Romans populaires illustrés. , Le portier / par Auguste Ricard ; édition illustrée de 25 vignettes par Bertall

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G. Barba (Paris). 1862. 1 vol. (64 p.) : fig. ; gr. in-8.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1862
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LE PORTIER,
PAB
AUGUSTE RICARD.
EDITION ILLUSTREE DE 25 VIGNETTES PAR BERTALL.
PRIX : 90 CENTIMES,
PUBLIÉ PAR GUSTAVE BAllBÀ^to^Afip-^Î^UR,
CEUYRES COMPLÈTES
DE
A (J (jr U S1 ht
RICARD
ILLUSTRÉES PAR BERTALL
LE PORTIER
PREFACE.
Quoiqu'il convienne peu ,T.
un auteur de se mettre es
scène, parce que souvent,
dans un auteur, ce qu'il y a
de moins intéressant, c'est
sa personne, je suis obligé
de parler de moi, de dire
que je porte souvent mes
dieux pénates de lieux en
lieux, tantôt au nord, tantôt
au midi ; aujourd'hui habi-
tant l'antique Marais, demain
la Nouvelle Athènes, et que,
riche des souvenirs du noble
faubourg, partout j'observe
les moeurs, les goûts, les ha-
bitudes et les portiers. Cette
nécessité de planter un nou-
veau piquet presque à chaque
terme vient autant du mou-
vement d'affaires qui em-
porte à Paris ceux qui n'ont
point de fortune, que des
exigences des propriétaires.
Ces messieurs se croient
tout permis ; ils augmentent
leurs loyers suivant leurs
fantaisies : on dirait que plus
on bâtit à Paris, plus ils
doivent renchérir leurs ap-
partements ; ensuite ils
payent plus largement que
d'autres encore le tribut
aux passions humaines; ils
usent de l'arbitraire comme
les despotes de l'Orient.
Qu'un monsieur tranquille et,
rassis demande une répara-
tion indispensable, on la re*
fuse, ou on exige qu'il paye
moitié, quelquefois toutj
qu'une petite femme au nez
retroussé, à l'oeil égrillard,
bien coquette, bien incon-
nue, s'ennuie de ses carreaux
et demande un parquet, vite
des ouvriers, le menuisier,
le frotteur ; que le jeune étu-
diant du septième lorgne la
veuve du second, à lui per-
mis,, ce semble; un étudiant
peut porter partout les pré-
mices de ses soupirs, et pro-
mener son coeur novice de
la cave au grenier; une
veuve est maîtresse de faire
des passions : tout cela dé-
range un propriétaire qui a
des vues ; il craint avec rai-
sou qu'on ne préfère les
blonds cheveux de l'élève de
Cujas à ses boucles grison-
nantes ; il loue le grenier dû
jeune homme à une petite
couturière et fait double af-
faire. Soi-même on se laisse
volontiers bercer par mille
passions, illusions décevan-
tes, .chimères qui enivrent,
qui consolent, qui sont la
vie même, et que le temps
rapide emporte pour ne plus
les ramener. Alors si la jeune
fille qu'on aime se promène
au Luxembourg, on ne peut
loger que dans la rue d'En-
fer ; si on a vu, sur la Place-
Royale, deux yeux, bleus se
baisser sous un grand chapeau
de paille cousue, deux joues
blanches rougir sous deux
1
LE PORTIER.
rubans faisant rosette sous le menton, une grande et jolie fille enfin
marcher entre une rentière et son bichon, entre un rentier et son pa-
rapluie, on déserte la rue d'Enfer et on élit domicile rue de la Perle ;
quand une petite grisette qu'on adore, brode au marché des Jacobins,
on loge rue Saint - Hyacinthe ; si on est en extase devant les gargouil-
lades d'une chanteuse de l'Opéra, ou bien si on a un goût très-
vif pour les ronds de jambes, on s'arrange avec les propriétaires des
rues Lepelletier ou d'Artois. Les migrations sont fréquentes, parce
qu'un goût succède à l'autre, et que cette vie agitée donne tous les
plaisirs, excepté ceux de la constance et du repos ; mais on observe,
et lorsqu'on se croit assez sûr de son sujet, on peut faire profiter le
public de ses observations.
Or donc, comme un soir je descendais enveloppé dans mon quiroga,
et que je longeais la loge de ma portière, prêt à demander le cordon,
je m'entendis nommer très-distinctement, et persuadé, comme Figaro,
qu'il n'y a qu'un seul bon moyen pour entendre, j'écoutai :
— Enfin, nous voici à la fin de cette maudite histoire, dit ma por-
tière , et elle tenait à la main la dernière feuille du roman que j'ai
l'honneur de vous offrir aujourd'hui, doux et bénin lecteur.
