vendanges sanglantes - au coeur du Chianti

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Une sordide conspiration et d'étranges disparitions emmènent le lecteur à la découverte des terroirs et de l'univers codé du vin toscan...






La proposition d'un reportage photo pour un célèbre guide des vins dans la région du Chianti en Toscane est une aubaine pour Frank Gatow, photographe professionnel venu de Hambourg. Tout se déroule à merveille jusqu'au jour où un vigneron et son fils disparaissent sans laisser de traces. Frank, qui avait rendez-vous avec les deux hommes, est aussitôt soupçonné par les carabiniers.
Par chance, deux intrépides viticultrices vont tenter de l'aider à prouver son innocence et à démasquer l'homme derrière toute cette histoire...Mais qui se cache derrière la disparition du vigneron et de son fils ?
Pourquoi Franck Gatow est-il si rapidement soupçonné ?



Une intrigue à l'écriture et au style rythmé pour un polar à la " robe lumineuse " qui allie suspense, voyage gustatif et culturel à travers les terroirs toscans.






Publié le : jeudi 20 juin 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782810403974
Nombre de pages : 245
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4eme couverture
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Pour Anna Rodaro et Anna Di Giannantonio

1

Lundi 27 septembre

Les deux hommes se dirigeaient droit vers lui. Frank Gatow baissa son appareil photo et jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Il était seul ici, au sommet de la colline. Le sentier qui partait de la vallée et cheminait à travers les vignes se terminait là où il se tenait. Ces individus semblaient donc décidés à venir lui parler, pourtant il ne se rappelait pas les avoir déjà vus auparavant.

Dans leurs costumes sombres, ils ressemblaient à des hommes d’affaires. Peut-être d’éventuels acheteurs ou négociants en vins qui souhaitaient s’assurer sur place de la qualité des vignobles ? Ils n’avaient pas l’air de promeneurs égarés et ne paraissaient pas non plus être venus dans cet endroit isolé pour jouir du panorama.

Gatow contempla le vert soutenu des vignes et les reflets argentés des oliveraies. Son regard s’arrêta sur les cyprès majestueux qui, en bas, dans la vallée, bordaient le chemin pierreux menant à la ferme viticole de Niccolò Palermo. Une forêt recouvrait les flancs du coteau qui s’élevait derrière les bâtiments. Plus loin à l’ouest, le relief s’adoucissait pour se muer en plaine. Au milieu des champs de blé moissonnés, une machine agricole soulevait des nuages de poussière. Des collines voisines, on pouvait même apercevoir la ville de Sienne.

Frank se considérait comme un très bon observateur et savait qu’il pouvait se fier à son œil expérimenté. Dans ses choix artistiques, il était plus réfléchi qu’au début de sa carrière de photoreporter. Au lieu d’appuyer instantanément sur le déclencheur, il se demandait souvent – peut-être un peu trop d’ailleurs – ce qu’occultait l’image. Qu’est-ce qui pouvait bien pousser ces deux hommes à gravir la colline d’un pas aussi décidé ? Ils semblaient plutôt louches. Gatow avait un mauvais pressentiment : des ennuis se profilaient à l’horizon.

C’était seulement au moment où ils étaient descendus de leur imposant 4x4 qu’il les avait aperçus. Il n’avait ni vu ni entendu le véhicule arriver. L’un des hommes s’était immobilisé et, grâce au téléobjectif, Gatow avait vu que ce dernier l’observait avec des jumelles. Puis ils s’étaient mis en marche dans sa direction.

De nouveau, il leva son reflex et approcha le viseur de son œil. Mesurant plus de trente centimètres, doté d’une focale de deux cents millimètres et d’un multiplicateur, le téléobjectif ressemblait à une longue-vue. De loin, les silhouettes lui évoquaient des missionnaires américains, habituels dans les rues des grandes villes européennes. Costumes élimés avec badge au revers, vieilles serviettes en cuir à la main, ces globe-trotters qui voyageaient toujours par paires semblaient poursuivre leur but avec détermination : capturer des proies pour leur secte. Une fois les victimes endoctrinées et soumises, les comptes en banque étaient à portée de main.

Visages blêmes, chemises blanches, costumes et cravates noirs comme s’ils se rendaient à un enterrement : dans leur accoutrement, les deux hommes contrastaient de manière grotesque avec la nature environnante. Autour d’eux, la vie s’épanouissait ; la douce lumière de cette fin d’après-midi baignait les fleurs d’été aux teintes pastel et les campanules bleutées. Des effluves de lavande et de romarin flottaient dans l’air chaud. Les inconnus seraient-ils des croque-morts ? Non, l’image ne cadrait pas vraiment, leur ressemblance avec des missionnaires américains était plus frappante. Plus petit que son acolyte, l’homme de droite était trapu, d’allure très sportive. Un obus sur pattes. Le veston trop étroit pour la poitrine, le cou trop large pour le col de chemise. Mais le gaillard n’était pas gras, au contraire, il semblait tout en muscles.

