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Une enfance marocaine

De
138 pages

Née à Casablanca, Anne Bragance avait déguisé en roman ses souvenirs d'enfance en publiant Les Soleils rajeunis (qui paraît en collection Babel). Près de trente ans après, elle revient sur cette époque chérie pour un témoignage sincère pétri de sensibilité.


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« un endroit où aller » UNE ENFANCE MAROCAINE
Sauf à utiliser de puissantes focales pour aller explorer les zones éloignées du passé, les souvenirs parfois se dérobent et je peine à les débusquer. Alors je renverse la tête dans l'espoir de les repérer, de les identifier, et l'enfance, cette naine blanche, cet astre perdu – mais non pas mort – qui n'en finit pas de tournoyer, de scintiller, me jette aux yeux sa poudre d'or. Alors me revient le goût des vertiges et j'entends à nouveau la musique des météores. A.B. Née à Casablanca, Anne Bragance a choisi de vivre dans le Sud de la France. Elle a déjà publié des recueils de nouvelles et une vingtaine de romans, dont, chez Actes Sud, Le Lit(2000), Casus belli (2002) et La Reine nue(2003), les deux premiers ayant paru dans la collection de poche Babel, ainsi o o o queClichy sur Pacifique(n 462),Changement de cavalièreet(n 523) Les Soleils rajeunis(n 649).
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DU MÊME AUTEUR
TOUS LES DÉSESPOIRS VOUS SONT PERMIS,Flammarion, 1973. LA DENT DE RUPTURE,Flammarion, 1975. LES SOLEILS RAJEUNIS,Seuil, 1977 ; Actes Sud, Babel, 2005. CHANGEMENT DE CAVALIÈRE,Seuil, 1978 ; Actes Sud, Babel, 2002. CLICHY SUR PACIFIQUE,Seuil, 1979 ; Actes Sud, Babel, 2001. UNE VALSE NOIRE,Seuil, 1983. LE DAMIER DE LA REINE,Mercure de France, 1983. L'ÉTÉ PROVISOIRE,Mercure de France, 1983. VIRGINIA WOOLF OU LA DAME SUR LE PIÉDESTAL,éditions des Femmes, 1984. CHARADE,Mercure de France, 1985. BLEU INDIGO,Grasset, 1986. LA CHAMBRE ANDALOUSE,Grasset, 1989. ANIBAL,Laffont, 1991 ; Pocket, 1993. LE VOYAGEUR DE NOCES,Laffont, 1992. UNE JOURNÉE AU POINT D'OMBRE,Laffont, 1993. LE CHAGRIN DES RESSLINGEN,Julliard, 1994 ; Pocket, 1996. MATA-HARI,Belfond, 1995. LES CÉVENNES,Equinoxe, 1996. ROSE DE PIERRE,Julliard, 1996 ; Pocket, 1999. LA CORRESPONDANTE ANGLAISE,Stock, 1998 ; LGF, 1999. LE FILS-RÉCOMPENSE,Stock, 1999 ; LGF, 2000. LE LIT,Actes Sud, 2001 ; Babel, 2002. CASUS BELLI,Actes Sud, 2003 ; Babel, 2003. LA REINE NUE, ActesSud, 2004. © ACTES SUD, 2005 ISBN 978-2-330-09015-9
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ANNE BRAGANCE
Une enfance marocaine
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A Laetitia et Véronique, mes filles.
A Helena Diaz de Tuesta Et à Martine Steffann, mes très fidèles...
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...sous le grand balancement du soleil, il pouvait enfin dormir et revenir à l'enfance dont il n'avait jamais guéri, à ce secret de lumière, de pauvreté chaleureuse qui l'avait aidé à vivre et à tout vaincre. ALBERT CAMUS, Le Premier Homme.
