White Sabbath

De
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Identité(s). Hasards sociaux. Personnalité morcelée d'un artiste en création. Douleur de la perte, oeuvres qui malgré tout naissent. Et temps qui passe, qui ne guérit rien, qui polit, plutôt. Parcours croisés, délirantes expériences. Poésie brutale, féconde. Agrégation tourmentée des destins.

Publié le : mercredi 19 août 2015
Lecture(s) : 11
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342041170
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342041170
Nombre de pages : 98
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Thomas Dassonville










WHITE SABBATH


















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IDDN.FR.010.0120276.000.R.P.2015.030.31500




Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2015


« Quand on cherche, il faut, à tout prix,
oublier que l’on espère trouver. »
A. Desarthe.

« Le grand lessivage, l’extinction des arômes naturels
et puanteurs par les déodorants de toutes sortes montrent que
la mise en images, en spectacle, en discours, en écriture-lecture,
ne sont que des aspects d’une plus vaste entreprise. »
H. Lefebvre.








On n’a jamais su s’il fallait en parler. C’était comme un
rituel : à chaque fin de concert, il s’isolait dans sa loge – la plus
luxueuse de la salle, évidemment. Ça n’avait rien d’original ; sauf
que lui, il y pleurait. Je le sais. Ça ne durait pas très longtemps,
mais c’était obligatoire. Nous, les autres musiciens et
techniciens, nous rendions au catering ou allions nous changer, nous
doucher, voire rencontrer quelques fans… Et lui lorsqu’il
sortait de sa loge le visage dégoulinant du maquillage humide de
transpiration, de larmes mal séchées, encore en costume, c’était
pour nous féliciter : « bravo les gars, et bravo la fille ; fallait la
faire sonner cette foutue salle, et on l’a fait ! Quel public, hein ?
On nous l’avait promis, genre « les gens du Nord, y sont chauds »
mais putain c’est vrai ! non ? »
La fille c’est moi. Batterie. À part moi, exact : que des mecs
dans l’équipe, parfois une remplaçante en technique mais c’était
rare et de toute façon toujours ponctuel ; alors j’étais devenue la
fille. C’était pas pour me déplaire. On se marrait bien ; même si
certains soirs étaient étranges.
* * *
Je n’avais vraiment pas les moyens de me payer la place au
prix public. Hormis les cafés-concerts ou les petites salles de
spectacles où tu ne lâchais jamais plus de huit euros pour
l’entrée, pas de spectacles pour l’envergure de ma bourse…
mais je me renseignais, trouvais des disques rares de concerts,
visionnais des vidéos soignées de prises de vues, surfais sur la
7 WHITE SABBATH
toile des soirées comme un dingue pour dénicher la perle. Alors
j’ai décidé de me chercher une place bradée. Mais pour l’heure,
fallait absolument que je passe un coup d’aspi, ma gamine et sa
mère débarquaient dans même pas deux heures !
Le mois de janvier à La Bassée est sinistre, encore plus que
les autres selon moi. Et le travail rare, alors j’étais très content
d’avoir dégoté cette semaine payée de résidence pour créer le
plan de feu et peaufiner la mise en scène de mon dernier
spectacle. Le centre culturel Arc-en-ciel de Liévin me recevait du 13
au 17. J’étais ravi. Alors une fois l’appart rangé, correctement
aspiré et aéré, j’attendais finalement plutôt sereinement et avec
un sujet de (courte) conversation l’arrivée de la paire familière.
Elle ne se produisit pas ce samedi-là.

