Y aura-t-il un député?

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La Cellule de Recherches et d'Enquêtes Spéciales s'est étoffée, deux Commissaires sont venus rejoindre l'équipe des Gendarmes afin de résoudre le mystère de la mort des trois candidats à la députation, dans la 4e circonscription du Calvados. Comment deux personnes respectées de Deauville et de Trouville-sur-Mer ont-elles pu être conduites au suicide? Comment un industriel particulièrement pointilleux a-t-il pu donner aux élèves de l'école technique de la ville le spectacle d'une électrocution, en direct, dans un poste Haute Tension? Voilà trois personnes qui avaient envisagé de briguer les suffrages de leurs concitoyens. Une quatrième candidate sera-t-elle appelée à disparaitre à son tour?
Publié le : jeudi 5 juin 2014
Lecture(s) : 18
Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782342024029
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782342024029
Nombre de pages : 276
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Michel Degalat










Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?


















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2014



L’auteur tient à remercier tous ceux qui ont permis à cet ouvrage
d’arriver devant les yeux des lecteurs. En particulier il remercie EDJ et
OJ, pour leur aide efficace à la critique constructive du texte, et CD pour la
couverture de ce livre. Sans ces aides précieuses, ce roman n’aurait été
qu’une composition française sans saveur.


La présente histoire est une œuvre d’imagination. De ce fait, l’auteur
rappelle que toute ressemblance avec des faits ou des situations connues ne
seraient que pure coïncidence et ne sauraient donner lieu à poursuite envers
lui.


1



Pour la énième fois, Lionel Habarat regarda sa montre. Assis
derrière son bureau, il prenait connaissance des informations
écrites dans la presse tant nationale que régionale. Tous les quo-
tidiens portaient en première page un titre analogue :
« Que se passe-t-il dans cette région de France ? Un nou-
veau candidat à la députation est retrouvé mort chez lui.
Suicide ou meurtre ? »
Chaque publication émettait des hypothèses qui étaient loin
d’être originales. Parfois celles-ci étaient reprises par un con-
frère, mais il leur donnait de toutes autres explications. Le
capitaine Habarat n’avait aucune idée préconçue à ce sujet et
tentait de comprendre ce qui se passait en Normandie.
Au cours de son enquête précédente, il avait bien eu con-
naissance du problème qui se posait mais ne s’était pas penché,
outre mesure, sur cette affaire. Tout au plus se souvenait-il que
c’était le deuxième candidat qui disparaissait. Des crimes, des
suicides, des accidents, il en avait tant vu dans sa carrière, qu’il
ne s’arrêtait plus aux faits divers. Il n’était pas blasé, loin de là, il
n’était intéressé que par ceux qui arrivaient sur son bureau, afin
d’être élucidés. D’ailleurs, contrairement à ce que les gens
croyaient, il y avait beaucoup moins de crimes qu’on le laissait
supposer, et c’était tant mieux. Il regarda encore les titres
s’étalant devant lui en se disant que la politique devenait un
métier à risques.
Il en était là de son soliloque quand il entendit frapper à sa
porte. Il cria d’entrer.
9 Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
La tête tannée de Raymond Lœuvrat, le chauffeur du Géné-
ral Eric de…, dit « le Patron », passa dans le chambranle de la
porte entrouverte.
— Mon Capitaine…
— Raymond, vous savez qu’ici nous ne devons pas men-
tionner les grades.
— Excusez-moi, c’est l’habitude. Le Général vous attend
dans la salle de réunion.
— J’arrive tout de suite.

Raymond Lœuvrat avait été enlevé par le Patron, dans son
Périgord natal. Comment cela s’était-il passé ? Personne n’en
avait parlé, mais, depuis plusieurs mois, il faisait partie inté-
grante de la Cellule de Recherches et d’Enquêtes Spéciales, la
CRES, qui avait été créée pour résoudre les affaires présentant
un intérêt particulier au plan national. Il n’était pas un Gen-
darme, comme l’était Habarat, cependant, et c’était une des
raisons pour lesquelles les grades n’étaient plus prononcés, il
avait été intégré dans le service en qualité d’adjoint. Adjoint de
qui ? De ceux qui en auraient besoin d’un ! La CRES était une
petite cellule, mais ses membres possédaient une latitude, une
autonomie et des moyens sans commune mesure avec la situa-
tion faite aux autres branches de la Gendarmerie et de la Police
nationale. Tous les membres appelaient le Responsable, « Pa-
tron », sauf ce diable de Raymond qui persistait à l’appeler
« Mon Général ».
Habarat remit sa veste et se dirigea, par le couloir moquetté,
vers le lieu où il était attendu. Il frappa à une porte et en fran-
chit le seuil dès qu’il en eut la permission.
En arrivant, ce matin-là, il avait salué le Chef de Service et
son adjoint, Marc Laribardès qui, au demeurant, avait le grade
de Lt Colonel. Du regard il fit le tour de l’assemblée qui avait
levé la tête à son entrée. Il y avait là, son collègue et ami, Ri-
chard Mathulin, la mèche toujours relevée sur le front,
10Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
Raymond Lœuvrat, qui avait repris sa place, ainsi que deux
hommes de son âge, et trois femmes. En bon militaire, le nou-
veau venu ne s’en étonna pas et gagna la première chaise libre
afin de s’y asseoir. Puis il attendit.
Le Patron prit la parole et présenta les cinq personnes in-
connues. Au préalable, il fit une sorte d’explication de texte.
— Messieurs, il se mijote quelque chose au niveau gouver-
nemental. Étant donné que gouverner c’est prévoir, je tire les
leçons de la dernière enquête de la CRES, j’ai proposé à une
oreille attentive de mettre à la disposition de notre Service du
personnel qualifié, sans qu’il soit, pour autant, militaire. J’ai été
entendu et je vous présente, honneur aux dames, Apolline Can-
delard, Coraline Mayeule, Iris Strifizi et ces messieurs Erwan
Bourlic, Joël Tunilon. Coraline Mayeule et Iris Strifizi assure-
ront les secrétariats du Service. Joël Tunilon, remplacera
Raymond, puisqu’il veut me quitter. Quant à Apolline Cande-
lard et Erwan Bourlic, Commissaires, tous deux sortis de
l’École Nationale Supérieure de la Police, qui brûlaient d’envie
de s’affranchir de règles trop rigides, vont compléter nos
équipes « Enquêtes ». À côté des nouveaux venus se trouvent
mon adjoint Marc Laribardès, Richard Mathulin et Lionel Ha-
barat qui vient d’entrer. Je vous rappelle, en préambule, qu’à la
CRES nous ne parlons ni de grade ni d’origine. Maintenant à
partir de M. Mathulin, chacun aura deux minutes pour se pré-
senter, pas une de plus, nous avons du travail sur la planche.
Mesdames, messieurs, nous vous écoutons.

Vingt minutes plus tard, le Patron reprit la parole et deman-
da à Mme Strifizi de regagner son bureau. Puis, quand celle-ci
fut sortie il déclara :
— Pendant quelques temps vous allez faire équipe par deux.
Je tiens à ce que des automatismes se créent entre vous cinq.
Mme Candelard vous serez en binôme avec M. Habarat, M.
Bourlic vous serez avec M. Mathulin. Vous disposerez tous des
11Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
mêmes matériels et des mêmes possibilités. Normalement, cha-
cun d’entre vous sera chargé d’une enquête particulière, mais
comme vous êtes nouveaux dans le service, je tiens à ce que,
immédiatement, vous appreniez de quelle façon nous fonction-
nons. Et tout de suite j’entre dans le vif du sujet. Tous les cinq,
vous serez chargés d’élucider la même affaire. D’avance, je tiens
à vous dire qu’elle est épineuse, et que nous n’avons que trois
semaines pour arriver à une conclusion satisfaisante.
— Seulement trois semaines ? s’étonna Habarat.
— Oui, et voici ce dont il s’agit. Vous savez que les élections
législatives ont lieu dans deux mois. Soyez sans crainte, nous
n’allons pas vous changer en agents électoraux ! Les partis poli-
tiques se chargent de les recruter. Seulement il y aura un peu de
cela. Jugez-en vous-même ! Si tout se passe normalement sur
tout le territoire de la République, en Normandie ce n’est pas le
cas. Vous avez pu lire dans les journaux que hier, un candidat
d’un parti de Droite a été retrouvé empoisonné, dans sa pro-
priété. Les échotiers vont bon train. Pour les uns il s’est suicidé,
pour d’autres on l’a « suicidé ». Ce que vous ne savez pas, et ce
sont les Renseignements Généraux qui ont soulevé le lièvre,
ec’est que c’est la troisième mort de candidat député, dans la 4
circonscription du Calvados, en deux mois. Or, la Loi électorale
dispose que les candidatures à la députation doivent être dépo-
sées, au plus tard, vingt-trois jours avant la date prévue pour les
élections législatives. Celle-ci est fixée au 10 juin prochain.
Faites le compte, vous devez avoir résolu notre problème avant
le 18 mai à 18 heures, jour et heure de clôture des dépôts de
candidature, soit dans moins de vingt-quatre jours. En gros il ne
vous reste qu’à peine plus de trois semaines pour dénouer
l’écheveau de cette affaire. Car n’en doutons pas, il s’agit d’une
même affaire.
— Qu’attendez-vous de nous ? demanda Apolline Cande-
lard.
12Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Que vous nous disiez pourquoi, et ce que recouvre cette
vague de suicides !
— Mais c’est une simple affaire de Police ! s’étonna Erwan
Bourlic.
— Celle-ci patauge depuis près d’un mois, sans résultat. En
d’autres termes, le sixième ciel nous demande de permettre aux
électeurs concernés de ne pas être mesurés dans leur choix, et
donc que tous les candidats potentiels puissent concourir. Le
septième ciel, c’est-à-dire l’Olympe, ne veut plus être dérangé
pour des broutilles.
— Et le dieu tout puissant, où siège-t-il ?
— Rue du Faubourg St Honoré à Paris, mais c’est un secret
que je vous demande de bien garder.
La petite lueur ironique, qui apparut dans l’œil du Général,
ne fut pas perçue par tous les auditeurs de la même façon. Les
anciens avaient déjà compris ce qui était attendu d’eux. Même
Raymond eut un petit sourire de connivence en regardant le
Patron. Ce dernier poursuivit :
— Je vous ai fait déposer, sur vos bureaux, une liasse de
journaux qui posent les problèmes qui vont hanter vos nuits et,
j’y compte bien, vos jours. Leur lecture, que je vous engage à
faire, serait très incomplète si je ne vous révélais pas ce que le
grand public n’a pas à savoir. Chacun de ces suicides présente
des particularités. Le premier concerne Christian Paridont,
Agent immobilier possédant plusieurs succursales dans des sta-
1 2tions balnéaires de la Côte Fleurie et de la Côte de Nacre . Il
semble qu’il ait mis fin à ses jours du fait du retournement de la
conjoncture immobilière actuelle. Il s’est, comme on dit, brûlé
la cervelle à l’aide d’un pistolet qui a été retrouvé à côté de lui.
M. Paridont était un vrai gaucher. Le seul problème est que
depuis peu il était atteint d’un syndrome du canal carpien de la