Je vis d'un coup d'oeil de quoi il s'agissait : ma portière recevait les
épreuves des mains du garçon de l'imprimerie, et elle en faisait comme
de mes journaux : elle les lisait avant moi.
— Ah! ah! nous sommes à la fin, reprit la portière delà maison
vis-à-vis, grande et belle femme de quarante-cinq à cinquante ans,
ancienne femme de chambre, ancienne maîtresse d'un général, et qui
est demeurée portière parce qu'elle n'a pas eu l'art de convertir un
goût passager en une passion sérieuse.
— Je voudrais bien savoir, continua la belle femme de cinquante
ans, ce que c'est que ce petit monsieur, qui parle peu, qui fait semblant
d'écrire beaucoup, qui ne rentre qu'à minuit, et qui se mêle de dire
du mal des portiers et, par conséquent, des portières ; car nous sommes
compromises dans ce livre ; cette madame Germain n'est pas une femme
honnête, et si nous connaissions une portière qui se conduisît ainsi,
sans doute ni vous ni moi ne la verrions.
— Ah ! je vous le promets, dit ma portière.
— Mais qu'est-ce donc que ce monsieur ? demanda encore la grande
femme.
Mon Dieu, dit ma portière, ce sont des ces jeunes gens qui sont
tombés à Paris on ne sait d'où, et qui y font on ne sait quoi; je suis
persuadée que ce beau monsieur a des parents en province, qui sont
bien fâchés de le savoir à Paris sans occupations.
— Qu'appelcz-vous sans occupations, ma chère amie ? mais il me
semble qu'il écrit tout le jour; et, d'ailleurs, il faut du temps pour
remplir toutes ces feuilles que nous avons lues.
— Je veux dire, madame, sans occupation utile.
— A la bonne heure.
— Attaquer les portières! et où en sommes-nous, grand Dieu?
Manque-t-il de personnes sur lesquelles il pouvait tomber, sans aller
nous chercher, nous, pauvres gens ! Ah ! s'il voulait faire un livre, il
n'avait qu'à me venir chercher, je lui aurais donné des sujets de ro-
man, moi, et ces romans-là auraient été des histoires. Tenez, ma chère,
cette petite dame du second, qui n'est ici que depuis un terme, si on
voulait écrire là-dessus, qu'il y aurait de belles choses à dire ! D'abord,
elle se fait appeler madame Eugénie de Yillevieille, et ce n'est pas
plus son nom que le mien ; elle se nomme Marguerite Latour et, te-
nez, c'est la fille de ce Latour, cordonnier dans la rue Saint-Antoine.
— Qui chaussait le pauvre général? dit la grande femme en essuyant
ses yeux.
— Justement, reprit la portière ; et quant au nom de sou père, elle
a bien fait de le quitter Un homme qui a été en police correction-
nelle, et qui n'est pas allé à Toulon parce qu'il avait des protections...
Chut... chut... j'e sais tout cela, moi... Mais pourquoi renier sa pa-
tronne, cette giande sainte Marguerite, pour se faire appeler Eugénie?
Imaginez, ma chère amie, que cette belle dame de Villevieille, qui
est noble comme moi, et sage comme la Madeleine à dix-huit ans, n'a
que trois amants à la fois, ma chère
— Et mon monsieur du troisième, dit la grande portière, qui a la
visite de toutes les danseuses de l'Opéra, qui ont bien soin de ne pas
venir deux à deux, mais toujours l'une après l'autre.
— A propos d'Opéra, dit ma portière, savez-vous que mon pauvre
mari est mis à la retraite, sans pension, après trente-cinq ans de
service?
— Votre mari était danseur à l'Opéra, madame ?
— Du tout, madame, du tout; mon mari était coiffeur de l'Opéra,
il y était entré en Ul, madame, presque avant la révolution.
— Et sans doute on lui donne sa retraite par napport à ses opinions?
— Ses opinions ! ses opinions ! il s'agit bien de ses opinions ! non,
madame, c'est par rapport aux moeurs.
— Il a donc fait quelques
— Lui, madame! impossible. Ah! il y a bien longtemps qu'il ne s'en
mêle plus, le pauvre cher homme ! c'est une mesure générale : les
danseuses ne peuvent plus avoir de coiffeurs ; on ne leur permet plus
que des coiffeuses, madame, des coiffeuses et des peignoirs, et cela
nous enlève vingt francs par mois ; et vingt francs par mois de moins
dans un ménage doivent compter, j'espère.
— Sans doute, madame.
— Et je ne vous dis pas, ajouta aigrement ma portière, que je suis
persuadée qu'on m'a ôté mes entrées.
— On vous a ôté vos entrées ?
