//img.uscri.be/pth/eaaafcc82e75a44c9711b53e3ef6312ae5da8419
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 1,49 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : PDF - MOBI - EPUB

sans DRM

Utopie

De
216 pages

Comment un voyage peut-il transformer la vie d'un homme au point de lui faire vivre une aventure dans laquelle dangers et amour se mêlent ?

S'il n'avait pas ramassé la mallette, rien ne lui serait arrivé. Mais voilà, il l'a ramassée et, depuis, beaucoup de monde cherche à la récupérer. En premier, l'organisation criminelle fasciste et antisémite à qui le contenu de la mallette appartient.

En ces moments troubles emplis de haine, Mohamed a conscience de ce qu'il a entre les mains, mais ne sait pas comment rentrer en contact avec des Juifs pour les avertir du danger imminent qui les guette.


Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-00336-0

 

© Edilivre, 2016

 

 

Le plus difficile fut de prendre la décision…

Enfin ! Pas prendre la décision…

La mettre en application…

Et ne pas se perdre…

Ne pas se perdre…

Se perdre…

Perdre…

Choisy le roi

Le crachin pollué de Choisy-le-Roi rendait la ville encore plus triste. Ceux qui pouvaient dire ’encore plus triste’ avaient réussi à vivre ailleurs et ne faisaient qu’y passer. Comme si cette ville aurait pu être autre chose que triste !

Pourtant l’évidence était là, elle était triste cette ville.

On ne savait que rarement quelle saison dominait le ciel. Le changement de température pouvait aider parfois. Il n’était pas rare en cette fin de vingtième siècle de vivre les saisons sans remarquer vraiment qu’elles pouvaient être différentes.

Seulement parfois !

En arrivant à Choisy, ville qu’il avait choisie, pour ses possibilités de retrait, il se dit que maintenant tout commençait.

Il avait peur.

Une appréhension terrible lui enserrait la poitrine. Il aurait aimé faire machine arrière mais ne le pouvait plus. Il avait tourné le problème dans tous les sens. Il n’avait trouvé que cette solution. Il pensait se débarrasser vite fait de son problème et pouvoir retourner chez lui en Savoie. Quand il avait pris le train pour cette ville de la banlieue parisienne, il en avait profité pour tourner et retourner dans sa tête les phases du scénario qu’il avait mis en place. Il s’était obligé à inventer des obstacles, afin de trouver les solutions les mieux adaptées pour sortir vivant et entier de cette merde.

Il avait peur parce qu’il allait affronter l’inconnu. L’inconnu, cet invisible qui, tapi dans l’ombre de l’incertain, pouvait le broyer. Il voulait agir vite, faire ce qu’il avait à faire, se débarrasser de son fardeau moral et dégager en touche. Comme il n’avait pas eu vraiment le temps de se préparer, il s’était convaincu que le mieux était de commencer par un endroit qu’il connaissait : Choisy le Roi.

Le train entrait en gare, il se mêla au flot des passagers qui rentraient chez eux.

Au sortir de la gare, il ne put s’empêcher de relever le col de son blouson. Un froid humide commençait à le pénétrer et des odeurs désagréables lui remplissaient les narines lui donnant presque la nausée. Il décida tout en marchant de respirer par la bouche pour limiter les inconvénients des effluves qui le pénétraient. Il n’avait rien demandé et pourtant il était là. Il n’avait pas choisi de changer de vie. Les évènements qu’il avait vécus quelques jours auparavant ne lui en avait pas laissé le choix, il devait agir vite pour parer au plus pressé. Après il verrait.

Il se dirigea vers la vieille ville. D’après son plan et ses souvenirs c’était le meilleur endroit pour se poser avant de faire ce qu’il avait à faire et pour pouvoir fuir, en cas de nécessité. La bruine glacée faisait presser le pas aux passants, personne ne s’occupait de personne. Près de la vieille église qui résistait à l’arrivée des bulldozers qu’on devinait au loin, le destin d’un café de quartier avait été scellé par les aménageurs. Un panneau à l’entrée annonçait son refus de disparaître, une pétition de soutien dégoulinait de pluie, l’encre coulant sur la porte vitrée accentuait le côté miséreux de l’estaminet.