1 Région du littoral normand compris entre Honfleur et Cabourg
2 Région du littoral normand compris entre Ouistreham et Courseulles-sur-
Mer
13Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
main gauche, touchant l’index et le majeur, leur provoquant des
difficultés à se mouvoir. Or la balle est entrée par la partie
gauche de la face. Manifestement, il semblait être dans
l’incapacité d’appuyer sur une gâchette, et même de faire entrer
un doigt dans le pontet de l’arme.
— On l’aurait donc suicidé ?
— À vous de le démontrer ! Pour le second, Aymeric Har-
zouet, Entrepreneur en électricité à Deauville, sa mort est
beaucoup plus logique puisqu’il a été électrocuté lors de la visite
de jeunes élèves d’une école professionnelle. Faisant une dé-
monstration promotionnelle pour son métier, il a voulu mettre
en service un poste de transformation. Muni des gants, de la
perche isolante, et juché sur le tabouret tout aussi isolant, il a
voulu montrer comment ouvrir un interrupteur haute tension.
À peine avait-il mis la perche en contact avec l’appareil qu’un
arc s’est produit et qu’il a été électrocuté. Immédiatement les
jeunes ont été évacués et, parallèlement, les Pompiers ont été
appelés. Quand ceux-ci sont arrivés ils ont trouvé le corps sans
vie, affreusement brûlé aux mains et aux pieds. Les gants qu’il
avait mis étaient déchirés et semblaient avoir été éjectés.
L’accident semblait patent. Pourtant, des traces d’un produit
conducteur ont été trouvées sur deux doigts de la main droite.
Cela n’a été constaté qu’à la suite d’analyses demandées ultérieu-
rement.
— Qui a ordonné ces analyses, s’enquit Erwan Bourlic ?
— Vous trouverez toutes ces informations dans le dossier
déposé sur votre bureau. Mais je poursuis. Hugues Rayaunor,
Expert-comptable, semble s’être donné la mort à la suite d’une
déception amoureuse.
— Comment s’est-il « suicidé » ?
— Il a absorbé une forte dose de barbituriques.
— Il était soigné avec ces médicaments ?
— Oui, cela ressort de l’enquête menée.
— Pourquoi met-on en doute ce suicide ? hasarda Mathulin.
14Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Nous savons bien que ce type de suicide, qui était
l’apanage des femmes a, maintenant, tendance à ne plus être
spécialisé. Cependant, ce qui est curieux c’est qu’il disposait
d’une arme à feu, pour laquelle il avait une autorisation, et que
celle-ci a disparu.
— La lui aurait-on volée ?
— À vous de me le dire, car elle a servi à Christian Paridont
à se faire sauter la cervelle, et cela huit jours plus tôt.
— De prime abord, on pourrait supposer que le dénommé
Rayaunor aurait tué Paridont puis, pris de remords, se serait
suicidé !
— C’est une hypothèse que vous devrez démontrer, Haba-
rat. Puisque maintenant vous savez tout, nous vous laissons
entre vous. Venez Laribardès, laissons travailler cette dame et
ces messieurs. Mme Mayeule, M. Tunilon, suivez-nous.
Tous se levèrent par politesse.
Quand la porte se fut refermée, ils se regardèrent puis se dé-
taillèrent avant de se serrer la main.
Apolline Candélard était une très jolie jeune femme qu’on
aurait plus facilement vue dans un défilé de mode qu’un revol-
ver réglementaire à la main tant sa minceur et son corsage
prêchait en cette faveur. Pas très grande mais d’une honnête
moyenne, elle avait des cheveux blond vénitien, coiffés en chi-
gnon, plantés sur une tête allongée, un nez droit, une bouche
charnue, des sourcils bien dessinés et des pommettes hautes.
Ses yeux noisette, en amande, ne laissaient pas supposer qu’ils
pourraient devenir perçants.
Erwan Bourlic ne reniait pas ses origines bretonnes. Sa face
carrée était surmontée de cheveux bien plantés bruns et drus,
surplombant un front bombé, des yeux marrons foncé, des
pommettes plates, une bouche peu marquée et un menton fort
et agressif. Il était grand, environ un mètre quatre-vingt, et pos-
sédait une stature bien découplée.
15Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
De son côté, Mathulin ne lui cédait en rien. Grand, sympa-
thique, chaleureux, il avait une apparence réconfortante avec un
visage martien, des cheveux blond foncé, des yeux bleus proté-
gés par des arcades sourcilières proéminentes, et des oreilles
plates. Il inspirait confiance.
Habarat lui était dissemblable. Légèrement moins grand que
son collègue, il ne lui ressemblait guère. Coiffés courts, ses che-
veux ondulés, à force d’être blond tirant sur le roux, lui
donnaient un air renfrogné renforcé par d’épais sourcils qui
n’arrivaient quand même pas à cacher des yeux verts scruta-
teurs. De fortes mâchoires auraient pu contribuer à le faire
passer pour un ours si des fossettes n’avaient encadré une
bouche gourmande. Enfin des oreilles petites et droites atté-
nuaient la première impression ressentie en le voyant.
Originaire du Haut Limousin il parlait avec un accent chantant.
Le dernier homme de l’équipe, et non des moindres, qui
pourtant, du moins a priori, n’était ni militaire ni policier,
s’appelait Raymond Lœuvrat. Il était bien le seul à se demander
ce qu’il faisait en compagnie de fonctionnaires d’un niveau si
relevé. C’était une véritable force de la nature dominant tous les
autres par sa stature imposante. Il ne semblait pas être autre
chose qu’un gros nounours, ce en quoi on se trompait. Sous des
airs affables et souriants, il cachait une joyeuse capacité
d’intuition qui permettait à ses collègues gendarmes de ne pas
partir dans des directions stériles. Ancien gardien, en Périgord,
de grottes possédant des peintures supposées rupestres, il avait
été recruté par le Patron, sans qu’on sache très bien dans quelles
conditions, pour faire de lui son chauffeur factotum. Mais, lors
de la mission inaugurale de la CRES, il s’était montré si malin et
efficace qu’il avait intégré les équipes d’Enquêteurs et avait par-
ticipé à son entière réussite.
Tout ce beau monde était expert en arts martiaux et en ma-
tière de tir, que ce soit au pistolet ou au fusil, mais, hélas pour
les représentants de l’autre sexe, ils étaient célibataires.
16Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
« Comment voulez-vous que nous fondions une famille,
quand nous sommes en opérations permanentes ? », avait dit
Habarat, un jour qu’il discutait avec son patron de l’époque
Les deux nouveaux venus ne faillissaient pas à la règle, ils
étaient aussi libres de toute attache.
C’était la première fois que les gendarmes allaient faire
équipe avec des civils, fussent-ils policiers.
Après ce rapide examen effectué par des professionnels de la
description anthropométrique, Mathulin proposa :
— Allons chacun dans notre bureau et prenons connais-
sance des dossiers que le patron nous a transmis. En début
d’après-midi retrouvons-nous dans un bureau, le mien ou celui
de l’un de vous, et faisons le point sur ce que nous avons lu.
Tous furent d’accord et décidèrent de venir dans le sien. Ils
allaient quitter la salle lorsque Joël Tunilon les aborda :
— Vous êtes conviés à la table du patron à 12 h 15. Je vien-
drai vous chercher.
Le repas, qui avait réuni tout le personnel de la CRES dans
une salle à manger particulière, fut savoureux, comme
d’habitude. À table chacun parla de ce qui lui tenait à cœur.
L’ambiance était bon enfant et permit de rompre la glace.
À 14 heures, le bureau de Mathulin se remplit.
— Puisque nous allons travailler ensemble, je propose que
nous nous appelions par notre prénom et que nous nous tu-
toyions.
Ce qui fut adopté.
— Apolline tu fais donc équipe avec moi, et toi, Erwan tu
seras avec Richard, rappela Lionel Habarat. Quant à toi, Ray-
mond, espèce de renard, tu feras la liaison entre nous, et tu
prêteras main-forte à qui en aura besoin. Bien ! Avant toute
chose, avez-vous eu tout le matériel et tous les moyens, y com-
pris la voiture, auxquels nous pouvons tous prétendre ?
— Oui, répondirent en cœur Apolline et Erwan.
17Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
Dans cette dotation il y avait, en particulier, un véhicule pa-
raissant poussiéreux et terne. Mais cette apparence était
trompeuse car la peinture avait été étudiée pour passer inaper-
çue. Son moteur gonflé, n’apparaissait pas dans le catalogue du
constructeur.
— Mon cap… M. je ne pourrai jamais me plier à ce que
vous demandez.
— Je ne te demande pas ton avis. Ce sera comme nous ve-
nons de le décider ! Tu n’as qu’à obéir, un point c’est tout ! La
tête de Raymond Lœuvrat passa de la stupeur à l’incrédulité et à
une expression de grande reconnaissance. Il était devenu l’un
des leurs !
— Bon, que donnent vos premières impressions ?
— A priori, les trois candidats ne semblaient pas se con-
naître. D’ailleurs, ils étaient originaires de régions différentes et
sont venus s’installer en Normandie, à des dates différentes.
— J’ai découvert qu’ils avaient le même âge, déclara Apol-
line.
— J’ai aussi fait cette constatation, reconnut Lionel, mais
c’est normal puisqu’en général, c’est vers trente-cinq ans que la
démangeaison électorale saisit ceux qui ont besoin de se gratter.
— Avez-vous remarqué qu’ils n’adhéraient pas au même
parti politique ?
— Oui, Harzouet était de Gauche, Paridont de Droite,
Rayaunor du Centre.
— Mettons nos constats en commun, proposa Erwan. Nous
avons trois morts, du même âge, de tendances politiques diffé-
rentes, aussi de professions différentes, célibataires tous les
trois, ne fréquentant pas les mêmes lieux, sauf à s’y trouver par
hasard en même temps, n’étant pas tentés par les casinos, en
dehors des manifestations culturelles. Ces trois personnes dis-
posent de moyens financiers très au-dessus de la moyenne de
leurs contemporains. Ils demeurent dans des propriétés élé-
gantes, et n’ont jamais attiré l’attention des services officiels. Le
18Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
fisc ne leur reproche rien. Bref, nos trois morts n’avaient au-
cune raison de disparaître. Ajoutons à cela que les deux
prétendus « suicidés » n’ont pas laissé de lettre pour justifier leur
geste, ce qui, en la matière, n’est pas fréquent, sans pour autant
être exceptionnel.
— Voilà une synthèse rapide, reconnut Richard. Qu’en dé-
duis-tu ?
— Qu’a priori, il n’y a pas de raison de trouver ces morts bi-
zarres.
— Attends ! Si le Patron nous donne ces os à ronger, c’est
qu’ils lui semblent louches.
— Pourquoi ?
— Nous commençons à le connaître. Il a pour cela un
sixième sens, d’autant plus développé qu’il y a de l’incertitude.
Alors partons du principe que ces morts sont toutes, sauf natu-
relles, et approfondissons les recherches.
— Que proposes-tu, s’enquit Apolline ?
— S’ils ne sont pas ce que nous pensons, c’est-à-dire des
étrangers les uns pour les autres, il existe une connexion entre
eux. Laquelle ? Examinons leur passé au peigne fin. Car trois
candidats morts pour la même élection, et dans la même cir-
conscription, c’est au moins deux de trop.
— Tu trouves cela surprenant ?
— Oui, je n’aime pas ce genre de coïncidence. Il doit exister
un lien entre eux. Peut-être ne le savaient-ils pas !
— Ne serait-il pas bon d’aller enquêter sur les origines de
nos défunts candidats ?
— Nous devrions tout avoir dans les dossiers qui nous ont
été fournis !
— Je n’ai rien vu de la sorte, avoua Apolline.
19Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
3— Les RG n’ont peut-être pas assez fouillé la vie de ces
hommes. Dans ce cas, s’ils ont une famille, allons poser des
questions à celle-ci, sinon, voyons les voisins de leur enfance. Je
vais m’occuper du dénommé Harzouet, et pour cela j’irai à
Bordeaux, décida Mathulin.
— Qui veut aller à Clermont-Ferrand pour le sieur Paridont
et à Lille berceau d’Hugues Rayaunor ?
— Je propose quelque chose, intervint Lœuvrat.
— Nous t’écoutons !
— Imaginons que ce soit une conspiration afin d’évincer des
candidats ayant une chance d’être élu !
— Je sais bien que les élections ne sont pas affaires d’enfants
de cœur, mais de là à évincer la concurrence de cette façon-là, il
y a de la marge !
— Explique-toi ? s’enquit Erwan.
— Je vois deux hypothèses.
— Lesquelles ? demanda son auditoire.
— La première est l’âge. Voilà trois hommes de trente-cinq
ans qui disparaissent de façon bizarre. S’ils ont un point com-
mun, y aurait-il un quatrième concurrent de cet âge-là ? Si oui,
pourquoi ne pas le surveiller ?
— S’il existe, jamais le Patron n’acceptera cela !
s’exclamèrent, en même temps Habarat et Mathulin.
— Je ne propose pas que nous le mettions sous tutelle, mais
que nous le surveillions. Ou il est le commanditaire d’éventuels
meurtres, ou lui aussi est en danger. S’il est le commanditaire, il
ne risque rien et ne se dénoncera pas, mais s’il est en danger, et
qu’à son tour on le trouve suicidé, que va-t-il se passer ?
Les quatre autres se regardèrent, ébahis, puis fixèrent Ray-
mond qui se sentit rapetisser. Puis ils parlèrent tous à la fois.