— J'en suis presque sûre... Oh ! quand on est en train de faire des
injustices Ce n'est pas que j'y tienne beaucoup; mais enfin j'aime
la danse et la musique tout comme une autre ; cette maudite porte
m'empêchait souvent de profiter de mes entrées ; mais quelquefois ma
nièce Catherine, l'écaillère du coin
— Je la connais, madame.
— Ma nièce Catherine venait tirer le cordon à ma place, et alors
j'allais aux troisièmes loges. Ah! madame, quand on a un mari qui,
pendant plus de vingt ans, a accommodé M. Lainez et M. Yestris, il
est bien dur de...
— Mais, madame, savez-vous qui vous fait cette injustice?
— Oui, madame.
— C'est peut-être ce jeune homme qui se moque de nous dans le
Portier. IL
— Jour de Dieu! reprit ma portière en mettant ses poings sur ses
hanches, je lui arracherais les yeux si je le croyais; mais ce n'est pas
lui; ça n'a point de pouvoir, ces petits garçons; c'est un grand seigneur
qui a fait le coup.
— Un grand seigneur !
— Oui, madame, un grand seigneur; eh bien ! je vous le demande
un peu, madame, si ou ne pourrait pas tympaniser cet homme-là, ce
monstre, au lieu de venir nous chercher dans nos loges pour se mo-
quer de nous ?
— Sans doute.
— N'a-t-il point de maîtresse, ce grand seigneur?
— Oh ! non, les moeurs.
— Les moeurs! les moeurs! est-ce que vous donnez là-dedans, vous?
J'ai ouï affirmer qu'il a une maîtresse et qu'on pourrait dire de drôles
de choses sur cette femme.
— En vérité ?
— Oui-da! mais ils ont trop peu de courage, ces messieurs les au-
teurs, pour s'attaquer à ces gros poissons, ils tombent sur le menu
fretin.
— Si j'étais à votre place, madame, je sais bien ce que je ferais.
— Et que feriez-vous, madame?
— Vous êtes sa portière, il est dans vos mains.
— Jusqu'à un certain point, cependant.
— Mon Dieu ! ce certain point s'étend aussi loin qu'on veut.
— Comment cela ?
— Vous allez voir. Aime-t-il son appartement?
— Beaucoup, il ne sort pas de la journée, et il se félicite d'èlrc dans
un endroit très-chaud, où il n'y a ni vent coulis, ni humidité dans
l'hiver, ni soleil, ni trop grande chaleur dans l'été; enfin, point de
bruit de voiture en toute saison.
— Faites-lui donner congé.
— Vous avez raison, madame, c'est un bon moyen, et il est fort
aisé pour moi ; j'ai l'oreille du propriétaire.
— Fort bien ; mais comme il restera encore trois mois chez voua,
tourmentez-le bien pendant ce temps.
— Oui, madame.
— Retenez ses journaux.
— Oui, madame.
— Salissez-les, perdez-les.
— Oui, madame.
— Ne lui donnez pas ses lettres.
— Oui, madame.
— A-t-il une maîtresse?
— Oui, madame ; c'est-à-dire, je le crois ; il vient ici souvent une
jolie petite tVmme de dix-huit à vingt ans, qui est bUnche comme un
lait, qui a les cheveux noirs comme des charbons, et qui rougit beau-
coup toutes les fois qu'elle me le demande.
— C'est sa maîtresse?
— Oui, madame.
:— Ne la laissez pas monter.
— Oui, madame.
— Sous aucun prétexte, et s'il y trouve à redire, les moeurs en-
tendez-vous ?
— Oui, madame.
— A-t-il des créanciers?
— Oui, madame.
— La:ssez-les monter chez lui toujours, à toute heure, à tout mo-
ment, faites-les venir, écrivez-leur des circulaires s'il le faut, et quand
ils arriveront glissez-leur dans l'oreille qu'il a reçu de l'argent de son
père , de sa mère, de son oncle ; qu'il a hérité, qu'il a gagné au jeu ;
dites-leur qu'il nage dans l'or, de façon que, s'il ne les paye pas, ils
soient furieux.
— Oui, madame.
— Et pour que votre vengeance ne finisse pas ici, quand il déména-
gera , donnez sa nouvelle adresse.
— Oui, madame.
— Il faut lui apprendre à qui il s est joue. Insulter aux por-
LE PORTIER.
3
tiers! manquer aux portières! Ah, il n'est pas encore au bout de ses
peines !
'— Oui, madame.
— Le cordon, s'il vous plait !
