Une Saison pour la peur

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Chargé d'infiltrer la mafia de la Nouvelle-Orléans, il devient l'ami de Tony Cardo, le caïd de la drogue, et croise le chemin de Bootsie Mouton, son premier amour. 


Publié le : mercredi 30 mars 2016
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EAN13 : 9782743635749
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A Martin et Jennie Bush

1

Nous avons rangé la voiture devant la prison de la paroisse puis écouté le martèlement de la pluie sur le toit. Le ciel était noir, les vitres embuées par l’humidité tandis que les veinules blanches des éclairs venaient battre au lointain au milieu des cumulus d’orage amoncelés sur le Golfe.

— Tante Lemon va t’attendre, me dit Lester Benoit, le conducteur.

Il était, tout comme moi, inspecteur en civil des services du shérif. Il portait favoris et moustache, et se faisait friser et couper les cheveux à Lafayette. Chaque année il s’arrangeait pour prendre ses vacances d’hiver à Miami Beach de manière à arborer un teint uniformément hâlé de janvier à décembre, et chaque année, il achetait sur place les vêtements à la mode du moment et du lieu. Bien qu’ayant passé toute sa vie à New Iberia, à l’exception d’un séjour sous les drapeaux, il donnait toujours l’impression de débarquer d’un avion venu d’ailleurs.

— Tu n’as pas envie de la voir, pas vrai ? dit-il avant de sourire.

— Nan.

— On peut entrer par la petite porte sur le côté et les faire descendre par l’ascenseur du fond. Elle ne saura même pas qu’on est venu.

— Ce n’est pas un problème, dis-je.

— C’est pas moi qui ai un problème. Si tu te sens pas de le faire, tu aurais dû demander à être dispensé du boulot. Qu’est-ce qui te tracasse à ce point, de toutes manières ?

— Y’a rien qui me tracasse vraiment.

— Alors envoie-la paître. C’est qu’une vieille négresse.

— Elle dit que Tee Beau ne l’a pas fait. Elle dit qu’il se trouvait chez elle, il l’aidait à décortiquer les écrevisses, la nuit où ce mec s’est fait tuer.

— Allons, Dave. Tu crois peut-être qu’elle ne serait pas capable de mentir pour sauver son petit-fils ?

— Peut-être bien.

— T’es bien trop réglo, nom de Dieu. Peut-être. Et quoi encore ?

Il regarda alors en direction du parc sur Bayon Teche.

— C’est vraiment pas de chance qu’il ait plu pour le feu d’artifice. Mon ex devait y emmener les petits. Comme tous les ans. Il faut que je me tire d’ici.

Son visage paraissait blême à la lueur du lampadaire derrière les rigoles de pluie qui mouillaient la vitre. Sa fenêtre était entrouverte d’un cran pour laisser échapper la fumée de sa cigarette.

— Allons-y, dis-je.

— Attends une minute. Je n’ai pas envie de refaire tout le trajet jusque là-bas avec les vêtements trempés. — Ça ne va pas s’arrêter avant un moment.

— Je finis ma cigarette. Après, on verra. Je n’aime pas être mouillé. Hé ! réponds-moi franchement, Dave, est-ce que c’est le fait de ramener Tee Beau qui te tracasse, ou alors est-ce qu’il y a autre chose qui te pose problème ?

Les lueurs du lampadaire dessinaient des ombres pareilles à des coulures de pluie sur son visage.

— As-tu déjà assisté à ça ? demandai-je.

— J’ai jamais eu à le faire.

— Est-ce que tu irais ?

— Je me dis que le mec qui est assis sur cette chaise connaissait les règles.

— Est-ce que tu irais ?

— Ouais, j’irais.

Il tourna la tête et me regarda en face avec arrogance. — C’est une expérience qui peut coûter cher.

— Mais ils connaissaient tous les règles. D’accord ? Tu dessoudes quelqu’un dans l’État de Louisiane, et t’as droit au traitement, une bonne séance d’électro-chocs bien sérieux.

— Dis-moi le nom d’un seul richard que l’État ait fait cramer. Cet État-ci ou n’importe quel autre d’ailleurs.

— Désolé. Ça ne me fend pas le cœur de savoir ce qui attend ces mecs. Tu crois que Jimmie Lee Boggs aurait dû se ramasser perpète ? Tu aimerais le savoir dans le coin, libéré sous condition, après dix ans et demi ?

— Non, je n’aimerais pas ça.