Alain Badiou dissertait sur France culture et exposait sa
philosophie politique en bruit de fond. J’observais William servir le
café. Aussi banal qu’il était extravagant sur scène. Sa maîtrise
aurait pu inquiéter ; une telle notoriété, de si nombreuses
sollicitations ne semblaient pas le perturber ou le faire quitter les rails
qui paraissaient le diriger. Il sourit en apportant un plateau sur
lequel deux tasses et quelques friandises trônaient, et le posant
sur la table basse d’un bois exotique et coûteux, gloussa
presque : « une semaine plutôt calme, hein ? » Nous revenions
de Rennes où Le Liberté nous avait accueillis d’abord froidement
puis beaucoup plus obligeamment ; professionnalisme,
assurance de William obligent, pensais-je, mais sans doute aussi
généreuse recette sur laquelle les producteurs comptaient et
osaient envisager l’avenir en confiance pour investir sur des
projets plus… hardis. Je voyais portant encore Will pleurant
seul dans sa loge et, quand il me tendit le sucrier, je lui dis sans
réfléchir que je n’étais pas sûre d’être sur la prochaine date. Il
savait autant que moi que nos contrats – nous, l’équipe –
couraient de saison à saison et que si je disais vrai je me grillais
grave, ou qu’alors j’avais des besoins de prolos, comme on en
8 WHITE SABBATH
riait parfois. J’en avais subitement honte, bizarrement. Il me
regardait toujours, le récipient dans la main, désinvolte. « Noir :
ni lait, ni sucre, c’est ça ? »
Il le savait, bien entendu.
* * *
Je me suis réveillée dans le noir. Complet. Allongée dans une
sorte de tube. J’ai même pensé qu’on pouvait se sentir
enfermée, sans en avoir de preuves tangibles/palpables. J’eus la
confirmation de ma condition intuitivement évaluée en écartant
les bras : mes deux mains ont touché des parois lisses et froides.
Je n’arrivais pas à bouger la tête. Alors je me suis souvenue –
oui, SOUVENUE – de Susan. J’ai crié.

J’ai appelé plusieurs fois, sur le portable et le fixe, à chaque
fois le répondeur enclenchait la banale sentence. Peut-être
Elizabeth avait-elle un empêchement et qu’elle avait omis de m’en
parler. Ou bien moi, j’avais oublié. Je me suis remis
distraitement à la recherche d’un billet au tarif réduit pour le spectacle
de Ww. Cependant et relativement rapidement une angoisse
entêtante m’a envahi ; étrangement je décidai de quitter la toile
pour lancer Word et me mettre à écrire.

« Elles sont bouffonnes ces bulles… » Ww devant sa coupe
de Champagne prestige, enfin démaquillé, revenu provisoirement
à une réalité plus communément admise, faisait dans l’affligeant
morbide. Il fallait qu’il aille dormir. Peut-être. Car il était aussi
véritablement probable, parmi cette faune stupide ou vaine, aux
parisianismes avérés et aux pignons divers sur de multiples rues,
que soudain William brillât. Ensuite la bascule agissait. Il en
récoltait le fruit, sans gourmandise, brutalement technicien,
affreusement cynique.
Pour le moment, tenant son verre et le contemplant hagard,
rien ne présageait une issue classe. D’habitude Will ne prenait
9 WHITE SABBATH
pas sa cuite ; il buvait même peu – en comparaison de
l’étalonnage du biotope… –, que se passait-il ce soir ? Pourquoi
la lumière ne l’avait-elle pas suivi du plateau à cette soirée
foireuse ?

