Un lourd secret

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La vie paisible d'une bourgeoise de province se trouve brutalement bouleversée par la découverte d'un dessin qui va la ramener inexorablement vers son passé.

L'auteur de ce dessin, d'un réalisme étonnant, est son fils, adolescent atteint de la maladie d'Asperger.

Suite à la fugue de ce dernier, une angoissante course s'engage dans les rues de Paris pour le retrouver et rechercher l'origine de ce mystérieux dessin.

Au fur et à mesure, l'énigme s'épaissit...


Publié le : mercredi 13 janvier 2016
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EAN13 : 9782334052962
Nombre de pages : 206
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-05294-8

 

© Edilivre, 2016

 

Chapitre 1
Repas dominical

Il fait beau, ce jour-là. Le ciel est limpide, le soleil magnifique. Seul le bruit strident des martinets et les cris joyeux de deux petites filles jouant dans le grand jardin animent cette atmosphère tranquille. C’est un dimanche ordinaire. Au loin, cinq personnes sont en train de manger sous une jolie verrière qui ceinture le côté d’une grande maison bourgeoise. L’air est encore frais, mais les rayons du soleil filtrant à travers les stores de la véranda réchauffent un peu l’atmosphère. L’humeur est insouciante, les deux couples bavardent joyeusement. Par moments, une voix aiguë vient ponctuer cette douce torpeur de fin de repas. C’est Alice, une femme âgée de quatre-vingts ans ou plus, qui trône en bout de table, telle une douairière à l’autorité incontestable, et dont la vivacité détrompe l’idée qu’on se fait habituellement d’une octogénaire.

– Et vous, M. Convard, que faites-vous dans la vie ? demande Alice d’une façon péremptoire.

L’homme paraît amusé par cette question, qui ressemble plutôt à un interrogatoire.

Il répond avec un léger sourire :

– Je suis ingénieur à l’Inserm à Paris, Madame.

– Comme ça doit être intéressant ! répond Alice avec un large sourire.

M. Convard se tourne alors vers ses hôtes, le couple Delage.

– Eh oui ! J’ai quitté Lyon pour une promotion sur Paris, explique-t-il.

Et Madame Convard de reprendre :

– Ce fut difficile au départ pour nous, d’autant plus qu’on habitait au centre-ville et c’était très agréable. Tout était à portée de main ! L’école pour les filles, leurs activités, les magasins… Je vous assure que ce fut un soulagement quand nous avons trouvé cette maison à Meaux. Acheter à Paris est devenu impossible, les prix sont exorbitants ! Mais ce quartier est ravissant, notre maison est spacieuse, et le trajet pour se rendre à Paris est rapide : c’est une demi-heure en train.

Son visage tout simple, sans artifice, sourit tendrement en regardant leurs deux filles qui s’amusent un peu plus loin dans le petit parc des Delage.

C’est la fin du repas.

– Tu nous serviras le thé, ma chérie ? demande la vieille dame à sa fille, Nathalie.

– Bien sûr, Maman, il est prêt ! répond Nathalie en se levant.

La peau d’Alice est toute ridée et piquetée de taches de vieillesse. Son visage est dominé par un regard perçant aux yeux globuleux, qu’une épaisse monture à lunettes d’écaille n’arrive pas à atténuer. Les deux couples qui complètent cette tablée, semblent déjà s’entendre à merveille. Les invités sont habillés sans ostentation : jeans et petits polos de circonstance pour un dimanche décontracté. Les hôtes sont aussi dans la même tonalité : chemisette ajustée à col ouvert, pantalon en toile légère pour Monsieur Delage. Il porte allègrement la petite cinquantaine, sa chevelure noire est à peine parsemée de quelques fils d’argent, et sa mâchoire est volontaire. Nathalie, son épouse, dont la chevelure aux reflets dorés tombe avec grâce au-dessus des épaules, est habillée d’une petite robe polo ceinturée d’un lien mettant en valeur sa taille fine. Elle porte avec grâce la quarantaine et joue son rôle de maîtresse de maison avec aisance et convivialité. Nathalie verse le thé dans les tasses, en tend une avec amabilité à chacun :

– Un morceau de sucre, Monsieur Convard ? Il est assez infusé pour vous, Madame ? Marc, un thé ?

