Venin

De
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Clara, vétérinaire dans un petit village anglais, est jeune, brillante, passionnée par son métier... Et pourtant, elle vit comme une recluse. Défigurée dans un terrible accident lorsqu'elle était enfant, elle préfère la compagnie des animaux à celle des hommes. Une existence calme et solitaire bientôt troublée par la visite de la police, venue solliciter son expertise. Un homme vient d'être retrouvé inanimé à son domicile, il porte une trace de morsure de serpent. Le verdict de Clara est sans appel, la dose de venin présente dans son corps est bien supérieure à celle que peut laisser n'importe quel reptile... La peur se répand dans la petite commune et cela ne fait qu'empirer lorsque Clara découvre, bien malgré elle, un lien avec une vieille maison abandonnée, un ancien rituel barbare et une tragédie vieille de cinquante ans dont les rescapés refusent de parler.
Il y a des vérités qu'il ne fait pas bon exhumer. Et pour garder le secret, certains sont prêts à tous les sacrifices, même s'ils sont... humains.





Publié le : jeudi 19 septembre 2013
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EAN13 : 9782823811438
Nombre de pages : non-communiqué
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couverture
SHARON BOLTON

VENIN

Traduit de l’anglais (Grande-Bretagne)
par Marianne Bertrand

images

À ma mère, qui ne ressemble
en rien à celle de Clara,
si ce n’est qu’on l’aime tout autant ;
à mon père, qui a transmis ses rêves à ses filles,
et leur a donné le courage de les poursuivre ;
à Vincent, enfin, notre roc.

Regarde où tu mets les pieds, car dans les fleurs, le serpent rôde.

Proverbe

Prologue

L’heure la plus sombre que j’aie jamais connue a débuté jeudi dernier, juste avant le lever du soleil.

Je me souviens avoir pensé que la matinée s’annonçait belle, en sortant de chez moi ; douce et sans un souffle d’air, débordante de promesses murmurées, comme seule peut l’être l’aube d’un début d’été. Il faisait encore frais mais un chatoiement à l’horizon présageait une chaleur cuisante. Les oiseaux chantaient comme si chacune de leurs notes devait être la dernière, et même les insectes s’étaient réveillés tôt. Profitant de la générosité de ce petit matin, les hirondelles plongeaient en piqué tout autour de moi, suffisamment près pour me faire cligner des yeux.

Alors que j’approchais de l’allée menant chez Matt, le parfum de la camomille sauvage s’est élevé en tournoyant depuis le bord du sentier. Sa senteur préférée. Je suis restée là un moment, à contempler le chemin de gravier qui disparaissait derrière les buissons de laurier, à taper des pieds pour raviver l’odeur, et à me dire que la camomille sentait la pomme mûre et le premier soupçon d’un feu de bois par une brise d’automne. Et je n’ai pu m’empêcher de me demander ce que ça ferait de remonter l’allée, de m’introduire dans la maison et de réveiller son propriétaire en frottant de la camomille sur son oreiller.

J’ai poursuivi ma route.

Parvenue en haut de Carters Lane, j’ai vu que la porte du cottage de Violet était entrouverte ; ce qui n’aurait pas dû être le cas, pas à cette heure-ci. Je me suis approchée et me suis figée sur le seuil, observant la peinture écaillée, et au-delà, l’entrée plongée dans l’obscurité. Ce devait être une lève-tôt, comme la plupart des personnes âgées ; mais à la vue de cette porte entrebâillée, quelque chose s’est noué en moi.

Le seuil était humide. Quelqu’un s’était tenu là, avec des chaussures mouillées, quelques minutes plus tôt. Cela ne signifiait pas nécessairement grand-chose ; il pouvait facilement s’agir d’une coïncidence, mais aucune des explications réconfortantes auxquelles je pouvais faire appel ne semblait réussir à apaiser mon sentiment d’inquiétude croissant. J’ai poussé la porte. Elle s’est ouverte de quinze centimètres de plus avant de rencontrer un obstacle.