Ww. C’est lui qui avait eu l’idée et il s’amusait de sa
prémonition de succès : « pour l’instant on ne peut pas encore parler du
World, non ? Par contre concernant ce que l’on veut tisser, on y
met les moyens, tu sais. » Certains dans l’équipe trouvaient cette
qualification moche, même nulle ; d’autres ne se posaient pas en
situation de découvrir quoi que ce soit, ou présumaient qu’un
William pouvait légitimement se surnommer « Ww » sans plus
d’explications. Et ce n’est pas son nom : Poitiers, qui aurait pu
troubler ces derniers dans le choix d’un tel emblème.
« Tu crois que ce qu’on fait c’est bien. » Cette étrange
phrase ; ce n’était pas une question, pas une affirmation non
plus ; plutôt un constat. Sous forme interrogative, oui ; mais qui
ne laissait place à aucune réponse. Ce genre de sentence
caractériserait longtemps pour moi William. Ou peut-être Ww, qui
n’était pas fondamentalement William. J’en reste persuadée.
* * *
Ma résidence se passait bien. On œuvrait, l’ingé-lumières et
moi, en bonne entente, et on avançait vite. J’avais beaucoup
écrit, des notes scénographiques, du texte de plateau, des
intentions et des indications lumières, alors on avait la matière à
travailler. Je n’avais toujours pas réussi à contacter Elizabeth,
mais mon angoisse avait laissé la place à une sorte de rancune
amère et étrangement stimulante. Je me consacrais
exclusivement à cette semaine de création et me disais que je saurais bien
avoir des nouvelles d’ici-là. Ce n’était pas ma semaine de garde,
je me consolais en me disant que je réclamerai avec probité
deux week-ends d’affilée en compensation de cette erreur, à
passer en compagnie de Susan.
10 WHITE SABBATH
Le mardi après-midi j’avais prévu une relâche pour la
technique car il fallait faire des recherches d’accessoires bon marché
pour alimenter la pièce, voire cogiter à des compléments de
décor ; je ne pouvais attendre la fin de la résidence pour
m’occuper de ces points-là. On s’est arrêtés vers treize heures ;
Cyrille, après avoir vérifié l’enregistrement de ses pages sur la
console me quitta pour rejoindre son ami, tandis que moi
j’abandonnais doucement le plateau pour m’attarder un bon
quart d’heure sur un siège du public, observant rêveusement la
scène éclairée simplement depuis les services. Je réfléchissais à
la musique qui accompagnerait un temps de ma pièce ; j’avais
sélectionné un extrait du Concerto pour violoncelle en la majeur d’A.
Dvo řák, je m’efforçais de voir ce que ça pourrait rendre. Enfin je
coupai toutes les lumières et pris la route de la boulangerie « La
grange aux pains » en vue d’y acheter un casse-croûte traditionnel
et copieux. La place Gambetta était déserte – le froid piquant
n’y était pas innocent – mais la boulangerie, dans la rue
mitoyenne, accueillait chaleureusement ses quelques clients.
Chargé de mon sandwich, j’allais le dévorer au « Brazza » un
petit kilomètre plus loin. Le froid activait mes neurones ; en
tout cas, c’est ce qu’il me semblait, des idées fusaient
soudainement, je souhaitais en retenir deux ou trois relatives à mon
spectacle en gestation, et je pressais donc le pas pour pouvoir
les noter brièvement une fois attablé au café. Arrivé à bon port
une dizaine de minutes plus tard, je m’installai et commandai
une Grimbergen avant de sortir mon bloc-papier pour y figer
mes idées-éclair. J’avais mangé la moitié de mon repas en chemin,
et la différence de température me coupa tout d’abord l’appétit,
et c’est la bière qui le rouvrit. La faune du lieu paraissait
uniquement composée d’habitués solitaires. Les sujets de
conversation vacillaient entre les prévisions météorologiques et
la politique locale visiblement perturbée. Le P.S. et ses notables
remarquables dans le secteur en prenaient pour leur grade.
J’étais penché sur mon carnet lorsqu’on m’interpella : «
qu’est11 WHITE SABBATH
ce qu’il en pense l’artiste ? Un homme d’une cinquantaine
d’années aux cernes admirables me fixait en souriant : J’vous ai
vu à Lille, c’était au mois de décembre, si j’me souviens bien,
c’était pas mal vot’ truc. » C’était un compliment,
incontestablement. Je remerciai le type sans trop savoir qu’ajouter, je ne
me considérais pas faisant des « trucs » mais bien apporter ma
pierre certes modeste, mais l’y apporter tout de même, à ce
grand édifice qu’est l’Art. Il souhaitait manifestement une
réponse ou au moins un avis de ma part à son questionnement
car il ne bougeait pas.
— Euh, ce que je pense à propos de…
— Ben de ce qui s’passe, tiens !
Oh, j’étais mal barré. J’étais pas du coin, j’aimais pas parler
du temps qu’il faisait, je votais rarement et je n’avais
absolument pas envie de commenter quoi que ce fût en dehors de ce
que j’étais en train de bosser… Cependant ce brave homme à
bonne tête attendait. « C’est un temps de saison, non ? »
Mauvaise pioche, son regard devint moins amical et s’emplit d’une
condescendance que je n’aurais pas imaginée : « on parle des
élus d’ici : tous à mettre dans le même sac : magouilles et
compagnie ! » Je m’en fichais éperdument, je n’en savais rien et en
plus j’avais la chance de bénéficier d’un prêt de salle
subventionnée pendant une semaine. Peut-être le savait-il celui-ci, et il
voulait tester ma loyauté ou mon intéressement dans les affaires
susmentionnées. « Je suis pas d’ici, vous savez ; je travaille à un
nouveau spectacle, c’est tout. »
On entendit S. Grossman à la radio, et le timbre du
saxophone parut faire respirer tout le monde, ou alors ma réponse
fut salutaire, allez savoir. En tout état de cause l’homme ne fit
que conclure d’un : « ah ouais t’es pas du Pas-de Calais, tizote ;
tu t’en fiches pas mal. » Et il retourna d’où il était sans doute
arrivé : du comptoir. Je me sentais gêné de l’avoir vexé, mais je
n’y pouvais rien, après tout c’était lui qui était venu me
déran12 WHITE SABBATH
ger. Je réclamai une seconde et dernière bière que j’éclusai vite
avant de payer et de débarrasser le plancher.

