Valse sur destins brisés

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Le Kakongo, un pays imaginaire de l’Afrique équatoriale, croupit sous le règne de l’Amiral-Président qui le dirige d’une main d’airain. Cependant, depuis l’effondrement du bloc communiste, le régime essaie de résister, malgré les bourrasques des conférences nationales.
Les aléas de la conjoncture économique internationale contraignent l’Amiral-Président à lâcher du lest. Un recadrage économique entraîne subséquemment la naissance d’une organisation syndicale indépendante dans le sillage de la privatisation de la compagnie des chemins de fer.
À la suite d’une grève des cheminots, le Kakongo tourne au ralenti. La découverte du cadavre d’un célèbre leader syndical du rail, tué mystérieusement dans un accident de voiture, entraîne le départ de Klaus, son ami de nationalité allemande et de Magalie, sa compagne, vers l’Allemagne. Pourtant, Magalie qui s’émerveille de découvrir enfin l’Europe, va malheureusement déchanter.


Publié le : mardi 2 septembre 2014
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EAN13 : 9782332634597
Nombre de pages : 406
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ISBN numérique : 978-2-332-63457-3

 

© Edilivre, 2014

Avertissement

La trame de ce roman ainsi que les différents personnages, y compris les noms de certaines localités, sont simplement fictifs.

Toute ressemblance avec des personnes ou des localités existant réellement serait simplement fortuite.

Dédicace

 

À Astrid Isabelle,
Pour ta compréhension et ta patience

I

Il est trois heures de l’après-midi, en ce mois festif de décembre. Les fêtes en commémoration de la Nativité et de la Saint-Sylvestre arrivent à grands pas. Les foyers s’y préparent fiévreusement ; chacun selon ses moyens. Cependant, au firmament, l’astre de flammes, épuisé, est haut perché, au zénith de sa course. Le soleil brille de tous ses éclats. Le ciel est bleu, d’un bleu si intense qu’il présage une après-midi mouvementée. La chaleur, malgré l’heure assez avancée, est encore très accablante : il doit faire autour de 34 °C à l’ombre. Une torpeur endémique semble accaparer la vigueur de tous les habitants. À Mavoula, on a l’impression que toute vie s’arrête entre midi et le milieu de journée. La population, dont le pragmatisme laborieux n’est ni ostensible ni légendaire, est encore assommée par la canicule d’un soleil torride. L’amplitude thermique qui se révèle habituellement très grande, rappellent aux esprits sceptiques, le degré de dégradation de la couche d’ozone, qui nous protège depuis les hauteurs azurées.

Durant ces instants caniculaires, les magasins, pour se prémunir des récurrents braquages et cambriolages, baissent leurs rideaux de fers et les attachent avec de grosses chaînes cadenassées. C’est l’heure de la sieste, à laquelle tout le monde voue un culte particulier. Du fait de cet engourdissement collectif, même les voyous, et autres délinquants du même acabit, cette racaille des banlieues dont l’activisme attise souvent de réelles hantises, suivent cette tradition de la trêve édictée par la canicule. La ville est donc très calme, un calme précaire qui s’estompe malheureusement avec l’évanescence de la chaleur. En effet, dès qu’un semblant de fraîcheur se fait sentir, les activités reprennent, jusqu’à l’aube pour certains trafiquants. La nuit tombant de bonne heure, habituellement vers 18 h 30/19 h 00, lorsque le soleil, las d’émettre ses rayons de vie, se retire vers d’autres confins. Durant la nuit, les délinquants profitent de la protection naïve de l’obscurité opaque des tropiques, qui leur offre une opportune complicité, pour rafistoler leurs magouilles

Ce jour-là, au siège de la Direction des services spéciaux du ministère de l’Intérieur et de la Sécurité d’Etat, un groupe de policiers avait été rappelé, en toute hâte, par sa hiérarchie. Rares, sont les missions pour lesquelles, les agents n’ont point été pris au dépourvu. Séance tenante, après un briefing bien rodé, tout le monde intériorisait les instructions et se mettait à l’ouvrage. Ces mobilisations impromptues, sciemment projetées aux moments les plus improbables, supposaient habituellement des actions de terrain peu ordinaires. En général, le déploiement sur site de cette unité spéciale se fait sous code, afin que les manœuvres ne soient point torpillées par d’inopportunes collusions du fait d’indiscrétions. Tous les policiers de cette équipe de recherches spécialisées sont des hommes de terrain, dont l’expérience n’a point d’égal dans la police du Kakongo. Ils agissent singulièrement en civils, mais pour certaines missions, ils troquent leurs costumes-cravates, contre des combinaisons de police spécifiques. Par souci de discrétion et pour s’exonérer de plausibles représailles de la part de certains malfrats ou des mafieux qu’ils traquent, ces commandos d’élite, chargés de missions spéciales, déroulent leurs manœuvres, complètement cagoulés. D’où leur appellation évocatrice de « Ninjas ».