Les conversations s’amollissent, Alice commence à s’assoupir.

Les voisins de M. et Mme Delage semblent vraiment satisfaits de cette invitation. Leur emménagement est récent, ils ne connaissent encore personne dans cette petite ville de Meaux. C’est l’occasion rêvée de faire connaissance avec les propriétaires de cette superbe demeure attenante à l'avenue de la République, plutôt cossue. Cette maison, aux larges proportions, est en retrait des autres habitations et à moitié cachée par de nombreux arbustes adossés à un muret surmonté d’une magnifique grille en fer forgé. L’architecture un peu surannée lui confère un certain mystère. Seul le pignon richement décoré de la maison ressort de cet écran de verdure. À cette heure-ci de la journée, les rayons du soleil font briller d’une teinte mordorée la façade composée de multiples petites rocailles ainsi que les carreaux de céramique et faïence qui entourent les fenêtres et le vaste balcon aux balustres ouvragés. On comprend pourquoi ces voisins sont curieux et plutôt flattés de faire connaissance avec les propriétaires de cette belle demeure.

– Merci encore de nous avoir invités à déjeuner, nous passons un moment divin, n’est-ce pas, Richard ? demande joyeusement la femme à son mari.

– Exactement, reprend le mari, d’autant plus que, depuis que nous sommes arrivés dans cette ville il y a trois mois, nos filles étaient impatientes de vous connaître. Elles avaient d’ailleurs aperçu un grand garçon qui jouait dans le jardin et se disaient qu’il pourrait devenir un compagnon de jeu !

– Oui effectivement, c’est notre fils Adrien. Mais il est scolarisé à Paris car il a un handicap qui l’empêche d’être accepté dans l’établissement scolaire de la ville. Il est en internat la semaine, et il revient tous les week-ends, répond l’hôtesse.

– Un handicap ? demande l’autre femme, curieuse.

– Il est atteint de la maladie d’Asperger, ce qui l’empêche d’avoir une vie sociale tout à fait normale… Mais, vous savez, il n’est pas bête du tout… On peut dire qu’il est seulement très maladroit avec les autres !

Alice, sortant de sa douce torpeur, scrute alors avec intensité sa proche voisine de table et lui dit de sa voix pointue :

– Vous savez, mon petit-fils est très intelligent, il ressemble d’ailleurs à son arrière-grand-père, c’est-à-dire mon père qui…

– Oui, Maman, on le sait ! N’embête pas nos invités avec ces vieilles histoires ! répond la maîtresse de maison, gênée par l’intervention intempestive de sa mère.

Son mari, Marc Delage, dit d’une voix chaleureuse et avec un certain accent de fierté :

– Tu pourrais laisser parler ta Maman ! Il faut dire que ton grand-père était un grand résistant pendant la dernière guerre mondiale, et très courageux, car il a caché beaucoup de juifs.

On semble comprendre que Marc Delage estime sa belle-mère. Peut-être que sa charge de notaire lui confère cette sorte de complicité. En effet, le père de Nathalie, était lui-même notaire dans cette maison, ainsi que son grand-père.

Alice fait un petit signe de la tête vers son gendre et redresse son corps ratatiné. Elle lui sourit et lui dit tout simplement :

– Merci, mon cher gendre !

Nathalie esquisse à peine un léger haussement d’épaules. Elle est sans doute habituée à l’intrusion souvent étouffante de sa mère, qui habite à vingt mètres de là, dans la même enceinte. Depuis la mort de son mari, Alice se contente d’habiter la petite maison dans le parc, destinée dans des temps anciens au gardien. Elle tient à rester dans les lieux, tout près de cette belle demeure que son père avait achetée il y a bien longtemps. Ce dernier, en tant que notaire de Meaux, y avait installé à l’époque ses bureaux dans une aile, réservant l’autre partie pour sa femme Irène et sa fille unique Alice, qu’il adorait. Et il en fut de même pour le mari d’Alice, mort depuis des années, qui préférait, à l’époque, travailler dans cette maison. Elle lui procurait une honorabilité incontestable, et lui permettait d’être tout proche de sa femme. Contrairement à cette tradition, Marc préférait avoir ses bureaux à l’extérieur, l’avenue de la République étant un peu excentrée :

– Je n’aime pas mélanger le travail et la famille, se plaisait-il à répéter.

