Zone Frontière, Figueras

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Avec Zone Frontière, Figueras, recueil de nouvelles dans le triangle Toulouse – Perpignan – Catalogne, l’auteur nous plonge dans ces années 70-80 où la guerre d’Espagne tisse encore des rancœurs et des désespoirs à peine taris. Ses héros sont désenchantés, prêts à tout risquer pour une seconde vie.


Et tous veulent une revanche et cherchent les quelques pièces qui manquent au puzzle. Un puzzle qui représente une scène de chasse mais auquel on a trouvé un curieux titre, il s’appelle : la vie. Il y a un peu de rouge et beaucoup de gris, en différentes nuances très difficiles à assembler. Et tous voient les pièces briller dans un fourgon blindé, une mallette de billets, le châtiment d’un traitre. Ils les tiennent enfin mais ce ne sont pas les bonnes, elles ne se montent pas ou il en manque. Ils continuent et peut-être ne vont-ils rien trouver, jamais. N’importe.


Collectionnons les histoires. Aucune ne dit la vérité mais elles nous rendent patients, comme le sultan des contes...

Publié le : jeudi 1 janvier 2009
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782361330071
Nombre de pages : 126
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HISTOIRE DE GEORGES MAURY-STERN
Et alors, après, tu tombes sur ce villa ge, tu sais : Maçanet de Cabrenys. Nous avons cr oisé les chasseurs qui partaient cher -cher leur camionnette. Ils espéraient pouvoir rouler jusqu’ici par la piste, ou au moins se rapprocher. Ils ont vidé le sanglier, les boyaux font une tache dans les brous-sailles. Non sans mal, ils l’ont pendu sous un hêtr e. Celui qui a tiré possède une carabine Mauser 66S en calibre 7X64 classique. Il utilise des munitions semi-blindées à pointe creuse. La balle sort à une vitesse pro-che de mille mètres par seconde. Elle perce le pelage et le cuir mais ne traverse pas le corps, elle reste dans la chair et détruit tout ce qui l’entoure. C’est tout l’intérêt de la pointe creuse. La bête sent en elle cette catastro-phe mais ne sait pas qu’elle meurt, les animaux ignorent la mort. On arrive sur ce col où Geor ges est venu si souvent, d’abord tout gosse, puis plus grand, puis vieux bientôt. Il pourrait s’ arrêter pour y réfléchir et il le ferait s’il ne savait quelles conc lusions auraient ces réflexions : de quoi se jeter à l’eau.
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Il n’y a pas de quoi se fâcher, il aime bien faire le malin pour peu de chose. Son travail de garde était sur-tout de posséder les clés des maisons forestières, aller de l’une à l’autre de temps en temps et, dans les der nières années, y accueillir les réunions de gardes et d’agents qui décident du nombre de chevreuils à abattre. L’ancien garde aime bien parler de Georges qu’il a fréquenté malgré la différence d’âge, mais il ne sait pas tout, il s’en faut. Moi oui, je sais, mais je ne vais pas tout raconter, comme ça, pour passer le temps, un soir d’été. Nous avons le même âge, Georges et moi, j’ai été de tous ses secrets, j’ ai gardé ses clés, j’ai gardé ses chats, son ar gent (une partie), sa carabine, leMauserde son père, enf in tout, et même une fois une femme, pour quelques jours, une Italienne de Li vourne recherchée pour meurtre, aussi belle que folle, à mon avis.
Le père de Georges était allemand, il s’appelait Julius-Isaac Ster n. Av ec sa sœur aînée Lisa, il quitte l’Allemagne en 35 sans pouvoir con vaincre ses parents de fuir avec eux. Le vieux dirige une clinique à Francfort, il était médecin au front en 1914, décoré de la Croix de Fer. La mère vient d’ une famille de financiers. Son mari et son fils ont volontiers des « idées avan-cées », pas elle et elle se méfie de leurs emportements. Lisa passe en Suisse où elle tra vaille quelque temps chez un vieil agent de change de Zurich dont elle rachète la charge a vec l’aide de sa f amille mater nelle. Cette branche, a vant de disparaître, lui confie beaucoup de valeurs. Julius reste en France. Il n’aime ni la médecine ni la finance, ni Francfort où, par chance, il a appris le fran-çais académique du lycée. Il passe vite au français parlé et bientôt à la « langue verte » comme disent les profes-seurs.