Cette nuit-là, ces hommes aguerris aux missions périlleuses, s’apprêtaient à s’embarquer pour une tâche particulière, une patrouille routinière de nuit peut-être. La mission devait certainement être plus délicate, tant le briefing du chef de groupe avait été sans équivoque. Il avait martelé ses ordres, comme à son habitude, avec une telle hargne qu’aucun échec n’était permis. L’éventualité même d’un revers ne pouvait ni ne devait effleurer leurs esprits. Ils existaient pour ne jamais faillir. Tel était le credo immuable auquel, ils vouaient un réel culte. Ils avaient en permanence une obligation de résultats.

– Vous devez nous ramener cet homme, mort ou vif, avait ordonné le commandant du groupe. Les instructions de l’Autorité Soleil sont claires. Vu ?

– Vu ! répondirent les policiers, postés devant leurs engins, dont les moteurs, au ralenti, vrombissaient silencieusement.

– Tous les moyens, tous les renseignements et divers autres éléments vous ont été donnés pour réussir votre mission. Le commandement a fait son travail. A vous maintenant de jouer votre partition.

Il fantasmait intérieurement à propos des renseignements que l’agence nationale lui avait fait parvenir, aussitôt que l’avis de recherche avait été lancé.

– À vos ordres ! L’approbation inconditionnelle des agents fusa en écho.

Les hommes constituant cette unité spéciale, repus de missions périlleuses, possédaient une longue carrière de filatures et d’actions spéciales. Leurs missions englobaient un vaste éventail d’activités et de domaines. Elles s’intéressaient tout aussi bien à la contre-intelligence, qu’aux interventions armées contre certains milieux mafieux ou délictueux. Tous ces hommes de terrain avaient été formés en Israël, dans un kibboutz à la frontière libanaise, aux confins du fleuve Litani jouxtant le territoire du Hezbollah. Ils avaient bénéficié subsidiairement d’un stage d’application en République démocratique allemande, sous les auspices de la Hauptverwaltung Aufklärung (HVA), l’agence de renseignements est-allemande. C’étaient des hommes habitués à manœuvrer dans des conditions difficiles, risquées et fortuites. En raison de la particularité de leurs missions, l’amiral-président ‒ Autorité Soleil, selon sa dénomination opérationnelle ‒ décidait personnellement de leurs emplois. Même le ministre de l’Intérieur et de la Sécurité publique, autrement dit Autorité Lune, ne pouvait les mobiliser sans l’accord formel de l’amiral-président.

Tout au long de leurs diverses et multiples interventions, les jours se succédaient, sans jamais se ressembler. Ils étaient parfois très calmes, mais pouvaient être extrêmement violents, comme dans les mauvais films d’Hollywood, qui font l’apologie de la brutalité sans entraves et sans scrupule. La permanence de la violence les obligeait à intervenir sans trêve, dans une sorte de pérennité opérationnelle. Ainsi agissaient-ils, de jour comme de nuit, dans les conditions les plus diverses, quel que soit le quartier ou l’environnement. Le Kakongo vivait sous le joug d’une telle violence, qu’il caracolait au box-office des pays les plus dangereux du monde.

Dans certains quartiers de Mavoula, il fallait toujours se méfier du tir isolé d’un sniper, ou d’une balle perdue lors d’une de ces batailles intempestives des gangs ; ces écuries du crime crapuleux foisonnaient dans les quartiers excentrés de la ville, sur le terreau de la paupérisation et de la faillite régalienne. À Mboula-Ntangou et Ngaliemé, deux arrondissements périphériques de Mavoula, on pouvait se faire tirer dessus, à tout bout de champ, visé personnellement ou victime collatérale. Ici, rien n’était simple. Beaucoup de gens étaient armés, d’autant plus que la milice populaire, de grande envergure, recrutait dans toutes les sphères sociales, qu’elles soient juvéniles, ouvrières ou syndicales. Ainsi les armes circulaient-elles dans certains corridors que n’appréhendaient toujours pas les services spéciaux de la répression du crime et du contrôle des armes. Tout le monde y était armé, et la vie n’avait pas la même signification ni autant de valeur qu’outre-mer. C’était l’expression d’une sorte de mélange, plutôt subtil, entre le fatalisme africain qui ne voit dans la vie qu’un passage, et la violence endémique qui se déployait depuis Léopolis, au Nimakakongo voisin. Là-bas, l’État s’était volontairement délesté de certaines obligations, considérées comme accessoires, afin de ne pas assumer ses charges régaliennes, dont il s’était exonéré sans façon. Au Kakongo par contre, l’aspect sécuritaire de l’appareil d’État demeurait le fondement du pouvoir régalien, pour lequel tous les moyens étaient mobilisables. La sécurité de l’État, au-delà de toute autre considération, constituait le noyau dur et la finalité de la politique sécuritaire nationale. C’est donc avec une ferme assurance que le chef de groupe des Ninjas avait briefé sa troupe, sur la disponibilité des moyens requis pour la mission.

