Vivez, il en restera toujours quelque chose

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Ces paroles de cimetière font revivre successivement les femmes et les hommes qui s'en vont dans leur "barque de chêne". Au fil des mots, c'est toute une communauté qui surgit et s'anime dans un espace reculé de la France profonde, au tournant du XIXe et du XXe siècles. Cette fiction d'un temps révolu qui utilise la glaise des mots pour que se dresse la vie au moment de la mort, est animée par le souffle du barde ( l'instituteur du village ), imprégné d'une philosophie profondément humaine, aussi proche et lointaine que peut l'être une utopie.
Publié le : mercredi 30 mars 2016
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EAN13 : 9791032500231
Nombre de pages : non-communiqué
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Yvan Lissorgues Vivez, il en restera toujours quelque chose
© Yvan Lissorgues, 2016
ISBN numérique : 979-10-325-0023-1
Courriel : contact@laboutiquedesauteurs.com
Internet : laboutiquedesauteurs.cultura.com
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Préface
Il s’agit d’un manuscrit quasiment oublié et opportunément retrouvé. Je vois, lecteur, votre sourire sceptique. On vous a si souvent fait le coup du manuscrit perdu et retrouvé ! Même Cervantès a eu recours au procédé du manuscrit rencontré par hasard dans une rue de Tolède, sans parler de ce texte fameux sorti de Saragosse. Pourtant vous devez me croire et d’ailleurs vous n’avez pas le droit de douter des paroles de mon grand-père, qui, quelques mois avant sa mort, me tint ce langage : « Tu vois, mon petit, ce gros cahier, là, sur la planche aux livres de ma chambre, c’est une pièce rare que m’a laissée mon père. Je ne sais pas d’où il la tenait, mais peu importe, elle est arrivée jusqu’à lui, elle est passée à moi et moi, je te la confie. Prends bien soin de ne point l’égarer, car un jour, c’est certain, quand les hommes auront perdu le Nord parce que le monde aura fondu ses boussoles dans les fièvres de la finance et dans les fiévreux creusets des sciences et des techniques sans conscience, un jour, c’est sûr, il faudra bien que la simple raison refasse surface. Je crois sincèrement que l’auteur des lignes couchées dans ce cahier, ce Firmin Coste, petit instituteur d’un village perdu au fond de notre France, ce simple maître d’école que l’on disait poète, parce qu’il parlait bien devant les tombes ouvertes, je crois sincèrement qu’il était la voix de la sagesse. Donc, quand notre monde aura perdu sa tête, et au train où ça va, ça finira par arriver, alors il sera nécessaire de se remettre du plomb dans la cervelle, c’est-à-dire de revenir aux sources des choses sérieuses et qu’y a-t-il de plus sérieux que de faire revivre un mort avec les principes essentiels de la vie.
Oui, mon petit, les principes essentiels de la vie en société et je dirai même de la vie tout court, c’est-à-dire pour aller vite, l’honnêteté, la foi en Dieu si on y croit vraiment, en tout cas la foi en l’homme, l’amour de la nature, le sens du progrès, le vrai, celui qui enrichit l’humanité et non celui qui, comme déjà aujourd’hui, l’asservit et l’avachit. Je ne sais pas très bien comment le dire, mais les principes essentiels sont ceux qui sonnent vrai et dans le monde d’aujourd’hui ils ne sonnent même plus. C’est presque partout la débrouille, la menterie, le chacun pour soi, le factice. Enfin, tu me comprends, même si je ne sais pas bien le dire. En tout cas, je constate que plus elle enfle cette modernité, comme ils l’appellent, plus s’oublient ces principes essentiels dont je te parle. Alors, mon pauvre, je me demande ce que ce sera quand tu seras un homme.
C’est pourquoi je te confie ce petit flambeau, cette lueur, cet œil ouvert au fond de mon siècle. Tiens, la communauté que fait vivre Firmin dans ces paroles de cimetière me fait penser, depuis l’endroit du temps où je me trouve, à l’Utopiede Thomas More, à cela près que la réalité qu’anime notre poète est plus humaine et moins totalitaire. Et puis ce n’est pas une utopie, même si de nos jours on pourrait déjà la prendre comme telle.