— Violet ?

Pas de réponse. La maison silencieuse attendait de voir quelle serait ma réaction. J’ai continué à pousser la porte. Elle a cédé sur quelques centimètres de plus, révélant une traînée humide sur le sol. Je me suis glissée derrière pour prendre pied dans l’entrée.

Le sac qui s’y trouvait était en toile de jute, avec un système de corde coulissante retenant l’ouverture bien serrée. On aurait dit l’un de ces sacs de sable fournis par l’Agence de protection de l’environnement en cas d’inondations imminentes. Celui-ci ne semblait pourtant pas contenir de sable. Il n’était pas suffisamment lourd, pour commencer. Pas plus qu’il n’avait la forme compacte, régulière d’un sac de sable, surtout mouillé. Et celui-ci n’était pas humide, mais trempé.

— Violet, ai-je hélé de nouveau.

Si Violet pouvait m’entendre, elle n’en laissait rien paraître.

La porte située à l’autre bout de l’entrée était ouverte, et la pièce au-delà, vide, je le voyais bien. Quant au chien de Violet, Bennie, aucune trace de lui.

Et c’est là que je suis passée de l’anxiété à la peur. Parce qu’un chien, même âgé et loin d’être en forme, ne laisse normalement pas entrer quelqu’un chez lui sans réagir d’une manière ou d’une autre. Violet pouvait être encore en train de dormir ; elle aurait pu ne pas m’entendre. Mais mon arrivée aurait forcément alerté Bennie.

Même si c’était la dernière chose au monde que j’avais envie de faire, j’ai rebroussé chemin et me suis accroupie à côté du sac. Humide, compact, mais certainement pas rempli de sable. J’ai sorti le petit canif que je conserve dans ma poche, coupé le cordon et laissé le sac s’ouvrir. Puis je me suis emparée des coins du bas pour renverser le contenu mouillé, inerte, sur le linoléum usé de l’entrée de Violet.

Bennie, l’air encore plus petit qu’il ne l’avait été de son vivant, gisait à mes pieds. Je n’avais pas besoin de le toucher pour savoir qu’il était mort, mais je me suis quand même baissée pour caresser son pelage rêche. Les quelques plaies superficielles sur sa gueule et son cou indiquaient qu’il s’était blessé, en se débattant pour se libérer du sac qui coulait dans l’étang ou la rivière où on l’avait jeté. Un sac qui ne contenait pas que le chien. J’ai bougé les doigts et quelque chose d’autre en est tombé. Terriblement meurtri, le corps salement mutilé, déchiqueté par endroits, le serpent s’est convulsé une dernière fois avant de retomber immobile.

Un moment, j’ai cru que j’allais vomir. Je me suis effondrée par terre, sur le sol froid, consciente que je devais aller chercher Violet, mais incapable d’en trouver le courage. Et une idée vraiment étrange m’est venue à l’esprit.

Parce que j’avais l’impression qu’il manquait quelque chose. Des cours d’histoire datant de l’école me revenaient en mémoire, durant lesquels nous avions étudié l’histoire de la Rome antique, pendus aux lèvres du professeur qui nous racontait des scènes de justice, de torture et d’exécutions romaines. Un mode de mise à mort en particulier avait frappé notre imagination : le prisonnier condamné – qui, c’est ce que je me dis aujourd’hui, devait avoir commis le pire des crimes qu’on puisse imaginer – était enfermé dans un sac avec un chien, un serpent et autre chose ; s’agissait-il d’un grand singe – ou d’un animal de ferme quelconque ? Puis jeté dans le Tibre. Tout le monde dans la classe avait ri, ou presque. Ça s’était passé il y a si longtemps, après tout, et cet assortiment d’animaux avait un je-ne-sais-quoi de comique. Même moi, je m’en rendais compte. Mais je ne m’étais jamais réellement figuré auparavant ce que ça devait faire d’être enfermé dans un sac avec un animal – n’importe quel animal – puis jeté dans l’eau. On devait se débattre – frénétiquement, hystériquement – il devait y avoir des crocs et des griffes partout, et l’eau qui s’engouffrait dans vos poumons. La douleur surpassait sûrement…

Il fallait que je trouve Violet.

