Une enfant de Poto-Poto

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'À la une, la photo d'une foule en liesse... En bas, dans le coin gauche, quelqu'un lève deux doigts. C'est Pélagie. À sa gauche, c'est moi, Kimia... C'était le 15 août 1960. La nuit de notre Indépendance... Pour Pélagie et moi, il s'agissait plus d'une occasion de réjouissance que d'une date historique.' Suit le récit d'une amitié liant deux jeunes femmes que l'évolution de leurs pays va séparer un temps. Amitié profonde, complexe, sillonnée de rivalités, de jalousie et, surtout, mue par une indéfectible solidarité au cœur d'un monde divisé.
Entre Pélagie et Kimia, un Moundélé, comme on appelle les Blancs, là-bas! Mais ne serait-il pas, lui aussi, un enfant de Poto-Poto?... Doublant l'intrigue amoureuse, une plongée dans les consciences de trois êtres dont les identités se forgent à la fusion des boues et des glaises des sols d'Afrique et d'ailleurs. À contre-courant des clichés, l'auteur, à l'écriture dépouillée, rapide, cinématographique, nous offre trois palpitants destins en perpétuels dialogues.
De l'Europe aux États-Unis, ce trio fiévreux de passion et d'intelligence reste uni par une aspiration commune, le désir de s'assumer et de se dépasser, que traversent les parfums et les saveurs du Congo dans les rythmes des rumbas du pays bantou.
Publié le : vendredi 23 mars 2012
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EAN13 : 9782072461484
Nombre de pages : 268
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D U M Ê M E A U T E U R
Aux Éditions Clé, Yaoundé
T R I B A L I QU E S, nouvelles, 1972, Grand Prix de la littérature d’Afrique noire (Presses Pocket, 1983). L A NOU V E L L E R OMA NCE, roman, 1976. S A NS T A M- T A M, roman, 1977.
Aux Éditions Présence Africaine, Paris
L E P L E U R E R - R I R E, roman, 1982.
Aux Éditions du Seuil, Paris
L E CH E R CH E U R D ’ A F R I QU E S, roman, 1990, Grand Prix Jules Verne. S U R L ’ A U T R E R I V E, roman, 1992. L E L Y S E T L E F L A MB OY A NT, roman, 1997. D OS S I E R CL A S S É, roman, 2002.
Aux Éditions Gallimard (Continents noirs), Paris
MA GR A ND - MÈ R E B A NT OU E E T ME S A NCÊ T R E S L E S GA U L OI S, simples discours, 2003.
C O N T I N E N T S N O I R S Collection dirigée par Jean-Noël Schifano
Les littératures dérivent de noirs continents.
Manfred Müller
H E N R I L O P E S
Une enfant de PotoPoto
r o m a n
CO N T I N E N TS N O I R SG A L L I MA R D
© Éditions Gallimard, 2012.
Certains nous appelaient les enfantsdipanda, un mot forgé pour traduire indépendanceen langue. J’avais alors dix-huit ans, Pélagie un peu plus. J’ai conservé le numéro duCourrier d’Afriquequi relate les festivités de la nuit dedipanda. À la une, la photo d’une foule en liesse. L’épreuve est de mauvaise qualité. En bas, dans le coin gauche, quelqu’un lève deux doigts. C’est Pélagie. À sa gauche, c’est moi, Kimia. Les deux doigts ne sont pas des cornes sur la tête de la femme devant nous. L’idée d’une telle pitrerie ne nous aurait pas effleurées. Les deux doigts font le V de la victoire. C’était le 15 août 1960. La nuit de l’Indépendance. La nuit des espoirs. Des espoirs insensés, soupiraient les parents. Pour Pélagie et moi, il s’agissait plus d’une occasion de réjouissance que d’une date historique. Attroupés sur la place de la Mairie, nous chantions, battions des mains, damions le sol de nos pieds. Pinçant leurs instruments électriques dernier cri, des musiciens en tenues chatoyantes imitaient les notes plaintives des guitares hawaïennes. Leurs sons se mêlaient au roulement des tam-tamset aux mélodies des groupes traditionnels. À côté de nous, un rythme saccadé: les Babembés. Ils trépignent et sautillent à la manière des enfants jouant au dzango, notre marelle. Un jeune homme accomplit des prouesses. Il arrête sa danse, pivote, barre le chemin à une
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jeune fille. La coquette joue les indifférentes et s’enfuit. L’entêté la poursuit, la rattrape. Elle le toise. Une séquence malicieuse déclenche les rires.et spectateurs se Danseurs renversent de bonheur, tapent dans leurs mains, pivotent, topent avec leur vis-à-vis. Les Bacongos, ou les Balaris — je confondais ces deux tribus cousines et Pélagie s’en irritait —, miment des scènes de copulation. Sifflet à la bouche, un meneur de jeu donne la cadence, accélère le rythme, pousse les partenaires à bout de souffle. La crudité de la scène me choque. En même temps, me fascine. Les femmes s’agitent frénétiquement, la mine indifférente. Des condamnées aux travaux sexuels. Encore plus loin, les Batékés en tenues écarlates avancent d’un pas royal. Les joues gonflées, leurs musiciens soufflent dans des cornes de bœuf. Ils en tirent le son des sirènes des bateaux. Autour d’eux, des hommes et des femmes traînent des pieds en ondoyant du buste. Le kébékébé des M’Bochis, dissimulé sous un pagne en raphia, tournoie à la vitesse d’une toupie, tandis que les Kouyous présentent une chorégraphie guerrière, la fameuse danse Ekonga. C’est Pélagie qui m’avait entraînée sur la place de la Mairie. Lorsqu’elle avait plaidé mon cas, Papa avait d’abord rechigné. Maman était venue à la rescousse. C’était le jour de l’Indépendance, non! Une occasion unique. J’obtins la permission de minuit. «Cela n’a pas de sens, vieux.» Chez nous, il n’est pas impertinent d’appeler «vieux» unepersonne âgée. Traduit en langue, cela donne doyen, pater familias, ou vénérable.