C’est là qu’il décida de s’installer.

– Bonjour ! Un café, s’il vous plaît.

Personne ne l’avait reconnu, pas même la patronne. Il avait changé. Sa transformation était réussie. Son maquillage et la façon dont il s’était grimé pour se transformer étaient efficaces. Cela le rassura un peu, la peur qu’il essayait de maîtriser n’était pas encore perceptible.

Il eut en retour un bonjour distant de convenance. Les regards froids et distants étaient de mise pour un client inconnu. Il sut retourner à l’anonymat, laissant les clients habituels monopoliser de nouveau l’espace. Il prit le journal qui traînait sur une table et s’installa près de la baie vitrée. Il regarda autour de lui rien n’avait changé, le mobilier et les décorations étaient les mêmes, les messages avertissant les mauvais payeurs n’avaient pas pris une ride (une ligne). La peinture jaunie par le temps et la fumée de cigarette ne reflétait presque plus la lumière. La patronne régnait sur son café avec la même autorité complice, calmant les uns, consolant les autres. Elle jouait sa partition habituelle. Elle les connaissait tous. Il ne la trouva pas vraiment changée à part peut-être des rides plus affirmées. Elle le regardait, il se détourna. Il regarda à l’extérieur pour se donner une contenance.

Il avait maintenant besoin de voir le mouvement des gens de la rue. Il devait s’imprégner des rythmes de cette ville pour pouvoir, au moment voulu, se fondre de nouveau dans la foule, repérer les vrais passants des autres, avant qu’à son tour, il ne soit l’objet d’une attention particulière et intéressée. Quand son café fut servi, il ne s’étonna pas de trouver un peu de marc de café sur le bord de sa tasse. Le café était toujours aussi mauvais que dans ses souvenirs, alors il le trouva bon. Il ouvrit le journal qui n’était pas du jour et qui traitait surtout des évènements locaux. Baptêmes et faits divers côtoyaient la rubrique naissance décès. Feuilletant les pages, son attention fut attirée par les articles de la page INTERNATIONALE ! qui insistaient sur les exactions au Kosovo, les erreurs de l’OTAN, la guerre en Irak, les tensions en Palestine, en Inde. Ces articles étaient encadrés par des publicités vantant des produits dont l’intérêt était dérisoire au vu des souffrances des populations du tiers monde et d’ailleurs. En reposant le journal, il se dit que le monde était fou et que les salauds avaient le pouvoir. Cela le révolta et le ramena à la mission qu’il s’était promis d’accomplir, faisant fi des dangers réels qu’il allait rencontrer. Très vite il eut de nouveau peur. Entre l’idée et l’action, il y avait un monde inconnu.

Il se demandait s’il aurait le courage d’aller jusqu’au bout, s’il serait à la hauteur. N’était-il pas en train de faire une bourde en se mêlant de ce qui ne le regardait pas ?

La pluie glacée n’avait pas arrêté de tomber depuis son arrivée, elle n’arrivait pas à se transformer en neige. Au matin les plaques de verglas ajouteraient au chaos apparent. Pour penser à autre chose, il s’était essayé un moment aux mots fléchés du journal local. Il les trouva si faciles que, quand il reposa son stylo, cinq minutes seulement s’étaient écoulées. Il s’intéressa de nouveau à la pluie qui tombait, se laissant bercer par le rythme des gouttes qui s’écrasaient sur la surface vitrée devant lui, rendant flous les mouvements des passants qui avançaient sur le même tempo que celui diffusé par le vieux juke box. Il les voyait danser, pantins déformés, vers des destinations inconnues, montant dans des véhicules bizarres, luttant pour se protéger de la pluie et du vent, avec des parapluies aux formes ridicules.

Une heure qu’il était là, il fallait qu’il se décide. Je dois bouger maintenant, la nuit ne va pas tarder à tomber.

Il commençait à être un peu embrouillé, il devenait plus intéressé par ses compagnons du jour qui reconstruisaient le monde, que par la nécessité de faire ce qu’il avait prévu. Il aurait aimé se joindre à eux, délirer, faire la fête, oublier pourquoi il était venu. Quitter son déguisement et se révéler. Retourner à l’anonymat, se bourrer la gueule, vomir tout ce qu’il avait bu et partir à la fermeture au bras d’une pochetronne esseulée avec qui il partagerait le reste de la nuit.