J’ai traversé l’entrée, puis le salon. Une porte, tout au fond, conduisait à l’escalier. J’ai trouvé un interrupteur et allumé d’une chiquenaude. Ce n’était pas une longue volée de marches, mais son ascension m’a semblé interminable.

Deux portes à l’étage. Sur la gauche, une petite chambre : des lits jumeaux, une commode, une cheminée et une fenêtre donnant sur les bois. J’ai respiré un grand coup et pris à droite.

Première partie

1

Six jours plus tôt

Comment tout cela a-t-il commencé ? Eh bien, je suppose que c’est le jour où j’ai sauvé un nouveau-né d’un serpent venimeux, appris la mort de ma mère et croisé mon premier fantôme. En y resongeant, je pourrais même préciser l’heure. Quelques minutes avant 6 heures du matin, un vendredi, ma vie tranquille, disciplinée, a volé en éclats.

Six heures moins sept. J’avais couru de toutes mes forces. Haletante, en nage, j’ai trouvé ma clé et ouvert la porte de derrière. À l’instant où je l’ai fait, mes jeunes protégés se sont mis à pousser des cris stridents.

Tout en me frottant la nuque avec une serviette, j’ai traversé la cuisine, soulevé le couvercle de la couveuse et regardé à l’intérieur. Ils étaient trois, chacun guère plus gros que le poing, de petites boules de plumes ébouriffées, voraces, grognons. Des bébés chouettes hulottes : âgés de deux semaines et devenus orphelins quelques jours seulement après leur naissance, quand leur mère avait heurté un gros camion. Un observateur local avait vu la mère morte et localisé le nid. Il avait apporté les poussins au centre d’accueil pour la faune sauvage où j’exerce en tant que vétérinaire en titre. Ils étaient à deux doigts de mourir, avaient froid, et ils étaient affamés.

Ils n’avaient jamais cessé d’avoir faim depuis. J’ai pris un plateau dans le réfrigérateur, trouvé une paire de pinces et apporté une minuscule souris morte dans la couveuse. Elle n’a pas duré longtemps. Les poussins étaient en pleine forme, mais, de façon inquiétante, s’habituaient bien trop à moi. Élever des oiseaux sauvages n’est pas simple. À défaut d’une intervention humaine quelconque, les poussins orphelins sont condamnés à mourir ; en même temps, ils ne doivent pas devenir dépendants des humains. D’ici deux ou trois semaines, j’espérais les présenter à quelques parents ailés d’adoption qui pourraient leur enseigner ce qu’ils avaient besoin de savoir pour pouvoir chasser et se nourrir eux-mêmes. Jusque-là, je devais rester prudente. L’heure était sans doute venue de les installer maintenant dans une couveuse fermée et de commencer à me servir d’un gant en forme de chouette hulotte pour leur distribuer leurs repas.

Six heures moins trois. Je montais à l’étage pour aller prendre une douche quand le téléphone a sonné : certainement un chevreuil renversé sur la nationale 35 – un de plus.

— Miss Benning ? Vous êtes Miss Benning, la vétérinaire ?

Voix de jeune femme. De jeune femme bouleversée.

— Elle-même, ai-je répondu, me demandant quand je pourrais enfin prendre ma douche.

— Ici Lynsey Huston. J’habite sur la même route que vous, un peu plus loin. Au numéro 2. Il y a un serpent dans le berceau de mon bébé. Je ne sais pas quoi faire ! Je ne sais absolument pas quoi faire !

