Un enfant de la balle

De
Publié par

Ce matin-là à Bombay, dans l’enceinte irréprochable du Duckworth Club, pourquoi les vautours planent-ils au-dessus du neuvième green ? Question que se pose Farrokh Daruwalla, chirurgien orthopédiste de son état et redresseur de torts à ses heures, loin de se douter que le crime du golf va l’entraîner dans un maelstrom de découvertes sur le monde et sur lui-même…Pour l’instant, il attend un mystérieux acteur, faux Indien mais vraie star de l’écran hindi, et qu’il aime comme son fils. Comment annoncer au jeune homme que son frère jumeau, dont il a été séparé à la naissance, est attendu comme missionnaire jésuite à Bombay ?Quiproquos en chaîne et imbroglios savants nous enseignent que les polyglottes munis d’un double passeport jouent parfois double jeu. John Irving signe ici son dernier roman : le plus drolatique et le plus ambitieux. Étranger en Inde, son pays d’origine, comme au Canada, son pays d’adoption, mais citoyen du monde et homme de bonne volonté, son sympathique héros, le Dr Daruwalla, nous dépayse pour notre édification – et pour notre plus grande joie. Ses tribulations nous font découvrir toutes les facettes de Bombay, des cabarets louches aux palaces, des villas de Malabar Hill aux bouges de Kamathipura, sans oublier les studios de cinéma.La Grande Parade entre en piste, les vénérables jésuites et les médecins en renom, mais aussi les zénanas, simple travestis, les hijaras, travestis émasculés, et les transsexuelles « complètes » ; voici paraître les mendiants mutilés, les clowns nains, les trapézistes en paillettes, les prostituées mineures et les chimpanzés racistes : ouvrons l’œil, le diabolique « assassin aux dumbos » se cache peut-être parmi eux. Bienvenue au Cirque !Traduit de l’Américain par Josée Kamoun
Publié le : jeudi 25 juillet 2013
Lecture(s) : 16
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782021126334
Nombre de pages : 736
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Du même auteur

Aux mêmes éditions

Le Monde selon Garp

roman, 1980

Coll. « Points », n° P5

 

L’Hôtel New Hampshire

roman, 1982

Coll « Points Roman », n° R110

 

Un mariage poids moyen

roman, 1984

Coll. « Points Roman », n° R201

 

L’Œuvre de Dieu, la Part du Diable

roman, 1986

Coll. « Points Roman », n° R314

L’Épopée du buveur d’eau

 

roman, 1988

Coll. « Points Roman », n° R382

 

Une prière pour Owen

roman, 1989

Coll. « Points Roman », n° R460

 

Liberté pour les ours !

roman, 1991

Coll. « Points Roman », n° R587

 

Les Rêves des autres

nouvelles, 1993

Coll. « Points », n° P54

Note de l’auteur

Ce roman n’est pas un roman sur l’Inde. Je ne connais pas l’Inde. Je m’y suis rendu une seule fois, et j’y suis resté moins d’un mois. Ce qui m’a frappé là-bas, c’est l’étrangeté du pays, qui m’est demeuré obstinément étranger. Mais bien avant ce séjour, j’avais eu l’idée de ce personnage qui, né en Inde, l’avait quittée et ne cessait d’y retourner, encore et toujours : c’était plus fort que lui. Et, à chaque voyage, il avait le sentiment que le pays lui échappait un peu plus. À lui aussi l’Inde demeurait étrangère, impénétrable.

Mes amis indiens m’ont dit : « Fais-en un Indien, un vrai, mais indien sans l’être. » Ils m’ont suggéré que partout où il irait, y compris dans son pays d’adoption, il lui faudrait éprouver cette impression d’étrangeté ; le fond de l’affaire, c’était qu’il était étranger partout. « Il ne te reste plus qu’à mettre les détails au point », ont-ils conclu.

Je suis parti en Inde à la demande de Martin Bell et sa femme, Mary Ellen Mark. Ils m’avaient proposé de leur écrire un scénario sur les enfants de cirque en Inde. J’ai donc travaillé en même temps sur le scénario et sur le roman, plus de quatre ans ; je révise actuellement le scénario, qui s’appelle aussi Un enfant de la balle, quoique l’histoire ne soit pas celle du roman. Je vais sans doute continuer de réviser ce scénario jusqu’à ce que le film soit produit, à supposer qu’il le soit un jour. C’est Martin et Mary Ellen qui, en m’envoyant en Inde, sont, en quelque sorte, à l’origine de ce roman.