Alors je m’interroge : qu’en sera-t-il de notre monde quand toi, pauvret, tu seras grand ? Il sera donc peut-être nécessaire de ressortir un jour les paroles de mon Firmin, nécessaire, mais bien sûr pas suffisant pour remettre le bateau dans la bonne direction. Une chiquenaude, surtout littéraire, ne peut inverser le cours des temps, je ne suis pas ingénu au point de croire que les mots, même les plus justes, puissent vraiment changer les choses. Mais tout de même, une petite piqûre de rappel, au moment opportun, pourrait sinon donner du muscle, pour le
moins instiller un atome de conscience dans un état désespéré d’acéphalie. Je ne sais pas, mon pauvre petit, si tu vivras assez pour te trouver un jour dans cette triste situation que je prévois où l’homme ayant perdu totalement ses repères se sentira déboussolé dans la mer d’un progrès dévié de sa trajectoire humaine. Enfin, si durant ton temps tu ne penses pas que notre monde en soit arrivé à cette extrémité, je te recommande de remettre à ton fils le manuscrit de Firmin et de lui tenir le discours, un bien grand mot, que je viens de te tenir ».
Vous voyez, cher lecteur, combien c’est sérieux. Vous ne pouvez pas douter de la parole de mon sage grand-père, même si vous le voyez comme un pseudo-philosophe ringard. Réfléchissez et peut-être vous verrez. Vous verrez comme moi je vois grâce à lui.
Ainsi donc, je décide de porter à la connaissance de mes semblables les saines paroles de Firmin. Ce qui revient à avouer dans quel marécage de pessimisme me plonge la perception de ce monde-ci et c’est bien triste, car pour moi, comme pour mon grand-père et… comme pour Firmin, paix à leur conscience, il n’y en a pas d’autre.
Il me reste donc à me mettre en quête d’un éditeur qui publie, car moi, je ne suis que l’éditeur qui présente et arrange le manuscrit conservé, et par les temps qui courent ( voir plus haut ) quand on ne s’appelle pas Musseau et encore moins Lévy ou Pancol ou tant d’autres célébrités, il n’est pas facile de trouver un éditeur qui veuille bien publier, même assortie de la recommandation de mon grand-père, une chose aussi bizarre que ce manuscrit sorti d’on ne sait où.
Pardon, cher lecteur, au moment où je rédige cette « Note », vous n’êtes qu’une hypothèse. Vous ne serez un réel cher lecteur que lorsque l’éditeur qui publie vous aura permis d’acheter ( pour quelques euros ) le livre que vous avez dans vos mains. Pour le cas où il en serait ainsi, il faut que moi, l’éditeur qui arrange, je vous dise par honnêteté que j’ai dû mettre le texte du manuscrit sur le disque dur de mon ordinateur ( eh oui, j’avoue, « Alors toi aussi ! », dirait mon grand-père ) et que ce faisant, je me suis cru autorisé, en ma qualité d’éditeur, de corriger quelques petites fautes laissées par Firmin, surtout à la fin quand il était malade et que ce faisant j’ai dû aussi semer quelques coquilles. Le manuscrit n’a ni titre ni sommaire. Il n’est pas venu à l’idée de l’auteur que son cahier pourrait devenir livre, il s’est donc limité au strict minimum, c’est-à-dire, pour chaque « discours », le nom du destinataire ( on peut le dire ainsi ), le lieu de résidence, la date du décès. Mais il faut reconnaître qu’il a bien soigné ses textes. Je l’imagine revenant du cimetière, avec dans sa poche, le discours qu’il vient de lire. Je le vois dans sa salle de classe recopiant ses phrases dans son gros cahier, affinant ses mots, rougissant, d’abord de plaisir devant la chose bien dite, puis, comme il l’avoue dans son discours de vivant devant sa propre mort, d’une certaine honte de ce plaisir déplacé.
Bref, quant à moi, j’ai élaboré le sommaire, sans problème. La question du titre était plus délicate. Pour respecter la vérité, j’aurais dû choisir pour titre :Sans titre. Original ! Une belle couverture, en haut le nom de l’auteur, au milieu :Sans titre.On n’a jamais vu ça. C’eut été la vérité, mais pour le coup c’était si original que ça frisait le kitsch. Alors non, c’eût été une injure aux très sérieux propos de l’auteur. Le titre porté sur la couverture est donc une création de l’éditeur qui arrange et présente.Vivez, il en restera toujours quelque choseest un titre sérieux, qui rend bien compte, je crois, de la philosophie de ce mystérieux Firmin, cet œil au fond du siècle passé, comme disait mon grand-père. Quoi de plus sérieux, en effet, que de faire revivre un mort à partir, comme encore disait mon grand-père, de principes essentiels, ceux,
précisément, qui semblent aujourd’hui oubliés.