— C’est bien ce que je pensais. Je vais te dire autre chose. Si ce mec tente quoi que ce soit, je lui en colle une dans la bouche. Après j’irai trouver sa mère et je lui décrirai ça en détail sur son lit de mort. Qu’est-ce que t’en dis ?

— J’y vais. Tu veux venir ?

— Elle va être là à t’attendre, dit-il, avant de sourire de toutes ses dents.

*
* *

Elle était effectivement là. Dans une robe de coton que sans couleurs à force de lavages répétés, qui collait à ses formes osseuses comme une serviette mouillée. De sa chevelure de mulâtresse on aurait dit un enchevêtrement gris-doré de fils de fer et les taches brunes qui coloraient sa peau de métisse ressemblaient à un semis de pièces de dix cents. Elle était seule, assise sur un banc de bois jouxtant une cellule de détention provisoire, près de l’ascenseur d’où son petit-fils, qu’elle avait élevé elle-même, Tee Beau Latiolais, allait apparaître dans quelques minutes en compagnie de Jimmie Lee Boggs, tous deux entravés de chaînes à la taille et de fers aux pieds. Ses yeux bleu-vert étaient couverts de cataracte, mais ils ne quittèrent pas mon profil un seul instant.

Elle avait travaillé dans un des hôtels de passe de Hattie Fontenot sur Railroad Avenue dans les années quarante ; puis elle avait passé une année au pénitencier des femmes pour avoir poignardé un Blanc dans l’épaule après que ce dernier l’eut battue comme plâtre. Elle avait par la suite travaillé dans une blanchisserie et fait des ménages pour vingt dollars par semaine, salaire habituel de l’époque pour tous les Noirs occupés à un emploi à plein temps dans le sud de la Louisiane, qu’ils soient homme ou femme, et ce jusque dans les années soixante. La fille de tante Lemon donna prématurément naissance à un bébé si petit qu’il trouva sa place dans le carton à chaussures où elle le cacha avant de le déposer au fond de la poubelle à ordures. Tante Lemon avait entendu les cris du bébé en sortant le lendemain matin pour se rendre aux cabinets. Elle avait élevé Tee Beau comme son propre petit, en le nourrissant de cushcush1 à la petite cuillère pour lui donner des forces sans oublier de lui nouer une pièce de dix cents autour du cou afin d’empêcher la maladie de descendre dans sa gorge. Ils vivaient dans une cabane de bois brut dont la galerie s’était totalement effondrée, de sorte que les marches d’accès donnaient l’impression de conduire à une grande bouche brisée et béante, dans un quartier que les gens appelaient Négroville. Chaque printemps, mon père, qui gagnait sa vie à pêcher et poser des pièges, l’engageait pour le décorticage des crevettes bien qu’il pût difficilement s’offrir le luxe de lui payer son maigre salaire. Chaque fois qu’un mulet ou un lépidostée venait se prendre à ses filets, il parait le poisson qu’il venait déposer au passage chez tante Lemon.

— J’minge pas cha, mi, me disait-il alors, comme s’il me devait une explication pour se montrer simplement charitable.

J’entendis l’ascenseur qui descendait. Un gardien en uniforme derrière son petit bureau terminait de remplir les dossiers du transfert des condamnés de la prison de la paroisse jusqu’à Angola.

— Monsieur Dave, dit tante Lemon.

— Vous leur direz, une fois arrivés à destination, qu’on leur a déjà donné à manger, dit le gardien. Et y a rien qui cloche non plus chez eux. Le docteur leur a fait passer la visite.

— Monsieur Dave, répéta-t-elle à voix basse, comme si elle se trouvait à l’église.

— Je ne peux rien faire, tante Lemon, dis-je.

— Il était à ma petite maison. Il a pas tué le métis, dit-elle.

— On va la ramener chez elle, dit le gardien.

— J’leur ai dit, à tous ces gens, Dave. Y veulent pon m’écouter. Et pourquoi qu’y feraient-y ça, une vieille négresse qui a marné pour Miz Hattie à faire des passes ? C’est ça qu’y disent. Une vieille putain*1 de négresse qui ment pour Tee Beau.

— Son avocat va faire appel. Il y a encore des tas de choses qu’on peut faire, dis-je.

J’attendais que les portes d’ascenseur s’ouvrent.

— Y vont électrocuter le gamin, dit-elle

— Tante Lemon, je n’y peux rien, dis-je.

Ses yeux ne quittaient pas mon visage. Des yeux petits et mouillés de larmes, qui ne cillaient pas, comme ceux d’un oiseau.

Je vis Lester qui se souriait à lui-même.