C'était moi qui, d'une voix pileuse, demandais ainsi à sortir d'une
maison où l'on venait de me retrancher l'eau et le feu ; d'une maison
dont les murs m'auraient écrasé , sans doute, si Dieu écoutait la colère
des portiers. J'allais, je cheminais en réfléchissant à l'entretien sin-
gulier que je venais d'entendre. La méchante femme que cette grande
voisine de ma portière! avec quelle perfidie elle la conseillait O
ma chère L*** ! c'était toi qu'on voulait éloigner; c'était de tes beaux
yeux qu'on voulait me priver pour toujours; eh! grand Dieu! que me
resterait-il, si l'on m'ôtait tes Sourires et tes caresses? Et vous, hon-
nêtes gens que je paye plus lentement que vous ne le voudriez sans
doute, et à qui je me permets quelquefois de faire fermer ma porte,
on veut vous dire que je nage dans l'or et dans l'argent ; qu'une mère
facile, qu'un père indulgent m'ont envoyé des mandats payables à vue;
qu'il est mort dans l'Amérique un oncle millionnaire, dont les galions
vont m'arriver ; ah ! n'en croyez rien et ne doublez pas je vous en prie,
le nombre de vos visites du matin.
Cependant je rentrai chez moi, et le lendemain j'eus besoin d'appeler
trois fois ma portière pour qu'elle vînt allumer mon feu ; elle entra
enfin chez moi le regard mécontent, la mine allongée, et toute l'al-
lure inquiète ; elle n'avait pas mes journaux, n'avait pas reçu de lettres ;
elle prétendait que ma chère L""* n'était point venue, qu'un de mes
créanciers la fatiguait depuis six heures du matin, et que mon proprié-
taire était fort mécontent de moi. Je vis qu'il y avait commencement
d'exécution, et j'eus avec madame Chopart la conversation suivante :
MOI.—Eh bien ! madame Chopart, comment va la santé? Si j'en
juge par votre air de bonne humeur, vous devez vous porter à merveille.
MADAME CHOPART. — Comment je me porte ! comment je me porte !
Est-ce que monsieur est médecin? je croyais que monsieur n'était
qu'auteur.
MOI. — Vous ne répondez pas à ma question, madame Chopart; et
sans être médecin, je...
MADAME CHOPART. — Oh! tenez, monsieur, tout ceci ne peut pas durer,
et il faudra que nous nous quittions. Si j'ai un conseil à vous donner,
c'est de chercher un nouveau logement.
MOI. — Du tout, madame, du tout ; puisque nous ne nous convenons
pas, ou, pour mieux dire, puisque je ne vous conviens pas, je prendrai
une autre femme de ménage, mais je garderai mon logement parce
qu'il me convient et que je conviens au propriétaire.
MADAME CHOPART. — Au propriétaire ? qu'en savez-vous, monsieur ?
MOI. — J'en suis certain, je l'ai vu hier.
MADAME CHOPART. — Le matin?
MOI. —Non, le soir; il m'a offert un bail de trois, six, neuf, que j'ai
accepté, et que nous avons tous deux signé pour trois ans. Le voilà.
MADAME CHOPART lisant. — C'est ma foi vrai !
MOI. —Je ne mens jamais, quoique je fasse des romans. Avez-vous,
madame, un bail aussi long avec le propriétaire? Savez-vous seulement
qui sortira le premier de cette maison, si ce sera vous ou moi?
MADAME CHOPART. —Moi, monsieur, sortir de cette maison?
MOI. —Je ne dis pas cela. Mais si un locataire (moi, par exemple)
allait trouver le propriétaire, et qu'il lui portât des plaintes graves
contre vous; s'il lui disait qu'on le traite en ennemi avec qui tous les
moyens sont bons, qu'on détourne ses lettres, et qu'on a juré de le
faire déguerpir par toutes les voies possibles; si ce locataire (toujours
moi, madame) était un homme honnête, doux, tranquille, un ciloyin
estimable, et s'il se rencontrait aussi que le propriétaire fût un homme
juste et droit, je vous prie de me dire, madame, qui sortirait de la
maison, si ce serait le locataire ou le portier, et, le cas échéant, comme
dans cette maison, la portière ?
MADAME CHOPART. — Mais, monsieur, avez-vous fait quelques plaintes?
Avez-vous quelques raisons de...?
MOI. — Je ne dis pas cela, madame, mais répondez à ma question.
MADAME CHOPART. — Ah ! grand Dieu ! c'est fait de moi, je suis perdue,
je suis désespérée ; un grand seigneur ôte sa place à mon mari, un au-
teur me fait perdre la mienne ; il nous faudra aller dans l'hospice des
Bons Pauvres, et j'en mourrai, monsieur, et c'est vous qui en serez
cause.
moi. — Rassurez-vous, madame, je n'ai rien dit au propriétaire.
MADAME CHOPART. — A propos, monsieur, j'oubliais : voici vos jour-
naux... Excusez, ils sont un peu tachés de graisse, c'est un malheur,
un accident; vous savez, monsieur, que celi n'arrive jamais, c'est la
première fois et ce sera la dernière, je vous le promets.