Malgré la chaleur et la pente raide, les deux types approchaient rapidement. Gatow pouvait presque distinguer leurs visages. Lorsqu’ils arrivèrent à une vingtaine de mètres de lui, ils chaussèrent en même temps leurs lunettes de soleil, comme s’ils avaient répété leur geste des centaines de fois. Les Ray-Ban les transformèrent en répliques parfaites des Blues Brothers.

Plus tard, au poste des carabiniers, Frank ne réussirait pas à se souvenir des traits de leurs visages. Il serait également incapable d’estimer leur âge. Comme lui, ils avaient peut-être la quarantaine. Ou étaient-ils plus âgés ? Impossible à dire.

Les deux hommes atteignirent le sommet de la colline. Au grand étonnement de Gatow, ils avaient gravi la butte à une vitesse impressionnante et n’étaient même pas essoufflés. Le sable et les cailloux crissaient sous leurs semelles, brisant la quiétude ambiante, tandis que leur respiration courte se mêlait au chant des grillons. Les lunettes noires ressemblaient à des barres de censure assurant l’anonymat de leurs propriétaires. Cinq pas les séparaient encore du photographe. Puis quatre…

Déconcerté, Frank observa le grand escogriffe enfiler des gants en cuir. À quoi cela pouvait-il servir par cette chaleur ? Il recula en sentant l’hostilité qui émanait des deux hommes. De la main gauche, il étreignit machinalement le téléobjectif et leva lentement son appareil photo.

À cet instant, une main gantée jaillit vers lui. Après coup, Gatow se souviendrait avec précision de cette main, contrairement aux visages blafards et inexpressifs de ses agresseurs. De couleur brune, la paume brillait comme une châtaigne mûre. Les coutures étaient à peine visibles ; un cuir d’une aussi grande finesse devait être horriblement coûteux. Des taches sombres étaient visibles sur le dos de la main et au niveau des jointures.

– Dammi la macchina, stronzo!

La voix de l’homme était profonde ; il avait prononcé le « r » de « stronzo », « connard », avec un fort accent américain. Empoignant le téléobjectif, il voulut arracher l’appareil des mains du photographe. Entraîné par la bandoulière de son Nikon, Gatow bascula brutalement en avant et heurta la poitrine de son assaillant. Tout en se cramponnant au bras de celui-ci pour ne pas tomber, il essaya de ne pas lâcher son reflex. Au même moment, la bandoulière vola au-dessus de son crâne et il reçut un violent coup de poing au menton qui le projeta en arrière. Il chancela, mais parvint à reprendre son équilibre. Affolé, il se redressa et dévisagea les deux individus.

– How do you open that shit? demanda l’un d’eux.

Lorsque Gatow vit la façon dont son agresseur tripotait son appareil photo, il en oublia sa peur. Soudain hors de lui, il leva les bras :

– Hé ! Rends-moi mon appareil !

L’imbécile était sur le point de réduire son Nikon en miettes ! Frank eut l’impression d’être un enfant en pleurs qui tendait les bras vers son jouet. Il se figea quelques instants – le type ne venait-il pas de parler anglais ?

Le petit râblé s’interposa et écarta les mains de Frank :

– Leva le tue sporche mani di dosso!

Il avait parlé très vite dans un italien sans fautes, mais l’accent était le même que celui de son compagnon.

– C’est mon appareil ! protesta Gatow. Vous êtes fous ou quoi ? Give it back !

Tout à coup, il prit conscience qu’il n’était pas victime d’un simple vol. Pickpockets et voleurs de voitures préféraient les villes touristiques comme Pise, Sienne ou Florence ; dans la campagne toscane, il n’y avait personne à détrousser. Manifestement, ces types voulaient s’emparer de la pellicule et non de l’appareil.

– Merda! grogna le grand escogriffe. Come cazzo si apre?

Frank observa avec stupeur l’homme qui triturait le Nikon comme s’il n’avait jamais tenu dans ses mains un appareil photo. L’obus lui avait dit d’enlever ses sales pattes, ses « sporche mani », mais c’étaient les siennes qui étaient en train de détruire son instrument de travail.

Il était temps d’arrêter le massacre.

– Non ! s’écria Gatow avec rage. Arrêtez ! Je vais vous montrer comment l’ouvrir.