— On va vous ramener chez vous en voiture, dit le gardien à tante Lemon.

— Et pour quoi faire que j’irai à l’maison, mi ? Pour êt’fin tout’seule din m’petite cahute ? répondit-elle.

— Vous vous préparez quelque chose de chaud et vous quittez ces vêtements complètement trempés, dit le gardien. Et ensuite, demain, vous irez parler à l’avocat de Tee Beau, comme vous l’a dit monsieur Dave.

— Monsieur Dave, y sait très bien, lui, dit-elle. Y vont me le brûler sur la chaise, ce petit, et il a rien fait de mal du tout. C’est le blandin qui y a cherché les crosses, y s’est fichu de lui devant tout le monde, et pis il le faisait travailler tellement dur que le petit, y avait pu la force de manger quand y rentrait à la maison. Je lui prépare du poulet au riz, tout bien, comme il aime, juste. Y s’assied à table, encore tout sale, et y reste là, à regarder dans le vague, et y commence à avaler ça comme si c’était rien qu’une platrée d’haricots secs. Je lui dis d’aller se laver la figure et les mains, et pis après, y pourra manger. Mais y m’dit : « Ch’sus fatigué, gran’ maman. Et ch’peux point minger quand ch’sus fatigué. » J’dis : « Demain c’est dimanche, té va dormir, ’edmain, ti, et pis après, té va manger. » Y m’dit : « Y vient m’chercher au matin. On a tous les champs à couper. »

Et où c’qu’y était tout le mond’quand mon p’tit, y’avait besoin d’aide ? dit-elle. Quand ce métis, il a roulé son journal et qu’il a commencé à claquer le petit comme si y’étau maton. Où c’qu’y z’étau el police, et pis ch’l’avocat, à ch’momint-là ?

— Je passerai chez vous demain, tante Lemon, promis-je.

Lester alluma une cigarette et souffla sa fumée dans un sourire. J’entendis le moteur de l’ascenseur qui s’arrêtait ; puis la porte s’ouvrit en coulissant et deux adjoints du shérif en uniforme firent sortir Tee Beau Latiolais et Jimmy Lee Boggs enchaînés. Les deux prisonniers étaient habillés en civil pour le trajet jusqu’à Angola. Tee Beau portait veste de sport couleur d’étain brillant, pantalons amples de teinte violette et chemise noire au col sorti, bien aplati sur le revers de la veste. Il avait vingt-cinq ans, mais on aurait dit un enfant en costume d’adulte, à croire qu’on aurait pu le soulever d’un bras autour de la taille comme une taie d’oreiller pleine de brindilles. Au contraire de celle de sa grand-mère, sa peau était noire, ses yeux marron, trop grands pour son petit visage, de sorte qu’il paraissait effrayé même lorsqu’il n’en était rien. On lui avait coupé les cheveux en cellule en oubliant de raser le cou, laissant une ligne noire et broussailleuse, bas sur la nuque, qu’on aurait prise pour de la crasse.

Mais c’était Jimmy Lee Boggs qui, des deux hommes, attirait l’œil. Il avait les cheveux argentés, longs et fins, qui tombaient raides sur l’arrière de la tête comme une poignée de fils qu’on aurait cousus à la peau du crâne. Il avait le teint pâle des taulards et ses yeux effilés en amande étaient couleur de menthe verte.

Ses lèvres brillaient d’un rouge intense, non naturel, au point qu’on aurait pu les croire maquillées. La courbure de la nuque, le profil de la tête, la peau blanc-rose du crâne qui transparaissait sous les cheveux filasses me faisaient penser à un mannequin. Il portait un T-shirt fraîchement lavé, des jeans et des chaussures de basket noires qui remontaient jusqu’aux chevilles sans chaussettes. On apercevait le rebord d’un paquet de Lucky Strike soigneusement engoncé dans l’une des poches. Ses mains avaient beau être menottées à la chaîne de taille et il était obligé de traîner les pieds à cause de la courte longueur des fers qui lui tenaient les chevilles, on voyait néanmoins jouer les longs fuseaux de muscles qui couraient sur l’estomac, roulaient sur les bras et venaient battre au-dessus des clavicules à chaque torsion du cou lorsqu’il regardait les présents dans la salle. La lueur toute particulière qui éclairait son regard n’était pas de celles où l’on aurait aimé se perdre.

Le gardien ouvrit un tiroir de classeur d’où il sortit deux grands sacs à provisions pliés, à l’ouverture soigneusement agrafée. Le premier portait écrit le nom « Boggs », le second, « Latiolais ».