L’évocation du handicap d’Adrien semble troubler les invités. Ils détournent alors la conversation et ils se tournent vers les filles qui jouent dans le petit parc et se poursuivent à grand bruit. Ils s’adressent au couple Delage :

– Vous savez qu’on a eu du mal à les inscrire toutes les deux dans la même classe. Nos jumelles augmentaient d’une élève le quota maximum de la classe ! On n’allait quand même pas les séparer ! s’insurge Monsieur Convard, essayant maladroitement de faire diversion.

Pendant que ces gens devisent sur l’éducation nationale, les filles, curieuses, entrent dans la maison. Elles s’élancent dans le grand escalier qui part depuis le hall d’entrée. La maison est décorée sobrement, mais les meubles semblent de prix. Un long couloir bordé de plusieurs portes prolonge le palier du 1er étage. Leurs pas sont assourdis par un épais tapis. Une porte entrouverte attire les jumelles. C’est une grande chambre où règne un léger désordre. La fenêtre de celle-ci donne sur le jardin et on peut entendre au loin le bruit des voix des convives. Les filles s’esclaffent discrètement, pensant bien que c’était déplacé de pénétrer sans autorisation dans cette pièce. Cependant, elles rentrent timidement et se mettent à inventorier sur la pointe des pieds les objets qui ornent cette chambre.

– T’as vu ? Ça doit être la chambre de leur fils. Je ne comprends pas pourquoi il n’est pas là, c’est dimanche aujourd’hui ! chuchote une des filles.

En effet, de nombreuses figurines décorent toute une étagère, et la housse de couette qui recouvre le lit représente un personnage de bande dessinée.

– Oui ! Mais t’as pas entendu la maman ? Elle a dit qu’il était pas tout à fait normal. Il est peut-être chez les fous !

– N’importe quoi ! La maman a dit qu’il était scolarisé, ça veut dire qu’il est pas fou.

Tout en parlant, elles remarquent des papiers qui recouvrent, pêle-mêle, le bureau. Il y a de nombreux dessins aux traits extrêmement ciselés, comme si un adulte les avait reproduits avec talent. Des personnages, des paysages surtout, vus du ciel, étaient tous, sans exception, admirablement représentés.

– Ben dis donc, si c’est leur fils, il est drôlement doué !

La conversation est interrompue par l’arrivée de Nathalie et son invitée :

– Dites donc, les filles, on vous cherche partout ! Vous avez demandé l’autorisation de rentrer dans la maison et de visiter les chambres ? interroge, furieuse, la maman des jumelles.

– Ce n’est pas grave, tempère la maman du garçon. Ils sont beaux ses dessins, n’est-ce pas ?

– Ils sont magnifiques ! C’est lui qui les a dessinés ? demande la maman des filles, admirative.

– Oui, c’est d’ailleurs en volant en ULM qu’il a dessiné ces paysages… Cela fait partie de sa thérapie.

– Comment ça ? Il peut voler en ULM ? Ce n'est pas dangereux ?

– C’est quoi un ULM ? demande l’une des petites filles.

– C’est comme un petit avion, ou plutôt une sorte d’hélicoptère, lui répond la maman d’Adrien.

– Et il n’a pas peur ? demande l’une des filles.

– Tu sais, Adrien avait toujours le nez en l’air ! Quand il était petit, il nous montrait du doigt le moindre avion qui passait dans le ciel, ça devenait obsessionnel… Jusqu’à ce qu’un jour, à l’occasion de ses 14 ans, son parrain lui offre un baptême de l’air en ULM. Depuis ce vol, il n’a de cesse de monter dans le ciel, comme il nous dit toujours.