Sa voix s’élevait à chaque mot : elle semblait sur le point de craquer.

— Vous êtes sûre ?

Question débile, je sais, mais pour être honnête, un serpent dans un berceau, ça n’est pas très courant.

— Évidemment que je suis sûre. Je l’ai sous les yeux, là, comme je vous parle. Qu’est-ce que je fais, putain, qu’est-ce que je fais ?

Elle faisait trop de bruit.

— Calmez-vous et ne faites aucun geste brusque.

De mon côté, je me dépêchais, quittais la maison à la hâte, attrapant les clés de ma voiture au passage, ouvrant le coffre avec la télécommande – il a émis un petit bip –, plongeant la main à l’intérieur.

— Vous croyez qu’il l’a mordue ? ai-je demandé.

M’étonnant moi-même, je me suis souvenue que le bébé était une fille. J’avais repéré des ballons roses devant la maison quelques semaines plus tôt.

— Je n’en sais rien. Elle a l’air profondément endormie. Oh mon Dieu, et si elle ne dormait pas ?

— Elle est d’une couleur normale ? Vous pouvez la voir respirer ?

J’ai pris deux ou trois trucs à l’arrière de la voiture et me suis mise en route. J’apercevais la maison des Huston, un charmant cottage blanchi à la chaux, au bout du chemin. La famille venait d’arriver au village, n’habitait là que depuis quelques semaines, mais je croyais pouvoir me remémorer la mère, mon âge à peu près, plutôt grande, avec des cheveux blonds aux épaules. Nous ne nous étions jamais parlé auparavant.

— Je crois, oui. Oui, elle est rose. Vous pouvez venir ? Je vous en prie, dites-moi que vous pouvez venir.

— Je suis presque arrivée. Ce qui compte, c’est de ne pas effrayer le serpent. Ne faites rien qui puisse l’alarmer.

J’ai poussé le portail et remonté l’allée en courant, jusqu’à la porte d’entrée. Elle était fermée. J’ai couru à l’arrière. Le téléphone que j’avais à la main était trop éloigné de sa base et s’est mis à me biper dans l’oreille. Je l’ai éteint en franchissant la porte de derrière.

Je me trouvais dans une cuisine moderne, aux couleurs vives. Pour une maison abritant un nourrisson, elle semblait étonnamment nette et propre. J’ai posé le téléphone sur la table et traversé l’entrée en direction de la voix que j’entendais baragouiner à l’étage. En m’approchant de l’escalier, j’ai remarqué des taches d’humidité et des traces de boue sur le carrelage, par ailleurs immaculé. Un bruit familier a retenu mon attention. Jetant un coup d’œil sur ma droite, j’ai aperçu une couveuse remplie de poussins nouveau-nés dans un petit local technique. La famille élevait des poulets.

— Je suis là, ai-je lancé d’une voix douce.

Parvenue en haut des marches, j’ai vu un visage apeuré, blanc, se pencher pour me regarder de derrière une porte tout au bout du couloir. La femme m’a fait signe d’approcher, et je me suis avancée vers elle. Reculant d’un pas, elle m’a invitée à entrer dans la pièce.

J’étais dans une petite chambre rose et crème, nichée sous les combles. Des poutres porteuses en bois sombre tranchaient sur le plâtre des murs. Du tissu rose, imprimé de fées et de champignons vénéneux, garnissait la petite fenêtre profondément encastrée. Où qu’ils se posent ou presque, mes yeux rencontraient des peluches, en majorité roses. Le long du pan de mur le plus long se trouvait le berceau, un vrai berceau de petite princesse tout droit sorti d’un conte de fées : tout de dentelle crème et de volants roses. J’ai fait quelques pas, nourrissant toujours l’espoir qui m’avait saisie quand j’avais répondu au téléphone, que le serpent ne serait qu’un jouet, une farce faite à la mère par un enfant plus âgé.