Lorsque, dans une discrétion presque intime, les trois voitures banalisées de la police, dotées d’immatriculations de circonstance, franchirent le seuil du vaste portail métallique de leur siège, la nuit était déjà tombée depuis belle lurette. Quelle heure pouvait-il être ? Vingt heures ou vingt et une heures, peut-être. Toutefois, les lucioles, prolifiques en cette saison, illuminaient leurs sillages de leur évanescente lumière. Elles scintillaient dans le noir, comme de minuscules lampadaires mobiles. Les artères du centre-ville, à cette heure vespérale, étaient particulièrement bondées. Comme tous les jours, particulièrement les week-ends avec des pics le samedi soir, la circulation était relativement dense. Divers types d’engins se côtoyaient sur le macadam. Aux côtés des grosses cylindrées de grandes marques ‒ notamment des Japonaises, des Allemandes ou des Américaines ‒, qui abondaient sur les avenues, cahotaient des voitures particulières sans noms, des guimbardes montées à partir de pièces de récupération de divers véhicules, ainsi que des utilitaires poussifs et hautement polluants. Les vélomoteurs, et autres engins à deux roues, se faufilaient dangereusement entre les voitures empressées, slalomant comme des skieurs alpins. Les grosses cylindrées, ces 4X4 aux vitres teintées, étant généralement le fruit de la magouille ou du siphonnage de la manne pétrolière qui coulait à flots, paradaient orgueilleusement sur le pavé. L’opulence ostentatoire, dont se paraient certains parvenus, contrastait immoralement et bien plus cyniquement, avec la misère, qui tenait sous le joug la majeure partie de la population.

Les trois voitures de police, avec leurs puissants faisceaux lumineux, se suivaient à une certaine distance. Un gyrophare amovible, posé sur le tableau de bord, pouvait à tout instant être déployé sur l’habitacle, pour manifester la puissance publique et insinuer une priorité de passage dans les embouteillages. La nuit était déjà totale. L’opacité de l’obscurité avait tout recouvert avec son voile de misaine. Si les avenues principales étaient éclairées par des lampadaires qui diffusaient une saine lumière, il n’en était point ainsi pour les ruelles et axes secondaires, dont la pénombre exprimait une angoissante prédominance. Au regard de l’envergure de la criminalité, il ne faisait pas bon se promener seul, dans ces artères, souvent désertes, la nuit tombée. Il fallait particulièrement éviter Mboula-Ntangou et Ngaliemé qui abritaient les repaires de certaines coteries du vice et où pullulaient toutes sortes de malfrats. Ces lieux étaient encore moins recommandables pour les femmes. La misogynie y prévalait dangereusement, avec un culte particulier pour la discrimination du genre et s’emboîtait dans les chenaux des considérations traditionnelles, qui la légitimaient. Ici, la possibilité de se faire agresser était exponentiellement très élevée.

Nombreuses, étaient les femmes, dont les corps sans vie avaient été retrouvés, abandonnés dans des détritus, après avoir été impitoyablement violées. Un sadisme particulier et atypique accompagnait ces crimes sexuels dont la prévalence croissante agrémentait le quotidien des populations. Cela, n’émouvait pas outre mesure les concitoyens, qui se contentaient, tels des nécrologues informels, de dresser intérieurement le bilan de tant de vies perdues. D’ailleurs, leurs évocations, plutôt marginales, ne s’inscrivaient que dans les registres des faits divers. Le viol avait été banalisé, au point de ne constituer qu’un événement ordinaire, malgré les mesures conservatoires d’une répression qui avait été prévue et édictée par le code pénal. Généralement, la police, sans s’enquérir de leurs auteurs, se contentait d’aller constater simplement cette découverte banale de cadavre, et classait le dossier sans suite. Aucune prescription particulière ne contraignait les responsables d’application de la loi à une quelconque obligation d’enquête. D’ailleurs, une sorte de hiatus latent semblait saborder la collaboration entre les officiers de la police judiciaire et les magistrats qui, seuls, disposaient de l’opportunité des poursuites. Tous, comme dans une partie de ping-pong, se renvoyaient la responsabilité du laxisme qui caractérisait cette collaboration de subordination, et parfois d’interdépendance, dans le système judiciaire.

Au Kakongo, la violence coulait encore des jours heureux, tant la multiplicité des actes crapuleux reflétait le maelstrom dans lequel s’amoncelaient les écuries des criminels et des délinquants agissant en électrons libres. L’enfer y avait certainement placé des avant-postes. C’était une principauté dédiée à Lucifer, une géhenne en miniature. La plus grande appréhension qui hantait particulièrement les Européens résidant à Mavoula, c’était le peu de valeur accordée à la vie, dans cette société en croissante déliquescence. On pouvait vous poignarder pour vous racketter un collier, ou un pendentif sans valeur, accroché à votre cou ; on vous tirait une balle dans la tête pour vos souliers ; au hasard d’une imprudence, un coup de couteau vous était planté dans le plexus. Ainsi, dans ce pandémonium, où la loi du talion et celle de la jungle prévalaient sans préséance, il fallait se méfier de tout. La prudence était une norme vitale sur laquelle il ne fallait point lésiner. Pour un rien, en peu de temps, une vie pouvait être ôtée sans que cela n’émût quiconque. Faute de perspectives viables, la jeunesse, souvent déscolarisée, s’adonnait à la consommation de drogues et autres stupéfiants.