– Mais c’est indiqué pour… ce qu’il a ? demande, gênée, la maman des deux filles.

– Eh bien, notre médecin de famille nous a délivré un certificat médical qui confirme qu’il n’a aucune contre-indication à la pratique des activités sportives, et puis Adrien attendait avec impatience ses 15 ans pour apprendre à piloter !

On entend une légère irritation dans la voix de la mère d’Adrien, comme si elle devait se justifier. Puis, elle reprend ses explications :

– Vous savez, ses éducateurs l’ont encouragé et l’instructeur pilote s’est vite aperçu qu’au fur et à mesure des cours, Adrien arrivait à se concentrer et à mieux gérer ses ressources mentales. Il arrive à avoir un comportement approprié, à se concentrer sur les indications de l’instructeur et à développer son système visuel. Ses dessins le prouvent.

Et la maman d’Adrien de saisir une feuille de dessin parmi celles qui recouvrent le bureau :

– Vous voyez ce paysage vu du ciel ? Adrien l’a reproduit dans cette chambre après son heure de vol.

Devant le dessin stupéfiant d’Adrien, les cris admiratifs des filles se font entendre :

– T’as vu, Maman, comme Adrien dessine bien ! On arrive à tout voir, les maisons, les routes, les arbres… !

Et la maman d’Adrien de reprendre, admirative :

– Vous comprenez pourquoi on persévère à ce qu’il prenne des cours de pilotage d’ULM : il arrive à maîtriser sa peur alors que dans la vie quotidienne tout est encore compliqué pour lui, même s’il s’est amélioré… Et il retrouve confiance en prenant plaisir à voler et à reproduire par le dessin tout ce qu’il a vu depuis le ciel. Vous savez, dans ce genre de maladie, il faut toujours encourager la motivation, et depuis ces vols en ULM, il est moins triste et fait moins de colères !

– Oh, la chance ! Mais il y va souvent ? dit une des jumelles en oubliant complètement son handicap.

– Une fois par mois, le dimanche !

Et la maman d’Adrien d’expliquer :

– Le pilote qui l’accompagne est toujours en contact avec son éducateur : il le renseigne sur son comportement. Bon, ça nous coûte un peu d’argent, mais ça vaut le coup.

– Oh ! On aimerait bien aller le voir ! s’enthousiasment les jumelles.

– Eh bien, dit la maman d’Adrien, il est encore temps, on est à peine à quelques minutes de l’aérodrome.

– Maman, tu viens avec nous ? demande Nathalie, en redescendant les escaliers.

– Non merci, je n’aime pas voir voler Adrien. Je trouve cette activité complètement inconsciente !

Le ton d’Alice est sans contestation possible.

Nathalie n’insiste pas, comme soulagée de sa réponse.

– Comme tu veux, Maman !

Chapitre 2
Site de l’ULM

Les deux familles arrivent par une petite route départementale sur le site. Les deux voitures se dirigent vers une sorte de grand hangar entouré d’immenses champs de verdure qui s’étendent à perte de vue.

– Nous voilà arrivés ! On doit passer par le hangar pour voir voler Adrien ! dit Marc Delage en sortant de la voiture.

Le groupe de visiteurs s’élance joyeusement vers le bâtiment. Une grande pièce tout en largeur les accueille. D’un côté, un salon avec un canapé profond et quelques fauteuils invitent au repos, de l’autre une grande table et un petit bar, d’où un homme demande d’une voix conviviale :

– Bonjour, messieurs dames, voulez-vous un café ?

– Non merci, répond le papa d’Adrien, nous venons de le prendre, mais pouvons-nous voir voler Adrien ?

– Bien entendu, Adrien a bientôt terminé son heure de vol, vous pouvez encore le voir !