MOI. — Ils sont tachés ; je m'y attendais. Mais, madame, si vous ne
voulez plus faire mon ménage, vous êtes la maîtresse de...
MADAME CHOPART. — Pardon, monsieur, si je vous interromps, mais je
suis si distraite aujourd'hui J'avais oublié de vous dire : cette jolie
dame, si douce, si gentille, qui a l'air de vous aimer tant
MOI. — Eh bien! cette jolie dame ?
MADAME CHOPART. — Oh! la jolie personne, monsieur; que vous êtes
heureux, monsieur, et elle aussi ! car enfin, monsieur est un si joli
garçon, si bon, si doux, si aimable.
MOI. — Eh bien! cette jolie dame ?
MADAME cnorART. — Elle est venue ce matin, monsieur.
MOI. — Vous l'avez empêchée de monter ?
MADAME CHOPART. — A vous dire vrai, monsieur, je n'en n'ai pas eu
l'embarras; cette dame a dit qu'elle allait au bain, mais qu'elle vien-
drait déjeuner avec monsieur.
MOI. — C'est bien. Si donc, madame, vous ne voulez plus faire mon
ménage...
MADAME CHOPART. — Au contraire, monsieur, puisque je venais vous
demander ce que vous vouliez offrir à cette dame.
MOI. — Vous veniez tout à fait dans d'autres intentions, et voici
pourquoi : vous avez lu les épreuves du Portier; et les mauvais conseils
d'une voisine vous ayant fait sortir de votre caractère naturel...
MADAME CHOPART. — Ah ! c'est vrai, monsieur, mais ce qu'il y a de
plaisant, c'est que cette voisine dont vous me parlez a fait comme la
madame Germain de votre roman.
MOI. — En vérité !
MADAME CHOPART — Oui, monsieur, sauf qu'elle n'a jamais été si jolie,
ni si aimable. Mais, d'un autre côté, monsieur, vous maltraitez tous les
pauvres portiers dans cet ouvrage, et c'est ce qui m'a blessée au coeur ;
<,'est pour mon mari que je me suis fâchée. Pardon, monsieur, mais
j'avais oublié Tenez, voilà une lettre que j'ai reçue pour vous ce
matin ; elle est timbrée, monsieur, elle vient des départements ; je parie
que c'est de M. votre père.
MOI. — Je vous remercie. Vous avez donc pris pour votre mari les
aventures de Germain? car pour vous, madame, vous êtes d'âge cano-
nique , et je ne pense pas que vous vous soyez reconnue dans madame
■ Germain.
MADAME CHOPART. —Non, sans doute, monsieur; madame Chopart n'a
jamais bronché sur le chapitre de l'honneur, et l'on ne peut pas dire
qu'elle soit descendue d'une fenêtre pour sortir de chez un jeune homme.
Mais mon pauvre mari
MOI. — Mais votre pauvre mari, madame, est ex-coiffeur de l'Opéra,
et quand il avait fini sa besogne sur le théâtre, il allait claquer dans
la salle ; mon Portier ne fait rien de tout cela, et quand même il le
ferait, cela ne serait point une personnalité ; qui dit tout le monde ne
dit personne. Ne voyez-vous pas, madame, que quand on peint une
classe, on n'a pas en vue un individu, mais tous les individus; qu'on
rassemble les traits de caractères épars çà et là pour en orner son hé-
ros , qui n'est comique et vrai que par ce moyen ! Je serais désespéré
que mon Germain ressemblât à votre mari ; cela me prouverait que
mon ouvrage ne vaut rien. Il faut bien qu'il y ait quelques traits qui
aient l'air de la ressemblance; mais si vousavczlu l'ouvrage, vous...
MADAME CHOPART. — Sans doute, monsieur, j'étais une malavisée; c'est
que je suis si vive, et puis les mauvais conseils
MOI. — Croyez, madame, que jamais aucune idée semblable à celle
que vous me reprochez n'est entrée dans ma tête, et
MADAME CHOPART. — Monsieur, excusez-moi, tous les torts étaient de
mon côté.
MOI. — Moi, écrire des personnalités !
MADAME CHOPART. J'avais
MOI. — Et contre mon portier, encore !
MADAME CHOPART. — J'ai eu
MOI. —J'ai entendu votre conversation d'hier au soir, madame.
MADAME CHOPART. — Mon Dieu! mon Dieu! j'avais... j'ai eu tort.
Croyez, monsieur, que je suis bien revenue de la fausse idée... et que
je suis entièrement à votre service, de toutes les façons, monsieur
Vous pouvez disposer de moi J'espère que monsieur ne prendra
pas une autre femme de ménage? Vous m'excuserez, monsieur, si
j'ai bavardé aussi longtemps; mais, monsieur, quand on est franche et
qu'on a quelque chose sur le coeur Votre servante, monsieur, de
tout mon coeur, je vais préparer votre déjeuner (A part.) Peste!
ménageons-le, il a un bail de trois ans et il est bien avec le pro-
priétaire.
