Une illusion passagère

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Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation?
L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit.
Publié le : vendredi 7 février 2014
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EAN13 : 9782072494772
Nombre de pages : 135
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Dermot Bolger

 

 

Une illusion passagère

 

 

Roman

 

 

Traduit de l’anglais (Irlande)

par Marie-Hélène Dumas

 

 
JOL
 

Une illusion passagère est une œuvre de fiction. Noms, personnages, lieux et événements sont dus à l’imagination de l’auteur. Bien qu’un ancien vice-Premier ministre et deux politiciens aujourd’hui décédés soient brièvement mentionnés dans le courant du texte, toute ressemblance avec des individus, circonstances ou localités existants est pure coïncidence.

 

Le ministre avait poursuivi son voyage vers Tianjin et Shangri-La. Les autres membres de la délégation l’avaient accompagné, laissant Martin seul dans le silence de la voiture qui le conduisait à travers Pékin. Son interprète restait assis à côté de lui sans rien dire sur le siège arrière de la limousine. Ce Chinois, qui avait travaillé toute la journée aux côtés de Martin avec un sérieux irréprochable, n’avait pas seulement le don des langues, mais il savait reconnaître les instants où il n’y a plus rien à ajouter. Peut-être pensait-il que Martin se taisait car il était contrarié de ne pas avoir été invité à repartir avec les autres, mais à la vérité, Martin était simplement épuisé. Il n’en pouvait plus d’avoir parlé, souri et de s’être incliné au nom de l’Irlande : il avait, ce jour-là, tant donné de lui à tous ceux qu’il avait croisés pendant cette succession de réunions inutiles qu’il se sentait totalement vidé. Il n’avait rien fait d’autre que donner, heure après heure.

Se retrouver seul à Pékin n’était pas un problème pour Martin. Il savait que sa présence parmi les hauts fonctionnaires irlandais qui entouraient le ministre n’était pas nécessaire à l’organisation des prochaines rencontres. Elle ne l’avait, en réalité, pas plus été à Pékin. Et son ministre n’en était même pas un : il n’avait que le statut illusoire de tous les sous-secrétaires d’État, titre cherchant à améliorer l’image de ces innombrables pions de l’échiquier politique. Des eunuques, voilà ce qu’ils étaient, dotés d’une aura de pacotille, voiture de fonction et chauffeur attribués afin de compenser le fait qu’ils n’étaient pas autorisés à s’asseoir et prendre la parole autour de la table des conseils ministériels, où le véritable pouvoir résidait, où les véritables décisions étaient prises.

De toute façon, rien d’important ne serait arrêté pendant encore longtemps lors de ces conseils : ce gouvernement traînait des pieds, en attendant de tomber. Un haut fonctionnaire averti tel que Martin savait reconnaître les affres de son agonie. Il n’avait aucune chance au monde d’être réélu. Mis à part quelques dernières chamailleries entre jeunes partenaires se réfugiant derrière leurs bébés et leurs gazouillis, l’improbable mariage forcé entre les Verts et le Fianna Fail1 tirait à sa fin. Cette conduite de lâches dégoûtait les vieux briscards du Fianna Fail, qui, pour l’instant, s’enchaînaient à des rochers comme des Chiens d’Ulster2 devant la mort, tenant leurs ennemis à distance en les menaçant d’abattre leurs lourdes épées une dernière fois avant de basculer dans l’oubli, et se perdaient dans les vastes profondeurs de leurs retraites juteuses.

L’ancien régime perdurait, mais il n’était désormais qu’illusoire poudre aux yeux. Le Fonds monétaire international était déjà confortablement installé à Dublin, jouant avec les chiffres dans des hôtels cinq étoiles, s’entretenant discrètement avec la Banque centrale européenne tout en traitant le gouvernement irlandais qui battait de l’aile avec la courtoisie exagérée généralement destinée aux malades en phase terminale. C’était un gouvernement déchu à tout point de vue, sauf officiellement. Il ne lui restait que les voyages de la Saint-Patrick comme celui-ci, qui tentaient de préserver les subtilités du protocole diplomatique et de laisser l’impression que la vie continuait normalement, tout à fait comme des parents qui se déchirent essayent de donner le change pour le bien de leurs enfants.

Le mariage de Martin était-il lui aussi condamné, sauf officiellement ? Certains soirs, alors qu’il était allongé éveillé dans le lit d’appoint du grenier aménagé, tout semblait le lui prouver. Mais à cet instant, tandis qu’on le conduisait en silence dans les embouteillages de Pékin, il lui paraissait impossible d’imaginer un avenir où Rachel et lui ne seraient pas ensemble — se querellant ou se parlant à peine avant de se réconcilier — mais si inextricablement liés par les fils invisibles de trente ans d’amour partagé que Martin ne pouvait concevoir un monde où Rachel n’aurait pas été au centre de son existence.