Tout le petit groupe quitte la pièce et gagne le hangar où de nombreux appareils, ressemblant à de petits avions aux multiples formes et couleurs, sont parfaitement rangés. Les petites sont admiratives et interrogent le papa d’Adrien qui prend plaisir à expliquer les différentes fonctions de ces petits engins. Il pointe du doigt un de ces appareils en expliquant :

– Vous voyez celui-là, c’est un multi-axe. C’est dans un de ces engins que vole Adrien, c’est celui qui ressemble le plus à l’avion car il a une cabine, et c’est donc plus rassurant pour Adrien qui n’est pas directement en contact avec le vide. Dans son cas, il vaut mieux lui éviter tout stress inutile.

Ses explications sont interrompues par un étrange bruit, léger au début puis plus fort, comme celui d’une tondeuse à gazon. Le petit groupe s’élance dehors, où un soleil éclatant fait plisser les yeux des visiteurs. L’une des petites filles s’esclaffe d’une manière enthousiaste :

– Je vois un engin là-haut. C’est lui ?

– C’est sans doute lui, mais… répond Nathalie.

Son hésitation n’est pas feinte car l’engin qui s’approche ne ressemble en rien à l’ULM que le pilote choisit habituellement en accord avec Adrien.

– Mon Dieu, reprend Mme Delage, si c’est lui, il est dans un autre appareil et il n’est pas dans une cabine !

Elle se tourne vers l’homme qui les avait accueillis à leur entrée. Il se trouve maintenant au bord de la piste. Elle lui demande d’une voix inquiète :

– Est-ce Adrien qui est dans l’appareil ?

– Ne vous inquiétez pas, Mme Delage. Son instructeur sait ce qu’il fait ! Je l’ai vu choisir avec Adrien un autre appareil. Il ne lui aurait pas laissé le choix s’il savait qu’Adrien n’était pas capable de piloter un autre ULM.

L’insouciance du groupe fait place maintenant à une certaine gêne. L’angoisse des parents d’Adrien est palpable et communicative. Le babillage des petites filles s’arrête et les parents scrutent le ciel en silence, seul le bruit de l’ULM perturbe ce moment plutôt tendu.

Si on laisse ce petit groupe à terre, on peut par contre entendre dans le petit engin piloté par Adrien, des gloussements de contentement. On comprend qu’il prend plaisir à piloter ! Il arrive aussi bien à contempler le paysage qui se déroule sous ses yeux qu’à écouter, grâce à son casque sur les oreilles, les précieux conseils de l’instructeur placé derrière lui. On devine toute l’attention qu’il porte au décor qui se déroule devant lui : il est concentré, ses yeux plissés comme s’il voulait photographier ces monuments minuscules de Paris, si proches par temps clair, et qui se dessinent à l’horizon. En effet, le ciel sans nuage permet d’apercevoir au loin la tour Eiffel, qui ressemble à ces innombrables petits colifichets vendus dans tous les magasins pour touristes. Adrien tient fermement mais sans crispation le manche et on devine qu’il entame doucement la descente. Il voit les champs se rapprocher ainsi que les petits cônes qui ponctuent la piste de verdure de couleur jaune et rouge. Plus il entame la descente, plus il arrive à distinguer un petit groupe de personnes qui prend de plus en plus de relief sur l’asphalte. On devine qu’il écoute avec attention les instructions d’atterrissage, car son visage est concentré.

L’ULM se pose en douceur après avoir roulé quelques dizaines de mètres sur la piste de verdure. Le regard d’Adrien se dirige alors vers les personnes l’attendant sagement sur l’avancée du hangar.

– Je crois que ce sont tes parents, ils viennent admirer tes prouesses… ! dit d’une voix chantante l’instructeur à l’adolescent.

Adrien, encore imprégné de toutes ces images vues du ciel, s’avance avec quelques hésitations. Son corps est maigre, ses jambes et ses bras sont longs. Les traits de son visage sont encore mal définis et une longue mèche balaie son front un peu boutonneux. Il s’approche du groupe, les sourcils froncés. Sans doute a-t-il du mal à accueillir tout ce petit monde bruyant et bien réel ! Surtout ces deux petites filles qui sautillent sur place et qu’il ne connaît pas.

Ses parents se précipitent vers lui pour le rassurer et pour lui expliquer la raison de la présence de ces nouvelles personnes.