Informer les gens d’en face, ceux qu’il ne connaissait pas. C’est pour ça que je suis là. Bouge-toi ! Ils ont besoin de savoir, des hommes vont mourir !

Il paya les boissons qu’il avait bues et se dirigea vers la sortie en remettant son blouson d’hiver. Il en sortit la capuche enroulée dans le col, dit au revoir sans s’occuper des réponses éventuelles de politesse et commença à marcher dans la rue en direction de son destin sans se retourner.

Il réfléchit, enfin c’est ce qu’il crut…

Il faut arriver à rentrer en contact avec eux, trouver la bonne personne sans se mettre en danger ? Transmettre ce qu’il avait à transmettre et partir, vite, loin ? Se débarrasser de cette affaire au plus tôt. Il marchait d’un pas vif et déterminé en direction de la synagogue. Sa tempe cognait fort, un mal de tête commençait à le faire souffrir.

Il savait qu’il aurait peu de temps entre le moment où il allait prendre contact et le déclenchement des évènements. Les réactions seraient rapides. Il ralentit le pas. Calme-toi ! Respire ! Dans son monologue intérieur, alternaient les conseils de prudence et les plans d’action.

Dès que tu vas allumer la mèche, ta vie sera foutue.

Mais non, tu es intelligent, tu verras, tu réussiras. Grâce à toi des vies seront sauvées.

Oui, si tu as de la chance.

Ça n’est pas de la chance. La chance, c’est un plus.

Alors quoi ?

De l’intelligence !

Sa troisième voix intérieure essayait de relativiser : Net’inquiète pas, tout va bien aller. Il reprit le contrôle de la parole avant qu’une quatrième voix ne s’en mêle.

Je dois le faire, et je le ferai. Ce ne sont pas ceux d’en face que je crains le plus, ce sont les autres. Tous les autres. Peut-être savent-ils déjà ?

Ceux d’en face comme il les appelait n’étaient pas encore rentrés dans le jeu mais les autres ! Il savait qu’ils étaient déjà en route. Ils ne tarderaient pas à tout reconstituer et se lanceraient à sa recherche. Et ceux-là n’avaient aucune raison de le ménager, bien au contraire, c’étaient de vrais méchants. Quand l’ « inconnu » commençait à l’envahir, il avait l’impression de perdre pied, une ronde d’images se bousculait, minis films catastrophiques qui ajoutait une angoisse lancinante à sa peur, le déconnectant de la réalité pendant quelques secondes. Seule l’action l’aiderait à ne pas fléchir, pensa-t-il.

Il acheta un paquet de bonbons pour essayer d’effacer les relents aigres qui transpiraient de sa bouche. Il en avait marre de se parler à lui-même. Sa tête lui faisait mal.

Décider, pas décider, limiter son travail à les prévenir ou aller plus loin, jouer un grand rôle ou tout simplement fuir ?

Il arrivait près de la synagogue, il passa devant, marcha cent mètres de plus puis fit demi-tour et se posta sur le trottoir d’en face près d’un arbre, observant tout en faisant semblant de lire une carte de la ville comme s’il était perdu à la recherche d’une adresse.

Fallait maintenant trouver l’angle d’approche pour cette première prise de contact, calculer les tenants et aboutissants. Il en avait marre, il réfléchissait trop, ça lui coupait de nouveau les jambes.

On ne prend pas contact comme ça avec un inconnu, surtout pour transmettre des documents. Ses discours intérieurs lui bouffaient les entrailles. Arrête de réfléchir, agis ! Bon sang !

Des adolescents marchaient rapidement vers la synagogue en essayant tant bien que mal de se protéger de la pluie. Pourquoi pas eux ? Non, se dit-il, les approcher pourrait provoquer une réaction de défiance. Ils sont pressés, ce ne sont pas les bons interlocuteurs. Il ne voulait pas se tromper. Atteindre son objectif du premier coup c’était primordial.

D’autres personnes passaient, un couple, une famille, de nouveau un groupe d’ados.

