Une affaire de famille

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"Il ne faut pas se laisser prendre au ton doux, presque timide, qui frappe dans les premières pages d' Une affaire de famille. On découvre peu à peu la vraie nature de l'écrivain Giudicelli: il y a du chat dans ce Corse-là, une sorte de froideur lente, veloutée, impitoyable. Le contrepoint de trois vies, l'art de liquider un père en le magnifiant, la construction subtile de l'enquête psychologique: tout cela forme un roman aux lumières voilées, aux virulence étouffées, encore spontanné, déjà savant, qui nous enjoint de rester attentifs à un écrivain en pleine conquête de soi."
François Nourissier.
Publié le : vendredi 25 septembre 2015
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EAN13 : 9782021299922
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couverture

Rien ne nous est plus étranger que notre famille. Un homme, ici, raconte la vie de son père qui meurt dans un hôpital de province. Une vie dont il n’a perçu que les dehors sans gloire, une vie coincée entre une femme dominatrice et un travail routinier. Mais, derrière cette apparence décevante, n’y a-t-il pas autre chose, une aventure qui a tourné court ? Pour la retrouver, la recréer et mieux l’inventer, peut-être faut-il gagner l’île méditerranéenne que le père a fui, adolescent, et où le fils a passé les heures les plus violentes de ses jeunes années ?

A mesure que progresse le récit, leurs deux histoires se mêlent, n’en forment plus qu’une. Dans la glace leurs visages commencent à se ressembler. Le fils convoque les personnages du passé — un camarade sauvage, une grand-mère de légende — qu’il confronte à ceux du présent — un auto-stoppeur, une infirmière, tout rayonnant de jeunesse — tandis que s’établissent des rapports nouveaux avec la mère et que l’on assiste aux derniers essais de contact avec le mourant.

Le fils — que l’on devine romancier — finit par reconnaître les siens. Enfant ou adulte, il a hérité d’eux cet air de famille dont il ne se débarrassera pas : signe secret, comme des yeux fixés sur vous et qui vous interrogent.

 

Romancier, journaliste (il anime « la Matinée littéraire » aux côtés de Roger Vrigny et assure la chronique des romans au magazine Lire), il a également fait jouer quatre pièces, la Reine de la nuit (1976), Bons baisers du Lavandou (1978), Bécassouille (1979) et le Chant du bouc (1981).

Du même auteur

AUX MÊMES ÉDITIONS

Le jeune homme à la licorne

roman, 1966

 

Une leçon particulière

roman, 1968

 

Une poignée de sable

roman, 1971

 

Les insulaires

roman, 1976

 

Le point de fuite

roman, 1984

AUX ÉDITIONS GALLIMARD

Mémoires d’un traducteur

entretiens avec M.E. Coindreau, 1974

À L’AVANT-SCÈNE

La reine de la nuit

théâtre, 1977

 

Le chant du bouc

théâtre, 1981

La famille était enfin composée de mon père.

Stendhal, Vie de Henry Brulard.

A la mort de son père, il ne versa pas une larme. Il se mit à rêver de lui. D’abord il le vit en cavalier un peu grotesque : Sancho Pança sur un âne squelettique quelque part à la lisière d’une forêt de pins dans la montagne. Puis — même paysage en toile de fond — c’était lui qui rejoignait son père. Ils se promenaient bras dessus, bras dessous. Ensemble ils parlaient, une longue conversation telle qu’ils n’en avaient jamais eu. A un moment ils s’arrêtaient. Le père pointait l’index vers le sol. Et lui, il se baissait, écartait des deux mains les feuilles vertes. Une petite flaque apparaissait avec en son centre un jet d’eau pareil à ceux des tirs forains. L’un après l’autre ils buvaient à la source. C’était très froid, ça coupait le souffle. Ils se regardaient en riant. Le père n’avait pas encore de ventre ou il n’en avait plus. Ses cheveux repoussaient, lui les voyait renaître, s’allonger, tomber sur le front, couvrir les oreilles. Et soudain, dans ce visage qui, dès l’enfance, lui avait semblé si lointain, si étranger, il rencontrait son visage, son visage qui le dévisageait.

 

Ce n’est pas de moi que je veux parler mais de ce visage qui me précède et que j’essaie de faire mien.

 

Voix de sa mère au téléphone :

— Jacques… Jacques…

Voix cassée.

— Ça ne va pas ?

— Moi, ça va…

Elle a vraiment du mal à poursuivre.