Yvan Lissorgues
Sommaire
Auguste Loret, Village, 10 octobre 1896
Séraphin Salvy, Pomels, 12 juillet 1897
Pierre Laye, Le Pélissier, 24 janvier 1898
Mélanie Fualdès, Le Bournal, 12 octobre 1898
Alphonsine Calmes, Le Pélissier, 18 décembre 1898
George Bastide, Artigue, 17 avril 1899
Marie-Louise Loret, Village, 14 août 1899
Eugénie Salvy, Pomels, 15 décembre 1899
Pierre Lescure, Village, 28 novembre 1900
Aurélien Vitrac, Buenos Aires / La Raussie, 21 décembre 1900
Auguste Sorgues, Le Bournal, 7 février 1901
Georges Fabre, Village, 27 novembre 1901
Pierre Jean, Pomels, 14 février 1901
Léa Froment, Village, 30 juillet 1902
Absence
Julien Vitrac, La Raussie, 21 novembre 1904
Vicomte Louis de Lacaze, Château de Lacaze, 3 janvier 1905
Carla Boggio, En Borne, 10 juin 1905
Pierre Mazel, Le Minié Bas, 5 mars 1906
Mathieu Vidal, Curé de Bez, 10 octobre 1906
Rosalie Roumégous, Village, 10 mai 1907
Casimir Roumégous, Village, 18 novembre 1907
Texte de Firmin, lu après sa mort… 1908
Auguste Loret Village 10 octobre 1896
Non, cher Monsieur Loret, nous ne pouvions pas vous laisser partir sans vous dire au revoir. Toute la paroisse, presque au complet, est ici réunie, nous sommes tous venus et certains, je le sais, poussés par le respect et la reconnaissance, ont enjambé leur crainte, peut-être leur terreur, pour être près de vous en ce grave moment. Vous avez été jusqu'au bout du parcours en accord avec vous-même et avez refusé l'ultime recours qui promet la résurrection. Pour vous il n'y a pas de pari. Vous avez toujours su que vos paupières, un jour, se fermeraient à la lumière du jour, comme se referme la fleur avant de s'incliner vers la terre. Seul Monsieur le Curé n'a pas pu surmonter sa crainte devant cette volonté qui s'affirme aujourd'hui dans un acte inouï que, de mémoire d'homme, Bez n'a jamais vécu. Non, Bez ne pouvait pas vous laisser partir sans manifester son respect pour l'homme intègre que vous avez été et sans exprimer sa reconnaissance pour votre dévouement à la collectivité. Notre dette envers vous n'a pas de frontières, outre que vous êtes et resterez pour nous un exemple de vertu civique et l'incarnation de la Fraternité.
Et c'est à moi, votre modeste successeur à l'école laïque de la paroisse, que revient le grand honneur de m'adresser à vous une dernière fois, publiquement du moins, car le dialogue entre nous ne cessera qu'avec mon dernier souffle. Ce que je vais dire est connu de toutes les femmes et de tous les hommes réunis aujourd'hui autour de vous et pourtant je prends la parole pour dire qui vous étiez et pour essayer de donner un son à des idées et à des sentiments, dont vous n'auriez pas jusqu'à ce jour toléré l'expression. Non, cher Monsieur Loret, nous ne pouvions vous laisser partir sans un au revoir. "Il faut parler. Il faut que vous parliez", sont venus me dire expressément Séraphin Salvy, Pierre Lescure et d'autres personnes rencontrées, après l’annonce de la triste nouvelle de votre départ, m'ont dit la même chose. Oui, c'est un devoir pour moi et, bien que peu apte aux discours, je l'assume, malgré ma grande peine.
Votre douleur, chère Madame Loret, et la vôtre, Jean, Maître Jean, et la vôtre aussi Madame, tout Bez, vous le voyez, la partage. Et pas seulement Bez, car si je parle surtout au nom de notre communauté que je connais bien, je sais que la peine causée par la disparition de Monsieur Loret s'est répandue le long de certaines fibres qui reliaient cet homme exceptionnel et d'une modestie rare à de plus vastes milieux.