— Voici leurs affaires, dit-il en me tendant les sacs. Si z’avez tous envie de passer la nuit ici, on pourra vous faire un prix.

— Regardez-y donc c’que vous y envoyez là-bas, vous aut’, dit tante Lemon. Z’avez-ti pas honte ? Vous avez mis les chaînes à mon petiot, vous voulez p’t’êt’ faire croire qu’y est comme l’aut’, pasque vot’ conscience, al’ va vous travailler tout l’nuit tous autant que vous et’.

— J’ai eu ce garçon en cellule pendant huit mois, tante Lemon, avant qu’il se mette dans la panade, dit le gardien. Alors venez pas me faire accroire que le Tee Beau, il a jamais rien fait de mal.

— Pour avoir pris queq’ chose sur l’tas d’ordures de M. Dore. Pour avoir donné à sa grand-maman* un vieil aérateur de f’nêt’que personne y voulait pus. C’est pour ça qu’vous tous l’avez mis dans vot’ prison.

— Il a volé la voiture de M. Dore, dit le geôlier. — Ça, c’est c’qu’y dit, lui, dit tante Lemon.

— J’espère que je n’aurai pas à payer un loyer pour rester ici toute la nuit, dit Lester en ôtant les cendres de cigarette de son pantalon à petites pichenettes, du bout des doigts, contre le tissu.

C’est alors que tante Lemon se mit à pleurer. Elle ferma les yeux et les larmes s’exprimèrent de dessous les paupières serrées comme si elle n’y voyait plus ; ses lèvres tremblaient, agitées de soubresauts, sans fausse honte.

— Bon Dieu ! dit Lester.

— Gran’maman, j’vas t’écrire, dit Tee Beau. J’vas t’envoyer des let’ à croire que ch’serau juste au coin de l’rue.

— Il faut que j’aille aux toilettes, dit Jimmie Lee Boggs.

— La ferme, lui répondit le gardien.

— C’te petit, il est innocent, M’sieur Dave, dit-elle. T’sais bien c’qu’y vont z’y faire. T’connais*, ti. Y va aller au Red Hat.

— Allez, sortez tous d’ici. Je vais m’assurer qu’elle n’aura pas de problèmes, dit le gardien.

— Putain que oui, dit Lester.

Nous sommes sortis dans l’obscurité, sous la pluie tombante et les éclairs qui bondissaient à travers le ciel au sud, avant de boucler Jimmie Lee Boggs et Tee Beau à l’arrière de la voiture derrière l’écran de grillage. Puis je déverrouillai le coffre où je balançai les deux sacs contenant leurs affaires. Au fond du coffre, fixés au plancher de la voiture à l’aide d’extenseurs, se trouvaient un.30-06 à lunette dans son étui à fermeture Éclair et un fusil à pompe calibre douze avec crosse-pistolet. Je montai côté passager, et nous quittâmes la ville par une voie détournée, la route qui traversait St Martinville en direction de l’Interstate 10, Baton Rouge et le pénitencier d’Angola.

*
* *

Les chênes aux branches en marquise de chaque côté de la route à deux voies étaient noirs et dégoulinaient d’eau. La pluie avait baissé d’intensité et lorsque je descendis ma vitre d’un cran, m’arriva l’odeur de la canne à sucre et des terres humides des champs. Les fossés qui encadraient la chaussée étaient hauts, remplis d’eau de pluie.

— Faut qu’j’aille aux toilettes, dit Jimmie Lee Boggs.

Ni Lester ni moi ne répondîmes.

— J’vous raconte pas de craques. Y faut que j’y aille, répétat-il.

— Tu aurais dû y aller plus tôt, dis-je.

— J’ai demandé. Il m’a dit de la fermer.

— Il faudra que tu te retiennes, dis-je.

— Pourquoi qu’t’as repris ce boulot ? dit Lester.

— J’ai de grosses dettes, dis-je.

— Aussi grosses que ça ?

— Suffisamment pour que j’y perde ma maison et mon affaire de locations de bateaux.

— Un de ces quatre, je vais quitter le boulot. Et m’acheter un petit truc à Key Largo. Alors c’est quel-qu’un d’autre qui ira se charger de livrer les colis. Hé ! Boggs, la pègre, elle n’avait pas suffisamment de boulot pour toi en Floride ?

— Quoi ? dit Boggs.

Il était penché en avant sur son siège et regardait par la vitre latérale.

