immense tunnel où les voies du bon Dieu, touffues en temps normal, furent impénétrables. Spécialiste de coups passablement tordus, j’ai cavalé sans cesse. Néfaste empressement, qui occulta l’aurore ! Alors que j’ai déjà le cou sur le billot, je ne puis affirmer qu’on ait sauté mon tour dans la distribution. Si Dieu est Vérité, j’aurais l’air fin d’apprendre que, couvert de lampions, je fus illuminé comme une girandole et
que, dans ma sottise, j’ai secoué le front pour chasser les paillettes. Me voilà bien puni de mon insouciance ! Au lieu de me détendre avant le saut final, il me faut retrouver au fond de ma mémoire une gerbe d’éclats, un bouquet de lumières qui aurait fait long feu. Autant trier des ers au râteau édenté ! D’un passé, qui passa plus vite que l’éclair, il ne me reste que quelques séquences-clés et personnages-chocs. Bouffé par la savane, le reste fut laissé quasiment en jachère. Pas même un saint ascète n’y verrait de l’étrange. Pourtant, si Dieu passa au travers de mon âme, celle-ci a sans doute frémi à Son approche. Et quelque part, peut-être, demeurent des griffures ou des herbes brûlées…
2 Criblure de rappels
L’essartage, suivant une chronologie, permet d’éliminer ce qui, à priori, n’est pas nimbé d’aura. Oubliée, la naissance au forceps douloureux. Liquidée, une enfance de veau biberonneur. Jusqu’au crash d’avion qui leur coûta la vie quand ils avaient trente ans, je n’eus pas à me plaindre de mon père Defoy et de ma mère Scèze, bien que cette dernière, royaliste à tous crins, m’ait appelé Louis en rêvant du Gotha. Au début de mon deuil, j’admis sans rechigner l’alibi parental. Ayant pris leur envol sans jamais atterrir, ils étaient donc restés accrochés aux nuages. La nuit, dans les haubans de mon berceau d’osier, je les suppliais fort de venir me chercher. N’ayant pas de réponse, je me lassai bientôt de japper à la hune. La sœur de mon papa, une maîtresse-femme et fille de l’Eglise qui broyait du négro au nord de Kinshasa, sauta sur l’occasion pour fuir son dispensaire. Transférée à Paris sous le « nihil obstat » de ses supérieurs, Bertha du Bois Sacré fit des pieds et des mains pour être ma tutrice. Quelconque à tous abords, j’avais une fortune qu’on disait adorable, tant elle était gonflée par les liasses issues des assurances-vie. Dès le premier coup d’œil, ma Tatie m’adora. Au cours de ses visites à Saint-Vincent-de-Paul, le sombre orphelinat qui m’avait recueilli, je fus son angelot. Ses solides étreintes n’avaient rien d’angélique et me laissaient moulu comme l’Arabica. En ce temps-là, j’aimais la grosse religieuse au profil d’obusier. En ce temps-là, d’ailleurs, j’aimais tous les jupons qui m’appelaient chéri… Nos communications prirent un sens nouveau lorsqu’afin d’occuper la place dans mon cœur, la Révérende Mère voulut chasser une ombre. Elle me raconta que, selon des cancans dignes de sa confiance, maman n’était pas celle que je m’imaginais. Poétesse ratée, aux rimes sans raison, elle n’avait en tête que des enfantillages. Privé de couches fraîches et crasseux à vomir, je subsistais à peine. Pour ma survie, sa mort fut une belle chance… Lors de ce déballage, un lange noir passa. Outré par le propos, je priai la moniale. « Tatie, parlez encore de ma mère abusive lorsque j’étais moutard ! » Tombant dans le panneau, la perverse Bertha repartit à la charge. L’heure était diabolique. Je pressais la jalouse qui, se mourant de joie d’évacuer son fiel, crachota pis que pendre sur ma pauvre maman, un elfe délicieux aux jolis yeux de rêve. Bertha ne rêve pas. Engluée dans ses dogmes, elle tombe, la nuit, au tréfonds du sommeil, comme une poutre borgne sur la paille de fer… Dès que je fus en âge de me moucher tout seul, mes sorties du dimanche se firent en clinique. Au boulevard Montjoie, se dressait Haut-les-Cœurs que la « du Bois Sacré » menait avec la poigne d’un adjudant-major, rescapé du Viêt-Nam. Tout me paraissait vieux et blême en ce mouroir et combien désertiques, ces lieux bourrés de chairs plus ou moins défraîchies. Traînant de chambre en chambre, de mourant en mourant, je stoppais aux fenêtres au-dessus de la cour et chassais mon ennui avec le ballet noir des paniers à salades, qui déchargeaient leur lot d’accidentés exsangues… Durant l’été, Tata m’emmenait en vacances au cœur des Pyrénées, dans un château vétuste de plus de cinq cents ans. La légende disait qu’à Montbrunou-le-Haut, le Roi-Soleil, enfant, y fit quelques pâtés. Dans un coin du jardin, sous un globe de verre, des tas de sable gris portaient sa marque auguste. Lorsque monsieur Repaux, un riche négrier, devint propriétaire, il lui chercha un nom qui frappât les esprits, et l’appela sans rire la maison de Repaux. Vers la fin de ses jours, il fit don de son bien à ma tante Bertha qui l’avait soulagé quand il avait trop mal. Vite, elle y installa un centre de séjour pour âmes en détresse. Son échec fut cuisant. Malgré sa vive ardeur, Tatie ne couvrait pas la moitié de ses frais. A Paris ou ailleurs, on n’était guère chaud pour venir se geler sous un ciel bas et triste, au milieu de prés jaunes où rêvassaient des vaches d’une maigreur affreuse. Les bolées de grand air