Le bébé, minuscule et parfait, haletait doucement dans sa grenouillère blanche brodée de lapins roses. Elle avait la bouche légèrement entrouverte, je pouvais distinguer le fin duvet au-dessus de sa lèvre supérieure, de longs cils noirs et de légères traces de croûtes de lait sur ses joues. Elle avait les poings fermés, les bras abandonnés au-dessus de sa tête dans la position classique du nouveau-né. Cette petite semblait aller très bien.

Si ce n’est qu’elle partageait son lit avec un serpent venimeux prêt à mordre au premier mouvement.

2

Étonnamment, étant donné le grabuge qu’avait fait la mère, le serpent semblait dormir, lui aussi. Il était allongé, mi-lové, mi-étendu, sur la poitrine du bébé, goûtant la tiédeur du corps du nouveau-né, élevant doucement sa propre température pour la mettre au diapason de la sienne. Il mesurait environ trente-cinq centimètres de long et, j’imagine, à peu près neuf centimètres de circonférence à son point le plus large. Pas un jeune serpent.

À mon arrivée, la mère s’était calmée, mais paraissait toujours sur le point de perdre son sang-froid d’une seconde à l’autre.

— Je me suis dit que c’était sans doute une couleuvre, a-t-elle chuchoté d’une voix théâtrale, mais je n’étais pas sûre. Elles peuvent être gris foncé, non ?

J’enfilais mes gants, faits de cuir renforcé et remontant au-dessus des coudes ; ils me protègent les bras des morsures de plus grands mammifères, blaireaux, renards et autres. Je ne m’en étais jamais servie pour prendre un serpent auparavant.

— Ce n’est pas une couleuvre. Je vais vous demander de rester où vous êtes et de garder votre calme. Ne faites aucun mouvement brusque, aucun bruit soudain.

— Oh merde, ce n’est pas une vipère, quand même ? Cet homme, là, la semaine dernière dans la grand-rue, c’est une vipère qui l’a mordu. Il paraît qu’il est très malade.

Je me suis encore rapprochée. Je n’avais pas entendu dire que quelqu’un ait été mordu, mais ne me sentais pas particulièrement concernée par les nouvelles.

— Il s’en sortira. Une vipère, ça ne…

Je me suis interrompue. Je m’apprêtais à préciser qu’une morsure de vipère ne tuerait pas un adulte, ce qui aurait singulièrement manqué de tact étant donné les circonstances. La dernière personne décédée d’une morsure de vipère en Grande-Bretagne était un enfant de cinq ans. Un nouveau-né mordu par une vipère adulte ne survivrait peut-être même pas jusqu’à l’hôpital.

— Silence, maintenant, s’il vous plaît.

— Qu’est-ce que je dois faire ? Appeler une ambulance ?

Elle était incapable de se taire. Il fallait que je lui fasse quitter la pièce.

— Oui, mais téléphonez d’en bas, et vite. Expliquez-leur la situation, et dites que votre bébé aura peut-être besoin d’assistance immédiatement. Qu’ils se tiennent prêts à réanimer un jeune nourrisson.

À contrecœur, elle est sortie de la chambre, et j’ai avancé de quelques pas. Mes jambes avaient du mal à m’obéir, et à l’intérieur de leurs gros gants, mes mains tremblaient. Je n’avais pas eu peur d’un animal depuis longtemps, me semblait-il. Je m’étais déjà trouvée dans des cages avec des tigres, j’avais limé des ongles de pieds d’éléphants. J’avais administré des sédatifs à des blaireaux rendus fous de douleur, et aidé une bufflonne à mettre bas. J’avais connu l’excitation, l’euphorie, bien des fois ; j’avais déjà eu plusieurs crises de nerfs, mais rarement ressenti la peur.