Monsieur le Député et Président du Conseil Général, Monsieur le Maire de Capdenac, Monsieur le Maire de Naussac, Monsieur le Président de L'Union Républicaine de Rodez, Monsieur le Directeur deLa République de L'Aveyron, votre présence ici en cette douloureuse circonstance est la plus belle illustration de mes dernières paroles. Au nom de tous les habitants de notre coin de terre, je vous remercie. Vous nous direz, Monsieur le Député, bien mieux que je ne pourrais et ne saurais le faire, tout ce que l'idée républicaine devait, dans tout le département et au-delà, à la force de conviction d'Auguste Loret. Pour ma part, je me contenterai, pour avoir quotidiennement côtoyé son souffle et sa parole, de faire vivre ce qui, de notre cher Auguste Loret, est dans nos têtes et dans nos cœurs. Permettez-moi donc de
m'adresser, en votre nom, directement à lui.
Quand la première école laïque a été créée à Bez, en 1873, vous n'avez pas hésité à renoncer, à quarante-six ans, au poste important que vous occupiez à Rodez pour revenir dans ce village qui vous vit naître en 1825, et y assurer l'instruction et l'éducation de ses enfants. C'était une époque difficile. La lutte entre lesrougeset lesblancs, un peu plus civilisée de nos jours dans notre village, sans doute grâce à vous, et aussi, il faut le dire, grâce à la compréhension de notre actuel curé, Mathieu Vidal, était alors une guerre ouverte et sans répit. Mais quand je vous ai succédé, en 1884, vous ne m'avez rien dit de vos premières années à Bez pour laisser libre mon jugement. C'était votre manière d'enseigner ou, pour mieux dire, c'était votre manière d'être, que de laisser l'autre, adulte ou enfant, se faire d'abord une idée par lui-même. Quand vous m'avez mieux connu, alors vous avez parlé. « Firmin, me disiez-vous parfois au cours de nos promenades du soir sur le chemin du Pélissier ou sur celui de La Raussie, Firmin, il n'est pas facile de porter haut le flambeau de la tolérance pour éclairer des hommes qui croient que vous brandissez une arme et ne pensent alors qu'à vous porter des coups ». Je sais que pendant des années on vous a traité de "huguenot" plutôt que d'athée, car ce dernier mot, bien que synonyme de monstre, ne traîne pas un relent de bûcher. Quand j'ai pris possession de la classe de Bez, j'avais devant moi dix-neuf élèves, c'est-à-dire tous les enfants du village, sauf quatre qui continuaient à préférer l'école confessionnelle de Naussac. Vous, seize ans auparavant, vous avez commencé avec six. La majorité des familles du village n'hésitait pas alors à imposer à leurs enfants, matin et soir, les quatre ou cinq kilomètres qui séparent Bez de Naussac pour fuir « l’école du diable ». Bien vite s'est imposée, grâce à l'efficacité de votre sens pédagogique, la supériorité de votre enseignement. Peu à peu, à l'école et hors de l'école, on a vu qui vous étiez et on a bien dû reconnaître que si vous n'alliez pas à la messe, vous étiez, « malgré tout », un homme cordial avec tous et activement solidaire du malheur et des peines des autres. Que de fois Pietro Boggio m'a raconté toutes les délicates démarches que vous avez effectuées, quand il est arrivé d'Italie avec sa nombreuse et très catholique famille, pour permettre son installation en France. Dans le même temps, votre épouse Marie-Louise rassemblait vêtements et nourriture pour permettre à la famille de survivre. Oui, Pietro, je vois les larmes dans tes yeux. Le chagrin est aujourd'hui le sentiment que nous avons à partager. C'est vous aussi, Monsieur Loret, qui avez aidé Pierre Lescure, qui ne fait pas mystère de son engagement socialiste, à retrouver une dignité injustement bafouée à la suite des terribles affrontements de Decazeville, en 1886. Et je pourrais citer des dizaines d'exemples de dévouements spontanés qui révèlent chez vous une constante ouverture à l'autre et je dois ajouter que dans cette œuvre vous avez toujours été assisté par votre épouse. Oui, Madame Loret, je me dois de le dire. Et j'irai même plus loin, parfois c'est vous, Jean, qui avez été chargé par votre père de dénouer, en tant que brillant avocat villefranchois, certaines affaires individuelles ou collectives. Grâce à vous, notre ami Pierre Lescure, injustement accusé, a retrouvé la liberté et surtout sa dignité.
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