Les révélations de l’E.E.G. étaient nettes. Les rythmes
cérébraux étaient corrélés à des mots et des harmonies relativement
bien définis, ainsi qu’à certaines cadences musicales et tempos
répertoriés.
L’idée fondamentale avait été de comparer ces résultats avec
l’activité cérébrale d’un adolescent auquel on faisait vivre
virtuellement toutes sortes d’expériences ; de la plus apaisante à la
plus menaçante. Alors, en associant les affects recherchés aux
couleurs musicales qui activaient les mêmes zones
géographiques du cerveau, on pouvait espérer faire naître le sentiment
voulu en usant d’une mécanique précise. D’autant que des
effets de lumières pouvaient avoir une grande influence qui
amplifiait, modulait, articulait les émotions. On possédait dès
lors une palette large aux multiples nuances pour composer un
tableau précis et ambitieux qui ferait du spectateur non plus un
récepteur passif, mais un personnage véritablement modelé à
partir de sensations finement induites.
On élaborait un protocole musicologique capable de générer
des fréquences béta plongeant l’objet d’étude dans un état actif
de vigilance accrue immédiatement suivies de fréquences alpha
qui calmaient le sujet et le plaçaient en situation duale d’attente
anxieuse et de plaisir rassérénant. Condition idéale pour une
admission d’émotions intenses ; ou, plus précisément, ce qui
serait perçu comme une intensité d’émotions. D’autre part, les
ondes thêta se révélaient être une fascinante source de bonnes
surprises.