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A Paris, un autre lycéen de Francfort l’aide à se loger à Montparnasse. Il y a là toute une bande, mi-bohème mi-gauchiste, quelques-uns approchent Willi Munzenberg, l’agent du Komintern. Il aide l’Espagne de toutes ses for-ces, parce qu’une victoire en Espagne enlèvera aux Russes la direction de l’Internationale, alors tout changera. Staline est, hélas, du même avis, il fera tuer Munzenberg, Reiss et tous ceux qui ont compris. D’autres fréquentent les trotskistes, la gauche de la SFIO, le groupe Pivert. Avec eux, Julius passe cette frontière espagnole qu’il chevauchera tant de fois. D’abord c’est comme un jeu : il faut des bras pour charger quatre ou cinq camions à Perpignan, le long d’une voie de garage, au milieu des wagons. Ensuite on roule jusqu’au Perthus, le poste-frontière. Là, bien sûr, un brigadier ou un adjudant arrête le convoi, surveille les chauffeurs. On fait réveiller l’officier de permanence à la gendarmerie du Boulou ou de Céret. On lui dit : « Il y a là un con voi, par ordre du gouv ernement : mitrailleuses, munitions, explosifs, médicaments. Des ordres verbaux ». Par téléphone on réveille le préfet, à P erpignan, on lui passe le chef du con voi : – Monsieur le préfet , si vous voulez bien téléphoner vous-même à la présidence du Conseil, vous aurez confirmation. Là, au cabinet de Blum, c’est Marceau Pivert ou l’un des siens, qui prend l’appareil et conf irme. Tous les chauffeurs et leurs aides rient, mais c’est si peu ces camions deux fois par mois pendant quelque temps, il faudrait des trains entiers et des bateaux. Avec tout ça, le jour est levé quand ils passent de l’autre côté et descendent dans cette région qu’on appelle l’Ampurdan, un beau pays de vignes et de cochons. Toute l’équipe casse la croûte, jambon et vin
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rouge, avec les miliciens. On rajuste le béret, on échange des Gauloises contre du tabac à rouler produit dans les manufactures autogérées, et bonsoir. C’est court, il ne voit presque rien de l’Espagne. S’il regardait bien, il verrait la vieille Espagne : dans ce café de La Junquera, elle est assise devant lui sous l’appa-rence d’un homme âgé et corpulent qui boit du café au lait. Il f ait un signe au garçon qui lui apporte une boite de cigares Faria, hommage des cigariers à l’abbé Faria, le bienfaiteur d’Edmond Dantès. Il a choisi un cigare dans la boîte où se trouve aussi le petit outil d’ acier pour le couper . Cette Espagne-là va vivre longtemps, long-temps après Julius et les rouges de l’Ampurdan.
Julius est un juif allemand trop bien élevé pour ça, mais les autres crachent par terre en parlant du gouver-nement qui cède au chantage du Parti Radical et de l’Angleterre : pas d’aide à l’Espagne, malgré les traités, ou nous rompons les alliances ! Qu’ils rompent ! Avec qui iraient-ils s’allier ? Le temps de ronger son frein et c’est Mai 37 : à Barcelone, la police sous contrôle stalinien veut reprendre le central téléphonique occupé par la CNT depuis juillet 36. P ar surprise, les policiers ar rivent au premier étage, plus haut les anarchistes résistent. Grèv e générale, barri-cades et coups de fusils dans toute la ville. Epouvantées, les directions de la CNT et du POUM reculent de vant l’affrontement. Sous les huées du groupe Durruti, d’une poignée de trotskistes, de la cellule 72 (la gauche du POUM), elles capitulent, ne sauvent rien, perdront tout. Trop tard pour la Révolution : les staliniens ne veulent que la guerre, les fascistes la gagnent. Munzenberg est rappelé à Moscou. Il sait ce qui l’at-tend : une balle, comme pour Reiss, Nin et les autres. Il
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refuse de rentrer et quitte le Komintern. Les staliniens devront attendre juin 40 pour pouvoir le pendre à un arbre pendant la débâcle. Julius est à P aris. Après la déclaration de guerre, comme tous les Allemands, même antinazis, il est consi-déré comme ennemi et interné, d’abord au camp des Mille à Aix-en-Provence. Là, d’autres Allemands, sou-cieux d’obtenir quelque f aveur le dénoncent comme communiste. Il est transféré dans un camp plus dur : le Vernet, au pied des Pyrénées. C’est là qu’on a enfermé les Internationaux sortis d’Espagne. Julius y retrouv e un Autrichien connu dans l’équipe des camions de la SFIO . Trotskiste, il est entré dans les milices du POUM. Quand le POUM a été pourchassé, il e s’est caché avec d’autres dans la 26 Division, l’an-cienne Colonne Durruti. Au début de février 39, au moment de la grande retraite, beaucoup sont à Malaga, lui se trouve au Nord, dans un groupe qui souhaite batailler le plus longtemps possible, protéger les civils et tuer des fascistes et desmoros. Ils ont tant traîné qu’ils sont coupés de la route Figueras-La Junquera et remon-tent v ers la France par Olot et Ripoll, pour tomber de l’autre côté, à Prats de Mollo par le col d'Ares. Donc : la montagne en février, avec la neige. Et il n’a plus sa cou-verture, il l’a donnée dans la montée, après Ripoll, quand il a trouvé une femme et une gosse qui g relot-taient sous un abri. Toutes leurs af faires étaient sur un mulet. Le mulet a pris peur pendant un mitraillage et elles ne l’ont jamais retrouvé. Mais il n’est pas le plus malheureux : il a sa peau de mouton et une bonne v este récupérée a vec des bottes dans un poste franquiste au bord de l’Ebre. La couver-ture aussi venait de ce poste, une bonne couverture, peut-être allemande. Cette peau de mouton, grande, avec deux fentes taillées au couteau pour passer les bras et
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faire une sorte de gilet, il l’a encore au Vernet. Dix fois on a failli la lui piquer pendant des fouilles et des désin-fections, il a réussi à la garder. C’est bon signe, dit Julius, tu vas sauver ta peau.