Je dois aussi beaucoup à ces amis indiens qui se trouvaient à Bombay avec moi en janvier 1990. Je pense à Ananda Jaisingh en particulier, et aux membres du Grand Cirque royal qui m’ont accordé leur temps si généreusement. Et surtout, je voudrais dire ma reconnaissance envers quatre amis indiens qui ont lu et relu le manuscrit ; ce sont leurs efforts pour me tirer de mon ignorance et rectifier mes erreurs qui m’ont permis d’écrire ce livre. Ma dette envers eux pour ce roman est immense, et je tiens à les nommer.

Je remercie donc Danyata Singh de New Delhi ; Farrokh Clothia, de Bombay ; le Dr Abraham Verghese d’El Paso, au Texas, et Rita Mathur, de Toronto. Merci, encore, à Michael Ondaatje, qui m’a présenté Rohinton Mistry, lequel m’a présenté à Rita. De son côté mon ami James Salter, avec la bonne grâce et la gentillesse qui sont les siennes, m’a permis de faire un usage quelque peu tendancieux de son élégant roman A Sport and a Pastime. Merci, Jim.

Comme toujours, je suis redevable envers d’autres écrivains, mon ami Peter Matthiessen, qui a lu le tout premier jet, pour lequel il a sagement diagnostiqué quelques interventions chirurgicales ; mes amis David Calicchio, Craig Nova, Gail Godwin et Ron Hansen (sans parler de Rob, son frère jumeau) ont également supporté l’épreuve de ces premières versions. Et je tiens à dire ma gratitude envers Ved Metha pour ses conseils épistolaires.

Selon mon habitude, j’ai dû demander les lumières de plusieurs médecins, et je remercie le Dr Martin Schwartz, de Toronto, d’avoir bien voulu relire de près mon avant-dernière version ; de même, merci au Dr Sherwin Nuland, de Hamden, dans le Connecticut, et au Dr Burton Berson, de New York, qui m’ont fourni des études de cas d’achondroplasie. (Depuis que ce roman a été achevé, le gène de l’achondroplasie a été découvert ; le biologiste John J. Wasmuth, chef de l’équipe de chercheurs en biologie à l’université de Californie, Irvine, m’a écrit qu’il regrettait de n’avoir lu Un enfant de la balle qu’après avoir rédigé son rapport sur l’identification du gène du nanisme achondroplase – « car j’aurais plagié certaines de vos formulations ». Je crois bien que le héros de mon roman, le Dr Daruwalla, aurait été satisfait.)

Je dois également beaucoup à la générosité de June Calwood et John Fannery. Au cours des quatre ans qu’il m’a fallu pour écrire le roman, mes assistants, Heather Cochran, Alison Rivers et Allan Reeder ont fait un travail remarquable. Mais il n’y a qu’une seule personne qui ait lu ou entendu lire l’histoire dans toutes ses versions, et c’est ma femme, Janet. Pour avoir supporté ces milliers de pages, sans parler des voyages forcés, je la remercie du fond du cœur.

Enfin, je voudrais exprimer toute mon affection à mon éditeur, Harvey Ginsberg, qui avait officiellement pris sa retraite lorsque j’ai remis mon manuscrit de 1 094 pages – et n’a pas hésité pourtant à en mettre le texte au point.

Je le répète, je ne connais pas l’Inde, et Un enfant de la balle n’est pas un roman « sur » ce pays. C’est cependant un roman qui se passe en Inde, et met en scène un Indien-sans-l’être pour qui l’Inde demeurera inconnue et inconnaissable. Si les détails sont justes, le mérite en revient à mes amis indiens.

Pour Salman

 

1

Le corbeau perché sur le ventilateur

Le sang des nains

D’ordinaire, c’étaient les nains qui le faisaient revenir, revenir au cirque, et à l’Inde. Le sentiment de quitter Bombay « pour la dernière fois » lui était familier ; presque chaque fois que le docteur quittait l’Inde, il formait le vœu de n’y plus jamais revenir. Et puis les années passaient, rarement plus de quatre ou cinq, en règle générale, et il se retrouvait dans un vol long-courrier au départ de Toronto. Certes, il était né à Bombay, mais cela n’expliquait rien, du moins s’il fallait l’en croire. Son père et sa mère étaient morts tous les deux ; sa sœur vivait à Londres, son frère à Zurich. Sa femme était autrichienne, leurs enfants vivaient les uns en Angleterre, les autres au Canada ; aucun ne voulait vivre en Inde, ils s’y rendaient même rarement, et d’ailleurs, aucun d’entre eux n’y était né. Mais le docteur, lui, était voué à retourner à Bombay, encore et toujours, sinon à jamais – du moins tant qu’il y aurait des nains au cirque.