Peut-être était-ce ce qui lui manquait le plus : l’imagination. L’illusion — et non l’imagination — était son point fort. Le ministre était en Chine afin de maintenir l’illusion que l’Irlande n’avait pas encore renoncé à son indépendance économique. Martin était en Chine afin de maintenir l’illusion que son ministre était un homme politique influent.

Quand le ministre avait été nommé, ce tour de passe-passe avait été considéré comme vital pour les prochaines élections. Voilà pourquoi des voitures de fonction avaient été attribuées à des politiciens de petite envergure dans des circonscriptions éloignées où il y avait ballottage : afin qu’ils puissent être vus en public, garés devant les salles municipales où se déroulaient les meetings ou se frayant un chemin en tête de cortèges funéraires sur des routes secondaires pleines de nids-de-poule et d’électeurs hésitants. Les voitures de fonction, et les policiers qui les conduisaient, étaient l’illusion manifeste du pouvoir national. Ils matérialisaient la majesté du gouvernement mise à la portée des petits villages par des hommes et des femmes de la région à l’air prospère, personnages prétendant tranquillement représenter les attraits du pouvoir.

Avoir un sous-secrétaire d’État n’était pas aussi prestigieux pour un comté qu’avoir un champion national de hockey sur gazon dont la gloire se répercutait sur tous les habitants. Mais aucun médaillé irlandais ne pouvait faire accélérer l’obtention d’un passeport ou écarter les difficultés qu’il y avait à demander un permis de construire une fois la maison terminée. Exercer le pouvoir politique, c’était donner l’illusion de pouvoir faire disparaître les problèmes comme par magie. Pour être perçu comme un individu doté de pouvoir il fallait s’entourer de gens qui passaient pour vos subordonnés : conseillers spéciaux, sous-fifres portant vos dossiers et vous ouvrant les portes, afin de garnir la toile de fond de chacun de vos tours, ainsi que même le meilleur des magiciens a besoin d’une assistante dont la jupe révèle les longues jambes en collants chatoyants afin de distraire l’attention de ses spectateurs.

Mais quand ils ne baignaient pas dans l’éclat local de leur circonscription, les sous-secrétaires d’État étaient essentiellement les mules passeuses de leur gouvernement envoyées remplir des engagements vaudevillesques de second ordre. Ils exécutaient parfois ces mondanités sans intérêt avec une arrogance incandescente, née de la frustration qu’ils ressentaient à être si proches, et pourtant totalement absents, de la réalité du pouvoir. Mais l’actuel secrétaire d’État de Martin — la première chose qu’apprenait tout fonctionnaire qui travaillait avec un sous-secrétaire d’État était qu’il devait bannir le mot « sous » de toute conversation — accomplissait ses devoirs de sherpa avec bonne grâce.

Politicien de carrière vieillissant aux cheveux argentés, il avait langui pendant une décennie dans les limbes du Seanad3 — où des voix brillantes se convainquaient si brillamment de leur éclat qu’il semblait parfois peu important que cette seconde chambre haute servît uniquement de salle d’attente et de pavillon de convalescence. Aux dernières élections, le secrétaire d’État de Martin avait enfin obtenu un siège au Dáil4, dans la petite circonscription rurale la moins prometteuse de la province du Munster. Lors d’une master class en art de ramasser des voix, il avait emporté les septième et huitième votes de préférence qui lui permirent de gagner le cinquième siège, par élimination, sans remplir le quota.

Il en avait été récompensé par sa nomination au poste de sous-secrétaire d’État, car dans l’euphorie des premiers jours de ce gouvernement, il avait été dit que — si son profil était correctement manipulé — il pourrait faire gagner un colistier aux élections suivantes. Ce projet l’avait obligé à continuer de prendre la parole dans sa circonscription, travail qui avait fait sa renommée, tandis que sur le plan national, le parti comptait cultiver la supercherie qu’il incarnait. Tout espoir de gagner un autre siège s’était cependant évanoui avec le carnage économique provoqué en Irlande par son gouvernement. La nation avait tout simplement été ruinée. En réalité, Martin pensait que — plutôt que de se laisser anéantir par le scrutin — son secrétaire d’État se retirerait, avec la plupart de ses collègues vieillissants, dès que de nouvelles élections seraient organisées. Mais il lui fallait pour l’instant maintenir l’impression que le régime n’était pas encore tombé.