— Moi, ça va… c’est papa… il a eu une attaque… on l’opère maintenant… ils pensent le sauver… j’attends à l’hôpital…

— Ne t’inquiète pas, ne t’inquiète surtout pas… je pars… j’arriverai demain matin…

— Au moins sois prudent sur la route…

— Essaie de dormir.

Début du mois de mars, dix heures du soir. D’ordinaire Jacques ne se couche pas avant deux ou trois heures. Cette nuit-là un ami n’est pas venu dîner chez lui comme prévu. Il se retrouve seul avec, dans le réfrigérateur, des tranches de pâté en croûte et une bouteille de vin du Rhin. Il n’a plus faim, ni soif. Il espère encore que son ami va l’appeler pour lui dire : je suis en retard, j’arrive. Le téléphone sonne :

— Jacques… Jacques…

Voix cassée de la mère.

 

Je passe les vacances avec mes parents dans un village de montagne au sud de l’île.

J’ai onze ans ou douze : un petit garçon grand pour son âge.

Un après-midi, alors que tout le monde fait la sieste, je sors en clignant des yeux dans la lumière. Un chien aboie sur la route. Une voiture débouche du tournant réputé dangereux. « Une fois, prétend la grand-mère, elle ratera son tournant, la voiture. Et qu’est-ce qu’il y a au bout du tournant ? Notre maison. Notre maison que le bon Dieu a protégée jusqu’ici. On sera en train de manger la soupe ou de se chauffer près du feu. La voiture crèvera la porte, le mur. Et moi, ça n’aura pas d’importance qu’elle m’écrase parce que je suis vieille. Mais toi, mon fils, et toi, sa femme, et toi surtout, mon petit Jacquot, mon amour, il faudra vous enfuir vite, sauter par la fenêtre dans le champ. »

Non, je ne veux pas que la maison soit détruite, du moins pas de cette façon. Je presse le pas en quittant la route pour une ruelle de terre battue qui monte à travers le village. Voici la mairie avec un minuscule drapeau bleu blanc rouge planté au-dessus de l’entrée. Voici l’église : un hangar s’il n’y avait pas le clocher. La deuxième route à présent, celle qui se perd en forêt dans quelques kilomètres. Enfin le chemin caillouteux très abrupt par lequel on atteint le point culminant, le lieu de la rêverie. Avant d’y accéder, je dois affronter le risque des dernières habitations, baraques aux planches mal jointes renforcées par de la tôle. Vivent là une vingtaine d’immigrés basanés qui ont la réputation de manger les enfants désobéissants. Je n’intéresse certainement plus ces ogres mais soudain une veine bat sous ma tempe et mes mains sont moites. Je ne tremble pas, c’est une chance. Je m’arrête près d’une grosse femme à genoux devant un baquet où elle plonge des culottes.

— Bonjour, madame.

Étonnée, elle laisse tomber une culotte à côté du baquet puis s’essuie le front avec le bras. Elle dit des mots en hésitant :

— Thé… petit… un gâteau…

Elle tente de sourire — des dents manquent — et, d’un geste, elle désigne sa baraque : elle m’invite.

— Merci, madame, je suis pressé.

Deux minutes après, j’arrive à ce tertre pelé qui domine le village. Là, il n’y a jamais personne. Si : un matin, j’ai vu un berger endormi au milieu de ses moutons. Mais aujourd’hui le berger dort ailleurs, le troupeau erre sur l’autre versant en direction d’un hameau dissimulé par les arbres. Ce qui se passe sur l’autre versant, je m’en moque. Le monde n’existe pas, ou plutôt il est ce village que je viens de quitter et qui brille sous le soleil, avec ses toits d’ardoise, ses murs inégaux, ses jardins ; ce village qui prend la pose pour l’appareil photo du touriste. Je me mets à crier n’importe quoi, des injures, c’est contre le village que je crie. Puis je danse longtemps. Puis je ne danse plus. Je crache de toutes mes forces. Vers le village, bien sûr. Car l’essentiel, c’est qu’il disparaisse.

Je m’approche du gros rocher en équilibre au bord du tertre, la majeure partie de sa base donnant dans le vide. Il suffit de le pousser pour qu’il dévale la pente, bizarre qu’on n’y ait pas encore pensé. Moi, j’y pense. Les bras tendus et parallèles, les paumes ouvertes, doigts écartés comme un joueur de volley-ball, je ressemble à un somnambule. Froid du granit contre mes mains un instant à peine car, à leur contact, la pierre se réchauffe, aspire le sang de mes veines, de morte devient vivante. Lave en fusion, boule de feu qui va rouler à cent mille à l’heure et incendier tout le village. Les habitants, tirés d’un coup de leur sommeil, n’ont même pas le temps de hurler de peur. Je respire l’odeur de leur chair qui crame, odeur de chair à la broche quand ma grand-mère invite les cousins pour le méchoui. Adieu, grand-mère, tu étais ma préférée mais je ne peux pas faire d’exception, autrement ça n’aurait plus de sens, parce qu’il faudrait sauver aussi papa, maman, l’âne, les deux chèvres et la grosse mémé africaine qui lavait du linge dans son baquet.