Un vieux Juif portant Kippa attira son attention. Il marchait plus sereinement malgré la pluie et le vent. Il l’observa et eut l’impression que cet homme était ailleurs, qu’il voyageait dans un monde intérieur. Comme moi !

La pluie incessante ne semblait pas l’atteindre. Il voyait ses lèvres bouger, cet homme se parlait. Ses pieds connaissaient sans doute la route par cœur, aucun obstacle ne semblait le perturber, pire on avait l’impression que les obstacles savaient l’éviter.

Il le trouva sympathique, c’est ce qui le décida.

Il devait lui parler comme ça, sous la pluie, dans la rue, près d’une synagogue, dans une période où tout le monde se méfie de tout le monde. Ho ! La ! La ! Et ce n’était que le début ! Il regrettait d’avoir eu en sa possession ces putains d’informations. A ce moment-là il se foutait du fait que le monde allait être troublé, il pensait à sa propre sécurité, à sa vie.

Il regrettait sa tranquillité passée. Merde, merde, merde, j’en ai marre.

Il se sentait fiévreux, il avait la nausée. Ma tête !

Il voyait bien qu’il allait s’engager dans une voie inconnue et qu’il avait mis les doigts dans une machine qui allait le happer, le broyer, le manger et d’où, il en était sûr, il ne sortirait pas entier. Les flaques d’eau formées sur le sol par la pluie commençaient à geler. Il écrasa une première plaque de glace qui se formait. L’eau pénétra dans sa chaussure, le froid humide entoura ses orteils, ça le contraria. Il n’avait pas besoin de signes négatifs.

Il se dit de nouveau qu’il se devait d’être vigilant s’il ne voulait pas que cela lui échappe trop tôt et pensa aux conséquences désastreuses qui en découleraient si jamais il ne réussissait pas.

Pour lui ça n’était pas grave, il ne perdrait que la vie, mais pour les autres ?

Si tu ne vas pas jusqu’au bout, tu seras témoin passif, complice d’évènements fous et meurtriers.

Reprends-toi, fais ce que tu as à faire et si les choses finissent par te dépasser, tu auras fait de ton mieux.

Ces bonnes résolutions n’empêchaient pas ses craintes. Il se dit de nouveau que quelque chose finirait par lui échapper à un moment ou à un autre.

Il pensa à ceux d’en face pour se donner du courage, ils ne sont pas au courant des dangers qui sourdent autour d’eux. Ils font partie d’une communauté qui a déjà vécu les pires choses et si de nouveau ils étaient les cibles meurtrières, cela voudrait dire que le monde n’avait rien compris, que les hommes ne méritaient plus d’exister.

C’est vrai, au gré du temps et de l’histoire, on avait un peu oublié. On leur avait donné un pays pour solde de tout compte.

Pour se protéger et survivre, ils avaient créé une chaîne de solidarité qui avait résisté au temps. Par la suite, ils s’étaient éloignés des autres surtout par défiance, ils avaient été tant de fois trahis. Au départ ils ne pouvaient pas faire autrement, ils étaient rejetés. Leurs espoirs, la terre promise, leur ’terre’. Ils avaient attendu patiemment, avec espoir. Ils finirent par obtenir ce bout de terre qui allait les réunir, personne jamais ne le leur enlèverait.

Cela ne se passa pas vraiment comme ils l’avaient rêvé mais ils y tenaient. Plus de deux mille ans d’errance, de concessions et de luttes. Cela avait suffi. Ils découvraient depuis peu, à leur tour, que pour défendre leur sol, peu de choses les sépareraient des autres, s’ils ne faisaient pas attention. Les mêmes débordements, intolérances, exactions qui avaient jalonné leur histoire. Un autre peuple pouvait en souffrir. Victimes, bourreaux, où était la frontière ? Et Dieu dans tout ça ?

Ne pas succomber à la gangrène.

Ils avaient su se fédérer si longtemps, supportant les aléas, vivant les évènements en se protégeant avec les moyens du bord. Puis ils s’étaient organisés. Le rêve avait lié des hommes et des femmes par-delà les frontières. Si longtemps séparés, enfin réunis.

Rester vigilants pour ne pas se perdre à leur tour.