Avec un peu de chance, ils ne toucheraient plus à son reflex s’il leur donnait la pellicule.

– Il faut d’abord tourner le levier de verrouillage vers la gauche, puis le soulever. Après, le boîtier s’ouvre.

Pourquoi ces idiots voulaient-ils faire main basse sur son matériel ? Il avait beau réfléchir, il ne comprenait pas. Les Américains venaient-ils pratiquer le vol à la tire en Europe ? L’avaient-ils pris pour un touriste ? S’ils voulaient la pellicule, ils n’avaient qu’à la prendre, Frank n’avait aucunement l’intention de subir un tabassage en règle pour si peu, mais ils devaient laisser son nouveau Nikon F5 intact – il venait de l’acheter pour le travail qu’il devait réaliser ici.

Il fit un pas vers les deux hommes. À cet instant, l’obus lui assena un coup de poing dans l’abdomen. Il eut l’impression que ses poumons se vidaient entièrement et il s’affaissa tel un ballon de baudruche dégonflé. Le grand escogriffe le saisit au col et, avec l’aide de son complice, le releva aussitôt. Gatow vacilla, cherchant désespérément à reprendre son souffle. L’échalas le frappa à son tour ; un direct du gauche suivi d’une droite foudroyante, exécutés avec flegme et maîtrise. L’homme semblait être un boxeur expérimenté, habitué à s’entraîner sur un punching-ball.

Les chocs s’étaient enchaînés à une vitesse folle, si bien que Frank n’aurait su dire s’il avait encaissé un ou deux coups. Sa tête se renversa brutalement en arrière, son cerveau explosa. La violence de l’attaque le fit basculer à la renverse ; il tomba lentement. Sonné, il vit le paysage défiler autour de lui, puis le ciel apparut, immense et paisible, aussi bleu que la mer au pied des falaises escarpées des Cinque Terre…

 

Il pouvait respirer normalement, mais il avait la bouche desséchée. Lorsqu’il essaya d’avaler sa salive, il parvint à peine à remuer la mâchoire. On l’avait mis K.-O. en l’atteignant au plexus solaire. Mais pourquoi ces salopards l’avaient-ils frappé ? Peu à peu, il recouvrait ses esprits. Qui étaient ces deux hommes ? Quand ils étaient arrivés au sommet de la colline, il ne les avait ni insultés ni provoqués. Il n’avait rien fait de mal. Tout à coup, il tressaillit en songeant qu’ils étaient peut-être encore là.

Depuis combien de temps était-il étendu ici ? Gatow cligna des paupières. La lumière était éblouissante et lui faisait mal aux yeux. Il n’avait pas la force de se redresser mais, en levant la tête, il constata avec soulagement que les inconnus avaient disparu. L’attendaient-ils dans la vallée, à côté de sa voiture ? Épuisé, il ferma les yeux ; l’état de demi-conscience dans lequel il se trouvait était plutôt agréable. Si seulement il pouvait oublier cette maudite soif qui le torturait…

Pourquoi s’étaient-ils jetés sur lui avec une telle violence ? Il s’était contenté de les observer avec son téléobjectif. Pourquoi voulaient-ils s’emparer de son appareil ? Que faisaient ces types en costume-cravate au beau milieu des vignes de Niccolò Palermo ? Les questions se bousculaient dans son esprit. La sensation de sécheresse dans sa bouche l’empêchait de réfléchir. Il eut soudain la nausée. Il se tourna sur le côté et regarda fixement le sol devant lui.

Un lézard entra dans son champ de vision et passa près de son œil gauche. Se faufilant entre les mottes de terre, le petit reptile s’approcha du nez de Gatow, puis changea brusquement de direction pour revenir sur ses pas. Au moment où le photographe s’apprêtait à lever la main pour le chasser, l’animal disparut derrière une touffe d’herbe flétrie. Frank avait l’impression que sa tête était enveloppée dans de la ouate. Doucement, il ouvrit et referma la bouche. Sa mâchoire coinçait comme une charnière rouillée. Il répéta le geste plusieurs fois et sentit une légère amélioration ; seuls les mouvements de gauche à droite lui faisaient horriblement mal. Quand il essaya de se redresser en levant lentement la tête, il éprouva une douleur fulgurante, comme si des aiguilles se fichaient dans son cerveau. Comment les boxeurs pouvaient-ils encaisser des coups pareils ?

La soif devenait intolérable. Le matin même, il avait acheté plusieurs bouteilles d’eau, mais elles se trouvaient dans la glacière qu’il avait laissée dans sa voiture. Il devait impérativement redescendre dans la vallée pour se désaltérer, sinon la muqueuse de sa bouche ne tarderait pas à se craqueler.