Les nains achondroplases constituent la majorité des clowns de cirque en Inde ; on les appelle des lilliputiens de cirque, mais ce ne sont pas des lilliputiens, ce sont des nains. L’achondroplasie est le type le plus répandu de nanisme s’accompagnant d’atrophie des membres. Un nain achondroplase peut naître chez des parents normaux, mais ses enfants auront, eux, cinquante pour cent de risques d’être nains. Ce type de nanisme est le plus souvent le résultat d’un phénomène génétique rare, d’une mutation spontanée, qui devient alors un caractère dominant chez les enfants du nain. Personne n’en a découvert le marqueur – mais il faut avouer que les grands généticiens de notre temps ne se sont pas évertués à le chercher.

Il se peut même que le Dr Farrokh Daruwalla ait été le seul à concevoir l’idée farfelue de chercher le marqueur génétique de ce type de nanisme. La passion de cette hypothétique découverte le conduisait à collecter des échantillons de sang de nains. L’aspect fantaisiste de son idée ne faisait aucun doute : son projet sur le sang des nains n’avait aucun intérêt pour l’orthopédie, or, précisément, le docteur était orthopédiste, la génétique n’était qu’une de ses marottes. Et pourtant, même s’il ne venait pas souvent à Bombay, et n’y séjournait pas longtemps, personne en Inde n’avait jamais prélevé de sang à autant de nains ; personne n’en avait jamais saigné autant que lui. Dans les cirques indiens qui passaient par Bombay, et dans ceux qui fréquentaient les villes plus petites du Gujarat et du Maharashtra, c’était avec une bonne dose d’affection qu’on l’avait surnommé le vampire.

Ce qui ne veut nullement dire qu’en Inde, un médecin exerçant la spécialité du Dr Daruwalla n’ait pas l’occasion de rencontrer nombre de nains ; ils souffrent en effet de problèmes orthopédiques chroniques, de douleurs dans les genoux et les chevilles, sans parler des lombalgies. Avec l’âge et la prise de poids, ces symptômes sont susceptibles de s’aggraver : la douleur aura alors tendance à irradier peu à peu dans les fesses, la partie postérieure des cuisses et les mollets.

À l’hôpital des Enfants malades de Toronto, le Dr Daruwalla voyait très peu de nains ; en revanche, à l’hôpital des Enfants infirmes de Bombay où, à l’occasion de ses visites successives, il jouissait du titre de chirurgien consultant honoraire, il comptait beaucoup de nains parmi ses patients. Mais ces nains, s’ils étaient prêts à raconter au médecin l’histoire de leur famille, répugnaient à lui donner leur sang. Le leur en prélever contre leur gré eût été contraire à la déontologie, dans la mesure où la majorité des douleurs orthopédiques dont souffraient les nains achondroplases ne nécessitaient pas d’analyses de sang. Par conséquent, le devoir exigeait qu’il leur expliquât la nature scientifique de son projet de recherche, après quoi il leur demandait l’autorisation de leur prélever du sang – autorisation qu’ils lui refusaient presque toujours.

Le nain le plus proche du docteur par l’affection constituait un cas de figure caractéristique de ce type d’attitude. En termes d’amitié, Farrokh et Vinod étaient des vieux de la vieille, car le nain représentait le lien le plus viscéral du médecin avec le cirque ; il était en effet le premier nain à qui il ait demandé du sang. Ils s’étaient rencontrés lors de la consultation du docteur, à l’hôpital des Enfants infirmes ; leur conversation coïncidait avec une fête religieuse hindoue, la fête de Diwali, ou fête des lumières, qui amenait le cirque du Grand Nil bleu à Bombay. Vinod, qui était un clown nain, et Deepa, sa femme, qui était normale, avaient conduit leur fils à l’hôpital pour lui faire examiner les oreilles. Non pas que Vinod s’imaginât que l’hôpital s’occupait d’ordinaire des oreilles – c’était un organe qui apparaissait rarement au registre des problèmes orthopédiques –, mais il considérait à juste titre que tous les nains étaient des infirmes.