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Mon ciel profond
Dans le langage des astronomes, est qualifiée de ci el profond cette région de l'univers peuplée d'objets célestes très lointains ou à faible rayonn ement lumineux, qui, de ce fait, demeurent invisibles à l'œil nu. Mon système galactique intime présente une configur ation assez comparable en ceci qu'il comporte un ciel profond où bougent, vaguent, et tremblotent mes nébuleuses, mes amas stellaires et autres supernovæ très personnelles. Sauf à utiliser de puissantes focales pour aller explorer les zones éloignées du passé, les souvenirs parfois se dérobent et je peine à les débusquer. Alors je renverse la tête dans l'espoir de les repérer, de les identifier, et l'enfance, cette naine blanche, cet astre perdu – mais non pas mort – qui n'en finit pas de tournoyer, de scintiller, me jette aux yeux sa poudre d'or. Alors me revient le goût des vertiges et j'entends à nouveau la musique des météores.
L'enfant qui ne voulait pas grandir
Ma mère m'assure que, petite fille, j'affirmais ne pas vouloir grandir. Je me souviens en effet de la violence de ce refus, de cette manière de rage qui s'emparait de moi, de la terreur que j'éprouvais à l'idée de ressembler aux grandes personnes, d'avoir un jour des seins et autres attributs féminins, d'être, à cause d'eux, empêchée de courir, de sauter, de partager les jeux des garçons. Je considérais alors mes aînées, “les jeunes filles en fleur”, avec une certaine compassion car l'enfance bénie se retirait d'elles, elles en perdaient les grâces, les privilèges et, imaginative déjà, pressentant tout ce que la vie d'adulte recelait de mensonges, de vilenies, de compromissions, oui, je les plaignais. Et je freinais des quatre fers.
Casablanca
Je suis venue au monde dans cette ville dont le nom est devenu mythique par la grâce – ou la magie – du cinéma. Le film qui a rendu Casablanca célèbre raconte une histoire d'amour qui finit mal, ce qui, tout bien pesé, n'est pas pour me déplaire. En effet, loin de chercher ici lahappy endà tout prix, les scénaristes ont fait foin de l'optimisme béat des contes qui veulent nous faire accroire que les “tourtereaux vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants”. Dans cette fiction fameuse, Ingrid Bergman et Humphrey Bogart qui assument le rôle des amants sont pathétiques, bouleversants. Lorsqu'ils se séparent après une dernière étreinte sur le tarmac de l'aéroport de Casablanca, ils atteignent au sublime . Outre qu'ils sont très malheureux, ceux-là n'auront pas d'enfants puisque jamais ils ne se rev erront : la romance s'arrête là. Cette scène des adieux a fait couler bien des larmes dans les salles obscures du monde entier. C'est beau à pleurer et, donc, l'on pleure sans retenue. Le seul point où le bât me blesse tient dans le fait que l'on peut concevoir quelques doutes quant à l'authenticité des décors dans lesquels fut réalisé le film. D'aucuns ont prétendu à l'époque que le tournage avait eu lieu dans les rues et décors natu rels de Casablanca, mais cela me paraît peu vraisemblable car le film fut produit et projeté da ns les années 1940, en période de guerre. Il n'empêche que j'aime voir (savoir ?) la ville de ma naissance nimbée d'une certaine aura de légende et de mystère...
