Un été prodigue

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Dans le décor sauvage et grandiose des Appalaches, Un été prodigue tisse trois histoires de femmes.
Publié le : mercredi 21 août 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743626099
Nombre de pages : 560
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Présentation
Dans le décor sauvage et grandiose des Appalaches, Un été prodigue tisse trois histoires de femmes. Celle de Deanna, employée par l'office des forêts, dont la solitude va être bouleversée par l'arrivée d'un jeune chasseur. Celle de Lusa, une intellectuelle qui, devenue veuve, décide de rester dans la vallée et de gagner le coeur d'une famille hostile. Celle de Nannie, enfin, dont les opinions en matière de religion ou de pesticides suscitent des querelles de voisinage. Dans ce roman foisonnant et généreux, Barbara Kingsolver traite du thème qui lui est le plus cher - le respect de la nature - avec un charme et une grâce qui suscitent l'enthousiasme.
Barbara Kingsolver est née aux Etats-Unis en 1955. Journaliste, poète et romancière, elle a écrit une dizaine de livres, tous publiés chez Rivages. Connue pour son engagement écologiste, elle tient une place à part dans la littérature américaine. En 2010, elle a obtenu le prestigieux Orange Prize pour Un autre monde.
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Titre original : Prodigal Summer

ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES
106, boulevard Saint-Germain
75006 Paris
www.payotrivages.fr

Couverture : © Andrew Wyeth. Knapsack, 1978, aquarelle sur papier, collection privée

© 1988, Barbara Kingsolver

© 1997, Éditions Payot & Rivages pour la traduction française

ISBN : 978-2-7436-2609-9

Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre, est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales

À Steven, Camille et Lily
et à la Nature en tous ses lieux.
Remerciements
Ce roman est issu du fertile terreau entretenu par mes amis et voisins de Virginie. Toute ma reconnaissance à Neta Findley pour la générosité de son accueil et l’amitié qu’elle a su me témoigner, ainsi qu’à Bill, son mari disparu, et à leur fils, Joe, dont les récits pleins d’humour ont enrichi mon existence ainsi que ce livre. Je réserve une dîme de ma future récolte de pommes à Fred Hebard, de l’American Chestnut Foundation, pour m’avoir apporté son aide tous azimuts et de précieuses informations sur l’arboriculture : le programme de réintroduction du châtaignier de la Fondation – un projet beaucoup plus systématique que celui que j’ai imaginé pour les besoins de ce roman –, qui, un jour, fera revivre cet arbre dans les forêts d’Amérique. Merci également à Dayle, à Paige et à Kyla, les parents de nos parents. Je remercie Jim et Pam Watson de leurs promenades en carriole, de leur bonne humeur et de leur bonne volonté ; Mlle Amy pour le repos de l’esprit ; Randy Lowe pour ses avis éclairés ; le Cooperative Extension Service pour avoir répondu à mes questions les plus saugrenues ; Bill Kitrell, du Nature Conservancy, qui m’a fourni de précieux aperçus sur son métier, de même que Bravera Beaty, Kristy Clark, Steve Lindeman et Claiborne Woodall. Enfin, je suis redevable à Felicia Mitchell de m’avoir tenu compagnie lors de sessions à la laverie automatique et d’investigations dans les brocantes, et surtout de m’avoir empêchée de manquer cette première soirée à la ferme.