J’ai beau pousser, le rocher ne bouge pas. Mes bras plient. Si j’insiste, ils vont casser. Mes pieds glissent sur le sol sans trouver la touffe d’herbe qui les calerait. Rocher de merde… Une prière arrangerait peut-être les choses… Petit bon Dieu, petit Jésus, faites qu’il s’ébranle ce rocher de merde, je suis le premier en classe et vous m’aimez bien, alors faites qu’il se barre d’ici, il n’est pas à sa place, il est moche comme une verrue, un furoncle, vous n’allez pas le garder dans le paysage, petit bon Dieu, petit Jésus, il n’y a pas de raison que vous vouliez le garder ce rocher de merde…

Je tombe à plat ventre près du bloc de granit. La poussière vole.

 

Après le coup de téléphone de sa mère, il a jeté ses affaires en vrac dans une valise, ce qu’il faut lorsqu’on s’en va pour une semaine. S’il y avait prolongation, il aviserait sur place. Il n’a pas oublié d’emporter le seul costume sombre qu’il possède et qu’il ne met jamais : il se demande pourquoi il le conserve.

Il se pose la même question au sujet de sa voiture, infâme tacot qui ne lui cause que des ennuis. L’autre jour les freins ont lâché, il a grillé trois feux rouges, un miracle qu’il n’ait renversé personne. Et puis impossible de se garer devant son immeuble. Il doit marcher plus de cinq minutes avec la valise qui lui raidit le bras.

Enfin le moteur ronfle, la voiture avance à travers les rues désertes. Il se rappelle l’histoire de sa grand-mère : en ratant un virage, il pourrait crever un mur et arriver — lui mort, le volant enfoncé dans les côtes — au milieu d’abrutis qui regardent le film à la télé. Ou bien il échouerait dans une chambre quand un couple y fait l’amour.

Onze heures à l’entrée de l’autoroute. Sept cents kilomètres plus loin, une femme pleure, un homme souffre. Naguère il les a connus, leur a parlé. Au bout de sept cents kilomètres il les retrouvera et que leur dira-t-il ? Des banalités, des gentillesses, quelque chose pour remonter le moral. Il ne leur dira rien. Pourtant il va vers eux.

A l’entrée de l’autoroute une silhouette recroquevillée sur le trottoir, dernier trottoir. Une main levée. Un garçon qui a froid dans l’ombre. Il le dépasse, hésite une seconde puis freine, s’arrête, ouvre la portière. Bruit de la course du garçon. Le visage souriant avec des cheveux dans tous les sens pénètre d’abord, le corps suit et un énorme sac de toile prestement installé sur la banquette arrière.

Un visage souriant, c’est peut-être ce qui lui fera du bien à Jacques. Et cette sympathie que sèment les jeunes à tous vents, qu’ils gaspillent comme par plaisir. Inutile de prier le petit passager de s’expliquer sur son cas. Le voilà déjà lancé. Dégoût de la société, amour de la nature sont ses thèmes dominants avec la liberté de baiser quand on en a envie et de foutre le camp sous les tropiques si on en a marre de ce merdier. Jacques connaît ce genre de chanson. Il est d’ailleurs d’accord, qui ne le serait pas ? Mais ça ne l’empêche pas de trouver le temps long.

Jacques a trente-cinq ans, le garçon à peine vingt. Ils se sont rencontrés par hasard et se dirigent vers la même ville. Un couple de bourgeois en péril y attend l’un. L’autre y a rendez-vous avec quelques marginaux de son âge en rupture d’études ou de boulot et rêvant de fonder une communauté dans un coin perdu où se fabrique du fromage de chèvre. A chacun sa famille.

— Tu as des parents ? demande Jacques.

— Ouais, des cons.

— Eh bien, moi…

— Toi ?

Est-ce à cause de ce tutoiement que Jacques hésite ?

— Si t’as des problèmes, dit le garçon, faut les cracher.

— Aucun problème, je t’assure.

— La confiance règne.