Pourtant, j’avais très peur pour l’innocente petite à quelques pas de moi, plongée dans ses rêves de bébé, de lait et de câlins. Parce que le prédateur sur sa poitrine, qui pompait sa chaleur comme un parasite, détenait un pouvoir létal phénoménal. Le venin de serpent est une substance complexe, conçue pour immobiliser, tuer et faciliter ensuite la digestion de la proie. Si cette minuscule créature devait se faire mordre, les anticoagulants du venin de la vipère feraient effet en quelques minutes et la plaie continuerait de saigner. Elle endurerait une douleur atroce ; ce seul choc pourrait la tuer. Au bout d’un moment, des enzymes protéolytiques se mettraient à dissoudre ses organes et elle souffrirait d’hémorragie interne. Pour finir, sa chair commencerait à gonfler, sa peau deviendrait bleue, violette, et même noire.

Et tout ça avec une seule morsure. Une seule charge assénée à la vitesse de la lumière, et c’en serait fini de sa brève existence. Même si cette enfant devait survivre, elle resterait sévèrement marquée.

Enfin… pas tant que j’avais mon mot à dire.

J’ai pris une profonde inspiration pour me calmer. Le serpent dormait toujours, mais le bébé – oh non ! oh non ! – se réveillait. Elle a murmuré, s’est étirée, trémoussée. Si elle ressemblait de près ou de loin à ce qu’avaient été mes nièces bébés, à l’instant même où elle ouvrirait un œil elle réaliserait qu’elle était affamée. Elle ouvrirait la bouche et appellerait sa mère en vagissant. Donnerait des coups de pied et lancerait ses bras en tous sens. La vipère paniquerait. Elle se défendrait. Le temps manquait. Même alors, je n’ai pas pu bouger.

Je n’avais jamais touché de serpent britannique sauvage. Je n’étais même pas sûre d’avoir vu une vipère auparavant, mais on ne pouvait se méprendre sur ce que j’avais sous les yeux. Les couleuvres sont de longs serpents minces à la tête ovale. Ce serpent était plus court, plus ramassé, avec le zigzag caractéristique sur sa peau d’un gris sombre, et le V de vipère sur son front.

Le bébé a gémi ; le reptile s’est réveillé.

Il s’est dressé pour regarder alentour, dardant sa langue, sentant une menace sans savoir vraiment d’où elle venait. Soudain, un bruit s’est élevé dehors. Lynsey était de retour. J’ai tendu la main vers le serpent. Il a fait volte-face, et m’a attaquée tandis que nous nous emparions l’un de l’autre.

Alors que la vipère plantait fermement ses crocs dans le cuir de mon gant, je m’en suis saisie tout près de la tête de l’autre main, l’ai soulevée et éloignée du berceau. Lynsey a poussé un cri inarticulé et couru – plus vite que la vipère n’avait frappé, selon moi – jusqu’au berceau de son bébé. Elle a cueilli l’enfant et s’est mise à roucouler des petits riens tendres alors que j’ouvrais d’un coup de pied le couvercle du conteneur pour animaux que j’avais pris dans ma voiture, et j’ai lâché le serpent dedans. Il a fallu insister un peu pour le convaincre de lâcher mon gant, mais une légère pression derrière la tête a fait l’affaire. J’ai fermé la boîte, l’ai verrouillée, puis j’ai ôté mes gants. Mon poignet droit était marqué de deux petites indentations là où la vipère m’avait attrapée, mais la peau n’était pas écorchée. Je me suis tournée vers Lynsey et sa fille. Le visage de la mère était baigné de larmes.

— Il faut qu’on la déshabille, ai-je dit. Je suis sûre qu’elle va bien, mais il vaut mieux vérifier.

Je les ai pilotées toutes deux vers la table à langer et, comme Lynsey semblait incapable de fonctionner, lui ai gentiment enlevé le bébé des mains pour l’allonger. J’ai ôté la grenouillère, le maillot de corps et la couche : la douceur de sa peau nacrée était à peine croyable.