Le chômage qui y écumait, imprimait ses normes et ses stigmates qui se déployaient par-delà les espérances des milieux universitaires. Certains élèves et étudiants, au vu de l’horizon vicié de leurs perspectives d’avenir, préféraient s’exonérer préventivement du truisme de la voie de garage que constituait la scolarité, en s’initiant préférablement aux petits métiers. Mieux valait-il se prendre en charge très tôt, que d’être surpris, quinze années plus tard, par les chicanes d’espoirs déçus, de diplômes et de qualifications inutiles. La vieille époque où le Kakongo se targuait d’une scolarisation juvénile, dont les ratios flirtaient avec un pourcentage à trois chiffres, était déjà reléguée aux calendes grecques. Les slogans et les propagandes d’une politique d’alphabétisation volontariste ne suffisaient plus à occulter la réalité qui affichait son inéluctable prépondérance. Ce malstrom d’ignorance et d’oisiveté juvéniles, de paupérisation parentale, de repli identitaire et de passions communautaires ‒ exacerbées par les pratiques politiques qui les avaient érigées en moyens de gouvernance ‒, induisait inéluctablement l’émergence de cette foire aux violences. Celles-ci, sous ses formes multiples, écumaient tout le sillage social national.

Le Kakongo n’était certes pas un pays sevrant une période post-conflit, comme son voisin du Nimakakongo. Cependant, la violence, qui s’était incrustée dans les mentalités, avait atteint des proportions telles qu’elle suscitait diverses études. Les médecins militaires, certains psychologues et sociologues assimilaient ces comportements aux pathologies consécutives aux affres de la guerre. Cette pétaudière du crime crapuleux se claustrait dans des squats glauques et des gourbis sordides, où se retiraient généralement les malfrats après la commission de leurs forfaitures.

*
*       *

Klaus et Magalie, pour une deuxième nuitée consécutive, avaient préféré aller chercher refuge ailleurs, loin du confort du Nabemba Palace, où un mauvais présage s’était embusqué, aux aguets. Klaus, de nationalité allemande, et Magalie, sa compagne autochtone, hantés par une curieuse appréhension, enduraient depuis deux jours, une vie de cavale et d’errance. Ils n’avaient plus que leurs souvenirs pour meubler une existence de rats. De terrier en terrier, ils redoutaient d’être débusqués de leur repaire par quelques prédateurs. Des profondeurs de leur retraite, leurs ébats torrides, au cours desquels Magalie affichait des performances frénétiques hors pair, n’étaient plus que des souvenirs évanescents. Lorsque Klaus se remémorait les différentes épreuves de ces olympiades sexuelles, un sourire illuminait son visage. Pourtant, la vivacité de ses souvenirs n’arrivait pas à occulter l’amère réalité qui, depuis lors, torturait son existence et empoisonnait sa vie. Klaus ne s’était pas encore remis de l’esclandre de la chambre 322. Son esprit était demeuré obnubilé par la présence inhospitalière de ces barbouzes, dont les manies et les gesticulations dévoilaient nettement qu’ils étaient à ses trousses. Klaus aurait bien aimé s’extirper de cet engrenage qui allait certainement le broyer, comme Samba dia Massamba, le syndicaliste, dont le corps décapité avait été retrouvé, encastré dans la ferraille de sa voiture, réduite en épave.

Bien des raisons motivaient cette subite appréhension. Un faisceau d’indices crédibles et de présomptions avérées concourait à l’établissement d’une logique très structurée. En sus de la mort suspecte du syndicaliste, le coup de fil anonyme reçu la veille au soir, ainsi que la présence inhospitalière de ces deux barbouzes à leur hôtel, n’étaient pas non plus des plus rassurants. À cet égard, étant en alerte maximum, il préférait décupler le niveau de vigilance et renforcer la protection de sa rampe de défense. Il aurait bien voulu en parler à son compatriote, Herr Dieter Mühl possédant un restaurant chic au centre-ville de Mavoula, mais s’en dissuada, conscient que les communications étaient certainement déjà mises sur écoute. D’ailleurs, il ne souhaitait nullement l’impliquer dans ses sales histoires et lui faire courir des risques inconsidérés. Qu’à cela ne tienne, il fallait, cependant, qu’il se trouvât un asile discret. Déjà, Magalie avait refusé de lui offrir l’hospitalité, tant la situation prenait une tournure insoupçonnée. Son domicile, avec cette cour commune où tout le monde voyait tout le monde, ne pouvait aucunement servir de refuge. La présence insolite d’un Européen en ces lieux, surtout en pleine nuit, ferait parler bien des langues et produirait le contraire de l’effet recherché. La toile tentaculaire d’indics, au service de l’agence nationale de renseignements, était si implantée dans les quartiers, même dans les endroits, les plus inattendus, qu’il importait aux deux fugitifs de limiter le risque de rabattage. Klaus et Magalie avaient pleine conscience de ces impondérables qui risquaient bien de les mettre en cause.