Susan avait une coiffure courte, en brosse. Ses cheveux roux
pointaient fièrement dans tous les sens. Les électrodes n’y
étaient pour rien. Six petits disques scotchés proprement à la
surface du crâne (là où l’on voyait le mieux le cuir chevelu), se
13 WHITE SABBATH
prolongeaient en une tresse noire qui s’enfonçait dans un
modem anonyme. Installée dans un confortable fauteuil, elle
écoutait de la musique, émise par un système audio de studio
d’enregistrement : deux enceintes KRK RP-6 G2 diffusaient
précisément dans la pièce insonorisée les ondulations sonores,
et un écran démesuré projetait des couleurs animées, qui
ondoyaient au fil des harmonies. Une privation étudiée de
sommeil laissait Susan dans un état de semi-somnolence qui la
livrait docile quelques dizaines de minutes aux divers stimulus.
Elle serait rendue à la vie civile trois heures plus tard.
Lucie
J’adore cette photo. Je m’y reconnais pleinement.
Concentrée, active et prenant plaisir studieusement. Je ne sais pas d’où
elle vient ni qui l’a prise, elle ne figure pas dans le press-book du
groupe ; d’ailleurs je ne sais même pas si Ww l’a déjà vue.
J’ai rencontré William en 2005, lors d’une séance photo,
justement. Je terminais mon dossier pour postuler à une tournée
pour une compagnie de théâtre qui cherchait des danseuses.
J’avais un passé de danse classique et j’avais envie de tenter
l’aventure de partir pour un périple artistique et abandonner un
moment mes cachetons parisiens. Un pote photographe m’avait
alloué trois heures de son temps pour un shooting pro et
efficace ; je lui rendrai la faveur en l’invitant pour « une beuverie
mémorable, ok ? Et au fait, y’aura un copain de passage ce jour-là, ça te
dérange pas ? » C’est donc chez Reda (mon ami photographe) que
j’ai croisé pour la première fois Will. Il avait un nom déjà dans
le circuit local, il faisait les belles petites scènes de Paris,
enregistrait pas mal en tant que sideman et en honnête compagnie ;
bref son carnet d’adresses était une mine d’or pour qui en avait
l’ambition. Lui, d’une nonchalance que je lui connais encore
aujourd’hui, sirotait cette après-midi-là ce qui me sembla être un
14 WHITE SABBATH
cognac (ou était-ce un jus de pommes, un Ice-Tea ?) affalé dans
le grand sofa. Reda avait installé son studio dans son
troisepièces du IX . Je me souviens de ses bizarres goûts musicaux : il
écoutait Calogero, pas fort, heureusement, mais suffisamment
pour que ça me déplaise ; William semblait y être totalement
indifférent jusqu’au moment où il nous informa que Calo,
malgré un manque d’humour quasi-pathologique était exquis. Il avait
participé à l’enregistrement de deux de ses albums (dont un de
l’époque des Charts) et y avait toujours pris plaisir. « C’est
Obispo qu’est chiant, mais Calo, non. » Je me faisais tirer le portrait,
je ne pouvais pas vraiment juger de la crédibilité du gars qui
venait de s’extirper si mollement du divan qu’on aurait cru qu’il
y risquait l’avalement, alors je me suis tue.
La séance avait été interrompue promptement pour cause de
match ; Valenciennes/Paris, peut-être – ou alors s’agissait-il de
Valence ?
Je réunissais mes affaires quand William m’a distraitement
tendu sa carte : « ça peut te servir, qui sait ? » alors que Reda
devant son écran ahurissant me lançait un traditionnel « on fait
comme on a dit, je te maile les photos avant la fin de semaine…
oh putain y’z’attaquent fort les manchots ! » ; ne me demandez
pas de qui il parlait. J’avais pris la carte, dit merci et avais quitté
l’appartement.
Le rendez-vous avec la compagnie de danse avait lieu deux
semaines plus tard, j’aurais donc le temps de peaufiner et clore
ce dossier. Reda avait été réglo, j’avais reçu les photos
d’excellente qualité quarante-huit heures après notre entrevue. Il
y avait un lien à son message qui me renvoyait sur le blog de
William. Je ne le suivis pas immédiatement, préférant me
consacrer à mes activités en cours.

C’est Susan qui m’a donné la première des nouvelles. Elle
m’a appelé le lundi vers 10 heures. Avec le vocabulaire de ses 12
ans elle s’excusa pour elle et sa mère d’avoir « zappé » mon
15 WHITE SABBATH
week-end. Elles avaient voulu profiter des soldes ensemble, et
étaient tellement occupées qu’elles n’ont plus pensé à moi !
C’est charmant comme un enfant explique clairement les
choses. Nonobstant mes pensées presque agressives concernant
Elizabeth – d’autant que manifestement elle assumait tellement
bien qu’elle chargeait notre fille du mea culpa – je demandai à
Susan avec une maîtrise calculée, de me passer sa mère. La
réponse me surprit :
« Maman dort, elle doit couver une grippe.
— Ah, bon. Tu lui dis que je rappelle en début d’après-midi,
d’accord ?
— Ok papa. Je t’aime.
— Moi aussi, ma princesse ; n’oublie pas : je vous rappelle.
— À plus. » C’est elle qui mit fin à la communication.