La rue merveilleuse
Dans ce quartier de Bourgogne où j'ai grandi, les rues portaient des noms de villes corses. Etait-ce incurie de la part des instances responsables, négligence ou ironie, personne ne sut jamais démêler les raisons de cette aberration si manifeste. Or donc, bien que située dans le quartier de Bourgogne, la rue de mon enfance s'appelait la rue de Bastia. C'était une rue qui courait vers l'océan , il n'y a pas d'autre façon de dire la hâte avec laquelle elle dévalait sa pente naturelle, répondan t ainsi à l'impulsion que lui donnait la légère déclivité du sol. C'était une rue qui aimait les fleurs : bougainvillées, hibiscus, plumbagos, lantanas cascadaient hors des jardins qui la bordaient et, vers la fin de son parcours, elle perdait le sens de la mesure, elle se perdait littéralement dans les champs de blé où croissaient en un joyeux désordre bleuets et coquelicots. Privée de trottoir et de macadam, elle fut longtemps piste plutôt que rue, ce qui ne nous dérangeait guère. Pourtant, un beau matin nous vîmes débarquer de gros engins de terrassement accompagnés de petits hommes qui aussitôt se mirent à l'ouvrage. Pendant plusieurs jours, ces travaux constituèrent l'attraction principale de la me : nous assistions à sa métamorphose, médusés, incertains quant aux avantages que nous tirerions de ces aménagements et prétendues améliorations. Nous aimions notre me telle que nous l'avions connue jusqu'alors et nous redoutions d'avoir à renoncer aux joies qu'elle nous donnait t ant qu'elle ne se montait pas du col et se contentait modestement de son état de piste poussiéreuse. Revêtue d'une chape de goudron lisse et noir, dotée de trottoirs à l'instar des belles avenues du centre-ville, elle devenait méconnaissable et un tantinet intimidante. Mais la timidité ne pouvait longtemps paralyser le petit peuple qui vivait là : il s'adapta rapidement à ces allures citadines et policées qu'affectait désormais la rue de Bastia. Une poignée de garnements délurés eut tôt fait d'apporter la pr euve que sa topographie générale n'avait nullement souffert des travaux et qu'elle conservait ce caractère primesautier, cet air pressé que lui donnait sa pente naturelle et qui nous la rendait s i chère. Très vite, soit qu'ils fussent les plus démunis, soit qu'ils fussent les plus ingénieux, ils se fabriquèrent au moyen de cagettes de légumes et de roulements à billes d'incroyables carrosses s ur lesquels ils se propulsaient et qui leur permettaient de filer comme le vent. Pour les autres – dont j'étais – qui se bornaient à descendre la rue en patins à roulettes, si le mérite était moind re, le plaisir pris à ces folles glissades était to ut aussi grisant... Notre rue qui déjà recelait à nos yeux toutes sortes de séductions était devenue une aire de jeux que les enfants des rues avoisinantes nous enviaient. C'était une rue aux charmes incomparables si l'on considère cette façon qu'elle avait à présent d'hésiter entre le parti pris citadin et le style western sans renoncer pour autant à cet élan qui de puis toujours la poussait à se précipiter vers l'Atlantique. C'était une me merveilleuse à tous ég ards car elle savait nous procurer vertiges et sensations fortes même si les glissades et autres f antaisies acrobatiques qu'elle autorisait nous valaient souvent plaies, bosses et autres genoux co uronnés, toutes preuves tangibles de notre témérité et témoignages glorieux de nos folles équipées.