Furieuse qu’on lui refuse son content habituel de câlins et de lait, le bébé donnait des pieds et des mains en tous sens, et son visage a pris une teinte aubergine tandis qu’elle réclamait son petit déjeuner à grands cris. J’ai saisi ses poignets et lui ai étiré les bras ; même chose ensuite, avec les jambes. Je l’ai retournée pour inspecter son dos, ses fesses potelées, sa nuque. Impeccables.

Je l’ai hissée dans mes bras et l’ai rendue à sa mère à contrecœur – étonnant, je n’ai jamais vraiment aimé les bébés. Lynsey s’en est saisie comme si elle constituait une part manquante de son propre corps, pour ouvrir ensuite son chemisier en tirant dessus d’un geste sec.

Quelques minutes plus tard – Lynsey semblait incapable de parler, et je n’avais rien à dire –, j’ai entendu des pas en bas, et une voix masculine. Rassemblant mes forces (rencontrer des inconnus pour la première fois est toujours une épreuve), j’ai attrapé la boîte du serpent et suis descendue à la rencontre de l’équipe d’ambulanciers. Évitant soigneusement de croiser le regard de quiconque, j’ai expliqué ce qui s’était passé, récupéré mon téléphone et crié au revoir à Linsey et son bébé.

Ce n’est que sur le chemin du retour que je me suis rendu compte que je n’avais pas demandé comment s’appelait le bébé, et que je n’en aurais désormais sans doute plus jamais l’occasion. Pearl, ai-je décidé de la baptiser, en raison de sa peau d’un rose nacré.

Les bébés chouettes, insatiables, se sont remis à crier sitôt que j’ai ouvert la porte d’entrée. Ils faisaient sans doute moins de bruit que mon téléphone fixe et le portable réunis, mais de peu. J’ai baissé les yeux sur le combiné de la maison que j’avais toujours en main. Boulot. Puis sur le portable posé sur la table de la cuisine. Boulot. Kif-kif.

— Clara, on a des blaireaux.

C’était Harriet, mon assistante, également réceptionniste.

— Salement amochés. Ils sont en route. Tu peux être là dans combien de temps ?

— Des blaireaux ? Combien ?

— Trois. Tout juste vivants. Trouvés ce matin dans un entrepôt du côté de Lyme. Ils ont été gravement mutilés.

J’ai poussé un soupir et regardé l’heure. Il était 7 h 20, et j’avais déjà affronté un serpent venimeux et parlé à trois personnes de plus que d’habitude en une matinée. Maintenant je devais me coltiner un cas particulièrement moche de combat clandestin.

 

Trois kilomètres plus loin sur la nationale 35, j’ai quitté la route. Il y a là une zone de bruyères, l’habitat naturel d’une vipère. Je m’y suis aventurée sur quelques centaines de mètres, avant de laisser le serpent sortir de la boîte. Trois secondes plus tard, il avait disparu.

3

L’un des blaireaux était une blairelle gravide qui a mis bas quinze minutes après son arrivée au centre. Quelques secondes plus tard, elle était morte. Ses trois minuscules petits, guère plus gros que des souris, ont été prestement emmenés en soins intensifs.

Le plus gravement blessé des deux adultes restants était un jeune mâle. Il avait de sérieuses lacérations sur l’abdomen, des marques de morsures partout sur l’extrémité des pattes avant, autour des griffes, la moitié de son museau avait disparu et l’état d’une de ses pattes avant ne me disait rien qui vaille.

— Salauds, a lâché Craig, l’infirmier en chef, à côté de moi.

Je n’avais rien à redire à ça.

Les combats de blaireaux ont été interdits en Grande-Bretagne en 1835 mais sont encore pratiqués aujourd’hui. C’est l’un des sports de combat – de mise à mort, plutôt – les plus cruels et les plus illégaux de notre pays. Pour une raison totalement obscure, il a même connu une sorte de renaissance dans le Sud-Ouest ces derniers temps. Les règles d’engagement sont relativement simples : prenez un blaireau adulte, en bonne santé, délibérément blessé à l’avance de façon à le ralentir, et lâchez-le dans un espace réduit avec plusieurs chiens. Puis pariez sur la longévité de la bête.