À quelques mètres de lui, derrière des brins d’herbe jaunis, il aperçut quelque chose de sombre et luisant. Un oiseau mort ? Gatow poussa un gémissement plaintif lorsqu’il reconnut son appareil photo. Oubliant sa migraine et sa soif dévorante, il rampa fébrilement vers le reflex. Les inconnus l’avaient complètement démoli. La pellicule arrachée gisait sur le sol comme un serpent écrasé.

Frank s’installa en tailleur, la seule position assise supportable dans son état. Affligé, il posa doucement le Nikon sur ses genoux comme un petit animal malade. Il aimait les appareils photo ; il pouvait se passionner pour les instruments optiques comme tout artisan pour un bon outil. Cependant, si son engouement était évidemment supérieur à celui d’un mécanicien pour sa clé à molette, il restait modéré en comparaison de certains de ses collègues qui vénéraient leur appareil. Plutôt que de regarder par le viseur et de découper le monde en rectangles, il préférait utiliser ses propres yeux. Mais il devait bien vivre de quelque chose et, comme il ne savait rien faire d’autre, la photographie était pour lui la manière la plus agréable de gagner de l’argent.

Et maintenant ? Le F5 était irréparable. Il n’avait jamais eu de meilleur appareil. Silencieux, doté d’un nouveau capteur autofocus, le Nikon faisait huit photos par seconde. Sa mesure matricielle permettait d’affiner automatiquement le contraste des couleurs. C’était un outil high-tech, et Frank s’était saigné aux quatre veines pour l’acheter avec ses maigres revenus. Il pourrait peut-être faire réparer le téléobjectif, dont le levier de réglage semblait tordu, mais le reflex n’était plus qu’un boîtier en métal sans aucune valeur.

À part une agression, il avait tout envisagé : vol, maladie, accident de voiture – la route était longue de Hambourg jusqu’en Toscane. Si l’on comptait les nombreux déplacements qu’il allait effectuer dans la région, il couvrirait probablement plus de six mille kilomètres. Il devait réaliser les photos d’un guide des vins sur le Chianti Classico et la maison d’édition qui l’avait engagé lui avait accordé trois semaines pour ce travail. Trois semaines tous frais payés, matériel et développement des pellicules compris. Un contrat merveilleux en regard des petits boulots inintéressants qu’on proposait de nos jours aux photoreporters free-lance, dans une ère où tout était déjà photographié, numérisé et archivé.

Le délai était court compte tenu de tout ce qu’il y avait à voir dans la région située entre Sienne et Florence. Chaque jour, il était subjugué par la beauté des paysages qui s’offraient à lui. Néanmoins, on lui avait donné des instructions précises : il devait photographier une série de domaines viticoles sélectionnés par le journaliste qui écrivait le guide. Par chance, on l’avait laissé libre de s’organiser comme il le souhaitait. Après avoir terminé son programme imposé, il lui resterait un peu de temps pour faire des photos à son gré.

Frank déposa délicatement le Nikon près de lui et se redressa. Il faillit s’évanouir une seconde fois en découvrant sa mallette. Les deux hommes l’avaient vidée. Ses autres appareils, ses objectifs et tous ses accessoires étaient éparpillés sur le sol. Ils avaient même sorti les filtres de leurs boîtes avant de les jeter par terre. Deux d’entre eux s’étaient brisés.

Abattu, Gatow promena son regard sur la vallée et contempla l’azienda agricola de Niccolò Palermo. Une brume légère envahissait les vignes qui entouraient la ferme. Il admira les rangées de ceps parfaitement alignées qui, de loin, ressemblaient à de profonds sillons creusés par un gigantesque râteau sur les flancs des coteaux. Les oliveraies épousaient le relief vallonné ; les arbres paraissaient dessiner des lignes topographiques. Au-dessus, sur la crête d’une colline voisine, on apercevait une forêt qui s’assombrissait lentement sous le soleil déclinant.

Comme à son habitude, Frank avait voulu se faire une idée du domaine avant de rencontrer le viticulteur. Voilà pourquoi il avait gravi l’éminence sur laquelle il se trouvait ; il avait décidé qu’il ferait la photo d’ensemble de la propriété de ce point de vue. Il lui faudrait cependant revenir le lendemain matin car, en cette fin d’après-midi, il était à contre-jour.

Juste avant l’arrivée de ses agresseurs, Gatow avait vu quelqu’un traverser la cour de l’azienda. Malgré la distance, il avait cru reconnaître la silhouette d’un adolescent.