Mes Frances
Naître au Maroc sous le protectorat français, grandir tournée vers la France qui figurait le summum de l'exotisme, cette France fascinante et receleuse de tant de séductions, constituait déjà une forme de destin ou, peut-être, un dessein malicieux de la providence. Déjà, mon admiration sollicitée de toutes parts se dispersait et mon amour ne savait plus où donner du cœur : il y avait tant de Frances à connaître, à amadouer, à redouter ! Il y avait la France-splendeur (le Louvre à Paris – Versailles – les châ teaux de la Loire), la France-terreur (la Révolution, cette pauvre Marie-Antoinette au cou coupé), la France-luxe-et-beauté (les parfums,
les grands couturiers, le champagne), la France-menace (si tes résultats ne sont pas satisfaisants, on t'enverra goûter de la pension en France), la France-récompense (nous irons passer les prochaines vacances en Provence, vous l'avez bien mérité, les enfants)... Bref, j'étais bardée de Frances comme un ancien combattant a la poitrine bardée de médailles les jours de commémoration. Mais je n'avais rien à comm émorer, je n'avais pas combattu, je n'avais rien vu, je ne connaissais la “mère patrie” que par ouï-dire, je n'y étais jamais allée. Jusqu'à ma dixième année, elle resta pour moi une donnée virtuelle, un espace mental et physique à découvrir et à apprivoiser. Cette découverte et cet apprivoisement eurent lieu un certain été, quand, pour des raisons que j'ignore, mes parents décidèrent de franchir le pas et de gagner la France le temps des vacances d'été. Gagner la France : l'expression se trouvait justifiée dans ses deux acceptions puisqu'il s'agissait de rallier le pays après une traversée de la pénins ule Ibérique, ce qui, en ces temps héroïques, n'était pas une sinécure. Les promoteurs immobiliers ne s'étaient pas encore emparés de l'Espagne pour l'exploiter et la défigurer, les sirènes du tourisme ne l'avaient pas encore investie-pervertie : c'était une succession de provinces ensauvagées, qui ignoraient tout de la modernité et n'offraient aux candidats au voyage qu'un réseau routier des plus calamiteux. Quant à l'infrastructure hôtelière, elle n'existait pour ainsi dire pas. Chaque soir, quand on arrivait fourbus et poussiéreux à l'étape, il fallait improviser, compter sur la chance, le hasard ou l'hospitalité des indigènes. Bref, ce voyage qui durait plusieurs jours tenait davantage de l'épreuve que de la villégiature et lorsque les Pyrénées se profilaient enfin à l'horizon, chacun avait le sentiment d'avoir chèrement gagné le droit d'entrer de plain-pied dans le plus beau des livres d'images : la France.
Amour ne tient plus sa tête droite
Cette amie de ma famille devait beaucoup m'aimer puisqu'elle ne me donna jamais d'autre nom que celui d'Amour. J'avais huit mois lorsqu'elle remarqua que ma tête ployait bizarrement sur le côté et que j'étais trop faible pour la redresser. Aussitôt, elle alerta ma mère et l'on me conduisit séance tenante chez le médecin, lequel, ayant à son tour constaté l'anomalie si flagrante, se détourna de ma débile petite personne pour s'intéresser à celle de ma mère. Au terme d'un examen rapide, il put établir un diagnostic clair et sans appel : bien qu'elle l'ignorât encore, ma génitrice était enceinte et le lait dont elle m'abreuvait avait depuis des semaines perdu ses qualités nutritives, il m'était même néfaste puisque je dépérissais. Si l'on voulait que je recouvre force et santé, il fallait cesser de m'allaiter et me nourrir désormais au lait artificiel.
Mon cadet
Il a donc “empoisonné” mon existence avant même de naître, cet intrus qui, niché dans le sein de notre mère à l'insu de tous, rendit son lait impropre à ma consommation. On le disait turbulent, ce qui était peu dire : il ne tenait pas en place et me causait bien du tracas. J'étais l'aînée et, à ce titre, chargée de surveiller cette boule de vif-argent qui exigeait une vigilance de tous les instants. On nous permettait de jouer devant la maison mais nous devions rester à portée de voix de notre mère et ne jamais nous éloigner. Lorsque j'entendais au loin un moteur de voiture – par bonheur, il en circulait peu dans nos parages –, je me saisissais de mon frère et, l'ayant plaqué contre le mur de la maison, je me plaçais devant lui, bras écartés : pendant quelques instants, je devenais rempart et bouclier afin de le protéger, de l'empêcher de s'échapper. Je ne le libérais qu'une fois le véhicule passé. Mon corps se souvient encore, se souviendra toujours des sensations éprouvées au cours de ces factions répétées et inquiètes auprès de mon frère. Je sens contre mon épine dorsale son petit corps potelé et frétillant, je retrouve la tension de mes bras écartelés et, contre mes paumes, au bout de chacun de mes doigts, le crépi du mur, son contact rugueux, un peu meurtrissant...