Bientôt, Klaus et Magalie débouchèrent sur la petite ruelle jouxtant la station-service de Puma, un des marqueteurs pétroliers œuvrant sur la place de Mavoula. Au détour de cette station, sise dans le quartier de Mboula-Ntangou, Magalie, après avoir changé plusieurs fois de taxis, aperçut l’enseigne lumineuse du Pacha. LePacha était une boîte de nuit qui trônait dans le secteur, sans le moindre concurrent, à part plusieurs bistrots et bars dancing. Le chauffeur, qui les conduisait dans ce taxi poussif, devait certainement se demander, ce qu’un Européen, même bien accompagné, pouvait bien venir faire nuitamment dans ce quartier sordide. Il n’osa leur poser la moindre question. Il se contentait d’admirer l’image de cette exquise créature que le rétroviseur intérieur lui renvoyait, tout en se préoccupant de conduire et de suivre les indications de la dame. C’est elle qui semblait mener la barque.

À leur arrivée pusillanime sous l’enseigne lumineuse, le conducteur du taxi, sur les instructions de la dame, stoppa son engin. Magalie ouvrit prestement la portière de la voiture et se précipita la première, vers l’entrée du Pacha, pendant que Klaus payait la course. Le portier, un amas de chair et de muscles, les considéra sans façon. Il se courbait obséquieusement l’échine, en signe de respect, lorsqu’il vit Klaus lui adresser un sourire circonspect. Le regard inquisiteur et fouineur du portier ne présageait aucune sérénité. Tout en leur indiquant le chemin, il avait le regard voluptueusement braqué sur la poitrine de Magalie, qui, de son côté, prenait affectueusement la main de son amant. Ses seins arrondis, probablement non soutenus, se balançaient harmonieusement au rythme de ses déhanchements. Leurs tétons pointus saillant sous la marinière imprimée, laissaient deviner des seins fermes que cet Européen devait certainement malaxer à volonté. Le portier, quelque peu envieux, se recula d’un cran et se retourna, afin de contempler du coin de l’œil, les hanches de Magalie ; tels des révolvers, elles tiraient sur tout ce qui bouge, comme dans un western.

Klaus et Magalie, main dans la main, longèrent prestement un couloir étriqué, mal éclairé par des lampes halogènes, encastrées dans le plafond tous les deux mètres environ. Comme s’il n’avait jamais vu un couple mixte, le portier les suivait toujours du regard. Le couloir se terminait en cul-de-sac, par une porte insonorisée qui se dressait devant eux. Une petite pression de la main la fit basculer vers l’intérieur. Dès qu’ils entrèrent, d’agressives sonorités les accueillirent sans ménagement ; la musique endiablée inondait toute la salle déjà en transe. Aucun des deux arrivants ne s’en offusqua outre mesure. Klaus et Magalie avaient l’habitude de ce genre de nuisances sonores. Cependant, un peu éberlués par les sonorités tonitruantes et la lumière agressive qui remplissaient la pièce, ils s’arrêtèrent, un instant, sur le seuil et scrutèrent la salle. C’est Magalie qui, la première, prit l’initiative et invita Klaus à la suivre. Elle le fit s’asseoir dans une sorte d’avancée de la pièce et se dirigea vers la cabine vitrée du disc-jockey.

À travers la vitre embrumée, elle fit des signes vers quelqu’un, et l’instant d’après, un homme vint la rejoindre. Tous deux se dirigèrent vers Klaus, blotti dans son coin. Bien planqué dans un angle mort, Klaus n’était pas éclairé par le balai lumineux qui, par intermittence, distillait sa lumière dans toute la salle. Rien ne pouvait filtrer de ce conciliabule à trois. Magalie semblait toutefois mener l’entretien. Cela se remarquait par l’hyperactivité qu’elle manifestait face aux deux hommes. C’est après une bonne vingtaine de minutes que l’inconnu se retira et regagna son box vitré. Magalie, de son côté, se rapprocha prestement de Klaus pour lui tenir compagnie. Celui-ci se leva et l’aida à s’asseoir juste en face de lui. À quelques pas d’eux, des noceurs se trémoussaient gaiement sur la piste de danse, au rythme valsé des nouveaux tubes.

*
*       *

Les trois voitures de police, tous feux éteints, bifurquèrent, à allure feutrée, dans une ruelle étroite, qui se perdait au loin dans une opaque obscurité. À quelques lieues d’un point, certainement convenu, ils stationnèrent, sans arrêter les moteurs. Leurs vrombissements au ralenti n’étaient nullement perceptibles, à telle enseigne que ces véhicules, phagocytés par l’opacité de l’obscurité, se confondaient avec l’environnement. Les occupants des véhicules, hormis les conducteurs, s’extirpèrent habilement de leurs engins et se mirent en garde. Par groupes, ils se dirigèrent vers un pâté de maisons, plutôt de cabanes, de l’autre côté d’une passerelle. À cette heure vespérale, bien que la chaleur ait déjà perdu un peu de sa verve, seuls, quelques noctambules se pavanaient encore dans les ruelles tortues. Il fallait marcher, avec la prudence d’un chirurgien, car le parcours n’était pas plus sûr qu’un champ de mines, théâtre d’opérations militaires.