À travers le monde, je dois beaucoup à un réseau tellement étendu d’amis et de collègues qu’il me sera difficile ici de les mentionner tous personnellement, malgré l’éminence de certains noms. Mes remerciements chaleureux à Emma Hardesty pour toutes ces années de compagnonnage ; à Terry Karten pour sa foi inébranlable en la littérature ; à Jane Beirn pour avoir avec élégance relié mon moi intérieur au monde extérieur ; à Walter Thabit pour sa connaissance des jurons arabes ; à Frances Goldin pour ses recettes, pour m’avoir dispensé ses connaissances de la syntaxe yiddish, pour son infaillible instinct et son inconditionnelle affection. De tout, finalement, et au-delà de ce qu’il est possible de recevoir. Je remercie profondément la famille d’Aaron Kramer d’avoir eu l’amabilité de m’autoriser à reproduire ici Prothalamium, le beau poème extrait de The Thunder of the Grass (International Publishers, New York) ; j’ai pu, en effet, découvrir la beauté et la grandeur de l’œuvre de cet écrivain, toute de passion et de conscience sociale, dont je me sens sœur par l’esprit. Je remercie Chris Cokinos pour son merveilleux livre Hope is the Thing with Feathers ; Carrie Newcomer pour son habileté à tisser des liens invisibles ; W. D. Hamilton (in memoriam), à la fois remarquable et audacieux ; Eward O. Wilson pour tout cela et aussi pour son dévouement. Dan Papaj, qui a su attirer mon attention sur bien des merveilles et mystères des lépidoptères et a su en résoudre d’autres. Robert Pyle, qui a répondu à toutes mes questions à propos des papillons et des lépidoptères. À Mike Finkel, qui, grâce à son article The Ultimate Survivor (Audubon, mai-juin 1999), m’a communiqué une autre vision des coyotes. À Paul Mirocha, qui a su faire œuvre artistique de mes vagues suggestions pour l’illustration des pages de garde du livre.
Pour leurs appréciations des différentes versions du manuscrit, je remercie Steven Hopp, Emma Hardesty, Frances Goldin, Sydelle Kramer, Terry Karten, Fenton Johnson, Arthur Blaustein, Jim Malusa, Sonya Norma, Rob Kingsolver, Fred Hebard, Felicia Mitchell, et l’équipe enthousiaste de HarperCollins ; tous m’ont aidée. Je reste bien entendu l’unique responsable de toute erreur qui se serait glissée dans ce roman en dépit de ces nombreuses compétences.
Enfin, je remercie mes parents d’avoir choisi de m’élever dans une zone géographique située entre fermes et espaces naturels et de m’avoir ainsi communiqué une vision du monde largement colorée de vert, de même que mon frère Rob, mon mentor, mon complice lors de nos chasses aux serpents et de nos recherches de papayes. Ma sœur Ann, à qui sa générosité a donné des ailes pour me venir en aide. Mes filles, Camille et Lily, prodiges de grâce et d’émerveillement, qui me livrent à chaque jour qui se lève un monde renouvelé. Et enfin, je suis reconnaissante à Steven, dont l’écoute parfaite et la main sûre m’ont soutenue tout au long de ce livre et dans la vie, d’être ce compagnon inespéré que le destin m’a donné.
Prothalame
Venez, vous tous les inconsolés, souverains d’une chambre solitaire
au papier peint d’oiseaux muets et de fleurs à la floraison factice,
aux armoires pleines de rêves morts depuis si longtemps !
Venez, parcourons les rues anciennes – telle une mariée :
écartons les feuilles mortes d’un balai impitoyable ;
apprêtons-nous pour le Printemps, comme pour un fiancé
dont, impatients, nous guetterions le pas léger.
Nous effacerons les ombres, où les rats se sont longtemps nourris ;
balayerons notre honte – et à sa place nous bâtirons
une demeure d’amour, une splendide couche nuptiale
parfumée de fleurs tremblantes pour le Printemps.
Et quand il viendra, nos rêves assassinés s’éveilleront ;
et quand il viendra, tous les oiseaux muets chanteront.
Aaron Kramer1
1Poète américain, traducteur et enseignant, Aaron Kramer (1921-1997) devait atteindre une renommée nationale dans les années 40. À travers ses œuvres, il dénonça avec passion les abus du maccarthysme dans les années 50. Traducteur de Heine, de Rilke, il s’est attaché à transcrire en anglais de nombreux poètes de langue yiddish, puis il traduira le livret de l’opéra Der Kaiser von Atlantis de Viktor Ullman et de Petr Kien, tous deux internés au camp de concentration de Terezin. Ses propres œuvres poétiques ont fait l’objet de traductions en de nombreuses langues. Lecteur à la radio, dans les universités et dans les bibliothèques, il se révéla un pionnier dans le domaine de la thérapie par la poésie.