J’étais étourdi. J’avais passé une bonne semaine de boulot, et
le week-end, pour la représentation du travail effectué dans
l’intervalle de la résidence, on avait quasiment rempli la salle –
et trois programmateurs dans l’assistance – que la ville avait
baptisée « Allain Leprest » (du nom d’un chanteur méconnu par
injustice médiatique et que personnellement j’appréciais
énormément); les critiques au sortir du spectacle avaient été plus
qu’encourageantes, venant de sources sérieuses et pas
flagorneuses pour deux sous. J’étais donc rentré à La Bassée rasséréné
et plutôt confiant. Jusqu’à ce matin. Revenu à une réalité plus
rugueuse associée à un parfum inquiétant d’incongruité, je
sentais mon assurance joyeuse fondre telles les glaces polaires,
j’incarnais d’un coup l’ours blanc qui observait fuir(e) son
territoire vital. C’est avec effort que je me suis à nouveau installé
devant mon portable pour reprendre et arrondir le texte de mon
spectacle.
16 WHITE SABBATH
Elizabeth
Lorsqu’on m’a sorti de ce tube, un scanner, j’étais comme
folle. Je crois que j’hurlais encore. « Où donc était Susan, où
était ma fille ! » Des hommes – et une femme – ont essayé de
me calmer, mais mon état d’excitation intense ne permettait à
aucun de m’approcher. Ils ont dû comprendre car ils ont
renoncé et m’ont laissée seule, ce qui eut pour conséquence
d’accentuer, s’il était possible, mon angoisse jusqu’au moment
où dans cette pièce froide et clinique je perçus de la musique,
un air étranger et familier à la fois, qui m’apaisa incessamment.
J’appris plus tard, beaucoup plus tard, qu’il s’agissait de Hi Ho
Silver dans l’interprétation de Fleetwood Mac. C’est avant la fin
du morceau, quelques minutes après, que deux hommes sont
réapparus et m’ont expliqué que j’avais été emmenée d’urgence
suite à l’appel de ma fille alors que j’avais perdu connaissance en
pleine rue. Susan était ici, bien entendu, en bonne santé et sous
surveillance car choquée de ne pas savoir ce qu’avait sa maman,
et ils ajoutèrent que je pourrai la voir dès que j’aurai recouvré
pleine possession de moi-même. (Ce sont bien les mots qu’ils ont
utilisés : « pleine possession de vous-même »).
On avait passé de bons moments Antoine et moi. Ç’avait été
torride même, au commencement, « comme pour toutes les
histoires » disent mes potes pour me remonter le moral, sans
aucun doute… On avait les mêmes sujets de préoccupation, des
idées politiques convergentes, on partageait les tâches
ménagères, bien, quoi !
On a des métiers différents, c’est vrai ; mes copines
m’assurent que c’est pour ça : être artiste c’est, quelque part être
instable, pas fiable ; alors que moi, instit en élémentaire ; et bien
qu’il m’assurait, au début : « toi aussi t’es une artiste : t’as vu ton
job ? et puis d’abord qu’est-ce que ça veut dire ; c’est pas
l’activité qui fait l’Artiste, hein ? » – je crois bien qu’il y mettait
une majuscule vocale quand ses yeux brillaient comme ça,
souvent c’était suivi d’une étreinte plus que chaleureuse… – je me
17 WHITE SABBATH
doutais qu’un fondamental puits allait creuser un écartement
irrévocable dans nos modes de vie. Le mien d’une organisation
primaire, et le sien d’un chaos agencé au jour le jour. La
naissance de Susan, réelle joie commune a, malgré tout, accru le
décalage. Notre séparation est arrivée structurellement.
J’avais rejoint Susan dans une pièce meublée comme un
salon : deux fauteuils et un canapé aux tons clairs qui paraissaient
confortables, une table basse, un écran éteint, des murs pastel et
de la musique, à un niveau sonore très faible, à tel point que je
demandai à ma fille si elle discernait de la musique. « Bien
entendu. » fut sa réponse laconique. Je la pris dans mes bras et la
serrai longtemps ; c’est elle qui se dégagea doucement. On vint
nous chercher peu de temps après – deux hommes – qui nous
guidèrent jusqu’à un garage où nous prîmes place dans une
ambulance privée garée là. Nous embarquâmes tous les quatre
jusqu’à mon logement. Le trajet dura une trentaine de minutes,
notre habitacle cloisonné ne nous permettait pas de relever un
quelconque repère géographique. Une fois le véhicule arrêté
(moteur qui tournait) devant l’appartement, rue de l’Égalité à
Salomé, l’un d’eux nous demanda si tout allait bien, puis après
ce qui dut lui apparaître une réponse affirmative, il précisa que
je recevrai l’attestation de prise en charge d’ici peu et qu’aucune
démarche ne m’incombait. Ils mirent les voiles, gyrophare
silencieux allumé.