Après l’ironie le silence et une cigarette et une deuxième et une troisième. C’est le garçon qui les offre et tout son paquet y passe, chacun fumant à la même cadence. Après la dernière — celle qu’ils se sont partagée — il allonge les jambes, s’enfonce dans son siège, joue appuyée contre le haut du dossier. Il s’endort en quelques secondes.

Nuit sur l’autoroute. Ligne blanche, lumière des phares, une station-service pour le plein en super. Et les doigts de Jacques crispés sur le volant. Et ses yeux fatigués. Il dormirait volontiers, lui aussi. Le lendemain il se réveillerait sur un lit d’hôpital avec des amis autour.

Comment s’appelle ce garçon ? Pierre, Paul, Jean ? Peut-être Jacques, comme Jacques.

 

— Qu’est-ce que tu as, mon Jacquot ?

Au retour d’une de ces expéditions autour du rocher qui refusait d’anéantir le village, grand-mère s’inquiète :

— Ta chemise est toute déchirée et toi, tu es tout sale.

— Je me suis battu avec quelqu’un de plus fort que moi.

— Battu ? Trop petit pour te battre, mon pauvre Jacquot. Ils te feront mal, les autres. Approche, que je voie si tu n’as pas pris un mauvais coup.

D’une main — ses mains gonflées et rouges, on les dirait toujours sorties de l’eau froide —, d’une main elle essaie de m’attraper. Je me recule vers la porte prêt à m’enfuir.

— Jacquot…

— D’abord, ne m’appelle plus comme ça.

— C’est le prénom de ton grand-père, on te l’a donné en souvenir de lui. Tué à vingt ans pendant la guerre. Nous étions mariés depuis trois mois. Regarde sur la liste du monument aux morts. Il est en lettres capitales avec deux dates : 1895-1915.

Assise au coin de la cheminée — elle allumera du feu le soir, les nuits d’été sont fraîches —, grand-mère rêve à voix haute :

— Nos familles se fréquentaient, je crois même que nous devions être cousins par alliance. A l’école nous jouions ensemble et l’institutrice qui était très sévère nous frappait de sa férule. Moi je criais. Lui — tu n’imagines pas son courage —, il ne pleurait pas, jamais une larme. Il se contentait de fixer la maîtresse avec ses beaux yeux noirs. Des yeux… Le reste — le front, le nez — je l’ai un peu oublié mais les yeux, je les dessinerais si je voulais… Je pourrais copier les tiens parce qu’ils sont pareils. Tu es son portrait tout craché. Quand tu gambades dans le champ avec mes chèvres, quand tu montes sur l’âne en lui parlant à l’oreille pour le faire avancer, je le retrouve mon Jacques, intact, brillant comme un sou neuf en plein midi. La guerre n’a pas eu lieu et ma vie recommence.

Je ne résiste pas au joli discours, à l’histoire ancienne. Je bondis dans le giron de grand-mère et ses bras m’entourent. Sous le menton, là où la peau tremble, je lui colle des baisers.

— Arrête, tu me chatouilles.

Mais je n’arrête pas, embrassant le cou et jusqu’à l’étoffe noire de sa robe que je mouille de salive.

— Petit fou.

J’aime son odeur, celle du gros savon qu’elle emploie indifféremment pour le linge et pour elle, et pour moi bientôt puisqu’elle me juge sale. Cette séance de nettoyage se déroule selon un rite dont nous avons fixé les formes. D’abord je descends à la cave où, du fait de l’obscurité, je me cogne toujours à un des jambons qui pend. Du bout des doigts j’explore un territoire aux contours connus : manche de pioche, roue de charrette et roue de vélo. L’objet que je cherche est posé sur une caisse, c’est un grand seau dans lequel grand-mère recueillait jadis le lait de ses chèvres. Quand je remonte, elle m’attend près de la porte, tenant le savon enveloppé dans une serviette.

— Soldat Jacquot, dit-elle, en avant marche.

Je ne conserve le pas cadencé que sur une courte distance. La pente assez rude, juste derrière la maison, réclame une allure modeste si on ne veut pas déraper sur les pierres lisses et risquer une sale fracture. Grand-mère s’est munie d’un bâton qui lui sert de canne. Mais lorsque cette aide ne lui paraît pas suffisante, elle s’accroche à moi (je pense à une image de l’album la Grèce d’hier et d’aujourd’hui qu’on m’a offert à ma dernière distribution des prix : Homère aveugle guidé par un adolescent vers le soleil tout rond au-dessus d’une colline). Ainsi nous parvenons, cinquante mètres plus bas, au chemin sans embûches qui longe les jardins de ce qu’on nomme ici la plaine. Celui de grand-mère ne se distingue en rien de ses voisins et l’on y trouve les mêmes arbres fruitiers, les mêmes plants de tomates, le même cochon vautré dans la boue. Je n’ai pas de ferveur particulière pour le jardin, sans doute parce que, en levant la tête, j’aperçois notre maison avec le balcon qui correspond à la chambre des parents de sorte que j’y ai toujours la crainte d’être espionné. Mais nous ne nous y rendons pas.