1
Les prédateurs
Tous les mouvements de son corps dénotaient une franchise que donnent des habitudes de vie solitaire. Mais la solitude n’est vécue comme telle que par l’être humain. Chaque pas silencieux résonne comme le tonnerre dans la vie souterraine de l’insecte ; tout choix renouvelle l’univers de l’élu. Il n’existe pas de secret sans témoins.
L’aurait-on épiée dans cette forêt – un homme armé d’un fusil, par exemple, dissimulé dans un épais taillis de fayards –, qu’on aurait remarqué sa rapidité à remonter le sentier et son sérieux lorsque, le sourcil froncé, elle examinait le sol devant elle. Une femme en colère, sur les traces d’une créature haïssable.
On se serait trompé. Frustrée, elle l’était certainement de suivre dans la boue des empreintes qu’elle ne parvenait pas à identifier. Cette femme était sûre d’elle, d’habitude. Pourtant, si elle avait pris la peine de se poser la question en cette matinée détrempée et ensoleillée, elle aurait dit être heureuse. Elle aimait l’atmosphère qui succède à une pluie violente et la percussion sifflante dont se remplit une forêt de feuilles qui dégouttent à vous en retirer les mots de la tête. Son corps était libre d’obéir à ses propres lois : de marcher à longues enjambées trop difficiles à suivre, de s’asseoir sans façon sur ses talons, au milieu du sentier, là où il fallait palper les feuillages écrasés, une grosse natte de cheveux presque aussi épaisse que l’avant-bras balayant le sol depuis son épaule lorsqu’elle se baissait. De tous ses membres, elle se réjouissait d’être de nouveau à l’air libre, hors du refuge exigu dont les murs en rondins s’étaient couverts d’une barbe envahissante durant les longues pluies printanières. Le sourcil froncé n’était que de pure concentration, rien d’autre. Les deux années passées seule l’avaient rendue aussi indifférente qu’une aveugle à l’apparence de son propre visage.
Toute la matinée, la piste de l’animal l’avait menée vers les hauteurs, le long d’une touffe de rhododendrons, dans la montagne qu’elle gravissait maintenant à travers une forêt de très vieux arbres, tellement escarpée qu’elle avait toujours échappé à la coupe. Pourtant, même ici, où une solide voûte de chênes et de noyers d’Amérique protégeait le sommet de la crête, la pluie de la nuit précédente était tombée suffisamment fort pour brouiller les traces. La taille de la bête, elle avait pu la déterminer à la trouée faite dans la broussaille vernissée des podophylles, ce qui suffit à accélérer les battements de son cœur. Sans doute était-ce ce qu’elle cherchait depuis ces deux dernières années ou plus. Une éternité. Mais pour en être absolument sûre, certaines précisions lui étaient nécessaires, en particulier la marque ténue d’une griffe, au-delà du coussinet, celle qui distingue le doigt du canidé de celui du félin. La première chose qui s’effacerait sous une pluie abondante, de telle sorte qu’elle ne lui apparaîtrait pas maintenant, même en cherchant bien. Il lui faudrait autre chose que des traces, mais en cette tendre matinée humide d’un commencement du monde, elle s’en contenterait. Elle saurait se montrer patiente dans sa traque. Finalement, l’animal se trahirait par un tas de déjections (peut-être elles aussi désagrégées par la pluie) ou tout autre chose, un indice propre à son espèce. L’ours laisse des marques de griffes sur les arbres, parfois même de dents sur l’écorce, mais ce n’était pas un ours. Ça avait la taille d’un berger allemand, mais ce n’était pas non plus un animal domestique. Le chien qui avait laissé ces traces, si chien il y avait, devait être bien sauvage et bien affamé pour être dehors sous une pluie pareille.
Elle tomba sur un endroit où il avait fait le tour d’une souche de châtaignier, probablement pour y laisser son empreinte. Elle examina la souche : un vieux géant qui retournait à la terre en se décomposant en menus fragments depuis sa mort par la hache ou par la maladie. À son pied, des champignons parsemaient l’humus, tout petits, orange vif, avec leurs chapeaux délicatement ourlés comme des parasols ouverts. Si fragiles que la trombe d’eau aurait dû les meurtrir ; ils avaient sûrement poussé dans les quelques heures qui avaient suivi l’arrêt de la pluie – après le passage de l’animal, donc. Inspirés par l’odeur d’ammoniaque. Elle examina longuement le sol, inconsciente des élégantes proportions de son nez et de son menton, vus de profil, inconsciente de sa main gauche qui s’agitait près de son visage pour disperser un nuage de moucherons et dégager une mèche folle de ses yeux. Elle s’accroupit, se carra en posant le bout de ses doigts sur la mousse au pied de la souche et appuya son visage contre le vieux bois musqué. Le huma.