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«Cela n’a pas de sens, vieux, c’est à minuit que tout commence.» Une fois encore, Pélagie avait eu le dernier mot. Avant minuit, un maître de cérémonie endimanché s’est approché du micro. Il avait l’accent kongo. Lari, corrigea Pélagie. Poli, puis implorant, finalement sévère, l’homme neréus-sissait pas à capter l’attention des danseurs. La foule renâclait à abandonner la récréation. On gigotait des hanches,on balançait des épaules, on reprenait des slogans en s’égo-sillant, agitait les poings en célébrant des noms de politiciens. C’est peut-être à ce moment-là que la photo du Courrier d’Afriquea été prise. Le maître de cérémonie tapota le micro, réclama l’attention,à la manière de quelqu’un qui s’adonne à des essais de voix. Face à l’indifférence générale, il a abandonné le fran-çais pour s’exprimer en langue, faisant jaillir de la foule un cri de satisfaction. Pélagie me traduisait son propos. Pas en lingala qu’elle parle couramment, mais en français. La languede nos secrets. À l’unisson, la foule a décompté les secondes qui nous séparaient de minuit. «… 3… 2… 1… Oyé, oyé, oyé!» Oyé! Qui donc avait lancé la mode de cette interjection stupide? Depuis quelque temps, elle s’était substituée à bravo,ou à vivat. Des projecteurs se sont braqués sur le drapeau bleu, blanc, rouge. Au son deLa Marseillaise, nous nous sommes figés. Un réflexe. Nous la connaissions par cœur,La Mar-seillaise. Aussi bien que la table de multiplication. On entendait au loin la rumeur des rapides du Djoué.
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Flasque, le drapeau français, a glissé le long du mât. Ma gorge s’est serrée. Une émotion absurde. «…abreuveunos sillons.» Le drapeau tricolore a disparu derrière une forêt de têtes. La fanfare a joué les dernières notes deLa Marseil-laise. Le chant de guerre avait les accents d’un chant de condamné. Un chœur en aube blanche a pris place sur l’estrade. «Les Piroguiers du Congo», m’a chuchoté Pélagie. Comme si je ne les avais pas reconnus! Notamment, le petit Laurent Botséké, dont on disait, chaque fois qu’il entonnaitSuzanna, qu’il avait le timbre des séraphins. Un filet de voix aussi pur que celui de Tino Rossi, l’idole de nos parents. Tino, le chan-teur français au charme envoûtant. Chaque fois qu’il rou-coulaitMarinella, les aînés consentaient à faire une infidélité à la rumba et à exécuter des pas de valse, de tango, de boléro, des danses que nous trouvions drôles. Devant la chorale, se sont placés au garde-à-vous, des garçonnets et des fillettes en tenue de scouts, le cou noué de foulards à nos couleurs: vert, jaune et rouge. Des coups de canon ont éclaté et un mouvement de panique a secoué la foule. «Mam’hé! encore leur guerre-là!… Comme en 1959!…» Dans la bousculade, Pélagie a perdu l’équilibre, j’ai voulula soutenir, j’ai dérapé, j’ai eu peur d’être piétinée. Le maître de cérémonie s’égosilla de nouveau. Toujours en lari. Les cloches des églises Saint-François et Sainte-Anne, puis celles de la cathédrale du Sacré-Cœur, ont carillonné. Ouf! ce n’était pas la guerre. Un éclat de rire a parcouru la foule rassurée. Le long du mât montait un drap aux couleurs de saka-saka
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