« Tu me raccompagnes ? J’ai quelque chose à te montrer. »
On me l’avait faite, quoi, plusieurs centaines de fois, cette
mauvaise facétie de pochtron ringard, c’était d’autant plus étonnant
venant de la bouche pâteuse de Will. Mais ce regard où
chatoyait, outre l’alcoolisation abusive, une taquinerie spirituelle
bienveillante qui secouait le message m’obligeait à ne pas avoir
un avis définitif et immédiat ; bref, soit je lui claquais le numéro
du taxi-service sous le nez, soit j’appelais moi-même et montais
18 WHITE SABBATH
avec lui. J’ai sorti mon blackBerry et d’un doigté exquis je
contactai la compagnie la plus proche.
La pièce principale était très agréable : spacieuse, aérée et
claire, des toiles modernes et unitaires aux murs ; l’envie de
prendre place dans le sofa ou l’un des fauteuils vous prenait vite
et vous n’y résistiez pas longtemps. Lucie s’étendit dans le
canapé tandis que William disparaissait dans la cuisine immense.
Fatiguée mais curieuse, elle observait avec soin les différents
objets occupant l’endroit, tout y était justement,
précautionneusement agencé.
Trois années qu’elle faisait partie intégrante de l’équipe ; des
contrats d’intermittents, certes, mais elle savait qu’elle avait
contracté un pacte implicite qui l’engageait pleinement. Sa
participation allait jusqu’à la création même de l’ambiance
musicale à donner au spectacle ainsi qu’à la scénographie : en effet
William la consultait directement lors du processus
d’élaboration des nouveaux shows et des préparations d’albums,
et l’imposait même à la maison de disque : elle disposait –
affirmait-il – d’un droit de veto.
Dans la cuisine William confectionnait un remontant : une
boule glacée de framboise noyée de Champagne frappé servie
dans une grande coupe évasée et ciselée. D’un geste incertain il
disposa les cocktails sur un plateau et entreprit de les amener au
salon. Il fit pourtant un arrêt pour reposer sa charge et se diriger
chancelant vers un petit placard discret dans le coin formé par
l’intersection de la cuisine et du couloir menant aux chambres,
bureau et studio d’enregistrement simplifié ; il l’ouvrit et dans ce
qui ressemblait à s’y méprendre à un tableau électrique, baissa
un court levier.
J’ai craint qu’il renverse son plateau garni des deux coupes
pétillantes et rougeâtres, et qu’il se prenne une gamelle ridicule
lorsque je l’ai vu revenir de je ne sais où, titubant et souriant,
tendant devant lui sa cargaison nocturne. La lumière avait
doucement changé d’aspect, quelque chose de plus dense, Will et sa
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