— Maintenant, cher lecteur, que j'ai fait ma paix avec ma portière,
que j'ai un bail de trois ans, que je ne cours plus le risque de n'avoir
ni feu ni lieu, que je puis braver, pendant trois ans, le dépit du cor-
don et le ressentiment des Germains de Paris, il ne me reste plus qu'à
vous recommander mon ouvrage, et, si vous avez à vous plaindre de
votre portier, à vous prier d'adopter le mien.
LE PORTIER.
CHAPITRE PREMIER.
Le Propriétaire.
M. Thibaut était un petit homme tout rond, qui avait cinquante-
cinq ans et soixante mille livres de rente ; il avait toujours eu de la
fortune ; mais sous l'empire il l'avait doublée en engageant dans les
fournitures les quatre ou cinq cent mille [francs que lui avait laissés
son père. Dans ce temps, où il semblait que l'argent était plus rond
parce qu'il roulait davantage , il avait toujours employé la moitié de
ses bénéfices à acheter des propriétés ; de façon qu'il possédait deux
terres superbes près de Paris et une maison magnifique dans la
Chaussée-d'Antin.
Dans ces dernières années, où la fureur de bâtir s'est emparée de
tous les capitalistes, il aurait pu se dispenser de faire comme les
autres, puisqu'il avait un grand et beau bâtiment dans un des plus
riches quartiers de la capitale ; mais il était imitateur comme la plu-
part des hommes, et il acheta un terrain dans la rue de la Tour-des-
Dames, où il fit élever à grands frais une petite maison bien moderne,
ayant statues dans le vestibule et rampe dorée dans l'escalier. Cela
fait, M. Thibaut ne put pas dormir tranquille qu'il ne s'installât dans
sa nouvelle maison ; s'y transporter de suite, c'était sécher les plâtres
et s'exposer à des rhumatismes ; mais qu'importe ! la moitié de Paris
n'en fait-elle pas autant ?
Il quitta donc ses appartements du premier dans la rue de la
Chaussée-d'Antin, et les loua à un banquier, M. Durand. Les salons
du fournisseur furent changés en bureaux, et une petite salle qu'il ap-
pelait sa bibliothèque devint le cabinet du banquier. Mais que d'in-
quiétudes et de soucis n'ont pas les pauvres capitalistes ! Si l'on savait
ce qu'il en coûte pour être propriétaire ou seulement pour être riche,
personne n'envierait le sort de ceux qu'on appelle improprement les
heureux de la terre. M. Thibaut l'éprouva : il allait quitter sa mai-
son, dans quelles mains la laisser? Tant qu'il l'avait habitée, sa pré-
sence remédiait à tout ; l'oeil actif d'un propriétaire est plus néces-
saire qu'on ne le pense généralement aux dieux pénates d'une maison,
même quand elle est assurée contre l'incendie; maintenant tout allait
rouler sur un étranger, sur un mercenaire , sur un portier ! Et quel
homme encore que ce portier ! un vieux bonhomme, ancien serviteur
de son père , il est vrai, mais cul-de-jatte, goutteux et d'une vue si
douteuse qu'un locataire un peu adroit et qui aurait voulu partir sans
payer son terme aurait pu faire défiler les meubles par la porte cc-
chère , et lui faire croire que le secrétaire, les ottomanes et les fau-
teuils étaient autant de messieurs et de dames qui sortaient de dîner
chez lui. Or que deviendraient les propriétaires si l'on ne payait pas
son terme ! Qu'on doive à son tailleur, à son boucher, à son boulanger
même, c'est tout simple ; mais à son propriétaire, ce n'est pas l'usage.
On ne pouvait donc pas garder cet homme-là , parce que dans une
maison tout roule sur un portier : c'est lui qui voit tout, qui sait tout
et qui répond de tout.
M. Thibaut était au coin de son feu, enfoncé dans ses réflexions
désespérantes, lorsque son valet de chambre entra.
Mais siM. Thibaut employait une moitié desbénéfices qu'il faisait dans
les fournitures à acheter des propriétés, il faut avouer aussi qu'il em-
ployait l'autre moitié à ses dépenses personnelles ; il aimait le faste, le
vin, le jeu, les femmes et la représentation ; que de gens qui, avec
quelques-uns de ces goûts seulement, dépensent le double de leurs re-
venus ! Il avait le train des grands seigneurs, et comme eux il avait
un valet de chambre ; ce valet de chambre, c'était Germain qui ve-
nait dans ce moment même interrompre les réflexions de son maître.