— En avant marche, soldat Jacquot, répète grand-mère.

Quelle barbe son pas cadencé, je préfère courir comme un fou.

— Doucement, crie-t-elle, bien en arrière à présent. Avec le seau qui tape dans tes jambes, tu vas tomber.

Je suis devant la fontaine, l’une des sept sources réparties à la périphérie du village. Construite en contrebas du chemin, c’est de loin la plus moche : un gros cube cimenté avec un tuyau couleur vert-de-gris planté à mi-hauteur. De là coule sans violence une eau claire qui, creusant son lit dans le sol, zigzague vers les jardins.

— Allez, installe-toi, dit grand-mère en me rejoignant.

— Et s’il y avait quelqu’un ?

— Pas un chat.

Je me déshabille en deux secondes pour entrer dans le seau placé sous la fontaine et qui déborde d’eau fraîche. Grand-mère, après avoir retroussé les manches de sa robe noire, entreprend de me savonner les cheveux, le dos et les fesses.

— Pour le reste, tu te débrouilleras tout seul.

Aucun nuage dans le ciel. Debout au centre de la cascade un enfant frissonne de plaisir. C’est moi. Ça se passe dans une île baptisée « île de beauté » par les dépliants des syndicats d’initiative. Peut-être ai-je rêvé ce plaisir, la beauté qu’on ne saurait décrire et cette vieille femme un peu sorcière, un peu fée, qui murmure en me séchant :

— Jacques, mon chéri.

Et qui regarde loin, loin dans ses souvenirs.

 

Au petit matin il sort de l’autoroute. Passé le péage, le garçon s’étire.

— Tiens, déjà… J’ai drôlement roupillé… Pas trop crevé, toi ?

Sourire étroit de Jacques qui signifie : ça va mais tu aurais quand même pu faire un effort pour me tenir compagnie.

— Je te laisse où ?

— A la gare.

Il le traite avec autant d’indifférence qu’un chauffeur de taxi. On ne l’y reprendrait plus à embarquer le premier venu sous prétexte qu’il est jeune et apparemment sympathique.

— Je suis né dans cette ville, dit Jacques.

— Ah, bon ?

Décidément il s’en fout, et comment le lui reprocher ? Naître ici ou ailleurs, quel intérêt ?

— Ça sent la province, dit le garçon. Il y a des villas entre les HLM.

— Plus pour longtemps.

— Les gens sont dans la merde.

— Tu l’as déjà dit avant de dormir.

Fin de la conversation. Jacques était sur le point de se montrer agressif. Sans raison, ou parce que lui n’a pas dormi. Il est tellement de mauvais poil qu’il aurait besoin de foutre une gifle à quelqu’un pour se calmer. Heureusement la gare ne tarde pas à se présenter, une gare comme les autres avec un clodo en boule sous son imperméable à l’entrée du hall de départ. La voiture s’arrête. Le garçon récupère son gros sac.

— D’ici je m’orienterai.

Dehors il cale le barda sur ses épaules avec l’aide de Jacques qui a saisi l’occasion de se dégourdir les jambes. Lorsque les courroies sont bien attachées, la scène des adieux commence :

— Il ne me reste plus qu’à te remercier…

Mais le garçon a prononcé la formule sur un ton si faux que Jacques éclate de rire. Ils rient un bon moment tous les deux, enfin complices alors qu’ils vont se quitter.

— Ben quoi, c’était chouette…

Ils se regardent comme s’ils venaient de se découvrir, petit et grand frères. Ils auraient pu se parler pendant ce voyage, ils auraient dû… Trop tard, une autre fois, dans une autre vie, jamais.

— Ben quoi, salut.

— Salut.

Ils ne se décident pas à bouger, plantés face à face tels des santons attendant l’Annonciation. Le jour est presque levé mais n’apporte pas de message particulier. Il est vraiment temps de se séparer sur une poignée de mains virile qui se prolonge au-delà du raisonnable surtout par la faute de Jacques soudain désemparé.

— Je ne voudrais pas mourir.

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