3 RG Renseignements Généraux. Cet organisme dépendant du Ministère de
l’Intérieur a été intégré dans la DCRI : Direction Centrale du Renseignement
Intérieur
20Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Merci, tu viens de nous éviter de faire une énorme bou-
lette.
Les yeux de l’aîné d’entre eux brillèrent de joie. Que son ana-
lyse soit tenue pour valable était un plaisir indicible. Que des
personnes aussi importantes reconnaissent qu’il savait, lui aussi,
réfléchir, était comme de boire l’hydromel des dieux.
— Mais qui va assurer cette surveillance ? demanda Apolline.
— Je veux bien m’en occuper.
— D’accord, Raymond, si vous partagez ce point de vue, je
vais aller présenter nos premières propositions à Laribardès.
Mais établissons d’abord notre plan d’investigations. Raymond
va donc effectuer une analyse des candidats. Dès qu’il en trouve
un répondant aux critères, en particulier d’âge, il nous en in-
forme. Ce qui devrait être rapidement fait.
— Imaginons que dans la circonscription aucun candidat de
trente-cinq ans ne se présente, que ferons-nous ? demanda
Apolline.
— L’hypothèse de Raymond sera, en partie, battue en
brèche. Mais s’il s’agit d’une cabale anti-élection, du type « élec-
tion-piège à cons », nous serons dans l’embarras si nous restons les
bras croisés.
— Je pense que nous devons agir comme si ce n’était pas le
cas. Il faut bien partir sur quelque chose de stable ! Or comme
nous n’avons rien, ni similitude dans les professions, ni identité
d’origine, ni jalousie dans le parti d’appui, puisqu’ils apparte-
naient à des philosophies différentes, alors allons aux
renseignements sur la jeunesse de ces morts.
— Tu as raison Erwan, nous ne pouvons pas partir le nez au
vent. Tentons de décortiquer la vie de nos trois candidats, ce
qui pourrait être fait en vingt-quatre heures. Mais tout de suite,
Raymond, renseigne-toi sur les forces qui briguent les suffrages
de cette circonscription, et sur l’âge de celles-ci.
— Si je découvre un candidat que dois-je faire, Lionel ?
21Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Nous poursuivons comme nous venons d’en déterminer
le principe. Tentons le coup, nous sommes quatre, chacun va
éplucher la vie privée de ces messieurs et si un candidat,
homme ou femme, correspond à l’âge des défunts, le quatrième
de nous ira scruter sa jeunesse pendant que notre ami épiera
tous ses gestes et, éventuellement, le protégera. Attention Ray-
mond, ne laisse rien passer. Nous tous, enregistrons nos
numéros d’appels sur nos téléphones mobiles. Si nous trouvons
quelque chose d’anormal, n’hésitons pas à nous le communi-
quer.
— Je pars à Clermont-Ferrand, décida Apolline.
— Moi je vais à Lille, déclara Erwan.
— Bien, toi, Lionel, tu attends les informations de Raymond
et tu interroges les ex-RG. Quoiqu’il en soit, je vais voir Lari-
bardès et l’informer de ce qui vient d’être dit. Qu’il sache dans
quelle direction nous allons. Il faut que nous déblayions le ter-
rain dans les plus brefs délais. Toi, Erwan, et toi, Apolline,
préparez votre départ. Voyez ce qui sera pour vous le plus pra-
tique, de la voiture, du train ou de l’avion. Si vous prenez ces
deux derniers moyens de transport, réservez une voiture de
location pour ne pas perdre de temps. Faisons un dernier point
dans une heure.
Chacun regagna son bureau, Mathulin demanda à l’adjoint
du patron de le recevoir.

Quand il revint, il classa les documents qu’il avait consultés.
Il n’était pas arrivé depuis trois minutes que quelqu’un frap-
pa à sa porte. Après avoir été autorisé à entrer, Tunilon tendit
une sorte de chemise en fort tissu.
Le regard interrogateur de Mathulin invita le visiteur à
s’expliquer.
— Voici un tout nouveau micro-ordinateur qui vous aidera.
Il n’est pas très grand et même léger et a une capacité de plus de
22Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
4500 go . Il a été chargé avec le maximum de renseignements sur
l’affaire qui vous échoit. Ainsi, vous n’aurez pas à vous encom-
brer de papiers. Il a une autonomie de huit heures, et possède
plusieurs logiciels.
Il expliqua son fonctionnement et ses particularités avant de
dire :
— Chacun de vos collègues en a reçu un exemplaire. Voici
une clé USB et une clé qui vous permettra d’avoir internet où
que vous soyez. Vous pourrez communiquer entre vous, et
vous envoyer des courriels tout en vous voyant. Ce matériel
n’est pas encore sur le marché, ce qui ne saurait tarder. Il tient
aisément dans votre serviette en cuir. Bientôt, vous ne pourrez
plus vous en passer. Mais vous devez le protéger par un mot de
passe que vous noterez sur une feuille de papier insérée dans
une enveloppe cachetée au revers de laquelle vous mettrez votre
signature, sur le rabat. Ce document sera déposé dans le coffre
du Général.
Mathulin regarda l’appareil, l’ouvrit, le mit en service et fut
5surpris de la vitesse à laquelle il se connecta sur un FAI .
— En votre absence nous l’avons appareillé à votre con-
nexion. Vous pourrez facilement lire vos messages et en
envoyer. Vous avez cet appareil en dotation.
— Merci.

Le secrétaire du Patron sortit, laissant l’enquêteur examiner
son nouvel ordinateur.
Il le manipulait avec délices depuis un petit moment lorsque
les quatre autres s’invitèrent.
— Tu savais, Lionel que ce type de micro existait ?
— Non, c’est une toute nouvelle invention.

4 go : giga octets, mesure informatique
5 FAI : Fournisseur d’Accès Internet
23Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Dites donc, s’exclama Apolline, nous pouvons dire que
nous sommes chouchoutés, ici. Dans mon Commissariat je
n’avais rien de tel !
— Ne t’imagine pas que tu as trouvé une sinécure ! Tu vas
payer de ta personne, et tu ne compteras pas tes heures !
— Bien, reprit Mathulin, j’ai vu le patron. Il approuve notre
tactique, et nous demande de faire vite. Raymond, où en es-tu ?
— Il y a effectivement une candidate de trente-quatre ans,
championne d’un parti dissident de gauche. Elle s’appelle Ma-
rie-Christine Bratique. Elle est dans l’enseignement, professeur
d’Anglais.
— Je parie qu’elle vient d’ailleurs ?
— Tu ne te trompes pas, elle est originaire de Marseille.
— Mes amis, nous allons nous promener ! Préparons notre
voyage et n’oublions pas de prévenir nos collègues des Rensei-
gnements Généraux, afin qu’ils sortent les dossiers de nos
personnages, s’ils en ont, mais, surtout, qu’ils soient très dis-
crets.
— Pour cela, nous n’avons pas besoin de leur faire la leçon,
s’esclaffa Erwan. Ils sont la discrétion même. On ne les voit
jamais, pourtant ils sont au courant de tout ! Certains même
seraient prêts à affirmer qu’ils connaissent déjà tes décisions,
bien avant que tu les aies prises. Cependant, ne t’y trompes pas,
avant de leur faire ouvrir leurs dossiers, il faut montrer patte
blanche et avoir une excellente raison. Et même là, il n’est pas
certain qu’ils te disent tout ce qu’ils savent ! Mais c’est aussi,
pour les gens, un gage de sécurité.
— On va trouver le moyen de les inciter à se « confesser ».
Je les engage à ne rien nous cacher.
— J’admire ton optimisme !
— Tu vas voir !
Prenant son téléphone intérieur il appela le patron.
— M. nous avons besoin de savoir tout ce que renferment
les dossiers des RG sur nos morts et sur la candidate vivante.
24Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— …
— Nous partons en ordre dispersé à Lille, à Clermont-
Ferrand, à Bordeaux et à Marseille. Notre première visite sera
pour ces services spéciaux.
— …
— Bien M. Je transmets vos consignes. Au revoir M.
Il coupa la communication puis, se tournant vers ses col-
lègues, il leur dit :
— Appelez les directions intéressées et, poliment, deman-
dez-leur de vous donner connaissance de tous leurs dossiers.
Dites-leur que vous passerez demain à leur bureau. Ne vous
inquiétez pas de ce qu’ils vous diront. Donnez-leur seulement
les noms qui vous intéressent. Demain ils se feront un plaisir de
vous renseigner.
— Tu crois que ce sera aussi simple ?
— Tu sais, Apolline, quand nous arrivons quelque part, nous
sommes accueillis à bras ouverts.
— Je doute que la CRES fasse mieux que les autres branches
de la Police !
— Demain je pense que tu changeras d’avis.
— Allez, préparons notre départ, et n’oublions rien. Nous
nous retrouverons ici dans quarante-huit heures. Prévenez le
secrétariat du Patron de ce que vous allez faire. En ce qui me
concerne, je vais prendre l’avion dès ce soir. Quant à toi, Ray-
mond, prends une voiture et file dans le Calvados, chanceux
homme ! Deauville, les Planches, la mer…
25