provoquaient des vertiges. Dans la vallée de larmes, arrosée par l’Ouède, un torrent maigrelet, de longs sanglots crevaient à toute heure du jour et, la nuit, c’était pire. Je peux me l’avouer sans aucune pudeur. Durant ma tendre enfance, je n’ai jamais autant eu envie de mourir qu’à Montbrunou-le-Haut, dans les monts d’Escouloubre. Sans cesse labouré par la bise polaire, le site diabolique demeurait hivernal les trois-quarts de l’année. Clou du panorama, la maison de Repaux étalait sa torpeur au milieu de sapins plantés comme des cierges. A un jet de caillou, une austère fabrique de farces et attrapes œuvrait sous la férule d’Honoré Messalo, un ancien amiral à tête de boxer blanchie sous le collier. Sur la colline, à gauche, au-dessus du ravin, se dressait saint Basile, une morne bâtisse qui recueillait les fous de toute la région. Tout au fond, dans la brume, le plateau Cabreras où des moines, jadis, bâtirent un couvent, désormais délabré. Depuis cinq ou six ans, Sévère Manburnay, un enfant du terroir, colonel en retraite de la gendarmerie, habitait les décombres. Des légendes couraient sur cet olibrius. Regard d’aigle royal, front bourré de secrets, cheveux montés en neige, il possédait la tête du cardinal Borgia, avant qu’il ne fût pape. Pour demeurer ingambe à son âge avancé, il savait la recette qui prolonge les ruines. Une fois dans le mois, le centurion glacial descendait au village. Précédé de son chien, un loup de forte taille charbonné jusqu’aux yeux, il prenait son courrier à la poste restante. Tandis que le molosse croquait le plat du jour, il buvait une fine à l’hôtel-restaurant des époux Bobélou. Avant de remonter vers la vieille abbaye, il allait saluer la tombe de sa femme Odile Manburnay, tuée sur le périphérique de la ville de Pau où résidait le couple. Banal en apparence, l’accident toutefois provoqua un esclandre. Dans le journal local, un jeune rédacteur trouva fort squelettique la dépêche nécro. Se léchant les babines, forçant sur le macabre, il écrivit en gras. « Un conducteur masqué choisit la colonelle comme chemin de ronde, l’écrase proprement et fuit sans crier gare, en empruntant les rails du passage à niveau. » Tant de goujaterie déclencha les passions dans la contrée entière. Une majorité exigea des excuses. Mais la rumeur courut. Sévère Manburnay était-il le chauffard ? Afin de voir près le possible assassin, une foule cruelle assista aux obsèques des pièces détachées de la pauvre victime. On scruta le soldat, debout au premier rang, qui masquait son regard sous des lunettes noires. On espérait le voir arrêté à l’absoute, condamné aux galères, expier son forfait dans une île du Diable auquel il ressemblait. La déception fut vive quand, grâce aux alibis, Sévère fut lavé de tout soupçon odieux et reprit bravement son poste à la caserne. Mais il faisait la moue. De l’avis général, le colonel cassant avait été brisé. Le bison redoutable s’était mué en veuf. D’ailleurs, trois mois plus tard, la surprise figea tous les gardes mobiles. Le baroudeur ardent ficelait son barda et prenait sa retraite. Lors d’adieux émouvants face à ses pelotons, il promit de passer un petit coup de fil puis, roide, salua, monta dans sa voiture et disparut bien vite de la circulation. Plus tard, les gens apprirent qu’il entrait dans les ordres, au couvent Cabreras… Lorsque j’eus quatorze ans, un miracle, soudain, souffla sur la région. Arrivant de Paris pour dix jours de vacances, je n’en crus pas mes yeux. La maison de Repaux s’égayait de couleurs. Des massifs de rosiers embaumaient les chemins. Des processions joyeuses défilaient d’un bon pas, à travers des pelouses d’un vert inespéré. Sur le perron royal, des chœurs du troisième âge entonnaient des cantates. Une douce musique, qui évoquait les anges, s’infiltrait dans les lieux. Dévorées d’enthousiasme, de belles zélatrices arpentaient les couloirs et incitaient les gens à s’élever l’esprit. Pour entrer le premier dans les salles vouées à l’oraison mentale, on se piétinait ferme. Je passai dans la foule afin d’en savoir plus sur la métamorphose. Honoré Messalo, l’ancien navigateur, directeur de l’usine de farces et attrapes, était au premier rang. Chaque année, il venait, comme l’on fait sa cure, régénérer sa foi dans un bain d’eau bénite. Ravagé de boutons qui gonflaient son visage, il singeait le rictus de l’écrivain Voltaire. Cultivé à l’extrême, adorateur entre autres de François Rabelais, il récitait par cœur des pages
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