— Tu n’aimais pas la Floride ? Il a fallu que tu fasses tout ce chemin et que tu viennes jusqu’ici tuer quel-qu’un ? dit Lester.

Lorsqu’il sourit, la ligne de ses lèvres ressembla à une mince crête de pâte à modeler.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? lui demanda Boggs.

— J’étais curieux de savoir, c’est tout.

Boggs resta silencieux. Les traits du visage paraissaient tirés, et il se dandinait sur les fesses d’avant en arrière.

— Combien t’a-t-on payé pour descendre ce propriétaire de bar ? dit Lester.

— Rien du tout, dit Boggs.

— T’as simplement rendu service à quelqu’un, alors ? poursuivit Lester.

— J’ai dit « rien du tout » parce que je ne l’ai pas tué, ce mec. Écoutez, je ne veux pas me montrer grossier, on a un long voyage à faire ensemble, mais je ne me sens pas vraiment à mon aise ici, à l’arrière.

— On te filera un peu de Pepto Bismol ou quelque chose quand on sera sur l’Interstate, dit Lester.

— J’apprécierais le geste, mec, dit Boggs.

Nous nous engageâmes dans une grande courbe au milieu des pâturages. Tee Beau dormait, la tête sur la poitrine. J’entendais les grenouilles coasser dans les fossés.

— Pour un quatre juillet, on est servis ! dit Lester.

Je regardai par la vitre les champs détrempés de pluie. Je ne voulais plus prêter l’oreille aux commentaires négatifs de Lester, ni lui dire d’ailleurs ce que j’avais réellement en tête, à savoir qu’il était l’être le plus déprimant de tous ceux avec lesquels j’avais jamais travaillé.

— Je vais te dire, Dave, jamais j’aurais cru me retrouver affecté avec un flic qui a été inculpé de meurtre, dit-il en bâillant, les yeux écarquillés.

— Oh ?

— T’aimes pas en parler ?

— Ça m’est égal, d’un côté comme de l’autre.

— Si ça rouvre de vieilles plaies, je suis désolé d’avoir amené ça sur le tapis.

— Les vieilles plaies se sont refermées.

— T’es du genre susceptible, tu sais, de temps en temps.

La pluie me fouetta le visage et je remontai la vitre. Les vaches s’étaient regroupées au milieu des arbres, la forme sombre et solitaire d’une ferme apparut au loin, reculée, au bout d’un champ de canne à sucre, et je vis devant moi une vieille station-service qui était là depuis les années trente. L’auvent qui abritait les pompes était éclairé, et la pluie soufflait en rafales depuis le toit sous la lumière.

— Y’a queq’chose de pas normal qui me passe dans le corps, dit Boggs. Comme du verre en train de baratter.

Il était penché en avant sur son siège, au milieu de ses fers, à se mordre les lèvres en respirant par le nez en halètements pressés. Lester jeta un coup d’œil dans sa direction à travers le grillage au moyen du rétroviseur.

— On va te trouver du Pepto. Tu te sentiras bien mieux.

— Je ne peux pas attendre. Je vais faire dans mon froc.

Le regard de Lester se porta sur moi.

— Je suis sérieux. Je peux plus tenir, les mecs. C’est pas de ma faute, dit Boggs.

Lester se tordit le cou vers l’arrière, et son pied se releva de l’accélérateur. Puis il me regarda une nouvelle fois. Je secouai la tête en signe de refus.

— J’ai pas envie que le mec, y sente la merde jusqu’à Angola, dit Lester.

— Quand tu convoies un prisonnier, tu convoies un prisonnier.

— Ils m’avaient prévenu que t’étais à cheval sur les principes.

— Lester…

— On s’arrête, dit-il. C’est pas à moi de nettoyer parce qu’un mec a la diarrhée. Et si ça ne te plaît pas, je suis désolé.

Il se rangea sous l’auvent de la station-service. A l’intérieur du cagibi, un gamin lisait une bande dessinée derrière un vieux bureau. Il reposa son illustré et vint à l’extérieur. Lester sortit de la voiture et présenta son insigne au gamin.

— Nous sommes des services du shérif, dit-il. Un de nos prisonniers a besoin d’aller aux toilettes.

— Quoi ? dit le gamin.

— Pouvons-nous utiliser vos toilettes ?

— Ouais, bien sûr. Vous voulez de l’essence ?

— Non.

Lester remonta en voiture, laissant le gamin sur place, et contourna la station-service en marche arrière, jusqu’à la porte des toilettes pour hommes situées sur le côté, en pleine obscurité.

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