2



Il était 20 heures, lorsque Mathulin débarqua dans la cité
phocéenne. La soirée était tiède, en ce mois d’avril, et déjà on
sentait qu’il planait, pour un parisien, comme une mollesse va-
cancière. Une demi-heure plus tard, au volant d’une voiture de
location, il quittait Marignane pour rejoindre l’hôtel, où une
chambre était retenue à son nom. S’il en avait eu le temps, il
aurait bien flâné sur la Canebière et son « Vieux Port », à moins
que, féru de grande musique, il aurait tenté d’obtenir une place à
l’Opéra, ou, tout simplement se rendrait-il disponible pour as-
sister aux fameuses représentations, sur le Parvis de l’ancien
« Grand Théâtre », pour les « midinets » ! Une chose était ur-
gente : aller se restaurer, puis se replonger dans ses dossiers.
Ce fut pour lui un repas frugal, pris sur le pouce dans un res-
taurant de quartier. À 21 h 30 il consultait son nouvel outil. Il
était extraordinaire. Pour lui, c’était une merveille. Ainsi il pas-
sait d’un dossier à un autre sans la moindre contrainte.
Puis il relut sa documentation. Sur un bloc, il nota quelques
lignes, en signes cabalistiques qu’il était seul à comprendre.
À minuit il consentit, enfin, à se coucher.