– Adrien ! Voici nos nouveaux voisins, Monsieur et Madame Convard, ainsi que leurs filles. Elles étaient impatientes de faire ta connaissance, surtout de connaître un élève pilote doué comme toi ! explique Mme Delage.

Adrien reste mutique, sans doute surpris par la visite de ses parents qui viennent rarement ! Et surtout par cette famille qu’il ne connaît pas.

Puis, en essayant de ne pas mettre d’inquiétude dans sa voix, la maman d’Adrien demande à l’instructeur :

– L’ULM que vous avez utilisé n’est plus du tout le même. Est-ce qu’Adrien s’est bien adapté ?

L’homme à la voix chantante lui répond en désignant Adrien d’un coup de menton. On comprend qu’une complicité s’est établie entre ce pilote et son élève :

– Vous trouvez qu’Adrien semble perturbé ? En tout cas, il s’est très bien adapté à cet engin, même si je n’étais pas à côté de lui. De toute façon, il y a double commande. Il devient plus autonome car dans cet engin il ne me voit pas. Ça prouve qu’il peut s’adapter à de nouvelles situations et c’est vraiment un progrès pour lui !

Adrien s’avance vers son moniteur et, contrairement à ses habitudes, car il n’aime pas les contacts physiques, lui serre fortement la main comme pour le remercier de ses compliments. Puis, soudainement, ses traits se crispent. La tête baissée, il se tourne alors vers ses parents :

– Quand est-ce qu’on rentre ?

Mme Delage, habituée aux brusques changements d’attitude de son fils, explique aux nouveaux voisins :

– Il est temps que nous rentrions. Adrien est fatigué car il a dû se concentrer pendant son heure de vol. Et puis, nous devons préparer sa valise, nous le ramenons ce soir à Paris.

Les deux familles quittent l’aéroport et se saluent chaleureusement sur le parking, sauf Adrien qui reste en retrait. Mais ce dernier, songeur, retrouve vite le sourire en montant dans la voiture. Sans doute pense-t-il aux compliments de son instructeur et à ses « prouesses » dans le ciel.

Chapitre 3
Un moment difficile

Le jour suivant cette belle journée, alors que Nathalie se trouve dans la salle de bains, un appel téléphonique retentit :

– Bonjour Mme Delage, je viens vous apprendre qu’Adrien a disparu depuis une heure de l’école. On est, bien entendu, à sa recherche, mais pour le moment…

Elle ne peut terminer sa phrase, et Mme Delage de répondre d’une voix blanche :

– Je prends la voiture, j’arrive !

Mme Delage prend un vêtement à la hâte, se dirige vers le garage où se trouve son cabriolet. On devine, dans sa précipitation à fermer le garage et le portail, toute l’angoisse évidente d’une mère devant la disparition de son enfant. Sa conduite sur l’autoroute est nerveuse. Nathalie, à plusieurs reprises, tente de joindre son mari par téléphone :

– C’est toujours quand j’ai besoin de lui que je ne peux pas le contacter, pense-t-elle, sous pression.

Le trajet semble durer une éternité. Même si Paris n’est pas loin, une cinquantaine de kilomètres environ, sa conduite est ralentie par les inévitables encombrements des banlieusards qui partent au travail. On devine la tension de Nathalie, ses mains se crispent sur le volant, son corps est arc-bouté vers le pare-brise. Arrivée enfin devant l’école, Mme Delage se précipite vers le bureau de la directrice. Elle entre sans frapper.

La directrice l’accueille avec un sourire d’excuse, tout de même étonnée de l’arrivée brutale de cette femme. Elle tente d’expliquer :

– Vous savez… On ne s’est pas tout de suite aperçu de sa disparition… Il avait une heure d’interruption de cours et il a demandé à regagner sa chambre pour terminer un devoir, et c’est son assistante de vie scolaire qui s’en est aperçue. On vous a tout de suite téléphoné !

Devant l’attitude paniquée de Mme Delage, elle reprend :

– Mais on est à sa recherche, autour de l’école, dans les rues avoisinantes… Ne vous inquiétez pas ! J’ai mobilisé une grande partie du personnel. Il n’a pas pu aller très loin !