En bas, dans la vallée, sa Volvo grise était encore là. Apparemment intacte. Il était soulagé car il s’agissait de la voiture de son père, qui avait gentiment accepté de la lui prêter. Durant les trois prochaines semaines, son paternel roulerait avec sa vieille guimbarde. Celle-ci ne serait jamais parvenue jusqu’en Italie ; tous les trois mille kilomètres, elle brûlait de revoir le mécanicien passionné qui s’occupait de son entretien et l’entourait de soins attentifs.

Aucune trace du 4x4 des types en costard. Ils s’étaient garés juste devant sa voiture. S’étaient-ils rendus auparavant à l’azienda, qui se trouvait au bout du chemin ? En tout cas, ils n’étaient pas là lorsqu’il était arrivé.

Il était presque sept heures du soir. Trop tard pour rendre visite à Niccolò Palermo. De toute manière, le photographe aurait eu besoin du F5, puisqu’il faisait désormais ses portraits avec le Nikon. Soudain, il s’aperçut que toutes les pellicules qui se trouvaient dans sa mallette avaient disparu. Les inconnus les avaient certainement volées. C’était rageant, il devrait donc refaire les photos qu’il avait prises aujourd’hui. Fort heureusement, il avait des pellicules en réserve dans le frigo de sa chambre d’hôtel.

Frank décida qu’il rangerait son matériel plus tard et, broyant du noir, il reprit le chemin qui descendait dans la vallée. Il marcha avec précaution afin de ne pas aggraver ses maux de tête. Arrivé près de sa voiture, il constata que l’un des pneus était à plat. J’ai de la chance, songea-t-il, les trois autres ont l’air intacts. Il sortit une bouteille d’eau de sa glacière et la but d’un trait. Puis il saisit une seconde bouteille, en avala la moitié et vida le reste sur sa nuque.

S’étaient-ils contentés de dévisser la valve ou avaient-ils crevé le pneu ? Dans tous les cas, il fallait changer la roue. Que signifiait toute cette histoire ? Avait-il fait les jours derniers, par accident, des clichés d’une installation militaire ou d’une personne qui ne souhaitait pas être photographiée ? Les deux hommes n’étaient pas des carabiniers en civil, c’était peu probable. Peut-être des agents de la police secrète ? Mais si cela avait été le cas, ils auraient sans doute agi de manière plus discrète.

Gatow se souvint qu’il avait vécu une expérience similaire du temps de la guerre froide. Il venait de commencer sa carrière de photoreporter et s’était retrouvé à proximité d’une zone militarisée ; l’endroit fourmillait de soldats en manœuvre. Une patrouille de l’armée britannique du Rhin l’avait arrêté malgré sa carte de presse. Durant plusieurs heures, des officiers l’avaient interrogé pour finalement le remettre à la police militaire, qui l’avait libéré peu de temps après. Cette mésaventure s’était bien terminée et son arrestation n’avait eu aucune conséquence fâcheuse : on l’avait certes fiché comme individu potentiellement dangereux, mais personne ne l’avait molesté.

Frank se versa de nouveau de l’eau minérale sur la tête. Le contact des bulles pétillantes sur son cuir chevelu lui remit les idées en place. Rasséréné, il reprit le sentier menant au sommet de la colline pour aller ramasser son matériel. Sur place, il commença par inspecter ses autres appareils photo – par miracle, tous étaient intacts, les bouchons des objectifs avaient protégé les lentilles de la terre et de la poussière. Il rassembla ensuite ses accessoires dispersés sur le sol : cartouches d’air comprimé pour nettoyer les appareils, filtres, flashes, tournevis, lampe de poche. Il lui faudrait déposer une plainte. La police ne retrouverait sûrement pas ses agresseurs mais, sans déclaration de vol, son assurance ne lui rembourserait jamais son nouveau Nikon. Y avait-il seulement un commissariat à Castellina ?

Peu à peu, les ombres s’allongeaient, la brume s’épaississait et le bleu du ciel pâlissait. D’ordinaire, Gatow adorait ce moment de la journée. L’endroit était paisible et la lumière caressante, presque horizontale, adoucissait le paysage en accentuant les perspectives. Mais aujourd’hui, après ce qu’il venait de vivre, le spectacle qui s’offrait à ses yeux ne l’émouvait guère. La tête encore bourdonnante, il redescendit dans la vallée et se mit à démonter la roue endommagée de sa voiture.

Tout était calme dans l’azienda. Depuis le départ des deux hommes, aucune voiture n’était arrivée et personne n’avait quitté la ferme. Hormis le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les arbres, on ne percevait pas le moindre bruit.

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