À sept heures, le lendemain matin, il descendit au restaurant
pour prendre un petit déjeuner copieux.
À 9 heures, il se présentait au secrétariat de la Direction Ré-
gionale des Renseignements Généraux de Marseille. Après avoir
décliné son identité, et montré son ordre de mission, un plan-
27 Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
ton l’accompagna jusqu’au bureau où il était attendu. De nou-
veau il se présenta, et il fut invité à s’asseoir.
— Je suppose que vous avez reçu des instructions concer-
nant le dossier que vous auriez sur Marie-Christine Bratique,
née en janvier 1973 à Marseille, et exerçant la profession
d’Enseignante à Trouville-sur-Mer, dans le Calvados.
— Effectivement nous avons bien reçu des instructions,
mais je ne suis pas certain que je sois autorisé à vous montrer
les documents en notre possession.
— Dois-je comprendre que vous refusez d’obéir à ces ins-
tructions ?
— Disons plutôt que nous souhaitons savoir pourquoi vous
avez besoin de ces renseignements.
— Puis-je me servir de votre téléphone ?
— Je vous en prie !
Mathulin frappa les touches du clavier et, lorsque son inter-
locuteur arriva en ligne il prononça :
— Mes respects mon Général, je suis à Marseille, dans le bu-
reau d’un responsable des RG qui a l’air de vouloir finasser
pour me communiquer les renseignements que je lui demande,
concernant Mme Marie-Christine Bratique. En particulier il me
demande les raisons de ma curiosité.
— …
— Bien mon Général, je reste dans ce bureau.
Puis, regardant son interlocuteur, il lui déclara :
— Voilà, cher M. l’affaire est arrangée.
— Je vais donc pouvoir ranger ce dossier.
— Non, je me suis mal exprimé. Vous allez recevoir des
ordres très explicites et peut-être, aussi, vous faire tirer les
oreilles. Je ne suis pas venu ici en touriste.
— Vous pensez que j’abuse de la situation ? demanda iro-
nique, son interlocuteur.
— Non, je pense que vous faites du zèle, alors que vos ins-
tructions, ce que m’a confirmé mon Patron, étaient
28Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
parfaitement claires. Dans quelques minutes, vous allez recevoir
l’ordre impératif, de me laisser consulter ce dossier tout en me
laissant seul dans ce bureau.
Effectivement le téléphone se mit à grelotter. La conversa-
tion qui s’en suivit ne fut qu’une suite d’onomatopées
inintelligibles pour le visiteur, et se termina par :
— Tout de suite, M.
Après avoir coupé la communication, il demanda :
— Pour mon information personnelle, quel service représen-
tez-vous ?
— La CRES. Merci de fermer la porte en sortant, mais lais-
sez-moi ce dossier. Où puis-je vous appeler en partant.
— Faites le 2…
— Merci.
Se retrouvant seul, il ouvrit la chemise et en feuilleta le
maigre dossier qu’elle contenait. Il n’y avait là que quelques
feuillets sans grande importance. Leur lecture ne donna que peu
de renseignements, l’intéressée n’ayant rien de grave à se repro-
cher. Malgré cela, Mathulin nota des informations sur les études
et l’adresse d’origine de Mme Bratique. Il relut une dernière fois
les documents puis referma le dossier. Il appela la personne qui
l’avait reçu et lui dit :
— Vous ne trouvez pas idiot de se faire remonter les bre-
telles pour un dossier aussi mince ! Je vous le rends, rangez-le
bien que personne ne le vole ! Au revoir, ne me reconduisez
pas, j’ai un bon sens de l’orientation.
L’autre le regarda ébahi et, machinalement, il lui rendit son
salut.
Richard Mathulin quitta le bureau et l’immeuble, sans se re-
tourner, ignorant le salut du préposé à l’accueil. Il décida de se
rendre à l’adresse où la candidate avait passé sa jeunesse, sa-
chant qu’elle était en poste en Normandie depuis plus d’une
dizaine d’années. Dans les documents qu’il avait examinés, il
avait noté que ses parents avaient disparu, l’un à la suite de
29Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
l’autre à quelques jours d’intervalle. L’intéressée n’ayant ni frère
ni sœur, il allait tenter de rencontrer ses anciens voisins.
Le premier chez qui il frappa venait seulement d’emménager.
Le second était un vieillard qui semblait très fatigué. La troi-
sième personne le reçut comme si elle attendait le Messie. Il
n’était pas assis depuis cinq minutes que, déjà, il se demandait
comment écourter cette visite. Oui, elle avait bien connu la fa-
mille Bratique. Oui elle se souvenait bien de leur fille, mais
celle-ci était de caractère difficile, sauvageonne et surtout rétive
à tout contact avec elle.
— Que pouvez-vous me dire de ses parents ?
— C’étaient des braves gens, serviables et d’un commerce
agréable.
— Revenons à Marie-Christine, vous la voyiez souvent avec
des camarades ?
— Non, elle partait au Lycée seule, et en revenait de même.
— C’était au Lycée Marcel Pagnol ?
— Non, au Lycée Jean G… !
— Tien, c’est très bizarre ! Ce n’est pas le plus proche de
chez eux !
— M. Bratique avait dû la retirer de celui-ci.
— Pourquoi ?
— Je l’ignore.
— Vous n’avez pas une idée de la raison de ce changement ?
— Non !
— Puisque vous connaissiez bien cette famille, vous n’avez
pas eu la curiosité de vous informer à ce sujet ?
— M., pourquoi me posez-vous toutes ces questions ?
— Tout simplement parce que Marie-Christine est candidate
aux élections et que, comme tout bon journaliste, je voudrais
être le premier renseigné au cas où elle serait élue.
— Marie-Christine élue ? Elle se prend maintenant pour
Gastounet ?
— Qui sait ! Je dois vous laisser et continuer mon enquête.
30Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Dites, M., si vous faites un article sur elle, n’oubliez pas
de me citer, je pourrai le montrer à mes amies !
— Je m’y engage. Au revoir Mme, dit-il après s’être levé de
son siège et avoir ouvert la porte de sortie.
— Attendez, M. Vous n’avez même pas noté mon nom !
Il n’avait en fait qu’une hâte c’était de fuir cette dame, véri-
table moulin à paroles, incapable de donner un renseignement
intéressant. Quoique, à la réflexion, ce changement de Lycée
était à creuser, et pour cela il était urgent d’aller voir le Chef
d’Établissement concerné. Ayant regagné sa voiture il décida
d’appeler Raymond Lœuvrat. Quand il coupa la communication
il se dit que finalement cette jeune femme était décidément bien
intéressante.
* * *
À Trouville-sur-Mer, Raymond ne chômait pas et surveillait
consciencieusement Marie-Christine Bratique. Il avait fort à
faire. Il ne s’en plaignait pas car c’était une belle femme qui ne
faisait pas ses trente-quatre ans. Brune les cheveux coiffés à la
lionne, une silhouette de jeune fille, vue de loin elle faisait man-
nequin de journal de mode avec son mètre quatre-vingt.
Cependant, vue de près, son œil noir et inquisiteur, sa bouche
crispée, ses lèvres minces et la brusquerie de ses gestes indi-
quaient nettement qu’il valait mieux ne pas la contrarier.
Il avait quitté Paris la veille, et avait pris une chambre dans
un hôtel discret de la ville. Dès la première heure, le lendemain
matin, il s’était posté près de chez elle. Il avait trouvé un endroit
discret qui lui permettait de surveiller l’entrée de l’immeuble où
elle résidait. Voulant l’observer sans trop s’approcher d’elle, il
l’attendit, assis dans sa voiture. À 8 h 40, quand elle parut, elle
se dirigea vers une Peugeot dont elle souleva le capot, qu’elle
rabattit avant d’entrer dans l’habitacle, puis, après avoir démar-
ré, elle prit le chemin du Lycée où elle enseignait. Il la suivit
jusqu’à cet endroit, en laissant un espace conséquent entre leurs
31Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
véhicules. Tous deux trouvant une place pour stationner, il sor-
tit de sa voiture et lui laissa prendre un peu d’avance. Quand
elle fut entrée dans l’enceinte scolaire, il tenta de questionner
des élèves qui se dirigeaient vers elle. Il en intercepta deux à qui
il demanda qui était ce professeur qui venait d’entrer.
— Le dragon ?
— Je veux parler de la dame brune.
— C’est bien d’elle que je parle ! déclara un des jeunes.
— Vous l’appelez le dragon ?
— Et c’en est un ! Jamais elle ne sourit, jamais elle n’a un
mot gentil. Elle fait régner dans les classes une discipline de fer.
— Tant que cela ?
— Oui, en début d’année tous les élèves redoutent de l’avoir
comme professeur. Nous nous renseignons pour savoir quels
sont les malheureux qui vont être sous sa coupe.
— Vous êtes durs !
— Ne croyez pas cela ! D’ailleurs elle est candidate aux élec-
tions, et quelqu’un l’a entendue dire :
« Dès que je serai à l’Assemblée Nationale, je leur montrerai ce qu’est
la discipline. Ils apprendront à me connaître ».
— Effectivement elle est énergique, mais ses collègues lui
donneront du fil à retordre.
— Moi, dit le second, je crois que si elle passe elle matera
tous les élus.
— Elle n’a aucune chance de siéger, s’esclaffa son camarade.
Mon père me dit que c’est un mauvais cheval, pour son Parti.
— Il veut dire une bourrique !
— Je vous laisse aller en cours. Elle doit vraisemblablement
passer la journée à l’école.
— Pensez-vous, elle fait tellement peur aux autres profes-
seurs qu’ils lui donnent les meilleurs horaires. Elle clôt sa
semaine en deux jours et demi. Nous sommes mercredi, donc
elle finit à midi.
— Merci, jeunes gens. Bonne matinée.
32Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Au revoir M.
Quand ils tournèrent le dos, il les entendit dire :
— C’est un journaliste. J’espère qu’il va vêtir le dragon pour
l’hiver !
— Tu veux dire pour les dix hivers à venir !
Ils éclatèrent de rire comme s’ils avaient fait une bonne
farce, ou comme s’ils se payaient d’avance de tout ce qu’elle
avait pu leur faire subir.
Raymond avait, là, matière à réflexion. Il décida d’attendre sa
sortie du Lycée. Pour cela, il chercha un bar, où, tirant un ro-
man de sa sacoche il s’assit à une table, commanda une boisson
chaude puis se mit à lire. Il avait deux bonnes heures à tuer.
Cette surveillance n’était pas très agréable, mais elle était indis-
pensable. À 10 heures il alla se promener et s’assit sur un banc
face à la mer. Les goélands faisaient un vacarme impression-
nant. Il ne put rester longtemps sur son siège, les oiseaux
menaçant l’intégrité de ses vêtements par leurs déjections per-
manentes. Il préféra aller se promener. C’est là qu’il reçut
l’appel de Mathulin. Celui-ci lui rapporta l’entretien qu’il avait
eu avec les RG de Marseille et lui demanda comment se passait
sa surveillance.
— Tout est calme ici, pour l’instant elle donne des cours. J’ai
interrogé des élèves et je peux te dire qu’elle a une réputation
détestable.
— Ah bon !
— Ils l’ont surnommée « le dragon ». Cela ne m’étonne pas. !
Quand on la voit de loin elle est superbe, mais quand on la voit
de près le masque tombe.
— Ici les RG avaient, sur elle, un dossier famélique, comme
si sa vie était lisse. Mais je sors de chez une de ses anciennes
voisines et je ne suis pas certain que cette vie soit aussi limpide.
Tu m’appelles si tu as quelque chose de particulier à
m’apprendre. Surveille-la bien, elle est notre seule piste !
— Notre seul appât, veux-tu dire ?
33Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Allons, ne fais pas de mauvais esprit !
À 11 h 45, Raymond observait le portail de sortie du Lycée.
À 12 h 05, il la vit arriver de son pas de métronome. Sans tour-
ner la tête, elle entra dans sa voiture et démarra. Elle l’entraîna
vers l’intérieur des terres. Là, elle prit un court chemin qui
l’amena à côté d’une maison typiquement régionale, avec des
colombages et un toit de chaume. Des personnes sortirent pour
l’accueillir. Ils l’accompagnèrent à l’intérieur. Il attendit une
demi-heure puis, pensant qu’elle ne sortirait pas tout de suite, il
rebroussa chemin et se précipita vers une auberge dépassée un
peu plus tôt. Là il demanda s’il pouvait avoir des sandwiches et
une bouteille de bière, en précisant qu’il était pressé. Pendant
qu’on s’occupait de lui, il déclara qu’il cherchait une maison du
genre de celle qu’il avait vue en venant, sur la gauche, au bout
d’un chemin. L’aubergiste lui répondit qu’elle venait juste d’être
achetée.
— Ah bon ! C’est dommage, elle m’aurait bien convenu.
— Revenez dans deux mois, elle sera peut-être de nouveau à
vendre !
— Tiens donc, pourquoi si rapidement ?
— Elle a été achetée par un parti politique plus ou moins
écologiste. Si sa candidate n’est pas élue, il devra vendre cette
propriété. Mais de vous à moi, elle n’a aucune chance d’entrer
au Palais Bourbon ! Pourtant, je ne sais pas ce qu’ils font dans
leurs locaux, mais ils s’activent bougrement. Tenez, cela fait
sept euros cinquante.
— Vous pouvez me donner un reçu ?
— Bien sûr lui dit l’obligeant restaurateur !
Muni de son repas, Raymond décida de chercher un poste
d’observation discret. L’endroit étant boisé, il gara sa voiture
dans un renfoncement de la route, et partit se mettre à l’affût. Il
emmena avec lui des jumelles, une caméra numérique à haute
capacité et son sac de ravitaillement.
34Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
Il installa la caméra sur un petit trépied et se mit à manger
tout en épiant la maison. Il resta en surveillance plusieurs
heures, au cours desquelles il vit de nombreuses autos se garer
le long du chemin, mais personne ne sortit de la maison. Il
commença à trouver le temps long. Ce ne fut qu’à 17 heures
que les véhicules partirent en égrenés. Il se préparait à rejoindre
sa voiture quand son « gibier » parut enfin. Elle resta quelques
minutes à parlementer avec quelqu’un qui demeurait en retrait,
puis elle partit à son tour. Rapidement, il gagna sa voiture et
recommença sa filature. Elle le mena jusqu’à une supérette, puis
au domicile de la jeune femme qui ferma ses portières et
s’engouffra dans le hall de son immeuble, les mains encombrées
de sacs en plastique et d’un pain. Une nouvelle fois il fit le pied
de grue. De temps en temps il allait se promener, sans jamais
perdre de vue l’entrée de la maison.
Vers 20 heures, il comprit qu’elle ne quitterait pas son domi-
cile. Il jugea qu’il pouvait rentrer à son hôtel. Mais auparavant il
alla faire un vrai repas.
Se demandant s’il n’avait pas été trop léger en abandonnant
sa surveillance, après avoir dîné il revint près du domicile de la
jeune femme. Là, il fit une promenade qui l’amena près de la
Peugeot. Comme s’il voulait rattacher un lacet, il prit appui sur
le capot, mais celui-ci était froid, ce qui le rassura. Par mesure
de précaution, il alla se garer plus loin, sans perdre de vue cette
entrée. Afin de mettre toutes les chances de son côté, il filma
tous les véhicules en stationnement, ainsi que ceux qui circu-
laient.
À 22 heures, il regagna son logement. Là, posément, il enre-
gistra un rapport, et transféra le contenu de la caméra dans son
ordinateur. Puis, après avoir vérifié que tout était bien enregis-
tré, il envoya l’ensemble à ses collègues ainsi qu’à son Patron.
Enfin, avec la satisfaction du travail correctement accompli, il
se coucha.
35Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
Comme d’habitude, il se remémora l’évolution qu’avait prise
sa vie. Il songea avec un pincement au cœur à la jeune fille qu’il
aurait dû épouser si… Il n’alla pas plus loin, il s’était endormi.
C’était toujours ainsi que se terminaient ses journées, non qu’il
ait des regrets, et encore moins des remords, mais son existence
tenait l’équilibre entre l’enfer et le paradis. Après avoir vécu
quarante années d’enfer, depuis deux ans il était au paradis, cô-
toyant des gens extraordinaires, pétris de leur importance pour
la société toute entière pour laquelle ils avaient dévoué leur vie.
* * *
Mathulin se présenta au Lycée Marcel Pagnol où il demanda
à être reçu par le Directeur. Poliment, une secrétaire s’enquit
des raisons de sa demande. Il montra seulement sa carte en pré-
cisant que l’objet de sa visite était confidentiel. Il fut prié
d’attendre pendant qu’on allait demander si M. le Chef
d’Établissement pouvait le recevoir. Quelques minutes plus
tard, il était assis en face d’un homme d’une cinquantaine
d’années, intrigué par cette visite.
— Monsieur, voici ma carte avec laquelle j’ai le pouvoir de
me faire ouvrir de nombreuses de portes. Aujourd’hui c’est la
vôtre que je pousse. Je voudrais vous poser quelques questions
à propos d’une de vos anciennes élèves.
— Si je peux vous renseigner, je ne me déroberai pas. De qui
s’agit-il ?
— Il s’agit d’une élève qui a quitté votre établissement pour
aller dans un autre, en 1988. Vous n’étiez vraisemblablement
pas en poste à cette date, mais j’imagine que vous avez conservé
des dossiers.
— Effectivement, je n’occupais pas ce fauteuil, mais j’étais
déjà enseignant ici.
— Il s’agit de Marie-Christine Bratique.
— Encore elle !
— Vous semblez la connaître !
36Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Oh oui, je la connais. C’était une calamité ! Que lui repro-
chez-vous ?
— Veuillez m’excuser mais si nous lui reprochions quelque
chose, je ne vous le dirais pas, ce que je peux vous dire c’est
qu’elle n’a rien fait de répréhensible. Elle est candidate à la dé-
putation, lors des prochaines élections. Nous avons besoin,
pour des raisons que je ne peux pas vous exposer, de com-
prendre pourquoi elle est partie de chez vous pour aller, si je
puis m’exprimer ainsi, « chez la concurrence ».
— Tout d’abord, nos Lycées ne sont pas, du moins pour
l’instant, dans le domaine privé. Ensuite je connais son dossier.
Melle Bratique a été priée de porter son caractère ailleurs.
— Diable !
— Je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais cette jeune per-
sonne était une calamité ambulante. Mauvaise camarade,
mauvaise élève, non pas dans sa façon d’apprendre, mais dans
celle de pousser ses professeurs, dont j’étais, au bord de la dé-
pression nerveuse. Imaginez quelqu’un qui, sans arrêt,
interrompt votre cours pour vous demander de prouver, immé-
diatement, le bien fondé de votre enseignement. Et ceci
pendant une heure. J’enseignais à l’époque la biologie. À la fin
de mon cours j’étais lessivé. Et tout le corps professoral était
dans la même situation. Mais celui qui a failli se suicider était le
professeur d’Histoire. À la fin, nous avons mis l’Administration
au pied du mur. Ou Melle Bratique quittait le lycée ou nous
nous mettions en grève illimitée.
— Elle était si dure que cela ?
— Bien pire, Monsieur ! Bien pire. !
— Vous ne pouviez pas convoquer ses parents pour leur
demander de la modérer ?
— Ses parents ! Mais eux aussi étaient sous sa coupe. Elle
n’avait que quinze ans lorsqu’enfin elle est partie de chez nous.
M., rien que le fait d’entendre son nom, j’ai des palpitations !
37Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Alors je ne vais pas vous importuner plus longtemps. Ce-
pendant j’imagine que dans son autre lycée, elle a dû se
comporter de la même façon !
— Nous avons informé nos collègues de son caractère. À
cette époque, le Proviseur du Lycée d’accueil était un homme à
poigne. Les collègues connaissaient la façon de se faire respec-
ter. Je n’ai plus entendu parler d’elle avant aujourd’hui. Et
j’espère ne plus en entendre parler.
— Merci, M., de m’avoir consacré votre temps. Je ne revien-
drai plus de peur de hanter vos nuits.
— Je vous en serai infiniment reconnaissant. Au revoir M.
— Au revoir M.
Mathulin n’en revenait pas. Qu’une adolescente mette ainsi
en émoi tous les professeurs d’un Lycée était proprement im-
pensable. Il regarda sa montre et décida d’aller se restaurer.