Néanmoins, le docteur ne réussit jamais à persuader Vinod que son nanisme, ou celui de son fils, pût avoir des raisons génétiques. Il voyait les choses autrement. Si lui, issu de parents normaux, était nain, ce n’était pas le résultat d’une mutation génétique, non. Il croyait l’histoire de sa mère : le matin d’après sa conception, elle avait regardé par la fenêtre, et le premier être vivant qu’elle avait vu était un nain. Et si Deepa, sa propre femme, qui était normale, « presque belle », comme il disait, avait eu un fils nain, Shivaji, ce n’était pas parce que le gène était devenu dominant, non. C’était parce qu’elle avait eu le malheur d’oublier ce qu’il lui avait dit. Le matin d’après sa conception, le premier être vivant sur lequel elle avait posé les yeux, c’était lui, Vinod. Voilà pourquoi, selon lui, Shivaji était nain. Il lui avait bien dit, à sa femme, de ne pas le regarder, le lendemain, mais elle avait oublié.

Quant à expliquer que Deepa, fille « presque belle », ou en tout cas normale, ait épousé un nain, cela tenait au fait qu’elle n’avait pas de dot. Sa mère l’avait vendue au Grand Nil bleu. Et comme la jeune fille était encore très novice au trapèze, elle ne gagnait presque rien. « Seul un nain pouvait vouloir d’elle », concluait Vinod.

Le problème de leur fils Shivaji était dû au fait que les infections chroniques et récurrentes de l’oreille moyenne sont fréquentes chez les nains achondroplases ; si on ne les traite pas, elles entraînent souvent des pertes importantes de l’acuité auditive. Vinod lui-même était à moitié sourd. Mais le médecin ne put jamais faire son éducation sur ce chapitre, ou sur tout autre lié à son nanisme et celui de son fils, comme leurs mains dites « de Poland », par exemple, dotées de doigts courts et palmés de manière caractéristique. Il remarquait également les pieds larges et courts du nain, ses coudes légèrement fléchis, qui ne pouvaient jamais être en extension complète ; il essaya de lui faire admettre que, comme ceux de son fils, ses doigts n’atteignaient que ses hanches, que son ventre était proéminent, et que, même en position allongée, sa colonne vertébrale présentait une cambrure caractéristique. C’était d’ailleurs cette lordose et la projection en avant du bassin qui expliquent que les nains se dandinent en marchant

« Nains se dandinent naturellement, voilà tout », répondait Vinod. Il en faisait un article de foi et refusait absolument de se départir d’un seul tube de sang. Il était là, assis sur la table de consultation, et secouait une tête consternée devant les théories du docteur sur le nanisme.

Comme celle de tous les nains achondroplases, cette tête était hypertrophiée. On ne lisait guère d’intelligence sur son visage, à moins de considérer qu’un front bombé dénotait des capacités cérébrales ; le milieu du visage, lui aussi caractéristique, était en retrait ; les joues et le sommet de l’arête du nez aplatis, tandis que le bout du nez était, lui, charnu et retroussé ; la mâchoire était si prognathe que le menton en devenait proéminent, et si la tête légèrement projetée en avant n’évoquait pas un rare bon sens, toute la physionomie annonçait en revanche une détermination hors du commun. L’apparence agressive du nain était encore soulignée par un trait commun à ses congénères : chez les achondroplases, les os longs sont hypoplasiques et la masse musculaire comme contractée, ce qui crée une impression de force considérable. Chez Vinod, qui avait passé sa vie à apprendre à tomber et faire toutes sortes d’acrobaties, les muscles des épaules étaient fort bien dessinés ; les avant-bras et les biceps étaient saillants aussi. Vinod était un vétéran parmi les clowns de cirque, mais il avait l’air d’un tueur miniature. À vrai dire, Farrokh avait un peu peur de lui.

– Et qu’est-ce que vous voulez en faire de mon sang, au juste ? lui avait demandé le nain.

– Je cherche cet élément secret qui a fait de vous un nain.

– Mais ça n’a rien de secret, d’être un nain.

– Je cherche quelque chose dans votre sang, et si je le trouve, ça empêchera les autres de donner naissance à des nains, expliqua le médecin.

– Et pourquoi vous voulez supprimer nains ?

– Ça ne fait pas mal de donner son sang, l’aiguille ne fait pas mal, tenta Farrokh.

– Toutes aiguilles font mal.

– Ah bon, vous avez peur des aiguilles ?

– Non, mais j’ai besoin de tout mon sang, en ce moment.