Il n’y avait pas que les secrétaires d’État qui se préparaient à quitter le navire. Les deux hauts fonctionnaires les plus importants de leur délégation avaient dit à Martin avoir l’intention de prendre une retraite anticipée avant que les trésoriers étrangers de l’Irlande obligent le prochain gouvernement à effectuer des coupes dans ce qu’ils devraient toucher. Ils poussaient Martin à en faire autant pendant qu’il le pouvait encore, avançant que, s’il restait à son poste, il risquait de perdre une fortune. D’un point de vue factuel, ces hommes avaient raison, mais ils étaient heureux en ménage.

Un an plus tôt, Rachel avait pris elle aussi sa retraite avant la date prévue, quand un conseiller du syndicat des enseignants lui avait expliqué les avantages financiers qu’elle avait à quitter son poste de sous-directrice dans une école privée. Elle se retrouvait avec une pension convenable et un sentiment d’insatisfaction devant le vide soudain créé dans sa vie par l’absence de travail. Ils étaient si nombreux, dans leur génération, à déserter le service public que cela évoquait la chute de Saigon. Mais ceux de son ministère qui se précipitaient pour monter dans le dernier hélicoptère étaient des joueurs de golf confirmés, contrairement à Martin, qui détestait ce sport. Quand Dieu avait inventé le Seanad pour les politiciens usés dont les carrières étaient pratiquement terminées, il avait aussi créé pour les fonctionnaires à la retraite l’Island Golf Club et le Royal Dublin Golf Club. Mais à cinquante-cinq ans, Martin était trop jeune pour acheter un caddy et entrer dans la salle d’attente du Seigneur. Les projections chiffrées que contenait l’enveloppe glissée dans la poche de son costume prouvaient indéniablement qu’à long terme, il économiserait de l’argent en arrêtant de travailler. En se retrouvant à la maison sept jours par semaine avec une épouse à qui l’on avait déjà fait miroiter ce genre d’intérêts économiques, sauverait-il ou détruirait-il son mariage, telle était la question.

Il était difficile de croire qu’il avait passé trente-sept ans dans des ministères dont les noms alambiqués changeaient aussi souvent que le ministre qui les dirigeait. Cela avait fait de lui un expert en matière d’illusion et de réalité.


1 Parti républicain irlandais. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

2 Le Chien d’Ulster, ou Cúchulainn, combattant exceptionnel de la mythologie irlandaise est le champion de l’Ulster.

3 Sénat irlandais.

4 Chambre basse du parlement irlandais.

Dermot Bolger

Une illusion passagère

Traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Hélène Dumas

ROMAN

 

Martin, haut fonctionnaire irlandais d’une cinquantaine d’années, rattaché à un ministère en bout de course, se retrouve, le temps d’un voyage officiel en Chine, seul dans sa luxueuse chambre d’hôtel. Accablé par une existence terne, entre son épouse et ses trois filles, il décide de s’offrir un massage durant son séjour. La jeune femme chinoise qui vient le masser ne parle pas sa langue et ne partage rien de sa vie : mère célibataire, elle peine à joindre les deux bouts, mais ce qu’elle lui procure est autrement précieux : le plaisir d’être touché, la sensation d’être désiré. Une complicité naît entre eux, que rompt la proposition de la jeune femme de monnayer ses charmes. Martin va-t-il céder à cette tentation ?

L’écriture dense et acérée, mais aussi d’une grande sensibilité, de Dermot Bolger condense la vie d’un homme, ses convenances, ses incertitudes et son trouble l’espace d’une nuit.

 

DERMOT BOLGER est l’auteur à succès de Toute la famille sur la jetée du Paradis et d’Une seconde vie, parus aux Éditions Joëlle Losfeld et traduits par Marie-Hélène Dumas.

Du même auteur aux Éditions Joëlle Losfeld :

 

Une seconde vie, 2012.

Toute la famille sur la jetée du Paradis, 2008.

Finbar’s Hotel (avec Roddy Doyle, Anne Enright, Hugo Hamilton, Jennifer Johnston, Joseph O’Connor, Colm Toíbín), 1999.

Une suite au Finbar’s Hotel (avec Mave Binchy, Claire Boylan, Emma Donoghue, Anne Haverty), 2000.

 

À paraître :

Le ruisseau de cristal.

Cette édition électronique du livre Une illusion passagère de Dermot Bolger a été réalisée le 25 juin 2013 par les Éditions Joëlle Losfeld.

Elle repose sur l'édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782072494765 - Numéro d'édition : 254735).

Code Sodis : N56230 - ISBN : 9782072494772 - Numéro d'édition : 254736

 

 

Le format ePub a été préparé par ePagine
www.epagine.fr
à partir de l'édition papier du même ouvrage.

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