À 14 heures il demandait audience au Chef d’Établissement
du Lycée Jean G… Il fut reçu immédiatement.
Quand il parla de Marie-Christine Bratique son interlocuteur
se mit à rire.
— Qu’a-t-elle fait pour attirer votre attention ?
— Rien de répréhensible, elle se porte candidate à la députa-
tion.
— Cela ne m’étonne pas d’elle ! Je l’ai eue comme élève et,
avec mes collègues, nous l’avons cadrée. Elle ne pouvait plus
bouger un sourcil sans qu’elle soit immédiatement reprise. Il
faut dire que nous avons passé une sorte de contrat avec elle.
— Quelle sorte de contrat ?
— Elle avait un point faible, qui était les voyages. Nous
l’avons incluse dans un voyage d’étude aux États-Unis, en 1991.
Tous les ans, nous organisons des voyages à l’étranger. Cette
année-là, c’était en Amérique du Nord. Tous les élèves étaient
accueillis soit au Canada, soit aux États-Unis, dans des familles,
à titre de réciprocité. Elle est allée aux USA. Tout semble s’être
38Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
bien passé. Quand elle est revenue, elle allait attaquer l’année du
baccalauréat. Elle semblait s’être assagie. Elle a obtenu son di-
plôme je crois avec mention, puis elle a dû aller en Faculté.
Qu’est-elle devenue ? Nous ne l’avons pas suivie, trop heureux
d’en être, malgré tout, débarrassés.
— Elle enseigne l’Anglais à Trouville-sur-Mer dans le Calva-
dos.
L’interlocuteur de Richard écarquilla les yeux puis éclata d’un
rire homérique comme seuls les méridionaux savent le faire.
— Ça c’est la meilleure. Elle, enseignante ! Je vais le dire à
ceux qui l’ont connue. Si elle n’a pas changé, elle doit terroriser
ses élèves.
— Je ne le sais pas, mais un de mes collègues m’a dit, ce ma-
tin, qu’ils l’avaient surnommée le « dragon ».
— Même avec l’âge, elle n’a pas changé ! Je n’en reviens pas !
— Avant de vous remercier de m’avoir reçu, pouvez-vous
me préciser la date de ce voyage en Amérique ?
— Pour cela, nous devons rechercher dans nos archives.
— J’aurai besoin, aussi, des noms des personnes qui ont reçu
Melle Bratique, ainsi que leur adresse exacte.
— Voilà des renseignements bien précis que vous me de-
mandez, s’étonna ce Chef d’Établissement !
— Quand nous montons un dossier sur quelqu’un, surtout
candidat à une élection, il est d’usage de tout connaître de cette
personne. Imaginez que cette candidature soit entachée d’une
interdiction, voilà une élection à refaire, ce qui coûte énormé-
ment d’argent tant aux contribuables qu’aux candidats. Autant
éviter ce genre de chose.
— Évidemment ! Cependant, les précisions sont-elles néces-
saires ?
— Ce dossier doit être complet.
— Cette recherche va prendre un peu de temps.
— Je reste encore ce soir, à Marseille. Pensez-vous pouvoir
me donner ces renseignements d’ici là ?
39Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Oui, nos archives sont bien classées. Appelez-moi vers
17 h 30.
— Ce sera fait. Je vous remercie, d’une part de m’avoir reçu,
d’autre part de votre collaboration.
— Mais, M. je n’ai fait que mon devoir.
— Votre devoir ?
— Évidemment ! Le peuple français doit aider la Police,
dans le plus noble de sa mission.
— Voyez-vous, M. le Directeur, j’apprécie l’humour d’où
qu’il vienne, surtout quand il s’exprime fort à propos. À bientôt
au téléphone, et encore merci.
Quand il eut regagné sa voiture, il se demanda s’il allait rap-
peler Raymond Lœuvrat ou s’il allait faire signe à son compère,
à Bordeaux. Il choisit cette dernière possibilité. Il l’eut vite en
ligne. Il lui raconta tout ce qu’il avait fait et entendu, et termina
en demandant :
— Qu’as-tu trouvé dans les antécédents d’Aymeric Har-
zouet ?
— Rien ! Sa famille est inexistante, ses voisins peu loquaces
et son directeur d’école ne l’a jamais connu. Je ne vais pas
m’attarder en Aquitaine.
— Attends, ne pars pas si vite. Repars voir son école et de-
mande à prendre connaissance de ses archives. Il me vient une
idée, avant de fouiller leur vie récente, étudions celle de leur
jeunesse. Renseigne-toi pour savoir s’il n’aurait pas effectué un
voyage d’étude en 1991. C’est un peu tiré par les cheveux, mais
il faut se raccrocher aux moindres indices.
— Je vais me renseigner tout de suite.
— Rappelle-moi pour me donner le résultat de cette de-
mande.
— D’accord.
Comme prévu, Richard Mathulin, appela le Directeur du Ly-
cée Jean G… Quand il décrocha il lui demanda s’il avait les
renseignements souhaités.
40Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Oui, avez-vous de quoi écrire, je vous donne ces informa-
tions :
— Je vous écoute :
— Le voyage s’est déroulé du 15 juin au 7 juillet 1991. Elle a
été accueillie par une famille américaine, à Portland, dans l’état
du Maine.
— Pour quelle raison cette ville et cet État avaient-ils été
choisis ?
— Parce que nous n’avions pas assez de familles d’accueil.
Nous avons complété avec des familles canadiennes, les deux
régions se touchant puisqu’il s’agit du Québec, et que beaucoup
de gens parlent le français. Ainsi, les jeunes n’étaient pas trop
dépaysés et pouvaient se rencontrer sans grandes difficultés.
— Je comprends. Pouvez-vous me rendre un dernier ser-
vice ?
— Bien sûr !
— Expédiez ces renseignements à l’adresse suivante, en spé-
cifiant qu’il s’agit de l’enquête Marie-Christine Bratique.
Il donna l’adresse informatique du siège de la CRES et reçut
l’assurance que ce serait fait sans tarder. Il remercia et raccro-
cha. Il se demanda ce qu’il pouvait faire de ces renseignements ?
Enfin il les avait demandés et les avait obtenus. N’ayant rien
d’autre à faire, il se dirigea vers son hôtel. Il venait à peine d’y
arriver lorsque son téléphone sonna.
— Alors Lionel, que me racontes-tu ?
— Il a effectué un voyage d’étude aux États-Unis du 18 juin
au 8 juillet.
— Où a-t-il été accueilli ?
— À Portland, dans l’État du Maine.
Mathulin faillit hurler de joie.
— Appelle Erwan Bourlic, demande-lui de se renseigner sur
un éventuel voyage d’étude de son client et qu’il consulte le
rapport de ce voyage. Peut-être y a-t-il eu un incident. Je vais
m’empresser de faire la même demande à Apolline Candelard.
41Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
Moi, de mon côté je vais revenir voir le Directeur du Lycée qui
m’a reçu. Je pensais repartir ce soir, mais je vais attendre vos
appels à tous.
Il se rendit immédiatement au Lycée et demanda une nou-
velle audience. Il fut reçu immédiatement.
— M. Mathulin, que se passe-t-il ? Je n’entends plus parler
de cette personne avant aujourd’hui puis, tout à coup, il faut
rechercher des informations la concernant !
— Que voulez-vous, M. le Directeur, la machine administra-
tive a besoin de beaucoup d’informations. C’est une grande
dévoreuse de papiers et de rapports. Si nous ne lui apportons
pas sa provende, elle se grippe.
— Et qu’avez-vous besoin, pour établir votre rapport ?
— Je voudrais consulter, car je ne doute pas qu’il existe, le
compte rendu de ce voyage.
— Rien que cela !
— Oui, après j’aurai assez de matière pour remplir mes dos-
siers et je ne vous dérangerai plus.
— J’imagine que si je me retranche derrière le secret profes-
sionnel, pour ne pas accéder à votre demande, vous passerez
au-dessus de moi ?
— Vous avez tout compris, je perdrais du temps et vous se-
riez considéré comme un réactionnaire à toute forme d’autorité.
Ce serait idiot des deux côtés.
— Bon, force doit rester à la Loi. Je me doutais que vous re-
viendriez me voir, je n’ai pas fait remettre ce rapport en archive.
Mais vous allez être déçu. Il ne comporte absolument rien de
trouble.
— Je préfère m’en assurer, sans vouloir vous offenser, évi-
demment.
Lui aussi était filiforme et ne mentionnait rien de particulier,
en dehors des dates, horaires, visites et emplois du temps.
— Je ne saurais trop vous remercier pour votre obligeance.
Je compte sur votre grande discrétion tant au sujet de cette per-
42Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
sonne, que de moi-même. Je rentre demain à Paris et vous
n’entendrez plus parler de moi.
— Croyez bien que je le regrette, ma fonction manque
d’imprévu, et vous m’en avez apporté. Vous m’avez sorti de ma
routine. C’est donc à moi de vous remercier.
Une franche poignée de mains scella cette rencontre.
Enfin, il tenait un embryon de piste qu’ils allaient, ses col-
lègues et lui, exploiter. Il avait la certitude, encore que ce ne soit
pas vérifié, qu’un secret liait tous ces candidats, et il n’aurait de
cesse de le découvrir.
43