L’endroit, par-dessus tout, était sordide, mal famé et bien glauque. C’était davantage un bidonville, une sorte de favela, s’il faut emprunter le terme aux latinos. Il enjambait la rivière Ngabandzoko, qui distillait dans tout le quartier de Mboula-Ntangou, la nauséeuse odeur de ses eaux polluées. Pour y parvenir, il fallait, à défaut de se déchausser ou de retrousser son pantalon, marcher sur une de ces passerelles en planches, qui surplombaient, en divers endroits, la rivière aux eaux stagnantes et nauséabondes. De petites rigoles, creusées certainement à la pelle ou à la houe par des riverains, acheminaient les eaux usées, vers le cours d’eau qui servait de collecteur. Une multitude de passerelles, toutes aussi défaillantes les unes que les autres, surplombaient ainsi la rivière. Du haut de leurs pontons en béton, ou en bois habituellement rafistolés par des artisans du dimanche, ces ponts sommaires tanguaient au vent, ou à chaque mouvement. Les uns comme les autres étaient vraisemblablement les vestiges des différentes campagnes à la députation qui s’étaient succédé, depuis que le parti-État avait lâché du leste.

Dans ces bidonvilles sordides et peu sûrs, la vie était vraiment un singulier calvaire. Les habitants des différents quartiers s’y étaient, tout naturellement, accoutumés. Ils supportaient leurs conditions de pauvreté, avec abnégation et résignation, bien que résignation ne rimât toujours pas avec dignité. Comme quoi ‒ ainsi que l’affirmait l’amiral-président dans ses mémoires philosophiques ‒ nul ne saurait échapper aux prédispositions de son karma. Oui, ces populations semblaient payer les errements de vies antérieures. Cela justifiait les disparités de classes et de fortunes. Coltiner ainsi une vie austère, serait une légitime rétribution. Toute autre explication à cette paupérisation ‒ que d’aucuns semblaient vouloir justifier par des raisons notamment macroéconomiques ou liées à la mauvaise gouvernance ‒ s’arc-boutait inéluctablement contre le truisme intangible de la pensée de l’amiral-président. Dans cette arène de dupes, quelques esprits lucides récusaient l’omnipotence de cette suggestion doctrinale, que de fieffés propagandistes, usant de divers supports et moyens, amplifiaient, à la grande satisfaction du penseur. Il fallait, qu’à cela ne tienne, pour toute cette peuplade subjuguée, espérer des lendemains meilleurs. Toutefois, les légitimes propensions pour une vie meilleure et pour une vraie espérance, dans cet océan de misère, induisaient naturellement des comportements déviants, contrastant parfois avec les normes de la bienséance. N’est-ce pas légitime que l’on aspire à des conditions de vie civilisées, à une habitation décente, à des soins de santé appropriés, à une éducation de qualité ?

Le logement social était le dernier des soucis des gouvernants du Kakongo. Chacun devait alors se débrouiller, selon ses moyens, pour s’offrir un toit à sa mesure. Il n’était pas rare que des morceaux de tôles de récupération souvent rapiécés, servent de toitures à des habitations qui hébergeaient des familles entières, depuis les grands-parents jusqu’aux petits-enfants. Pour les diverses constructions de maisons, des poteaux en bois ou en fer, plantés aux quatre coins de l’ouvrage, servaient de piliers à l’édifice. Des tôles ou des planches agglomérées tenaient lieu de murs et permettaient aux maîtres de céans de s’assurer une certaine intimité. N’allez pas croire qu’ils se seraient offusqués de vos railleries.

L’eau potable y était plus qu’un vœu pieux. Pourtant, l’eau c’est la vie. L’obsolescence d’un vieux système d’adduction d’eau, hérité de la colonisation, ne permettait plus que l’écoulement au robinet, de quelques gouttes d’eau, d’une coloration jaunâtre, ou plutôt d’airain rouillé, qui se tarissaient quelques instants après. Un bruit particulier annonçait généralement l’imminence de l’arrivée de l’eau. Au départ, ce glouglou caractéristique qui précédait le suintement de la première goutte d’eau faisait accourir, sous les robinets des bornes-fontaines, les femmes accompagnées de leurs filles, encombrées de bidons, de dames-jeannes, de jerricans, de cuvettes et de seaux en plastique ou en métal. Elles se bousculaient, en se chamaillant souvent, pour occuper ou conserver les premières places d’une colonne informelle qui se constituait suivant l’ordre d’arrivée. C’était l’instant des persiflages et des clabaudages divers, au cours duquel des injures et certaines indiscrétions fusaient comme de missiles sol-sol ou Scud. L’irascibilité de certaines femmes s’y manifestait sous la forme de virulentes insultes qui sortaient d’une bouche, telles des déflagrations, et allaient toucher violemment une voisine ciblée ; celle-ci, aussitôt, renvoyait ses fusées téléguidées en représailles ; les mômes exultaient tandis que certaines autres femmes essayaient de s’interposer et de tempérer les incontinentes invectives. Ces vives batailles verbales se terminaient souvent en rixes.