Nathalie s’impatiente et demande à voir sa chambre :

– Ça peut nous donner une indication sur les raisons de sa fugue… Et il a pu prendre des affaires, dit la mère en s’élançant dans le couloir.

– Bien sûr, Madame Delage ! répond la directrice.

Après tout, son fils a disparu !

Nathalie, fébrile, rentre dans la chambre. Ses gestes sont brusques. Elle fouille la petite armoire et évalue d’un coup d’œil les habits qu’Adrien avait rangés avec méticulosité.

– Il me semble que rien ne manque ! s’exclame Nathalie en se tournant vers la directrice.

Elle ouvre les tiroirs avec fébrilité.

– Pourquoi aurait-il fugué, Adrien est si ritualisé !

– Vous avez raison, Adrien n’aime pas les changements ! rétorque la directrice, restée sur le pas de la porte.

– Ou alors, c’est un autre élève qui l’aurait entraîné à quitter l’école ? demande Nathalie Delage.

– Je suis persuadée que non… D’ailleurs, on y a pensé et on a fait l’appel. Aucun autre enfant ne manque, réplique la directrice.

Soudain Mme Delage s’immobilise. Elle est attirée par un des dessins, un des nombreux qui recouvrent le bureau. Elle le saisit. Son attitude, jusqu’alors fébrile, se transforme en une brusque panique. Ses yeux sont exorbités. Elle scrute la feuille durant de longues secondes. Elle semble sidérée. Elle l’examine avec attention. Quelques instants s’écoulent, l’anxiété semble la gagner.

– Mais… pourquoi ce… dessin ? s’interroge-t-elle.

La directrice, étonnée que la maman s’attarde sur un dessin, répond :

– Écoutez, on sait qu’Adrien adore dessiner et qu’il a une imagination débordante ! Alors, on le laisse faire tous ces croquis… Et puis, vous le savez bien, ça l’apaise… Ça fait partie de sa thérapie… Peut-être qu’il a copié une scène qu’il aurait vue à la télévision ?

Brutalement, la maman d’Adrien rejette ce dessin sur le bureau et quitte la chambre sans donner plus d’explications à la directrice. Tout en courant, elle demande à celle-ci de prévenir son mari à son cabinet :

– Je n’ai pas le temps de contacter mon mari, son téléphone est fermé. Dès que vous pouvez l’avoir, prévenez-le !

Nathalie rejoint sa voiture. Elle ne met pas tout de suite la clé de contact. Elle reste quelques secondes immobile. Elle semble réfléchir. Soudain, elle se redresse vivement, comme électrisée. Elle frappe violemment le volant de la paume de sa main :

– Mon Dieu ! J’ai oublié de prendre le dessin d’Adrien… C’est vraiment insensé ! Personne ne peut s’imaginer… ! Il ne peut être que là-bas ! pense Nathalie, dans un état de nervosité intense.

Elle démarre. Sa conduite est nerveuse, elle freine par à-coups successifs. Mais son chemin semble tout tracé, car rien ne la fait hésiter. Elle a du mal à se concentrer, les automobilistes sont indisciplinés. Ils s’en donnent à cœur joie pour faire des queues de poisson ou freiner brutalement devant un feu rouge qu’ils étaient prêts à griller !

– Pourquoi Adrien est parti ? Pourquoi a-t-il dessiné ça ? pense-t-elle, effrayée.

Inexorablement, la machine à remonter le temps se met en action.

Chapitre 4
Retour au passé

En un éclair, des pensées lointaines lui reviennent. Elle se voit, peu de temps après son mariage, vivre dans cette belle maison bourgeoise dont elle connaissait depuis sa tendre jeunesse les moindres recoins. La seule consolation de la mort de son père qu’elle adorait, était de continuer à vivre dans ces lieux où tout lui rappelait l’insouciance, la joie de vivre, les petits bonheurs faits de rien. Quand son père la faisait tourner comme une toupie en lui tenant fermement un pied et une main et quand sa mère lui...

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