' KGgrmain entrait d'un air soucieux et embarrassé qui ne lui était pas
■drulrlaire; il arrangeait un fauteuil, le déplaçait ensuite; il tournait
■ autour: de l'appartement, faisait un pas en avant, deux en arrière, et
ifemblàit craindre d'ouvrir la bouche; M. Thibaut, à qui une longue
-habitude de traiter les affaires avait appris tout ce qu'on perd à parler
lè\ptêinier, n'avait garde de dire un mot, et il se passa un moment de
silence j.eirfin'.Germainse décida.
— Monsieur,.dit-il, se.porte bien aujourd'hui ?
— Oui.
— IV n'a rien à m'brdonner?
— Non.
Il fallait alors se résoudre à aborder la question,
— Je venais, dit Germain, demander une grâce à monsieur.
— Ah ! ah ! et laquelle? une permission de sortir jusqu'à onze
heures lu matinée de demain?
— Non, monsieur, plus que cela;
— Comment, plus que cela ?
— Oui, monsieur, l'a permission de me mariera
— De te marier, Germain ?
— Monsieur sait bien que je vieillis.
— Tues plus jeune que moi!
— Je n'en ai pas moins cinquante ans; et comme j'aime la fille du
cordonnier de monsieur, et que , grâce à ses bontés , j'ai maintenant
de quoi vivre doucement, je le prie d'approuver mon mariage, quoi-
que je sache que monsieur ne veut pas d'un valet de chambre marié.
— Et tu aimes la fille de mon cordonnier ? c'est donc pour cela que
tu m'as fait quitter celui qui me servait depuis vingt ans?
— Oui, monsieur; et comme monsieur a toujours été fort content
de moi, s'il voulait donner ma place à mon neveu Charles, il mettrait
le comble à ses bontés.
Tandis que M. Thibaut réfléchissait à l'ennui de changer ainsi le
confident de ses amours clandestines, de ses faiblesses , 'de ses petits
secrets d'amour-propre, l'homme enfin avec lequel il était très-loin
d'être un héros , chose qui lui arrivait comme à beaucoup d'autres per-
sonnes, Germain continuait :
— Le mariage, monsieur, est plus utile qu'on ne le croit, et je com-
mence à m'apercevoir que la vie que nous avons menée jusqu'ici n'est
pas régulière; et cela, monsieur, il faut l'avouer, ce sont les femmes
qui me l'ont fait voir : car les femmes sont beaucoup plus sages depuis
dix ou douze ans qu'elles ne l'étaient auparavant; autrefois , quand je
m'adressais à une jeune fille et que je lui faisais un doigt de cour, je
persuadais, je réussissais tout de suite, et on ne me faisait pas la plus
légère objection ; aujourd'hui c'est bien différent : quand je dis quel-
que galanterie on me répond sur-le-champ : Finissez donc, monsieur
Germain ; à votre âge ! Ou bien on me demande si c'est pour le bon
motif; il n'en était pas ainsi autrefois.
— C'est que tu étais jeune , imbécile.
— Vous croyez, monsieur?
— Sans doute.
— La fille du cordonnier de monsieur, par exemple , mademoiselle
Julie, n'a pas voulu me permettre de lui baiser la main avant que je
lui eusse promis de l'épouser, la, tout à fait.
Pendant que Germain bavardait ainsi, il vint à M. Thibaut une idée
lumineuse ; il se leva enthousiasmé et dit à Germain :
— Tu peux te marier, mon garçon ; tu peux épouser la fille de mon
cordonnier, mademoiselle Julie, et, qui plus est, tu ne sortiras pas-de
mon service , et je prendrai pour valet de chambre ton neveu Charles.
— Monsieur renvoie son cocher ?
— Non.
— Monsieur par hasard voudrait-il prendre un intendant?
— Le ciel m'en préserve ! Voici le fait : je quitte ma maison; il me
faut un portier fidèle, intelligent, attentif; ce sera toi.
— Ainsi, monsieur, je quitterai la livrée pour le cordon?
— C'est une retraite ; vois si elle te convient : quatre cents francs
de gages , le sou pour livre , les deniers à Dieu, l'éclairage, la bûche
et les grandes clefs.
Germain, valet rusé et calculateur habile , n'avait garde de refuser
une aussi bonne fortune ; cependant, comme il voyait que M. Thibaut
tenait à l'avoir, il se fit un peu presser et eut l'air de faire grâce en ac-
ceptant.
CHAPITRE II.
Julie Schoes-Makor.
Environ trois mois avant la conversation dont nous venons de parler,
Germain, en passant dans la rue Sainte-Anne, avait vu sur la porte
d'un magasin une petite personne aux yeux noirs, aux cheveux bruns,
à la taille fine et dégagée, et qui semblait regarder attentivement ce
qui se passait dans la rue. L'imagination remplie de la coquetterie des
femmes de chambre, qui préféraient des chasseurs ou des valets de
pied à un valet de chambre tel que lui, il arrêta ses regards avec
complaisance sur la jeune fille.