L’imposant château d’eau, une masse de béton et de ferraille, surplombant de ses huit pieux les hauteurs de Ngalieme, n’était plus qu’un monument qui permettait à une société de téléphonie mobile ‒ récemment agréée dans le cadre d’une ouverture suscitée par certains milieux et lobbys ‒, d’y installer ses antennes de télécommunication. Des affiches de campagnes et de publicités diverses recouvraient son vaste réservoir élevé au-dessus de pieux profondément enfoncés dans le sol argileux de Ngalieme. Cependant, les différents candidats à la députation, conscients de cette situation de pénurie endémique d’eau, en avaient fait une préoccupation de campagne. Ils s’y étaient employés de diverses manières pour essayer de résorber cette situation. Des actions tape-à-l’œil étaient le Landerneau de leurs stratégies. En sus d’espèces sonnantes et trébuchantes et de marinières à leurs effigies distribuées à tout va, pour solliciter les suffrages des populations, ils avaient aussi entrepris le forage de puits, au rythme du matraquage médiatique. Quand bien même, ces actions de charme n’étaient entreprises qu’à la veille du scrutin, ils étaient conscients de la naïveté de leurs électeurs qui les mandateraient néanmoins sans trop s’enquérir de leur crédibilité. Voilà pourquoi, ces compétiteurs pour l’hémicycle, se contentaient de se servir de la pauvreté et de la naïveté de leurs potentiels mandants, comme de simples tremplins pour réaliser leurs desseins, dont la noblesse n’était pas toujours véritable, et s’élever dans leurs ambitions égocentriques de politiciens populistes.

Concrètement, ces hommes politiques, parfois des plus néophytes, s’en étaient tout simplement tenus à creuser des cavités, qu’ils n’avaient jamais achevées, et n’avaient jamais fourni la moindre goutte d’eau. Ils avaient ainsi laissé des fosses béantes et profondes joncher, le sol de la circonscription. C’était comme des trous d’obus dans lesquels il fallait sauter ou se jeter, pour se mettre à l’abri des projectiles lors des guerres de gangs qui se déroulaient dans le coin. À toute chose malheur est bon. Cependant, les profondeurs diverses de ces trous vous laissaient le choix : mourir à découvert d’une balle perdue, ou se fracasser les os en se jetant dans ces fosses abyssales.

À l’instar de l’eau, la fourniture de l’électricité était, dans cet ostracisme inavoué, une autre gageure, à laquelle il fallait faire face. Le quartier, sans avoir jamais été connecté au réseau électrique urbain, ployait sous le joug des nuisances de mini-générateurs polluants que les commerçants chinois avaient déversés sur le marché. Certains contemporains avaient créé un réseau à partir de batteries automobiles, qui assuraient une fourniture d’électricité intermittente. Du fait de cette électricité de fortune, une véritable économie informelle couvait dans cet amas de baraquements. Des clubs de diffusion et de projection de films s’étaient érigés en divers endroits. Ces projections regroupaient indifféremment les dernières productions américaines, les antagonismes du karaté chinois, les prestidigitations des hindous que des films pornographiques, dont certaines stars suscitaient une indicible concupiscence chez certains mâles, férus inconditionnels de ces diffusions. Rassurez-vous, ni la police administrative ni celle des mœurs ne s’y aventuraient pour une quelconque opération de fichage ou de contrôle.

Toutefois, le déploiement des policiers de l’unité spéciale se déroulait comme prévu. Leur progression se faisait avec énormément de prudence. Ils étaient en terrain ennemi. Ici, la présence policière n’était jamais la bienvenue. Toute intervention faisait l’objet d’interprétations particulières. Lorsqu’un citoyen était taxé de collusion avec les policiers, la répression populaire s’ensuivait inéluctablement, intraitable. Ces représailles s’accompagnaient souvent d’actes hautement répréhensibles, que les populations encourageaient avec une ferveur sans pareille. Dans les débordements qui souvent s’y greffaient, nombreux, en effet, étaient ceux qui se faisaient lyncher, pour un rien ; parfois, pour s’être simplement retrouvés au mauvais moment, au mauvais endroit. Les flics étaient conscients de la perception que les Kakongois avaient d’eux et de la vie. Ici, la vie ‒ considérée avec tant de préjugés et vécue à travers le prisme de ces eaux glauques insalubres ‒ était sans importance, celle des policiers, encore plus. Pour ces populations, malmenées par les affres de la misère, de la maladie et de la promiscuité, la prison valait mieux que la liberté. La vie en prison y était davantage vivable, sereine, décente. Au lieu de continuer à coltiner une existence de misère, avec le risque de se faire buter pour une broutille, certains adolescents préféraient l’aisance et la sécurité qu’offraient les services carcéraux. D’ailleurs, les pensionnaires de la maison d’arrêt centrale de Mavoula semblaient bien traités. Périodiquement, le comité international de la Croix-Rouge y effectuait des descentes pour s’assurer des bonnes conditions carcérales des détenus. Cette réalité suscitait bien des vocations pour se faire choper par la police et bénéficier d’un séjour de jouvence auprès de monsieur le procureur de la République. Le CICR leur apportait des provisions et des subsistances en veillant même à leur état de santé ; un privilège, quoi. Dans de telles circonstances, les policiers savaient à quoi s’en tenir.