Votre pays, votre terre sont en péril. Des hommes veulent vous effacer tous et ils ont des moyens énormes. Ha ! Si vous saviez !

Son cri intérieur, il aurait aimé le clamer simplement.

Hop ! C’est dit, je peux partir !

Si ça pouvait être aussi simple.

Il savait qu’il n’y avait pas de climat particulier qui permettait ou empêchait de rencontrer quelqu’un de la communauté juive, un rabbin, un disciple, un croyant, en cette fin de vingtième siècle. Compte tenu des tensions actuelles, cela ne lui parut pas si évident.

La France est une démocratie ! Une terre d’accueil cosmopolite !

Oui mais sans raison valable, il ne voyait pas les éléments des communautés qui la composent se fréquenter au-delà des politesses de voisinage.

L’actualité internationale, le chômage, les discours d’intolérance avaient créé un climat de défiance. Il se retrouvait dans toutes les communautés, surtout dans les grandes villes, mais peu de violence ou de débordements n’étaient à déplorer. Il y avait bien eu des dégradations, des profanations, quelques bagarres avec des groupes extrémistes. C’étaient des évènements déplorablement graves, perpétrés par des imbéciles manipulés. On pouvait s’en inquiéter, être en colère, jamais ils ne dépasseraient l’évènementiel, la bêtise localisée et vite réprimée, ils ne feraient pas tache d’huile. Cela n’empêcherait pas la majorité de la population de rester sourde aux appels des cons et de cohabiter ou de tisser des relations d’amitiés extra communautaires, voir de vivre en couple mixte. Seuls certains groupes politiques extrémistes ou de religieux fanatiques, de jeunes mal éduqués voulaient marquer les différences en continuant à prêcher l’exclusion. De fait, on se mélangeait moins ou pas dans certaines villes ou villages où leur influence grandissait. Suspicion !

Dès la sortie de l’école ou du lycée, chacun se séparait. Pas de vie en commun à l’extérieur, les parents, les amis étaient vigilants. La démocratie française permettait une cohabitation entre tous les peuples. Entre "cousins". Les séfarades venaient du même pays que les Maghrébins et leurs anciens partageaient les mêmes mémoires et traditions. Les événements depuis la naissance d’Israël et l’indépendance de l’Afrique du Nord avaient créé une distance imparfaite, qui pour l’instant devenait frontière infranchissable. L’incompréhension, la haine parfois, se lisaient sur les visages. Les différences alimentaient les défiances et finissaient par les séparer tous. Les mouvements pour la paix, les démocrates de tous bords essayaient de recréer du lien, de contrebalancer les haines. Leur travail était anéanti à la moindre tension. Y croyaient-ils vraiment ? Lui il y croyait ! Surtout s’il agissait maintenant. Cela ne durera pas si les hommes de bonne volonté accèdent au pouvoir. Aimez-vous les un les autres !

Compte tenu de l’esprit ambiant, il lui semblait peu évident qu’il passerait longtemps inaperçu pour cette prise de contact.

Il se trouvait toujours de l’autre côté de la rue, dégoulinant de pluie. La carte qu’il avait ouverte était maintenant un papier sans forme. Il n’avait plus la protection du café qui aurait permis un point d’observation relativement discret. Il ne pouvait rester plus longtemps statique. De l’autre côté, on observait sans doute. Il traversa la route d’un pas rapide, évitant les voitures qui roulaient un peu trop vite.

– Pardon monsieur ?

Il remarqua ses yeux, lavés par le temps, remplis de siècles de vies. Le vieil homme daigna sortir de son monde en cessant son monologue intérieur, ses lèvres cessèrent de bouger, signe qu’il reprenait contact avec la réalité, se demandant qui osait l’interrompre. Il chaussa ses lunettes, mit sa main au-dessus de ses yeux pour les protéger de la pluie et regarda l’importun.

Il constata que ce jeune homme lui était inconnu, sa voix inquiète l’avait intrigué, remplaçant sa colère naissante par un intérêt presque juvénile pour cet étranger trempé. Il le détailla et vit son air fatigué, soucieux et triste. Comme tous les vieux déracinés, il savait lire les âmes. Il lui trouva des yeux bizarrement faits mais ne s’arrêta pas sur ce détail. Il avait senti autre chose, il n’aurait su dire quoi, qui le rassura.