Deepa la presque belle ne permit pas au docteur de piquer son fils avec une aiguille, elle non plus, mais mari et femme lui apprirent que le Grand Nil bleu était encore pour une semaine à Bombay, et ils lui laissèrent entendre qu’il y aurait là-bas d’autres nains qui pourraient lui donner leur sang. Vinod ajouta qu’il serait ravi de lui présenter les clowns du Nil bleu. Il lui conseilla en outre de les soudoyer par de l’alcool et du tabac, et l’engagea à alléguer une autre raison pour vouloir leur sang. « Dites-leur que c’est pour redonner des forces à nain mourant. »

C’est ainsi que les recherches sur le sang des nains avaient commencé. Cela se passait quinze ans auparavant, lorsque le docteur s’était rendu à Cross Maidan, où le cirque avait monté son chapiteau. Il apportait ses aiguilles, ses seringues en plastique et ses tubes de verre (ou vacutainers). Pour acheter les bonnes grâces des nains, il apportait aussi deux caisses de Lager Kingfisher ainsi que deux cartouches de Marlboro. Vinod lui avait expliqué que les Marlboro faisaient fureur chez les clowns nains à cause de leur admiration pour le type du cow-boy qu’elles représentaient. La suite des événements prouva que Farrokh aurait dû se dispenser de la bière. Dans la chaleur immobile du début de soirée, les clowns du Grand Nil bleu avaient absorbé trop de Lager ; deux d’entre eux s’étaient évanouis au moment de la prise de sang – ce qui confirma Vinod dans l’idée qu’on n’en avait jamais une goutte de trop.

Même la pauvre Deepa avait ingurgité une Kingfisher ; peu avant son numéro, elle se plaignit d’un léger vertige, qui s’aggrava lorsqu’elle fut suspendue par les genoux au grand trapèze. Elle essaya de faire son rétablissement en position assise, mais, la chaleur montant sous le chapiteau, elle eut l’impression que sa tête était prise dans un air torride. Elle ne se sentit guère mieux lorsqu’elle saisit la barre à deux mains pour se donner de plus en plus d’élan. L’échange qu’elle devait faire était le plus simple qu’une voltigeuse ait à maîtriser, car elle ne savait pas encore laisser le porteur lui prendre les poignets avant de s’accrocher aux siens. Elle se préparait simplement à lâcher la barre lorsque son corps serait parallèle au sol ; ensuite, elle rejetterait la tête en arrière, pour que ses épaules tombent au-dessous du niveau de ses pieds, et le porteur l’attraperait par les chevilles. Dans l’idéal, lorsque le porteur la recevrait, sa tête serait à peu près à quinze mètres du filet de sécurité. Mais la femme du nain était débutante, et elle lâcha le trapèze avant d’être en extension complète. Le porteur dut faire un bond en avant pour la saisir ; il ne put l’attraper que par un pied, et encore, avec une mauvaise prise. À entendre le hurlement atroce de Deepa lorsqu’elle sentit sa hanche se démettre, le porteur pensa que ce qu’il avait de mieux à faire, c’était de la laisser tomber dans le filet de sécurité, et il la lâcha ; le Dr Daruwalla n’avait jamais vu quelqu’un tomber aussi mal.

Deepa était une petite moricaude qui venait de la campagne environnant le Maharashtra ; elle avait peut-être dix-huit ans, mais pour le docteur elle en paraissait seize. Sa mère l’avait vendue au Grand Nil bleu vers l’âge de onze ou douze ans, âge où elle aurait pu être tentée de la vendre à un bordel. La femme du nain s’estimait donc heureuse. Elle était si maigrichonne que le cirque avait d’abord essayé d’en faire une contorsionniste, une « désossée », une « fille en caoutchouc », comme on disait. Mais en grandissant, Deepa était devenue trop raide pour faire la « désossée ». Vinod pensait d’ailleurs pour sa part qu’elle était déjà trop vieille quand elle avait commencé son entraînement de trapéziste ; la plupart des acrobates apprennent la voltige dès l’enfance.

À défaut d’être presque belle, la femme du nain était jolie de loin ; elle avait le front grêlé, et présentait des séquelles de rachitisme bosses frontales et rosaire rachitique (on appelle ce trait « rosaire » parce qu’à chaque articulation de la côte et du cartilage, on peut voir une protubérance en forme de boule, comme une perle de chapelet). Deepa avait des seins si menus que son torse était presque aussi plat que celui d’un garçonnet ; mais elle avait des hanches de femme. C’est peut-être la façon dont le filet s’était incurvé sous son poids qui donnait l’impression qu’elle y était tombée à plat ventre, tandis que son pelvis, retourné, regardait le trapèze vide qui continuait de se balancer.