3



En fin de matinée, le lendemain, tous, sauf Raymond Lœu-
vrat, se retrouvèrent dans le bureau de l’adjoint du Patron.
— Alors Mme et MM., qu’avez-vous déniché ?
— Il existe réellement une connexion entre nos quatre can-
didats.
— Laquelle, étant donné qu’ils ont fait leurs études loin les
uns des autres !
— Ils ont fait un voyage scolaire en même temps, dans la
même région.
— Oui, ils se sont trouvés au même moment dans l’État du
Maine en juin et juillet 1991, ajouta Apolline.
— Comment avez-vous découvert cela ?
— En bavardant à bâtons rompus avec le Directeur de leur
Lycée.
— Tout simplement !
— Enfin presque, le caractère particulier de Mme Bratique a
focalisé sur elle un certain nombre de ressentiments. À partir de
là, les questions se sont enchaînées, les réponses aussi. En guise
de thérapie son Lycée l’a envoyée prendre l’air dans un État
proche de celui de nos cousins de la « Belle Province ». Muni de
cette information, alors que j’étais près de rentrer au bureau, j’ai
alerté mes collègues. Vous en avez le résultat. Le seul problème
est que nous ne voyons pas comment nous pouvons exploiter
cette information. Je ne nous imagine pas en train d’aller voir
Mme Bratique pour la confesser sur son voyage outre-
Atlantique !
45 Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Pourquoi pas ?
— Mais, M., si nous faisions cela, la presse européenne nous
agonirait, nous accusant de laisser supposer des choses dont
s’empareraient, trop contents, ses concurrents, faussant ainsi la
sérénité supposée des élections. D’ailleurs, telle qu’on me l’a
décrite, elle serait la première à alerter le ban et l’arrière-ban
politique.
— Et que dit notre ami Lœuvrat ?
— Il dit qu’il va attraper un ulcère à l’estomac s’il continue
de se nourrir de jambon-beurre-cornichons.
— Que veut dire cet humour ?
— Quand je l’ai eu au téléphone, ce matin, il m’a simplement
dit que Mme Bratique ne se déplaçait que de son domicile à son
Lycée, de celui-ci à son PC de campagne et retour, en passant
par un commerce de proximité. Je lui ai demandé si elle avait
l’air inquiet, il m’a répondu qu’elle se comportait normalement.
Cependant, a-t-il ajouté, elle prend grand soin de sa voiture, car
tous les matins, avant de la mettre en marche, elle vérifie son
niveau d’huile.
— Qu’en pensez-vous, M. Bourlic ?
— Ou nous nous sommes peut-être fait des idées, ou les
trois disparus sont morts de façon, oserais-je dire, naturelle, et
cette jeune femme est très soigneuse. Si les morts ont bien été
« suicidés », ce qui reste quand même à démontrer, elle est sur
ses gardes, et se dit que sa voiture pourrait être piégée ! Ce qui
expliquerait qu’elle soulève son capot pour s’assurer qu’aucun
paquet suspect ne se trouve dans le compartiment moteur. Au-
quel cas elle saurait ce que signifient ces morts et qu’elle serait
en danger.
— Je partage votre deuxième hypothèse, car si personne ne
peut empêcher quelqu’un de prendre des barbituriques, ou
d’appuyer sur une gâchette, même en étant handicapé, se faire
électrocuter devant des jeunes à qui on montre comment éviter
46Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
un tel accident serait une manifestation de masochisme encore
inédite.
— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire.
— Pour manipuler un interrupteur haute tension, il faut
prendre d’énormes précautions et avoir une confiance sans
faille dans son matériel. Ce qu’avait, indubitablement, M. Har-
zouet, en tant que professionnel particulièrement compétent, et
j’ajouterais, même, reconnu et respecté.
— Que se serait-il donc passé ?
— On a trouvé des choses très bizarres dans ce poste de
transformation. Tout d’abord, les gants isolants ne l’étaient plus
du tout.
— Autant que je me souvienne, ces gants sont en fort caout-
chouc ! s’exclama Erwan.
— Oui, mais si vous faites de petites piqûres dans le maté-
riau ils ne sont plus isolants, or on a retrouvé de minuscules
trous dans ce qui restait de ces protections manuelles. Mais ce
n’est pas le plus grave, l’intérieur de ces gants était recouvert
d’une fine couche d’un produit conducteur. Ainsi, la main de ce
M. n’était plus isolée.
— Effectivement, reconnut Habarat.
— Ce n’est pas tout ! La perche isolante a été rendue con-
ductrice aussi. La main de cet homme pouvait être considérée
comme touchant les fils électriques à haut voltage.
— Des personnes sont capables de faire cela, demanda
Apolline Caudelard ?
— Oui, reconnut Laribardès, et celui qui a tout manigancé
est allé plus loin. Le sol du tabouret était enduit d’un liquide
conducteur qui coulait vers le grillage des cellules. M. Harzouet
n’avait strictement aucune chance d’en réchapper. Celui, ou
ceux, qui lui en voulaient, ne lui ont pas laissé la moindre
chance de s’en sortir. On peut logiquement en déduire qu’il
avait provoqué un furieux sentiment de haine.
47Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Vous comprenez que cet assassinat étant évident, les
autres le deviennent à leur tour, déclara une voix venant de der-
rière les auditeurs.
Ils se retournèrent et virent le Patron, toujours souriant qui
venait d’entrer.
— Voilà pourquoi je tiens à savoir ce qui s’est passé aux
États-Unis, en juin ou juillet 1991. Et pourquoi cela ne se con-
clue qu’en 2007, soit seize ans plus tard ! Raymond Lœuvrat a
eu une idée, pourquoi n’en auriez-vous pas à votre tour ? Vous
êtes mieux placés que lui pour forger des hypothèses !
N’oubliez pas que le temps passe vite et que la campagne élec-
torale va bientôt débuter. Allez réfléchir dans un bureau, nous
allons en faire autant ici. Il faut espérer que nous trouvions la
raison de ces meurtres, du moins, au-dessus de nous, on
l’espère ! On compte sur nous pour éviter un nouveau décès qui
ferait désordre dans cette campagne électorale. N’oubliez pas
qu’il y va de l’honneur de la CRES de résoudre cette affaire !
D’ailleurs elle a été créée pour justement trouver les coupables
de tels agissements. Je ne doute pas que vous aurez à cœur de
montrer vos capacités, dont je me targue auprès de nos créa-
teurs. Vous avez donc pour mission de découvrir ce que nos
collègues, qui effectuaient leurs enquêtes, n’ont rien découvert.
Quand je « dis rien », c’est qu’ils n’ont trouvé aucune piste et
ont abandonné, temporairement, leurs recherches.
— Allons dans le bureau de Raymond et réfléchissons, pro-
posa Habarat.
Quand ils se furent installés Apolline prit la parole.
— Qu’avons-nous comme éléments dans ces dossiers ? Voi-
là quatre personnes qui, a priori, n’ont rien en commun, ni lieu
de résidence, ni parenté, ni scolarité commune, mais qui, par un
hasard surprenant, se retrouvent au même endroit, à des milliers
de kilomètres de chez eux. Le seul lien qui existe alors, à leur
arrivée, est la langue française. Ont-ils sympathisé ? Ont-ils été
mêlés à un évènement particulier ? Ont-ils assisté à quelque
48Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
chose qu’ils n’auraient pas dû voir ? Quel autre lien a pu les unir
qui, pour se dénouer, a impliqué leur mort ?
— En fait, s’étonna Erwan, que savons-nous d’eux ? Ils
étaient candidats dans le Calvados, pour des partis différents,
mais comment ont-ils atterri dans cette région ? Avaient-ils des
moyens financiers leur permettant de disposer de belles pro-
priétés ?
— Tu as raison. Allons voir comment ils sont arrivés à cet
endroit, et de quels moyens ils ont bénéficié ?
— Je peux vous répondre en ce qui concerne Marie-
Christine Bratique. Ses parents étaient propriétaires d’un appar-
tement sans grande prétention. Son héritage ne lui a pas permis
de jouer les richardes, précisa Mathulin. Que sait-on de ses
moyens financiers ?
— Pas grand-chose !
— Il y a quelques jours on nous a enjoints de mener notre
enquête sous forme de duos. C’est le moment de mettre cette
décision en pratique. Je propose que dès cet après-midi, avec la
bénédiction du Patron, nous nous transportions en Basse-
Normandie. Maintenant que les équipes sont constituées, élabo-
rons notre tactique. Qui propose quelque chose ?
— Avant toute chose, vérifions que Marie-Christine n’est
pas la seule à répondre aux critères que nous avions posés, lança
Apolline.
— Que veux-tu dire ? demanda Habarat.
— Imaginons que ce ne sont pas quatre personnes intéres-
sées, mais qu’il y en ait plusieurs autres !
— Explique-toi !
— Nous sommes partis d’une hypothèse simple, mais si
nous poursuivons dans cette voie, cela nous oblige à nous poser
la question suivante : Si les trois morts ont un intérêt commun,
est-ce parce qu’ils sont partis aux USA, qu’ils se sont rencontrés
là-bas, que c’est cette rencontre qui a déterminé leur regroupe-
ment et qui a facilité leur décès ? Ils n’étaient pas que tous les
49Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
quatre à effectuer ce voyage, il y en avait d’autres, venant d’au
moins des quatre villes où nous nous sommes rendus.
— Tu te rends compte de ce que tu suggères ?
— Elle a raison, s’exclama Richard Mathulin. Il faut déblayer
cette possibilité.
— Comment faire ?
— Lançons des enquêtes auprès des RG tant à Marseille
qu’à Clermont, Bordeaux et Lille. Le temps presse. Je vais voir
le Patron tout de suite.
Il quitta le bureau pour n’y revenir que dix minutes plus tard.
— Le nécessaire avait été fait dès hier soir. Nous n’aurons
les informations, au mieux, que demain. Mais cela va poser un
problème.
— Lequel ?
— Si nous avons des tas de noms comment allons-nous les
retrouver ?
— Il faudra en interroger quelques-uns pour se faire une
idée de nos disparus.
— Chargeons les RG d’en retrouver plusieurs, de différentes
écoles, et de les interroger sur nos trois disparus, ainsi que sur
celle qui est bien vivante. En attendant, nous allons travailler
avec ce que nous avons sous la main. Rendons-nous sur la côte
normande, mais dans deux hôtels différents. Raymond Lœuvrat
réside pour l’instant à Deauville, qui veut aller aussi dans le
même hôtel ?
— Je te propose d’y aller toi-même avec Apolline, Erwan, et
moi nous irons à Bénerville. Ce n’est pas très loin et, en cette
saison, nous trouverons facilement de la place.
— D’accord. Notons tout cela pour le secrétariat. Prenons
chacun nos véhicules de service. Si le besoin s’en faisait sentir,
nous les inter-changerons
— Un dernier point, n’arrivons pas tous en même temps,
nous gagnerons ainsi en discrétion, précisa Habarat.

50Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
À 17 heures Lionel Habarat et Apolline Candelard débar-
quaient dans les hôtels où des chambres avaient été réservées à
leur nom respectif. Une heure plus tard, c’était au tour d’Erwan
Bourlic, et de Mathulin d’en faire autant. Raymond Lœuvrat
avait été informé de ces arrivées. À 20 heures il alla frapper à la
porte de Mathulin. Celui-ci était déjà en conversation avec sa
collègue.
— Où se trouve Mme Bratique ?
— Chez elle ! Comme d’habitude, elle rentre de façon régu-
lière.
— Comment sais-tu qu’elle ne ressort pas plus tard ?
— Je ne le sais pas, mais j’étais obligé de lui faire confiance.
— C’est très ennuyeux tout ça, reconnut Apolline !
— Nous n’avons pas le choix.
— Sais-tu au moins à quel étage elle loge ?
— Oui, au troisième. Dès qu’elle arrive, je vois la fenêtre
s’éclairer. Vers 23 heures elle éteint cette pièce et allume la pièce
suivante. À 23 h 30 les fenêtres sont plongées dans le noir.
Deux soirs de suite j’ai fait le gué. Cette bonne femme est régu-
lière dans ses habitudes. C’est une véritable horloge. Vous êtes
sûrs qu’elle n’a pas des origines militaires ?
— Non, du moins nous n’avons pas eu d’information à ce
sujet. Voilà ce que nous allons faire. Demain, Erwan va te rem-
placer, et tu vas venir avec moi rendre visite aux RG régionaux.
Il faut qu’ils nous renseignent sur ces personnes.
— D’accord, enfin je vais pouvoir faire un vrai repas.
— Alors allez manger tous les deux, moi je vais faire de la
surveillance. Ainsi tu pourras donner toutes les consignes à
notre amie. Je voulais te demander, as-tu vu quelque chose
d’anormal en regardant les films vidéo que tu as pris ?
— Non, elle ne rencontre personne, en dehors de ses amis
du Parti. Qu’est-ce qui te chagrine ?
— Les faits et gestes d’Aymeric Harzouet ont manifestement
été observés, sinon cela aurait été un tiers qui se serait fait élec-
51Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
trocuter. Il pourrait en être de même pour elle. Demain, tente
de savoir comment s’est déroulée la démonstration de cet élec-
tricien, et pourquoi elle a été faite en public. Au besoin, va
interroger l’école des jeunes, tu trouveras son adresse dans la
mémoire de ton ordinateur.
— D’accord.
— Maintenant, je vous chasse, Apolline et toi.

À 21 heures, il stationnait près de l’immeuble du professeur.
Avec les renseignements qui lui avaient été fournis, il localisa
facilement son logement. Installé sur un emplacement discret,
muni de jumelles spéciales, il surveillait les fenêtres. À 22 h 05,
une de celles-ci s’alluma. Étonné de ne pas l’avoir vue arriver, il
sortit de sa voiture et fit le tour de l’immeuble. Là, il constata
que celui-ci donnait sur deux rues. En marchant rapidement, il
alla voir où était garée la voiture de cette dame. Il l’aperçut un
peu plus loin, sur un parking. Il alla tâter le capot, il était très
chaud. Il appela immédiatement Raymond pour lui signaler
cette situation.
— J’ignorais cette possibilité. Et c’est la première fois, de-
puis que je la surveille, qu’elle ne se gare pas devant chez elle.
— Nous devrons être deux à la surveiller car elle pourrait
nous filer entre les doigts.
— Je viens !
— Je vais observer l’entrée principale, et toi, tu vas prendre
la secondaire. Mais fais vite sinon, si elle partait, nous ne pour-
rions pas la suivre.

À 23 heures, toutes les lumières de l’appartement de la jeune
femme étaient éteintes. Mathulin et Lœuvrat décidèrent de ren-
trer se coucher, mais avant ils s’arrêtèrent dans un café, encore
ouvert, pour prendre une consommation et se concerter.
— Heureusement qu’il ne s’est rien produit sinon nous au-
rions eu du souci à nous faire, déclara Raymond.
52Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— C’est vrai, mais tu n’avais pas fait de repérages ?
— Non, je la suivais en voiture, et je vérifiais qu’elle entrait
bien dans l’immeuble. Il y a quelque chose qui m’intrigue, c’est
que quand je suis parti ce soir, sa voiture était garée comme
d’habitude.
— Moi je n’y ai pas prêté attention.
— Tu m’inquiètes ! Retournons vers chez elle, avec mon vé-
hicule.
Ils ne mirent pas longtemps avant d’arriver devant
l’immeuble surveillé. Les fenêtres du troisième étaient bien
éteintes, et la voiture était aussi à sa place. Le capot était froid,
comme si la Peugeot n’avait pas bougé. Ils passèrent dans la rue
parallèle et constatèrent qu’une voiture identique stationnait un
peu plus loin. Ils relevèrent l’immatriculation, et constatèrent
que c’était la même, à un chiffre près. Ils se regardèrent sidérés.
Qu’est-ce que cela voulait dire ? Souhaitant en avoir le cœur net,
ils appelèrent un n° où, après s’être fait reconnaître, ils deman-
dèrent le nom et l’adresse des propriétaires des deux véhicules.
Un appartenait bien à Mme Marie-Christine Bratique, tandis
que le second était la propriété d’une autre personne, Mme Ma-
rie-Christine Quarbite, dont l’adresse correspondait au même
immeuble, mais situé dans une rue différente.
— Ainsi, notre bonne femme se ferait appeler différemment,
aurait deux vies séparées et deux voitures identiques, dont les
numéros minéralogiques diffèrent au niveau des milliers, tout
en étant les mêmes pour les autres chiffres et lettres. Cela me
6rappelle notre enquête à Mélanchart-sur-la-Couze , où la tueuse
avait plusieurs identités.
— Par quel tour de passe-passe aurait-elle réussi cet exploit,
demanda Raymond ?
— Quand nous la rencontrerons nous le lui demanderons.
En attendant, il faut réfléchir à tout ce que cela sous-entend.

6 Voir Maîtresses et corruption, du même auteur, éditions Édilivre-APARIS
53Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
— Une chose parait certaine, quand elle est sortie, elle ne
peut pas être ailleurs. Elle ne possède pas le don d’ubiquité.
— Nous devrons être deux à la surveiller, du moins tant
qu’elle n’est pas sortie.
— Cela va être gai, se lamenta Raymond.
— Non, car une fois sortie de chez elle, le deuxième surveil-
lant pourra vaquer à ses affaires. Demain matin, mon cher ami,
tu viendras te poster dans cette rue, Erwan prendra le guet à ta
place habituelle.
— Pourquoi a-t-elle fait cela ?
— Je ne sais pas, mais j’aimerais le savoir. Il faut y réfléchir.
— Si elle sort demain, et qu’il la voit partir, va au cadastre et
renseigne-toi sur les habitants de cette copropriété. Finalement
j’irai seul voir les RG, tu m’y rejoindras après avoir obtenu les
renseignements sur la démonstration de l’électricien. Mainte-
nant rentrons à l’hôtel, demain matin il faudra être à pied
d’œuvre. Essaie de voir Erwan pour l’informer de ce que nous
venons de découvrir. Mais avant, ramène-moi à ma voiture.
* * *
À 8 h 15, les deux enquêteurs étaient à leur poste, chacun
dans une rue. Leur patience ne fut récompensée que vers
9 heures. Mme Bratique sortit de chez elle, comme d’habitude.
Elle monta dans sa voiture et prit le chemin de son bureau poli-
tique. De loin, Erwan la suivit des yeux, appela Raymond pour
le libérer, puis entama sa surveillance et, muni des renseigne-
ments de son collègue, il poursuivit son chemin jusqu’au
renfoncement de la route. Là, caméra, jumelles et casse-croûte,
le tout dans un sac porté à l’épaule, il s’apprêta à surveiller le PC
de campagne de la future candidate.
Il passa la journée dans une position peu confortable.

De son côté, Loeuvrat se rendit au cadastre où il eut
quelques difficultés pour obtenir les renseignements désirés. Il
54Y AURA-T-IL UN DÉPUTÉ ?
dut faire appel au responsable de ce service à qui il montra, à
l’abri des regards, la carte d’accréditation. Ce sésame fit l’effet
attendu et l’enquêteur regagna sa voiture d’un air songeur. De là
il se rendit à l’école professionnelle où il demanda à en rencon-
trer le Directeur. Son « coupe-file », là aussi, fit merveille. Il
obtint tous les renseignements demandés, accompagnés de
commentaires particuliers. Il était presque midi lorsqu’il rejoi-
gnit Mathulin, dans le bureau de l’antenne départementale des
Renseignements Généraux. Il assista à la phase concernant
Hugues Rayaunor, l’Agent immobilier. Il écouta ce qui se disait
et prit connaissance des éléments recueillis par ce service.
À midi et demi ils se retrouvèrent dans un restaurant de
Caen. Quand ils eurent composé leur menu et que la com-
mande fut enregistrée, Mathulin se décida à dire :
— Je t’écoute. Parle-moi de ta matinée ?
— Tout d’abord notre professeur est partie de chez elle
normalement. J’ai donc pu me rendre au cadastre.
Il raconta ce qu’il avait dû faire pour obtenir les informations
souhaitées.
7— L’immeuble appartient à une SCI , « Les mille feux »,
dont plusieurs membres sont domiciliés au Luxembourg. Leur
représentant sur place est une certaine Marie-Christine Quar-
bite, elle aussi de nationalité luxembourgeoise. Dans cette
résidence, de haut standing il y a seize logements, de quatre
pièces chacun, et occupés par autant de locataires.
— Ah bon ! Je croyais que c’étaient des appartements en co-
propriété !
— Non, tout est en location. Mme Quarbite et Mme Bra-
tique sont deux de ces locataires.
— Comment cela se passe-t-il au plan fiscal ?
— Il n’y a aucun problème. Les impôts sont payés rubis sur
l’ongle, les contrats doivent l’être aussi.

7 SCI : Société Civile Immobilière
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