Il fut un temps où les combats avaient lieu dans les « donjons » ou « forteresses », les terriers des blaireaux (on parlait alors de « déterrages »), mais ces derniers temps, les animaux étaient plus souvent chassés de leurs donjons par des terriers – les chiens – et transportés en secret dans des fosses creusées tout spécialement. La chose se passe souvent en pleine campagne, surtout si l’on trouve à s’abriter dans quelque ancien bâtiment de ferme, mais on a rapporté des cas de combats proches des villes, sur des sites industriels ou dans des entrepôts abandonnés.

En cas de victoire du blaireau, ce dernier se fait matraquer à mort. Trouver trois survivants était extrêmement rare, et j’en déduisais donc que le combat avait été interrompu et les auteurs obligés de s’enfuir.

Notre blaireau se trouvait déjà dans une cage solide, au grillage serré, aussi n’aurais-je pas à m’inquiéter de le manipuler. Les blaireaux sont extrêmement forts, totalement imprévisibles et fréquemment agressifs. Ils possèdent aussi des mâchoires d’une force exceptionnelle. Leurs morsures sont à éviter à tout prix. Dans l’heure à venir, j’allais tenter de stabiliser son état, soigner ses blessures les plus graves et le bourrer d’analgésiques. Après, la suite ne dépendrait plus que de lui.

Craig a abaissé le couvercle de la cage jusqu’à ce que le blaireau se retrouve immobilisé, me permettant de lui injecter un mélange de médétomidine, de kétamine et de butorphanol dans l’un des muscles de sa patte arrière. C’est un cocktail d’anesthésiques et d’antidouleurs assez efficace, mais il faudrait compléter l’anesthésie par inhalation durant l’intervention. Cette responsabilité reviendrait à Craig. Quand j’ai jugé la chose sans risque, j’ai ouvert la cage et Craig et moi-même l’avons porté sur la table d’opération.

Il avait perdu beaucoup de sang. Il m’a fallu une minute ou deux pour trouver une veine, mais après ça, je l’ai rapidement mis sous perfusion. Je lui ai fait une injection de méthylprednisolone pour gérer le choc et une autre d’amoxicilline pour aider à combattre les éventuelles infections.

— Un espoir d’attraper la bande ? ai-je demandé, tout en commençant à nettoyer les plaies autour de son museau, soulagée de constater que les muscles n’avaient pas été trop atteints.

La peau pendait en partie. J’essaierai de la rattacher.

— Pas vraiment, a répondu Craig, la voix étouffée par le masque qu’il portait. (La tuberculose bovine est assez répandue dans le Sud-Ouest. Les blaireaux ne sont pas tous atteints mais, quand on les soigne, on est tenus de faire comme si.) La police a un numéro de plaque minéralogique et fait des recherches jusqu’à Exeter, mais leurs véhicules sont presque toujours volés, non ?

J’ai hoché la tête. Ces bandes étaient organisées. Elles gagnaient un max de fric avec leurs réunions illégales. Elles savaient comment se protéger.

Les lacérations de l’abdomen n’étaient pas aussi graves que je l’avais d’abord craint, mais en fin de printemps, les myiases sur plaies ouvertes peuvent poser problème. J’ai rincé avec du désinfectant et de l’insecticide. Une fois les plaies nettoyées, je pourrais les suturer en vitesse.

— La police a trouvé un chien mort sur le site, a ajouté Craig. Un staffie. Le chien d’un pauvre gosse.

J’avais déjà entendu ce tremblement dans la voix de Craig auparavant. Il supportait de se retrouver face à des animaux très amoindris, affreusement blessés, mais avait du mal avec la cruauté délibérée.

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