Rien qu’à voir sa chute, et la façon dont elle gisait en ce moment dans le filet, Farrokh était sûr que c’était sa hanche qui avait souffert, et non sa nuque ou son dos. Mais tant que quelqu’un ne l’empêchait pas de faire des sauts de carpe, il n’osait pas s’approcher d’elle. Il enjoignit à Vinod de lui coincer la tête entre ses genoux, et de lui bloquer les épaules de ses mains. Ce fut seulement quand le nain eut réussi à la maîtriser, qu’elle ne put remuer le dos ni le cou, ni même tourner les épaules, que le docteur s’aventura à l’intérieur du filet.

Pendant tout le temps qu’il fallut à Vinod pour crapahuter jusqu’à elle, tout le temps qu’il lui tint la tête serrée entre ses genoux, tout le temps qu’il fallut au docteur lui-même pour les rejoindre à grand-peine, le filet ne cessa de se balancer, à contretemps du trapèze qui, lui, continuait d’osciller au-dessus de leurs têtes.

C’était la première fois que Farrokh tentait cette expérience. Au vrai, pour lui qui n’avait rien d’un athlète et qui, déjà quinze ans auparavant, était rondelet, grimper dans le filet des artistes fut une prouesse seulement stimulée par sa gratitude envers le nain qui lui avait permis de récolter ses premiers échantillons de sang. À le voir avancer laborieusement à quatre pattes en travers des oscillations du filet affaissé où la malheureuse gisait entre les griffes de son mari, on aurait dit une souris suralimentée traversant non sans inquiétude une vaste toile d’araignée.

Sa peur irraisonnée d’être éjecté du filet lui faisait du moins oublier les murmures du public ; les gens étaient impatients devant ces secours qui tardaient. Le micro avait beau l’avoir présenté à la foule, il n’était nullement préparé à cette périlleuse entreprise. « Et voici le docteur ! » avait clamé le Monsieur Loyal du lieu en un effort mélodramatique pour contenir la foule. Mais il lui en fallait du temps, à ce docteur, pour atteindre la voltigeuse accidentée ! Comble de malchance, son poids faisait pencher le filet un peu plus ; on aurait dit un séducteur maladroit qui s’approche de sa proie dans un de ces lits mous dont le milieu s’enfonce.

Puis, tout à coup, le filet s’affaissa si profond que le docteur perdit l’équilibre ; il tomba gauchement en avant. Avec sa quarantaine un peu enveloppée, il s’accrocha de tous ses doigts aux mailles du filet ; et comme il avait déjà retiré ses sandales pour y grimper, il tenta également d’y introduire ses orteils comme des griffes. En dépit de ses efforts pour amortir sa chute, dont l’allure accélérée commençait enfin à distraire le public maussade, la loi de la gravité fut la plus forte. Il alla piquer du nez contre le ventre de Deepa, en plein dans les paillettes de son justaucorps.

Le cou et le dos de la jeune femme n’avaient rien ; le diagnostic émis d’après sa chute par le docteur était correct : c’était sa hanche qui était démise. On imagine la douleur que lui causa la chute d’un corps sur son abdomen. Le front du Dr Daruwalla s’écorcha aux paillettes rose et rouge extincteur qui formaient une étoile sur le pelvis de l’acrobate, tandis que son nez émit un craquement en allant s’écraser contre son pubis.

Dans des circonstances éminemment différentes, leur collision aurait pu se parer d’un certain trouble érotique, mais l’acrobate avait la hanche démise – et la tête coincée entre les genoux d’un nain. En revanche, malgré les hurlements de douleur de la voltigeuse, cette rencontre avec son ventre contracté, la dureté surprenante de l’os de son pubis allaient rester pour le docteur le souvenir de sa seule aventure extra-conjugale. Il ne l’oublierait jamais.

On venait de le faire sortir du public pour assister une femme de nain en détresse, et voilà que devant la foule – et dans l’indifférence générale – il venait de s’écraser la face entre les cuisses de la victime. Comment s’étonner qu’il n’ait jamais pu l’oublier, elle et les sensations mitigées qu’elle lui avait procurées ?