Cet Autrichien a pu faire passer un message à Foix, à vingt kilomètres du Vernet, dans la famille d’un jeune ingénieur rencontré en Espagne : un idéaliste, déserteur de l’armée française arrivé à Barcelone en uniforme de sous-lieutenant d’un régiment du Génie. On suppose qu’il est à nouveau mobilisé et qu’il faudra attendre son retour pour rece voir une réponse. Alors ils pourront s’évader, c’est assez facile, la difficulté est : que faire et où aller une fois dehors ? Les internés sont maltraités. Quelques Allemands (mais pas les juifs) désespèrent et se déclarent nazis afin d’être considérés comme prisonniers de guerre protégés par les Conventions. On les dirige aussitôt vers un autre camp.
C’est en juillet 40, après la débâcle, que l’ingénieur , démobilisé, rentre chez lui et trouve le message. Il arive au camp en grande tenue, uneValeur Militairetoute neuve sur la poitrine. Il confie au caporal de garde un petit colis : des paquets de Gauloises « Troupes », une saucisse sèche, des biscuits et un li vre de Maupassant : Sur l’eau. Dans la nuit, Julius et son copain se faufilent au bout du camp, où la rivière est à quelques mètres. L’ingénieur est là depuis un bon moment. Chaque cinq minutes il allume son briquet et sifflote le début de la fameuse chansons : « A las barricadas… » Enfin les autres lui répondent, il s’approche et leur lance des pinces coupantes. Puis ils marchent le long de
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la rivière. A l’aube, dans un village, ils montent dans le petit train à voie étroite. A Foix ils sont cachés dans une remise. On leur donne des vêtements qui passent par-tout : béret, bleu de travail, vieille veste de chasse. Julius parle assez bien le français pour se dire belge, à la rigueur flamand, il y en a encore beaucoup, égarés dans le Midi a vec les Français du Nord. Un peu d’aide, un peu de chance, il ira au P ortugal.
Au congrès de Tours, la Fédération de l’Ariège a voté l’adhésion à la nouv elle Internationale. Déroutés par la politique russe, beaucoup de militants partent peu à peu, souvent pour rejoindre « la vieille maison », comme dit Blum, la SFIO. Le jeune ingénieur, d’abord membre des Jeunesses, puis du Parti le quitte en 34, quand Trotski accuse l’Internationale d’avoir conduit à la faillite le Parti Communiste Allemand. Il part faire son service mili-taire, devient officier à cause de sa formation. Dès l’été 36, il déserte et passe en Espagne. Pendant de courtes visites dans sa ville, il a connu une militante des Jeunesses Socialistes, tendance g au-che, venue des hautes vallées, admise à l’Ecole Normale du chef-lieu. Sans affectation à la rentrée de 40, elle est retournée dans son village où elle aide aux moutons : Georgette Maury. C’est son nom et son adresse, juste le nom du village, que l’ingénieur idéaliste et casse-cou donne à Julius-Isaac Stern. Quelques provisions pour sa musette et bonsoir . Lui prend avec l’Autrichien le car pour Lavelanet et Quillan, et là le train pour P erpignan et Port-Vendres.
Julius ne doit pas aller tout de suite en Espagne. Là-bas, aux mains de laGuardia Civilt,, sans passepor emprisonné, et en supposant même qu’il puisse cacher
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