« Un félin », dit-elle à mi-voix. Pas ce qu’elle aurait espéré, mais une bonne surprise tout de même de trouver la preuve qu’un lynx avait établi son territoire sur cette crête. La combinaison de forêts et de marécages de ces montagnes offrait peut-être un excellent habitat de base à ces félins, mais elle savait que la plupart d’entre eux s’en tenaient aux falaises calcaires de la rivière le long de la frontière, entre la Virginie et le Kentucky. Mais pas d’erreur. Cela expliquait les hurlements qu’elle avait entendus deux nuits plus tôt, déchirants, à vous glacer d’effroi sous la pluie, comme des lamentations de femme. Elle était certaine que c’était un lynx, pourtant cela l’avait empêchée de dormir. Personne ne pouvait rester insensible à une angoisse aussi humaine. À son souvenir, elle frissonna tandis que, pesant de tout son poids sur ses orteils, elle se rétablissait sur ses jambes.
Et il fut là, debout, à la dévisager. Botté, dans sa tenue de camouflage, il portait un sac à dos plus gros que le sien. Un fusil, du sérieux – un 30/30, à première vue. La surprise avait dû bouleverser son visage avant qu’elle ne songeât à se reprendre pour affronter un regard d’être humain. S’il lui arrivait de rencontrer des chasseurs montés jusqu’ici, c’était toujours elle qui les voyait en premier. Celui-là l’avait privée de son avantage – il l’avait devancée.
« Eddie Bondo », c’est ce qu’il venait de lui dire en touchant le bord de son chapeau, quoiqu’elle eût mis un certain temps à le réaliser.
« Pardon ?
– C’est ainsi que je m’appelle.
– Bon sang ! laissa-t-elle échapper. Je ne vous ai pas demandé votre nom.
– Il fallait que vous le sachiez tout de même. »
Insolent, pensa-t-elle. Ou armé, plutôt. Comme un fusil, prêt à tirer. « Quel besoin j’ai de savoir votre nom ? Vous allez me raconter des bobards pour que je les colporte ensuite ? » lui demanda-t-elle posément. C’était une tactique apprise de son père et plus généralement une attitude de montagnard – feindre le calme lorsqu’on se sent profondément agité.
« Ça, je ne peux pas dire. En tout cas, je ne mords pas. » Il souriait de toutes ses dents, sans doute pour se faire pardonner. Il était beaucoup plus jeune qu’elle. Sa main gauche remonta jusqu’à son épaule, effleurant du bout des doigts le canon de son fusil en bandoulière. « En plus, je ne tire pas sur les femmes.
– Bravo. Heureuse de l’apprendre. »
Il avait prononcé ces mots à la façon des gens du Nord. Un étranger, un intrus. Il n’était pas très grand mais tout en muscles, ce qu’on devine sous un vêtement masculin, et aux poignets, au cou, à une certaine façon de se tenir : bâti comme quelqu’un qui a l’habitude du travail, tendu, même au repos. Il dit : « Vous reniflez les souches, à ce que je vois.
– Exact.
– Vous avez sans doute une bonne raison de le faire ?
– Ouais.
– Vous pouvez me la dire ?
– Non. »
Une autre pause. Elle surveillait ses mains, mais l’éclat vert sombre de ses yeux l’attirait comme un aimant. Il l’observait avec attention, semblant chercher à déchiffrer ce que dissimulaient ses inflexions montagnardes. Son sourire s’inversa, les coins de sa bouche tombants, sorte de question entre parenthèses au-dessus du menton carré. Elle ne se rappelait pas avoir jamais vu un mélange de traits aussi impérieux chez un homme.
« Vous n’êtes pas très bavarde. La plupart des filles que je connais passent la moitié de leurs journées à jacasser de ce qu’elles n’ont pas fait et ne feront pas en fin de compte.
– Disons que je ne suis pas la plupart des filles que vous connaissez. »
Elle se demanda si elle n’était pas en train de le provoquer. Elle n’avait pas de fusil, lui en avait un, bien qu’il eût promis de ne pas tirer. Ou de ne pas mordre, en l’occurrence. Ils restèrent plantés là, sans mot dire. Elle mesura le silence au nuage qui traversa le soleil et aux deux chants de grives des bois qui retentirent soudain à plein à travers les feuilles et restèrent en suspens dans l’air entre elle et cet homme, une… proie ? Non, un intrus. Très probablement un prédateur.
« D’accord si je vous accompagne juste un moment ? demanda-t-il poliment.
– Non, dit-elle d’un ton sec. Ça ne me convient pas. »
Homme ou adolescent, qui était-il ? Son sourire s’effaça, soudain blessé de la sécheresse du ton comme un enfant qu’on a réprimandé. Elle ne savait comment lui parler, comment s’y prendre. Se débarrasser d’un type qui avait oublié la date de clôture de la saison du gros gibier – ça oui, elle savait faire, ça faisait partie de son travail. Mais d’habitude, à ce stade de la conversation, tout était terminé. Et pour commencer, les bonnes manières n’avaient jamais été son fort, même dans sa vie d’avant, lorsqu’elle habitait dans sa maison de brique soigneusement coincée entre un mari et des voisins. Elle enfonça quatre doigts dans ses cheveux, longue masse brune mêlée de fils d’argent, et les ramena du front vers l’arrière pour rentrer les mèches rebelles dans la natte au bas de sa nuque.
« Je suis sur une piste, dit-elle calmement. Deux personnes font deux fois plus de bruit qu’une seule. Si vous êtes chasseur, je suis sûre que vous le savez.
– Vous n’avez pas de fusil à ce que je vois.
– Apparemment non. Nous sommes, semble-t-il, dans la forêt de l’État, dans une zone de protection du gibier où l’on ne chasse pas.
– Ah, dit Eddie Bondo. Tout s’explique.
– En effet. »
Il ne lâchait pas prise, la regardant de haut en bas, interminablement. Assez longtemps pour qu’elle comprit soudainement qu’Eddie Bondo – l’homme, non l’enfant – venait de la dévêtir puis de la revêtir de toutes ses épaisseurs et tout cela dans le bon ordre. Le nylon vert foncé et le Gore-Tex, c’était la tenue des gardes forestiers, la flanelle de coton lui appartenait, tout comme le caleçon long en Thermolactyl, et ce qu’un homme pouvait trouver d’intéressant là-dessous, elle n’en avait pas la moindre idée. Personne n’était venu là depuis un certain temps.
Enfin, il fut parti. Un chant d’oiseau résonna dans l’espace entre les arbres, dans l’atmosphère raréfiée qui semblait tout à coup immense et vide. Il avait plongé la tête la première dans les rhododendrons, ne laissant derrière lui aucune raison de penser qu’il fût jamais venu là.
Une rougeur fut ce qu’il lui laissa. Cuisante. Dans le cou.
Elle se coucha l’esprit rempli d’Eddie Bondo et se leva avec le pistolet réglementaire pris dans sa ceinture. Le pistolet, elle était censée le porter sur elle pour se protéger des ours, pour se défendre, et elle se dit que c’était presque le cas.
Deux jours durant, elle le vit partout – devant elle sur le sentier, au crépuscule ; dans son refuge, devant la fenêtre éclairée par la lune. Dans ses rêves. Le premier soir, elle tenta de se distraire ou de tromper son attente en lisant, et le second, elle se lava soigneusement à l’aide de l’eau de la bouilloire, d’un gant et du savon qu’elle évitait normalement parce qu’il assaillait les narines des cerfs et autres animaux de l’unique odeur connue d’eux, celle des chasseurs, celle du prédateur. Les deux nuits, elle se réveilla en nage, dérangée par les bruits furieux, sourds, de chauves-souris qui s’accouplaient dans les ombres sous l’avant-toit de sa galerie, copulations agressives qui ressemblaient à des collisions d’étrangers.
Et maintenant, ici même, en chair et en os en plein jour, à côté de cette souche de châtaignier. Car, lorsqu’il réapparut, ce fut au même endroit. Cette fois, il portait son sac à dos, mais n’avait pas de fusil. Son pistolet à elle était sous sa veste, chargé, au cran de sécurité.
De nouveau, elle s’était accroupie près de la souche en quête d’indices, tout à fait certaine d’être, cette fois, sur les traces de ce qu’elle cherchait. Nul doute que celles-ci fussent celles d’un canidé : de la femelle sans doute dont elle avait localisé la tanière quatorze jours plus tôt. Mâle ou femelle, l’animal s’était arrêté auprès de la souche, avait remarqué l’empreinte du lynx, qui l’avait intrigué, irrité, ou n’avait rien signifié du tout pour lui. Difficile pour un humain de savoir ce qui pouvait lui traverser l’esprit.
Et de nouveau – comme si le fait de se relever de cette souche avait matérialisé Eddie Bondo, comme s’il était sorti de l’afflux de sang à sa tête –, il fut là, lui souriant.
« Ah, vous êtes là. Pas comme la plupart des filles de ma connaissance. »
Son cœur battit assez fort pour transformer ce qu’elle entendit en pulsations.
« La seule que vous connaissiez, j’ai l’impression, si vous explorez la forêt de l’État de Zébulon. Ce qui semble être le cas. »
Il était sans chapeau cette fois, ses cheveux noirs très légèrement ébouriffés comme les plumes d’un corbeau sous la bruine. Ils étaient d’une épaisseur soyeuse qu’elle lui envia un peu, car parfaitement lisses, souples et impeccables. « Voyez, madame le Garde. Pas de fusil. Contemplez un type correct, respectueux de la loi.
– C’est ce que je vois.
– Je ne peux pas en dire autant de vous, ajouta-t-il. Qui reniflez les souches.
– Non, je ne peux pas prétendre être correcte. Ni être un homme. »
Son sourire narquois s’assombrit un peu. « Ça, je le vois. »
Je possède une arme. Il ne peut pas me faire de mal, mais elle sut en se disant ces mots que la situation s’était retournée. Il était revenu. Elle avait voulu qu’il revînt à cet endroit. Mais, cette fois, elle attendrait qu’il se découvre. Il resta silencieux une minute ou plus. Puis dit enfin :
« Mille excuses.
– Pour quoi ?
– De vous tanner comme ça. Mais j’ai décidé de vous accompagner dans cette traque aujourd’hui, juste un petit moment. Si ça ne vous gêne pas.
– Qu’est-ce que vous espérez tant trouver ?
– Ce qu’une charmante fille comme vous peut bien chercher, à renifler comme ça dans ces grands bois. Ça m’a empêché de dormir la nuit. »
Alors, il avait pensé à elle. La nuit.
« Je n’ai rien d’un petit chaperon rouge, si c’est ce qui vous tracasse. Et j’ai le double de votre âge. » Elle avait prononcé ces mots avec l’intonation des gens de la montagne, une habitude depuis longtemps disparue qui contaminait de nouveau son parler si rarement mis à l’épreuve.
« Ça, j’en doute sincèrement. »
Elle attendit et il proposa : « Je resterai à distance si vous préférez. »
Elle n’aimait pas l’idée qu’il la suivît. « J’aimerais mieux que vous passiez devant, en veillant à ne pas piétiner les empreintes de la bête que je cherche. Si vous pouviez faire attention à les éviter. » Elle indiqua du doigt les traces du félin vieilles de trois jours, non celles – plus récentes – imprimées dans la terre végétale sur le bas-côté de la piste.
« Oui m’dame, ça je crois en être capable. » Il s’inclina légèrement, tourna les talons et prit la tête, à distance convenable des empreintes, foulant à peine l’humus. Il était habile. Elle le laissa pratiquement disparaître dans le feuillage, puis elle emboîta la trace des deux mâles dans leurs foulées parallèles, celle du félin et celle de l’homme. Elle voulait le regarder marcher, observer son corps sans qu’il le sût.
C’était en fin d’après-midi, un soupçon de noir gagnait déjà le versant nord de la montagne, là où les rhododendrons se pressaient dans l’évasement de chaque combe. Sous leur ombre dense, le sol était à nu et usé. Dans un mois, ils seraient couverts de leurs grosses boules de fleurs roses comme des bouquets de demoiselles d’honneur, fantaisie presque trop voyante pour une fleur des bois sur cette montagne solitaire. Mais à ce stade les boutons étaient encore en sommeil. Pour l’instant, seule la terre humide fleurissait comme par accès : les érythrines mouchetées, les claytonies, toutes les fleurs sauvages de dessous qui devaient accomplir un cycle de vie accéléré entre les premières tiédeurs de mai – tant que le soleil les atteignait encore à travers les branches dénudées – et l’obscurité ombragée d’un sous-bois de juin. Beaucoup plus loin en bas, au pied de cette montagne, sur les terres cultivées de la vallée, le printemps se serait dévidé dès la première semaine de mai, mais la marée de fleurs sauvages qui balayait les flancs de la montagne venait à peine de parvenir jusqu’ici, à quatre mille pieds. Sur ce sentier, les têtes fleuries pleines d’espoir poussaient si serré qu’on les écrasait en marchant. Encore quelques semaines et les arbres seraient définitivement couverts de feuilles, la voûte se refermerait et cette floraison disparaîtrait. Le printemps se déplacerait plus haut pour réveiller les ours et finalement baisserait comme une flamme, absorbé par la forêt d’épinettes sombres sur le crâne du Zébulon. Mais là, maintenant, le printemps s’animait en pleine période de lascivité. Partout où le regard se posait, on essayait de gagner du temps, de la lumière, de profiter du baiser d’un pollen, de l’union du spermatozoïde et de l’œuf, d’une seconde chance.
Il s’arrêta deux fois sur la piste devant elle, une fois auprès d’une azalée couleur flamme, tellement couverte de fleurs qu’on eût dit un buisson ardent, et une autre fois sans aucune raison apparente. Mais à aucun moment, il ne se retourna. Il devait guetter son pas, pensa-t-elle. Ça, au moins, ou peut-être que non. Ce n’était vraiment pas important.
Ils atteignirent le point où la trace ancienne du lynx s’engageait directement dans la montée, et elle le laissa filer. Elle attendit qu’il fût hors de vue pour faire demi-tour et redescendre en biais le long de la pente raide, jusqu’à ce que son pied retrouvât le terrain ferme de l’une des pistes de l’Office forestier. Elle avait entretenu des kilomètres de ces pistes, une centaine ou plus au cours de ces derniers mois, mais ce sentier n’était jamais envahi d’herbe car il passait entre son refuge et un promontoire qu’elle aimait bien. Les traces les plus fraîches s’étaient écartées de celles du lynx et elles réapparaissaient ici, menant exactement là où elle pensait qu’elles iraient : vers le bas, en direction de sa récente découverte. Aujourd’hui, elle dévierait de cette piste. Elle avait déjà renoncé à s’en approcher depuis deux semaines – quatorze longues journées, comptant comme des saisons ou des années. C’était le 8 mai, le jour où elle avait décidé qu’elle reviendrait là, pour surprendre son secret afin de se convaincre de sa réalité. Mais pas maintenant, non ; bien sûr que non. Elle laisserait Eddie Bondo la rattraper quelque part ailleurs, s’il la cherchait.
De la crête elle était descendue jusqu’à un bassin bordé de calcaire où des capillaires tombaient en cascade des affleurements de pierre. La roche suintait, striée de sombre par les ruissellements d’humidité qui jaillissaient maintenant partout d’une montagne trop longtemps saturée d’un excès de pluie. Elle était proche du sommet du cours d’eau, arrivant dans la futaie de tsugas la plus ancienne de toute cette chaîne. Des plaques d’aiguilles claires, sèches, parfaitement circulaires, s’étendaient comme des drapés d’arbres de Noël sous les immenses conifères. Elle marqua une pause à cet endroit, les pieds dans ce tapis, à l’écoute. Titu titu titu, lançaient les mésanges à tête noire, ses préférées. Un craquement. Il était revenu sur ses pas, il la suivait maintenant. Elle attendit qu’il émergeât de la lisière du bois sombre.
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