Aujourd’hui encore, tant d’années plus tard, une rougeur de gêne et d’émoi lui montait au visage lorsqu’il se rappelait le ventre de la trapéziste tendu contre son front. Il sentait encore la moiteur des collants trempés de sueur quand sa joue s’était posée contre l’intérieur de la cuisse. Et tout en entendant les hurlements de douleur de Deepa (il essayait tant bien que mal de se dégager pour ne plus lui peser), il entendait aussi les cartilages de son nez sauter, car le pubis de Deepa était aussi dur qu’une cheville ou qu’un coude. Et lorsqu’il avait inhalé son arôme dangereux, il avait pensé identifier enfin l’odeur du sexe, entêtant mélange où la mort le dispute aux fleurs.

C’est alors qu’entre deux oscillations du filet, Vinod lui dit d’un ton accusateur : « Tout ça, ça arrive parce que vous voulez prendre sang des nains. »

Le docteur s’attarde sur les seins de Lady Duckworth

En quinze ans, les autorités des douanes indiennes n’avaient retenu le Dr Daruwalla que deux fois : c’étaient les seringues hypodermiques jetables, il y en avait une centaine, qui avaient attiré l’attention des douaniers. Il avait dû expliquer la différence entre les seringues, qui servent aux injections, et les vacutainers, qui servent aux prises de sang ; dans le système du vacutainer, ni l’ampoule de verre ni la seringue ne sont équipées d’un piston. Il ne transportait donc pas des seringues propres à injecter de la drogue, mais des vacutainers, propres à prélever du sang.

– Et vous prenez le sang de qui ? avait demandé le douanier.

Même ce point avait été plus facile à expliquer que le problème auquel le docteur était confronté dans l’immédiat.

Ce problème, c’est qu’il avait une nouvelle contrariante pour l’acteur célèbre qui répondait au nom impossible d’inspecteur Dhar. Comme il ne savait pas à quel point la mauvaise nouvelle en question allait affecter la vedette, sa lâcheté lui soufflait de la lui annoncer dans un lieu public. L’inspecteur Dhar était en effet célèbre pour son empire sur lui-même en public ; Farrokh pouvait donc compter qu’il garderait son sang-froid. Le choix d’un club privé comme lieu public aurait pu paraître saugrenu à d’autres, mais le docteur jugeait que le Duckworth était tout juste assez privé et assez public pour le petit drame qu’il avait sur les bras.

Ce matin-là, lorsqu’il était arrivé à son club de sport, la présence d’un vautour qui planait au-dessus du parcours de golf ne lui avait pas semblé insolite ; il n’avait pas vu dans l’oiseau de la mort un mauvais présage lié à la nouvelle malencontreuse dont il était porteur. Le club se trouvait à Mahalaxmi, non loin de Malabar Hill ; personne n’ignorait à Bombay ce qui y attirait les vautours. Lorsqu’un cadavre était placé dans les Tours du Silence, les vautours arrivaient, parfois d’une distance de cinquante kilomètres, alléchés par l’odeur des restes qui se faisandaient.

Farrokh connaissait bien Doongarwadi. Ce qu’on appelle les Tours du Silence se compose de sept énormes cairns, sur Malabar Hill, et c’est là que les parsis exposent les cadavres nus de leurs morts, pour que les charognards n’en laissent que le squelette. Parsi lui-même, le Dr Daruwalla descendait des zoroastriens arrivés en Inde au VIIe et au VIIIe siècle, pour fuir les persécutions des musulmans. Mais le père de Farrokh était un athée si virulent, si féroce, que lui-même n’avait jamais pratiqué le Zoroastre ; il n’avait pas connu la cérémonie du Navjote, jamais porté la sadra ni ceint le kusti. À vrai dire, sa conversion au christianisme aurait sûrement donné un coup de sang à son mécréant de père, n’était que celui-ci avait déjà trépassé à l’époque ; car Daruwalla fils s’était converti aux abords de la quarantaine.

Comme il était chrétien, ses restes à lui ne seraient jamais exposés dans les Tours du Silence ; pourtant, malgré l’athéisme incendiaire de son père, il respectait les habitudes des parsis pratiquants, et il s’attendait tout à fait à voir des vautours aller et venir au-dessus de Ridge Road. Il ne s’étonna pas non plus de constater que le vautour planant au-dessus du parcours de golf n’ait pas l’air pressé d’arriver aux Tours du Silence ; l’endroit était une vraie jungle de plantes grimpantes, et les parsis eux-mêmes n’étaient pas, avant leur mort s’entend, les bienvenus du côté des fosses.

Quant aux vautours, il les voyait d’un œil favorable. Les cairns de calcaire contribuaient à la décomposition rapide des os, même les plus gros, et les restes des parsis encore intacts étaient balayés dans la mer d’Oman dès la mousson. En ce qui concernait l’évacuation des cadavres, les parsis avaient trouvé une solution décidément admirable, pensait le docteur.