Cela le ramena loin, dans un autre pays, une autre histoire où le soleil brillait souvent. Il se laissa envahir par la chaleur de ces souvenirs.

– Oui mon fils ?

– Je m’excuse de vous déranger mais je ne sais pas à qui m’adresser. Je pense que vous allez pouvoir m’aider.

Il se voyait en reflet sur les lunettes du vieux, il se trouvait ridicule dégoulinant de pluie, il essaya de s’arranger au mieux en essuyant son visage avec un mouchoir en papier qu’il remit trempé dans sa poche (son maquillage tenait). Il en profita pour en sortir une grosse enveloppe qu’il tendit au vieil homme.

Joignant le geste à la parole, il reprit.

– Pouvez-vous transmettre cette lettre à votre rabbin ? Et dites-lui surtout que c’est très important, très urgent et que j’attends sa réponse !

Il avait sorti ces deux phrases en jet rapide, sans prendre de respiration. Il était vidé, son corps tremblait.

Il déposa le paquet dans les mains du vieil homme en essayant maladroitement de le protéger de la pluie.

Le vieil homme n’aimait pas ça, il aurait préféré avoir eu le temps de cacher ses mains et ne pas recevoir cette grosse lettre. La pluie qui ne l’avait pas gêné auparavant, il la sentait maintenant qui s’insérait dans chaque espace non protégé de son corps, l’eau lui coulait dans le cou, la sensation était désagréable. Le froid qui était loin venait de nouveau l’envahir. Il avait envie d’être bougon, agressif.

Tout le monde savait qu’il n’aimait pas être embêté. Tout le monde savait qu’il était à rebrousse-poil les jours de pluie, qu’il suffisait d’un rien pour qu’il grogne avant de mordre. Cela faisait des années qu’il cultivait son personnage. Le pli était pris, il n’avait plus besoin de faire d’efforts pour se ressembler, ce qui lui permettait de vivre des moments sereins. On ne le mêlait pas aux histoires de voisinages ou aux querelles de « clochers », de synagogues, de mosquées. Etre de partie pris ou pris à partie, ça n’était pas pour lui.

– Pourquoi tu ne viens pas avec moi mon fils, tu la lui remettras toi-même ?

Il voulait gagner du temps mais inconsciemment il protégeait l’enveloppe en la mettant sous sa parka.

Le ton était emprunt d’une inquiétude feinte, non pas à cause de la lettre qui aurait pu être piégée mais parce que sa journée allait être bouleversée. Ça le gênait de chambouler son quotidien et en même temps, il était ravi de cette intrusion qui venait changer le cours du temps.

Il sentait que s’il répondait favorablement à cet importun qui lui avait été amené par le destin, sa vie entière allait basculer. Il n’était pas venu à lui de façon incidente, il voyait là, la main de Dieu. Devait-il l’aider ? Le voudrait-il ? Quelle épreuve « Yahvé » lui demandait-il d’affronter ?

– Pourquoi ne viens-tu pas avec moi mon fils ?

Il répéta sa question, il n’avait rien trouvé de mieux. Il se doutait bien que si ce jeune l’avait voulu, il ne l’aurait pas utilisé comme intermédiaire et serait entré dans la synagogue. Si quelque chose l’en empêchait, c’est que le contenu de l’enveloppe devait être important ou piégé. Le jeune homme avait senti l’inquiétude du vieux.

– Vous pouvez l’ouvrir si vous voulez, c’est que des papiers. C’est juste qu’ils sont importants. Moi je suis pas juif. Je préfère attendre la réponse du rabbin. (Il lui montra un endroit protégé de la pluie.) Je serai sous l’arbre, là-bas, et dès qu’il me fera signe, je viendrai.

– Dis-moi au moins ton nom.

– Momo, ça vous ira ?

– Ça me va, moi c’est David.

Ils ne se serrèrent pas la main. Leurs regards scellaient leur accord. Cet évènement avait interrompu le temps pendant une fraction de seconde ce qui ne les laissa pas indifférents. Ils sentirent chacun un échange d’énergie où transpiraient des sentiments confus qui les rapprochait, une sorte d’union éphémère d’une force inouïe qui les fit se regarder d’un regard nouveau et complice d’où la tendresse et le désespoir n’étaient pas absents.