Lorsqu’ils atteignirent le pâté de baraquements, l’un des policiers arma sa puissante lampe torche dont le faisceau lumineux, modulable, tel un variateur, projetait un spectre comme en plein jour. De fortes sonorités musicales répandaient leur nuisance à plusieurs lieues à la ronde. Dans cette obscurité opaque, que perçaient quelques lueurs émises par des volets entrebâillés, la source de cette musique semblait inaccessible. Un domicile leur avait été particulièrement indiqué. En un éclair, il pointa une habitation dont l’entrebâillement de la porte principale supposait qu’il y avait de la matière. Disposée en ordre de bataille, la flicaille, au moyen de signaux vocaux spécifiques qu’assourdissaient les ampleurs musicales, se positionna conformément à l’ordre d’opération. Déjà, les fortes sonorités, s’échappant de cette maison, laissaient supposer qu’il devait y avoir du monde. Ils ajustèrent leurs gilets de protection sur leurs bustes avant de se ruer dans la cabane.

Certains faisaient irruption dans la pièce principale, arme au poing, pendant qu’une équipe musclée sécurisait le dispositif à l’extérieur. Une odeur épouvantable et répulsive les accueillit. L’un des hommes, saisi d’une brusque nausée, faillit rendre tout le contenu de son estomac. La fétidité des eaux usées et des immondices amoncelées de-ci, de-là, les émanations des fosses septiques et des cabinets de toilettes sommaires, s’étaient mélangées aux exhalaisons du chanvre et autres produits psychotropes, pour donner cette alchimie nauséeuse.

Le baraquement, qu’ils tenaient en joue, était une sorte d’appartement de deux pièces, chambre-salon, disposant sur sa façade principale d’une porte. Un genre d’habitation, dont la construction était familière au Kakongo, pour les couches sociales intermédiaires, aux confins des classes moyennes et inférieures. Une fenêtre minuscule, excentrée, permettait d’aérer la pièce. À l’intérieur, plusieurs individus, dans cette promiscuité malsaine, étaient allongés sur des fauteuils et des canapés, défoncés par le poids de l’âge et de l’indigence. Certains, gisaient indolemment à même le sol, comme morts. Vaincus par les effets psychotropes des drogues ingurgitées, ils ronflaient, épuisés par l’engourdissement, ne se doutant de rien. Dans un coin de la pièce, une radiocassette, posée à côté d’une bouteille de schnaps à moitié vide, sur une table basse de salon, déversait à flots, des sonorités tonitruantes qui faisaient même vibrer les piliers du squat.

L’un des policiers, bien sur ses gardes, braqua le spectre lumineux de sa torche sur une jeune dame, une demoiselle plutôt, qui semblait éveillée. Elle portait une petite culotte de soie moulant un proéminent bassin aux formes arrondies et un tee-shirt transparent qui laissait entrevoir des seins ronds. Ces deux globes pointaient orgueilleusement leurs tétons arrondis au vent. Le regard du policier la toisa et s’attarda langoureusement sur sa poitrine avant de se ressaisir. Il invectiva la fille, à peine pubère, dont le visage émacié, éclairé par la torche, resplendissait malgré l’âpreté des conditions de vie. Mais, la demoiselle ne fut aucunement réceptive ni à l’éblouissement de la lumière ni aux remontrances de l’agent. La quantité des drogues ingurgitées, ayant eu raison d’elle, l’empêchait de réagir. Son regard livide et vide se perdait dans le nuage de la fumée de cigarette qui enveloppait la pièce. Il se retourna vers les autres personnes affalées sur les fauteuils ou à même le plancher. Elles n’étaient pas, davantage coopératives, mais complètement amorphes.

– Comment perquisitionner une demeure dans laquelle il n’y a pas âme qui vive ?, s’écria désespérément un des policiers.

– Essayons tout de même de remplir notre devoir, sans leur concours, proposa son collègue. Il faut se méfier du chat qui dort, ou qui donne l’impression de dormir.

Les autres policiers, postés en quelques endroits du pâté de maisons, arme au poing, sécurisaient le dispositif à l’extérieur. Face à cette absence de réactivité des corps gisant sur les fauteuils, ils s’étaient employés à zyeuter la pièce, ainsi qu’un débarras annexe. Il n’y avait rien à voir ni à se mettre sous la dent, pas la moindre trace d’Européen. D’ailleurs, qu’aurait-il eu à y faire ? La promiscuité l’aurait dissuadé, se convainquit le policier inquisiteur. Ils étaient vraisemblablement sur une mauvaise piste. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Ils suivaient les ordres, accomplissaient la mission, bien qu’elle fût infructueuse. D’ailleurs, dans leur métier, il n’était pas rare qu’ils fussent sur une mauvaise piste, un faux tuyau.

– Nous avions pourtant été informés par notre contact du secteur, abdiqua un des agents, las de se retrouver bredouille, dans cette sorte de chasse au cours de laquelle ils étaient pourtant sûrs d’embrocher leur proie.

– Rassure-toi, objecta son collègue, notre tuyau semble plutôt bien percé. La substance s’est tout simplement déversée avant notre arrivée.

– Et, alors ?, renchérit l’autre.

– C’est simple, s’il n’y a rien, nous pouvons disposer et regagner notre base, au lieu de philosopher. Laissons ces minables dormir, à moins que tu ne veilles leur tenir compagnie.

– Ne plaisante pas, frangin...

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