Du côté des vivants, il s’était levé tôt, à l’accoutumée. Ses premières interventions à l’hôpital, où il jouissait toujours du titre de consultant honoraire, comportaient une opération sur un pied-bot, et une autre sur un torticolis ; cette dernière est rare de nos jours, et ce n’était d’ailleurs pas le type d’intervention qui l’amenait à pratiquer l’orthopédie, même de manière intermittente, à Bombay. Il s’intéressait plutôt aux infections des os et des articulations. En Inde, ces infections suivent le plus souvent un accident de la route et une fracture complexe ; la fracture est exposée à l’air, parce qu’il y a eu écorchure, et cinq semaines après la blessure, la plaie, se met à suppurer. Ces infections sont chroniques parce que l’os est mort, et qu’un os mort se comporte comme un corps étranger. On appelle l’os nécrosé le séquestre. Les confrères orthopédistes du docteur l’appelaient Tha-nat-os et ceux qui le connaissaient le mieux disaient parfois aussi le Saigneur des Nains. Toute plaisanterie à part, les infections des os et des articulations n’étaient pas une marotte parmi d’autres pour lui, c’était sa spécialité.

Au Canada, il lui semblait parfois que sa pratique lui amenait autant d’accidents de sport que de défauts congénitaux ou de contractions spasmodiques. Il continuait de s’y spécialiser dans les problèmes infantiles, mais il sentait que sa présence était plus nécessaire, et donc plus exaltante, à Bombay qu’à Toronto. En Inde, il n’est pas rare de voir des patients avec de petits mouchoirs entortillés autour de leurs jambes : c’est pour cacher des plaies, d’où s’écoule un filet de pus, à longueur d’année. Et puis à Bombay, les patients, comme les chirurgiens, étaient moins hostiles aux amputations et à la pose rapide d’une prothèse simple ; cette solution aurait été inacceptable à Toronto, où le docteur était réputé pour la nouvelle technique qu’il avait mise au point en microchirurgie.

En Inde, sans retirer l’os nécrosé, il était impossible de guérir ; souvent, le volume d’os à retirer était trop important, on aurait risqué de compromettre la capacité du membre à supporter un poids. Mais au Canada, en administrant des antibiotiques par longues séries d’intraveineuses, il pouvait associer l’extraction du séquestre avec l’adjonction d’une greffe : on insère dans la zone infectée un muscle et le sang qui lui est nécessaire. Il ne pouvait rééditer ces pratiques à Bombay, sauf à les limiter à des gens très riches dans des hôpitaux comme celui de Jaslok. À l’hôpital des Enfants infirmes, au contraire, il avait recours à la restitution rapide de la fonction d’un membre ; ce qui signifiait souvent qu’en lieu et place de traitement il fallait procéder à une amputation rapide, avec pose de prothèse. Une plaie suppurante ne lui paraissait pas le pire des maux ; en Inde, il laissait tout simplement le pus s’écouler.

Et, sans doute ce trait avait-il à voir avec le zèle du néophyte – cet anglican convaincu éprouvait à l’égard des catholiques des sentiments où la suspicion le disputait à la terreur sacrée –, la période de Noël l’emplissait d’allégresse, car elle n’est pas à Bombay cette grande kermesse clinquante et mercantile qu’elle est devenue en pays chrétien. Ce Noël-là s’était accompagné d’une joie circonspecte pour lui ; il s’était rendu à une messe catholique le soir du réveillon, et à un office anglican le jour de Noël. À défaut de pratiquer en temps ordinaire, il ne manquait jamais les fêtes carillonnées ; pourtant, en se rendant deux fois à l’église en cette occasion, il avait le sentiment d’avoir dépassé la dose prescrite sans raison valable ; d’ailleurs sa femme s’en était émue.

La femme du docteur, viennoise, était née Julia Zilk, sans aucun lien de parenté avec le maire de Vienne. L’ex-Fraülein Zilk venait d’une famille catholique, aristocratique et impérieuse. Au cours des rares et brefs séjours de la famille Daruwalla à Bombay, les enfants étaient allés chez les jésuites ; non qu’ils eussent été élevés dans la foi catholique, mais le docteur aimait entretenir des relations « familiales » avec ces écoles très fermées autrement. Les enfants étaient des anglicans bon teint, et inscrits dans des écoles anglicanes à Toronto.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi