Un jour particulier

De
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Lundi 2 Mai 2011.

Toutes les télévisions du monde annoncent le décès de l’ennemi public numéro un des États-Unis.

Ce même jour, David Goldman a rendez-vous avec son amour de jeunesse à l’aéroport de Newark Liberty, New Jersey. Une femme qu’il n’a jamais cessé d’aimer et qu’il n’a pas revue depuis plus de dix ans.

Alors qu’elle se trouve encore à Paris, embarquée dans un vol Air France à destination de New York, Caroline lui envoie un message pour le prévenir du décollage imminent de l’avion. Ce dernier arrive bien à heure prévue, mais elle... n’arrivera jamais.


Plongez dans les entrailles d’une mystérieuse romance aux multiples rebondissements, qui vous entraînera de Paris à New York, en passant par Batna, au cœur des Aurès d’Algérie.


Publié le : mercredi 10 décembre 2014
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EAN13 : 9782332823731
Nombre de pages : 282
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-82371-7

 

© Edilivre, 2014

Citation

 

 

Les œuvres d’un homme retracent souvent l’histoire de ses nostalgies ou de ses tentations, presque jamais sa propre histoire […]. Aucun homme n’a jamais osé se peindre tel qu’il est.

Albert Camus

Dédicace

 

 

À ma mère,

À Paola,

À Samad

Prologue

Ainsi, ils vécurent heureux et eurent…

Non ! La princesse de ce récit ne recevra pas le baiser de son prince charmant qui la sortira de son sommeil pour vivre heureuse et avoir beaucoup d’enfants. Cette histoire, mon histoire, n’est pas un conte de fées. À l’image du genre humain, elle n’est pas parfaite et, comme la vie, elle charrie son lot de bonheurs, de rires, de chagrins, de pleurs, de certitudes, de doutes, d’enchantements et de désillusions. C’est l’histoire d’une rencontre, une de celles qui lient les âmes à jamais, d’un couple qui s’est livré aveuglément au bonheur d’aimer, qui a vécu un rêve de jour, avant d’être brutalement réveillé par le destin – celui-là même qui avait fait se croiser leurs chemins et leurs cœurs. Car les songes n’ont jamais appartenu qu’aux divinités grecques, jalousement préservés dans les profondeurs de ce monde, aux portes du royaume d’Hadès.

J’étais encore adolescent, lorsqu’un vieil homme au visage imprégné de rides, que son grand âge avait indéniablement accentuées, m’a humblement dit ces paroles qui résonnent dans mon esprit au moment même où je vis mes derniers instants : « La vie d’ici-bas n’est que le récit d’une histoire déjà écrite d’avance, et à laquelle chaque être humain prend part en bien ou en mal. »

Je ne sais pas si ce vieux sage avait raison, ou si sa sénilité avait simplement le visage de la sagesse, mais j’ai la certitude que mon rôle dans cette histoire « écrite d’avance » touche à sa fin, alors que défile à toute allure, devant mes yeux encore grands ouverts, tout un pan de ma vie amoureuse, tour à tour heureuse et douloureuse…

 

 

The world is safer1.

Président Barack Obama


1. Le monde est plus sûr.

I
Un jour particulier

Abbottabad, Pakistan
Lundi 2 mai 2011

1 heure du matin

Dehors la nuit est étrangement calme. Au-dessus de la province de Khyber Pakhtunkhwa, quatre hélicoptères partis de Jalalabad en Afghanistan, dont deux Black Hawk modifiés, survolent presque silencieusement le territoire pakistanais. À leur bord, une vingtaine de membres des Navy Seals, les troupes d’élite de l’armée US. Leur mission : « déloger » un pensionnaire d’une résidence fortifiée d’Abbottabad – murs d’enceinte de plus de quatre mètres de haut surmontés de barbelés avec très peu de fenêtres donnant sur l’extérieur –, son nom de code, tout droit sorti de l’imagerie du Far West, est « Geronimo ».

Depuis les sous-sols de la Maison Blanche, dans la Situation Room, le Président des États-Unis et son équipe rapprochée assistent en direct au déroulement de l’Opération nommée Neptune Spear.

1 h 15

Un des deux Black Hawk, victime d’une panne, s’écrase sur le mur sud-ouest du complexe et vient rompre le silence de la nuit. Les occupants du deuxième débarquent sans problème au nord de la résidence. Le raid est lancé.

Le lourd portail métallique vole en éclats sous le poids de la charge explosive déposée par l’équipe d’intervention, s’ensuivent des échanges de tirs entre le commando et les hommes chargés de la sécurité de « Geronimo ». Quelques minutes plus tard, les troupes d’élite pénètrent dans la résidence, qui compte trois niveaux. Après avoir sécurisé les deux premiers étages, ils parviennent au troisième qui est totalement plongé dans le noir.

1 h 30

Lunettes de vision nocturne vissées sur le nez, un des membres de la Team 6 des Navy Seals pousse la porte d’une chambre à coucher. Il est tout autant surpris par la grande taille de l’individu qui lui fait face, que par sa maigreur ; l’homme désarmé porte une courte barbe, le sniper n’a aucun doute, il s’agit bien de sa cible principale, il appuie sur la gâchette à deux reprises… L’étique colosse s’effondre sur le sol.

– « Geronimo EKIA », annonce le soldat pour signifier que l’ennemi a été tué pendant l’intervention.

1 h 45

L’opération Neptune Spear est achevée, tout comme « Geronimo » et sa légende écrite en lettres de sang, la SEAL Team 6 s’envole vers l’Afghanistan.

Le 1er mai 2011 à 23 h 35 (heure locale), depuis la Maison Blanche, Barack H. Obama annonce la mort d’Oussama Ben Laden.

*
*       *

New York
Saint Nicholas Avenue, Manhattan
Lundi 2 mai 2011

6 h 00 am

Au moment où David se réveilla ce matin-là, il était loin de se douter que ce Grand jour pour lui, était également un Grand jour pour la nation américaine. Justice hasbeen done2 titraient les journaux du matin ou encore We got him ! Oui, ils l’avaient eu ! L’ennemi public n° 1, l’homme le plus recherché au monde était mort. L’annonce du décès de Ben Laden, le mariage du Prince William en Angleterre quelques jours plus tôt, on se serait cru tout droit sorti d’un bon vieux Disney. Le mariage du Prince, la mort du méchant…

Oui ! Un bon vieux Disney, pensa-t-il en apprenant la nouvelle qui tournait en boucle sur les chaînes d’infos.

Les télévisions du monde entier avaient une nouvelle fois les yeux rivés sur New York… presque dix ans après.

*
*       *

Il lui fallut encore près d’un quart d’heure pour s’extirper de son lit et se détourner de l’écran de télé. Il s’apprêtait à sauter dans la douche juste au moment où le bip strident de son smartphone retentit. Il se rua sur le téléphone, l’écran affichait un nouveaumessage :

 

Je suis dans l’avion, nous allons bientôt décoller. J’ai vraiment hâte d’être à tes côtés… dans 7 heures !

Je t’embrasse. Ta faiblesse♥♥♥

 

Il attendait ce jour depuis tellement longtemps. Dans quelques heures, la femme qu’il avait tant aimée et qu’il pensait avoir perdue à jamais, allait le rejoindre pour toujours… du moins le croyait-il.

Il ne tiendrait pas en place jusqu’à l’heure d’aller l’attendre à l’aéroport et décida qu’après le petit-déjeuner, il se rendrait sur Downtown. La ville tout entière semblait en liesse.

Pourquoi ne pas assisterde plus près à cette page d’histoire, se dit-il.

D’autant qu’il n’était qu’à vingt-cinq minutes de « Ground Zero » en métro.

Une fois sous la douche, son esprit commença à vagabonder. Il n’avait pas été aussi heureux et enthousiaste depuis bien longtemps. Il imaginait déjà la scène des retrouvailles, la sensation qu’il ressentirait en la serrant dans ses bras, l’odeur de sa peau suave. Soudain, un détail, anodin sur le moment, le troubla et vint perturber ce petit paradis mental qu’il était en train de confectionner pensée après pensée.

Où étais-je ce tragique 11 septembre ? s’interrogea-t-il.

Il avait beau être sur un nuage, le récent événement frappa à la porte de sa mémoire. L’actualité de ce jour était malheureusement indissociable de ce tristement célèbre mardi 11 septembre 2001.

S’il est une chose que quasiment toutes les personnes dans le monde ont en commun, c’est le souvenir exact de ce qu’elles faisaient et où elles se trouvaient ce jour-là. Or, il semblait que la mémoire de David lui jouait des tours aujourd’hui. L’excitation, mêlée à l’impatience, devait en être la cause, et il ne se formalisa pas davantage.

– Ça me reviendra plus tard, dit-il à haute voix comme s’il cherchait à s’en convaincre.

Il sortit de la douche, noua une serviette autour de sa taille et se dirigea vers le dressing de sa chambre. Il adorait le contact de ses pieds avec le parquet huilé en teck d’Asie. Le bois importé directement de Birmanie était une des rares « excentricités » qu’il s’était autorisée en rénovant cet appartement. Ce dernier avait quelque chose de reposant, d’apaisant, une forme de quiétude palpable, capable de rasséréner n’importe quelle âme tourmentée.

Son trois-pièces sur Harlem n’avait certes rien de comparable avec les somptueux lofts de TriBeCa3, et ses voisins n’étaient assurément pas des Mariah Carey, Jay-Z ou autre Robert De Niro, mais il s’en moquait. Il avait décidé d’y rester, même après que la fortune et la réussite se soient offertes à lui.

Ce quartier avait une âme.

*
*       *

Devant sa psyché chromée au design contemporain, il passa en revue toute une série de complets. Indécis, il opta finalement pour un costume deux pièces Smalto noir cintré à petit col. Le pantalon en laine vierge sans pinces, avec ses larges poches américaines, lui donnait une allure à la fois chic et naturelle. L’effet seconde peau du vêtement lui conférait une totale liberté de mouvement.

J’ai vraiment l’impression de me rendre à un entretien d’embauche, pensa-t-il.

Ce n’était certes pas un entretien d’embauche, mais il tenait absolument à l’impressionner, de la même manière que lorsqu’on cherche à « se vendre » pour obtenir un job qui nous tient à cœur. Il voulait la séduire à nouveau, la faire succomber, lui faire revivre cette fameuse passion des premiers jours ; lorsque naïvement, on pense que cet état de grâce est sans fin.

*
*       *

Les premiers rayons de soleil perçaient à travers les larges fenêtres à guillotine, sans volets, à trois pans, qui s’articulaient en arc de cercle vers l’extérieur. Ces bay-windows, d’inspiration anglo-saxonne, agrandissaient la pièce et lui donnaient une incroyable luminosité ; de telle sorte que, chaque matin, ses yeux tentaient en vain de se frayer un chemin à travers les assauts incessants de lumière afin d’admirer le spectacle qu’offraient ces fenêtres ouvertes sur « le monde ».

L’été était en avance. David se persuada qu’il serait plus judicieux d’aller déjeuner à l’extérieur et de profiter de la clémence du temps, après le calvaire infligé par le glacial hiver qu’il venait de vivre.

D’un pas décidé, il entreprit de sortir avant de se raviser pour se regarder une fois encore devant la glace.

Mais oui ! Tu as la classe ! se dit-il comme s’il cherchait à se donner du courage.

Cet homme capable de tenir tête à n’importe quel grand patron de studio, devenait fébrile à l’idée d’aller retrouver une femme… sauf que, dans le cas présent, il ne s’agissait pour lui, pas d’une femme, mais de La femme ; la gardienne de ses jours et de ses nuits.

*
*       *

Arrivé devant l’ascenseur, il rencontra M. White, un voisin qui vivait au quatrième étage, et engagea la conversation.

– Bonjour, Monsieur White, comment allez-vous ce matin ?

Monsieur White, quel nom ironique ! songea-t-il.

– Bonjour, petit ! Comme tu le vois, mes cannes usées me portent encore, répondit le vieil homme d’une voix joviale en tapotant sur ses jambes.

David avait beaucoup de sympathie et de respect pour lui. Ils se croisaient fréquemment dans l’immeuble et une grande complicité s’était instaurée entre eux au fil des années. Cet Afro-Américain était un sacré monsieur, un vrai bonhomme qui n’avait jamais fui ses responsabilités. Il avait la simplicité de ces hommes dont la misère, les galères, l’époque pas si lointaine où il était dur d’être un « homme de couleur » dans ce pays, n’avaient jamais eu raison de sa joie de vivre. Il avait toujours le mot pour rire et adorait taquiner le jeune « frenchy » comme il se plaisait à l’appeler. Son faux air de Bill Cosby et son humour caustique, parfois même un peu cynique, ne laissaient jamais personne indifférent. On était très vite attendri par le personnage.

– Tu te rends à un enterrement, avec ton costume noir ?

– Non Monsieur, je vais chercher quelqu’un à l’aéroport.

– Combien de fois t’ai-je dit de ne pas me donner du « monsieur » ? Tout le monde m’appelle Otis, tu le sais depuis le temps, non ? À en juger par ton élégance, je parierais que c’est une femme, lui lança-t-il en fanfaronnant.

– Vous êtes perspicace ! lui répondit David de manière amusée.

– Tu sais ce qu’on dit, ce n’est pas au vieux singe…

– Je ne vous le fais pas dire !

Ils étaient déjà arrivés au rez-de-chaussée. Avant de se séparer, David salua chaleureusement le vieil homme et se mit en route, lorsqu’il entendit dans son dos :

– Hey le frenchy ! Fais quand même attention, garde-la bien à l’œil, à mon âge, j’ai encore beaucoup de succès avec ces dames ! s’esclaffa Otis dans un rire reconnaissable entre mille.

Toujours le mot pour rire…

*
*       *

Malgré son aisance financière, David aimait prendre le métro… vestige de son ancienne vie. Cette manière de mener sa barque lui permettait de toujours garder les pieds sur terre et de conserver l’humilité que lui avaient transmise ses parents, et qui le caractérisait. Il savait mieux que quiconque que la valeur d’un homme ne se mesurait pas à son compte en banque. Son défunt père lui disait souvent : « un homme fortuné peut acheter la crainte, mais pas le respect. » Il n’en comprit véritablement le sens que bien plus tard en grandissant. Il ne souhaitait à aucun prix devenir comme certains de ses riches clients, égocentriques, imbus d’eux-mêmes, et parfois totalement déconnectés du monde et de ses réalités. David Goldman, qui portait bien son nom, était agent de stars. L’un des plus convoités outre-Atlantique. Il avait le vent en poupe depuis qu’il avait redonné un second souffle à la carrière d’un acteur tombé en désuétude, et que tous les réalisateurs s’arrachaient à présent.

*
*       *

En se dirigeant vers l’entrée du métro, il s’arrêta quelques instants pour regarder trois fillettes s’amuser à sauter dans une énorme flaque d’eau en attendant le fameux school bus jaune. Elles affichaient une énorme joie de vivre, malgré une pauvreté trahie par la vétusté de leurs habits.

Cette brève scène de candeur et d’insouciance fit naître en lui une once de nostalgie de l’époque où son amour de jeunesse, sa « faiblesse » comme il l’appelait, et lui, passaient leur temps à dresser des listes de prénoms probables pour leurs futurs enfants. Il aimait les enfants, et souffrait intérieurement d’en avoir été privé jusque-là.

Mais mon destin n’est-il pas, en ce moment même, en train de voler à ma rencontre ? songea-t-il.

Cette simple évocation suffit à ranimer la joie et l’excitation qui l’habitaient depuis son réveil.

*
*       *

Il prit le métro à la 145e Rue, la ligne A le déposerait en moins de trente minutes au pied de l’ancien World Trade Center. Une fois à l’intérieur, il ne trouva pas de place assise. À cette heure-ci, le métro était bondé, entre les travailleurs, les étudiants, les touristes, et les sans-abri qui finissaient tristement leur nuit, il n’était pas rare de se retrouver debout. Ne souhaitant pas froisser le dos de sa veste, il vit d’un bon œil l’absence de places assises.

Le train se mit en branle. Quelques passagers, qui ne s’étaient pas encore agrippés aux barres de sécurité, perdirent l’équilibre et manquèrent de tomber, se rattrapant tant bien que mal comme ils le pouvaient. David, surpris plus d’une fois, avait anticipé le brusque démarrage du métro. Solidement cramponné à une des barres verticales en face de lui, il observait et se délectait du show offert par le wagon. La plupart des personnes présentes lisaient la presse et s’enquéraient des détails sur Le fait du jour, d’autres, totalement absentes, avaient des écouteurs vissés sur les oreilles. D’autres encore fermaient simplement les yeux et tentaient vainement de gagner quelques minutes supplémentaires de sommeil.

Soudain la voix d’un homeless4 retentit :

Mesdames et Messieurs, je vous prie de me pardonner pour le dérangement, je voulais simplement vous demander si vous aviez pensé à remercier Dieu d’être en vie en ce moment même. Des gens ne se sont pas réveillés ce matin, vous savezet la journée est loin d’être terminée.

Personne ou presque ne prêta attention à l’intervention de ce sans-abri ; la scène était tellement habituelle. Chaque jour des dizaines de sans-abri arpentaient les différentes lignes du métro. Certains offraient une prestation musicale, d’autres prononçaient des discours bibliques, voire « prophétiques », ou en appelaient simplement à la générosité des personnes, dans l’espoir d’obtenir un petit billet vert.

Pourtant cette dernière phrase « […] et la journée est loin d’être terminée » provoqua une curieuse sensation chez David, un émoi inexplicable, un étrange écho. Il n’eut pas véritablement le temps d’y penser, car deux jeunes Afro-Américains venaient de monter à l’arrêt de la 125e et entamèrent une discussion qui suscita tout son intérêt.

– Crois-tu en la chance ?

– La chance ?

– Oui, la chance, la malchance !

– Non ! Pas vraiment !

– Ah bon ! Et si tu trouves un billet de $100 dans la rue, comment appelles-tu cela ?

– Je ne l’appelle pas, je ramasse le billet, c’est tout !

– D’accord ! Mais tu reconnaîtras que certaines personnes ont de la chance et d’autres non !

– Cela n’a rien à voir avec la chance !

– Et qu’est-ce que c’est alors ? Le destin ?

– Le destin ? Le destin, ça n’existe pas !

– Tu ne penses pas que tout ce qui nous arrive est déjà écrit ?

– Déjà écrit ? Le destin ! C’est juste une simple invention afin de se déresponsabiliser !

– L’histoire est pourtant pleine d’exemples d’hommes et de femmes au destin glorieux ou tragique. Tu ne peux pas le nier !

– Je te dirai, en d’autres termes, puisque tu sembles tant tenir à cette notion de destin, que je suis le propre artisan de ma destinée !

– Tu parles de libre arbitre ?

– Je parle de…

David souhaita les interrompre afin de prendre part à ce « débat » qui le passionnait, mais les deux jeunes hommes étaient tellement happés par leur conversation qu’ils ne remarquèrent même pas sa présence, ni l’intérêt qu’il portait à leur échange.

Au fond de la rame, un busker5 improvisa My Girl, une chanson phare des années 1960 des Temptations. David eut presque le sentiment qu’elle lui était dédiée. Elle collait parfaitement à sa situation et à l’état d’esprit dans lequel il se trouvait. Il commença à la fredonner dans sa tête :

images1I’ve got sunshine on a cloudy day.

When it’s cold outside I’ve got the month of May.

I guess you’d say

What can make me feel this way ?

My girl (my girl, my girl)

Talkin’bout my girl (my girl)images2

Avant de descendre du train, il donna dix dollars à l’interprète en le remerciant de façon enjouée, comme si ce dernier n’avait chanté que pour lui.

Il y a des jours comme ça, pensèrent les deux hommes, mais pas pour les mêmes raisons.

*
*       *

Ground Zero, Manhattan

8 h 45 am

Le train de la ligne A le déposa à la station de métro de Chambers Street. Il sortit au croisement de Park Place & Church Street en tentant de se frayer un chemin à travers la marée humaine. À cette heure-ci, Downtown grouillait déjà. Wall Street et sa place boursière, le New York Stock Exchange, n’étaient qu’à deux pas, ce qui expliquait le défilé incessant de costumes cravates. Mais aujourd’hui, le tableau et l’atmosphère étaient totalement différents.

Les abords de Ground Zero étaient jonchés par des dizaines de vans de chaînes de télévisions, arborant d’immenses antennes satellites sur leurs toits. De nombreux hélicoptères de la NYPD survolaient la zone. La présence policière était encore plus visible qu’à l’accoutumée et les fouilles dans les stations de métro s’étaient accrues.

Comme le Président Obama l’avait souligné lors d’un discours retransmis en direct, c’était « un jour particulier pour les États-Unis » et plus encore pour la ville de New York. Le temps d’une journée, l’Amérique était à nouveau unie sous une seule et même bannière étoilée. Les problèmes sociaux, la crise économique, les conflits en Irak et en Afghanistan semblaient s’être évaporés pour laisser momentanément la place à des scènes de réjouissances, de joies collectives et parfois même d’euphories. Euphorie qui contrastait avec la tension manifeste des forces de l’ordre sur place. De très nombreuses chaînes d’informations, des journalistes, des photographes du monde entier étaient déjà massés autour des grillages encerclant les buildings en reconstruction. Des passants, des touristes, y accrochaient des gerbes et des bouquets en témoignage de leur respect et de leur soutien aux familles des victimes ; pour qui c’était, certes, un jour important, mais également un jour douloureux qui rouvrait une plaie de souvenirs loin d’être cicatrisée.

Tous les officiels de la ville étaient présents. Michael Bloomberg, le maire de New York, prononçait un discours et parlait d’une « victoire terriblement importante », de « promesses tenues » par les Américains et espérait que cette nouvelle apporterait « un peu de réconfort à tous ceux qui ont perdu des êtres chers » ce jour-là.

Rudolph Giuliani, l’ancien maire de la ville, en poste au moment des tragiques événements, était également présent et se prêtait aux questions des journalistes. Comme il l’avait annoncé le jour même des attentats : « Nous allons en sortir plus forts au niveau politique, plus forts au niveau économique. La skyline6 sera complète à nouveau. » La Freedom Tower7 n’était pas encore achevée, mais elle était bien entamée, et les courbes du futur horizon new-yorkais prenaient forme peu à peu. Le traumatisme se dissipait lentement, la ville avait plié mais ne s’était pas rompue.

En ce « jour particulier », un vent nouveau semblait souffler sur Big Apple.

Paris
Aéroport Charles de Gaulle

12 heures

Caroline venait de prendre place à bord du vol Air France 010. Elle ne réalisait pas encore la grande décision qu’elle venait de prendre ; mais elle était intimement convaincue que la voix de son cœur était la seule qu’elle devait écouter. Elle savait à présent qu’aucune carrière au monde ne pouvait se substituer au bonheur d’une vie à deux. David était l’homme de sa vie, de ses jours, de ses nuits. Il était grand temps de réunir à nouveau ces âmes sœurs trop longtemps condamnées à l’errance.

12 h 15

Elle prit son téléphone et rédigea rapidement un SMS : « Je suis dans l’avion, nous allons bientôt décoller… ». Elle venait tout juste de finir d’envoyer son message, lorsqu’une hôtesse lui demanda avec un grand sourire de bien vouloir éteindre son téléphone car l’avion allait décoller d’une minute à l’autre. Caroline s’exécuta, juste après avoir vérifié que son message avait bien été envoyé.

Mesdames et Messieurs, ici votre commandant de bord qui vous parle. Vous avez pris place à bord du vol Air France à destination de New York. Mon personnel de bord et moi-même, vous souhaitons un agréable voyage sur notre compagnie. Nous vous rappelons que ce vol est non-fumeur et que l’usage des appareils électroniques est interdit pendant le décollage et l’atterrissage. Les démonstrations de sécurité vont vous être présentées, merci de prêter quelques minutes d’attention.

Quelques secondes après la fin des démonstrations, la voix du commandant de bord se fit à nouveau entendre :

PNC aux portes, armement des toboggans, vérification de la porte opposée.

Le bruit des moteurs prit ensuite le relais, l’avion commença à avancer lentement et roula jusqu’à la piste de décollage qui lui était réservée.

Préparez-vous au décollage !

L’avion prit de la vitesse, une fois que celle-ci fut suffisante pour engendrer la portance nécessaire afin de quitter le sol, l’avion cabra, et s’envola dans les airs…

Ground Zero, Manhattan

10 h 45 am

Le temps avait filé à toute vitesse. Deux heures s’étaient déjà écoulées depuis qu’il était sorti du métro. David regarda sa montre, le vol de Caroline n’atterrirait que dans trois heures environ, ce qui lui laissait encore un peu de temps pour flâner. Il décida de marcher jusqu’à la pointe de l’île afin d’admirer la baie et de saluer de loin la « Grande Dame ».

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