David se détourna, une larme venait de se mêler aux gouttes de pluie qui ruisselaient sur son visage. Quels démons du passé avaient encore envahi son cœur ? Il se mit en marche sans se retourner.

Dès que le vieil homme entra dans la synagogue, Momo quitta la rue pour y revenir, discrètement caché, plus en amont, protégé par un buisson qui ornait un terre-plein et qu’il avait repéré en venant.

Je serai mieux là, afin de guetter le messager.

Dans la cache qu’il s’était aménagée pour voir sans être vu, il était mieux protégé de la pluie. Il sortit de son petit sac, une paire de jumelles qui pouvait passer en infrarouge afin d’observer et de suivre tous les mouvements des personnes entrant et sortant de la synagogue – les phares des voitures seraient les seuls obstacles à sa vision nocturne –, un appareil photo dernier cri, un sandwich et un thermos de café. Il pensa : Choisy-le-Roi, ville "crachouilleuse" de la proche banlieue de Paris, tu es mon premier pion, mon point de départ et vous, David, vous ne serez pas un pion mais le roi, je le sens !

Le lien, il venait de le comprendre, serait ce vieil homme. L’inconnu qui lui faisait peur venait de perdre la première manche. De nouveau, il avait le sentiment de pouvoir réussir. Cette sensation lui redonna espoir, il pouvait envisager l’avenir avec moins d’appréhension.

La nuit tombait, le maintenant dans l’ombre. La pluie avait diminué. En regardant le ciel il voyait au loin les nuages se déchirer laissant présager une accalmie qu’il appelait de ses vœux.

David s’était ébroué à l’entrée de la synagogue. Il avait posé son manteau trempé sur le portant prévu à cet effet et dit une prière. Puis il se dirigea vers la grande salle qui jouxtait le bureau du rabbin.

– Moshé, j’ai une lettre urgente pour toi.

Il avait volontairement haussé la voix pour attirer l’attention du rabbin. Ce n’était pas un lieu où on pouvait se permettre de le faire sans raison. Comme il en avait une, il se permit cet écart.

Moshé était occupé à l’organisation des baptêmes pour les enfants d’habitants arrivés depuis peu, il devait aussi préparer un mariage et une réunion importante avec le Maire communiste de la ville à qui il avait demandé de l’aide pour finaliser l’acquisition d’un terrain pour la construction d’une nouvelle synagogue, mieux adaptée à l’accueil d’un public nombreux.

David lui remit l’enveloppe.

– Bonjour David.

Il voulut mettre le paquet dans un tiroir de son bureau mais n’en eut pas le temps.

– Non, Moshé, lui dit David avec un sourire auquel personne dans la communauté ne pouvait résister. Non Moshé, j’ai promis que tu lirais tout de suite. Je suis mouillé et transi de froid d’avoir accepté de faire le facteur. J’ai pris sur mon temps personnel pour être un intermédiaire zélé. Je me suis engagé à ce que tu prennes connaissance le plus rapidement possible de son contenu. Je ne crois pas que le tiroir de ton bureau sache lire. Quand j’ai dit oui je remettrai ce pli, je me suis engagé ! C’est ma parole et mon âme que tu tiens dans ta main. J’ai promis que tu lirais, alors lis.

Moshé le regardait, incrédule, bouche bée.

– Chaque tremblement de mon corps ne sera soulagé que si je te vois sortir tes lunettes, ouvrir cette enveloppe, en sortir les documents qui sont à l’intérieur, les lire avec beaucoup d’attention et de sérieux et une fois que tu auras pris connaissance de l’importance des informations qu’elle contient, tu viendras avec moi sous la pluie pour inviter cet envoyé de Dieu partager la chaleur de ce lieu. Une fois réchauffés, nous pourrons tous les trois profiter de cet espace béni et prier.

Moshé le regarda avec insistance pour lui signifier qu’il avait compris et lui demanda :

– Il attend dehors sous la pluie ?

– Faudra-t-il que Dieu déverse toute l’eau de la planète sur sa personne pour que tu daignes m’écouter, lire ce que tu as à lire et enfin le recevoir ? Attends-tu que la maladie l’atteigne et qu’il soit aux portes de la mort pour te décider à le faire venir ou que nous allions le chercher avant qu’il ne soit emporté par une crue de la Seine ou kidnappé par des extra-terrestres ?

La diatribe était volontaire. David, épuisé par cet effort théâtral, prit place dans le meilleur fauteuil, fusilla des yeux Moshé et attendit.

Connaissant David, Moshé comprit qu’il devait se plier à sa demande avant que le flot des paroles imagées n’envahisse de nouveau ce lieu sacré, perturbant de fait les hommes en prière qui commençaient à jeter des regards courroucés dans leur direction.

Il ne pourrait affronter les reproches de David, d’autant que jour après jour, celui-ci profiterait d’un public plus nombreux à l’écoute de ses reproches. S’il ne se décidait pas à prendre connaissance des informations contenues dans cette enveloppe, les jours prochains seraient durs.

– Ça y est regarde, j’ouvre l’enveloppe.

Il lui fallait lire tout de suite, s’il voulait retrouver la quiétude habituelle de la synagogue.

Le sourire resta figé sur son visage. Il prit son téléphone, dit quelques mots à l’interlocuteur invisible qui lui répondit succinctement, raccrocha violemment le combiné et courut vers la sortie.

David avait vu le changement sur le visage de Moshé. Il lui emboîta le pas.

– Je savais que c’était important et toi tu as voulu tout mettre dans un tiroir.

– Ça suffit David !

Tout en maugréant, il avait suivi Moshé jusque dans la rue.

Ils se trouvaient tous les deux sous la pluie à scruter dans toutes les directions pour essayer de voir le messager.

– Il n’est pas là ?

– Non, il n’est pas là. Il m’avait dit sous l’arbre. Si tu m’avais écouté plus tôt, il serait encore là ! Il a senti que ça ne t’intéressait pas alors il est parti, c’est tout !

Moshé ne voulait pas donner à David un nouvel espace de discussion, il le prit par le bras.

– Viens rentrons à l’intérieur, nous allons attendre !

– Attendre qui ?

– Le Mossad !

Le Mossad ! David comprit qu’il n’y avait plus rien à dire. Après le coup de téléphone du rabbin, la tranquillité de ce lieu de prière serait perturbée par les nouveaux arrivants.

Moshé, prenant les devants, avait demandé à tout le monde de partir ce qui fut fait sans trop de récriminations.

Ils s’assirent tous les deux sans parler. David avait fermé les yeux, retournant dans son monde intérieur en une prière pour Momo. Qu’est-ce que ce jeune homme avait cru faire en venant le voir ? Pourquoi n’avait-il pas attendu ? Pourquoi était-il parti ? Qu’y avait-il dans ce paquet pour que des agents secrets viennent ? Il aurait dû me faire confiance, comme je lui ai fait confiance. Il avait l’air si…

– Tu veux un café en attendant ?

L’appel de Moshé l’avait fait sursauter.

– Oui merci ! C’est grave ce qu’il y a là-dedans ?

– Très grave.

Au début, il les avait envoyés sur les roses, se contentant de leur donner un minimum d’informations jusqu’à qu’ils fussent plus respectueux, plus gentils. Moshé l’avait un peu tancé afin qu’il se rende compte du sérieux de la situation.

– Ne sois pas cabotin !

– Quel sérieux de la situation ? Je ne sais même pas ce qu’il y a dans cette enveloppe, on ne me dit rien, on me traite comme un moins que rien. Sans moi vous n’auriez pas d’infos, pas de portrait robot. Vous me traitez comme un suspect, sans respect pour mon âge, pour ma foi ! Ce jeune homme avait l’air bouleversé, fatigué, apeuré, et c’est moi qu’il est venu voir en toute confiance. Vous, vous n’avez pas confiance !

Le responsable du Mossad prit respectueusement David par l’épaule et l’entraîna vers un coin plus isolé.

– Monsieur Lévy. Ce qu’il y a dans cette enveloppe va sauver la vie de centaines d’habitants. Ces informations, si elles sont vraies, vont nous aider à éliminer un groupe...