— Si je cessais, se dit-il, de courtiser ces princesses d'antichambre,
qui singent leurs maîtresses et méconnaissent le mérite, pour accabler
de leurs faveurs de petits freluquets qui n'entendent rien au service et
qui n'ont pour tout mérite ou'un habit galonné, un couteau de chasse
inoffensif! Et pourquoi pas? Je ferai la cour tout tranquillement à une
LE PORTIER.
simple ouvrière; je serai heureux sans tracas, sans bruit... Et par-
bleu ! qu'elle est jolie ! Je ne connais que la femme de chambre de la
comtesse de P.... qui puisse lui être comparée; mais il ne faut pas
songer à celle-là ; M. le comte a des bontés pour elle , et elle est fière
comme la comtesse.
Tandis qu'il se parlait ainsi, il entendit une voix sonore qui, avec
un accent allemand fortement prononcé , dit :
— Julie , Julie, que faites-vous à cette porte? Il y a une heure que
vous regardez dans la rue , et les escarpins n'avancent pas ; il faut qu'ils
soient bordés dans une demi-heure, mademoiselle.
Julie , car tel était le nom de la jeune fille, jeta un dernier regard
dans la rue et rentra dans le magasin.
—* Elle s'appelle Julie, dit Germain; il y a dix-neuf ou vingt ans
que la femme de chambre de madame de M*"*, qui s'appelait aussi
Julie, fut si amoureuse de moi qu'elle quitta sa maîtresse plutôt que de
la suivre à Baréges, parce que je ne pus décider M. Thibaut à y faire
un voyage, et que par conséquent elle se serait séparée de moi. C'est
d'un heureux augure, toutes les Julies m'aiment. Voyons.
Eu se parlant ainsi, mons Germain, le jarret tendu , le nez au vent et
fier comme un grand seigneur de 1760, entra dans le magasin. La
jeune fille, assise sur une chaise et les pieds soutenus par un tabouret,
bordait les escarpins qui venaient de lui valoir une réprimande, et
dans l'établi un gros homme d'environ soixante ans battait le cuir et
n'interrompait cette occupation que pour cracher et lâcher des bouf-
fées de tabac qui embaumaient l'appartement d'un parfum qui ne plaît
pas à tout le monde.
— Que voulez-vous, monsieur? dit l'Allemand en laissant tomber
son marteau et en jetant de côté le cuir qu'il venait de battre. Julie,
donnez une chaise.
Julie s'empressa d'obéir ; elle se leva, prit une chaise, l'offrit à Ger-
main , et celui-ci eut l'adresse, en l'acceptant, de faire rencontrer sa
main avec la main de Julie et de la serrer légèrement. Un mot, un
coup d'oeil, un serrement de main, un rien disent tant en amour entre
jeunes gens; mais entre une jeune fille et un homme de cinquante ans
ce magnétisme n'existe plus. Vous avez vu, cher lecteur ; vous avez
vu, jeune et jolie personne qui lisez cet ouvrage auprès de votre feu
en écoutant le roulement des voitures dans la rue, ou le bruit du
marteau de votre porte cochère, ou encore la marche de ceux qui
montent votre escalier , parce que vous espérez reconnaître le
roulement du tilbury de votre ami, ou sa manière de frapper s'il
est venu à pied, ou sa marche si par hasard il a trouvé la porte
cochère ouverte et qu'il ait pu arriver jusqu'à vous sans dire : Ma-
dame une telle à un portier bavard et méchant ; vous ayez vu un fer
aimanté qui attire à lui toutes les aiguilles d'un étui : eh bien ! un
beau jeune homme fait d'ordinaire sur une jeune fille le même effet
que le fer aimanté sur une aiguille ; si le jeune homme devient
homme fait, s'il vieillit, si son front se ride , si ses cheveux devien-
nent rares et jaspés , alors l'effet diminue ou même cesse tout a fait,
et les jolies filles le regardent et se laissent toucher par lui du bout du
doigt sans éprouver la moindre émotion ; de même, quand le temps ou
le frottement ont fait perdre sa vertu au fer aimanté , on a beau le
présenter à l'aiguille, elle reste immobile et inanimée. Voilà préci-
sément, ce qui arriva quand la main de Germain rencontra celle de
Julie ; elle n'éprouva rien du tout absolument ; elle ne fit pas la
moindre attention à ce petit événement; elle avait bien autre chose en
tête que M. Germain.
Germain s'assit et regarda M. Schoes-Maker, qui de son côté le
considérait de ses deux gros yeux avec l'air de dire : Que voulez-vous ?
— Monsieur, dit enfin Schoes-Maker, veut-il des souliers ?
— Non, dit Germain.
— Des bottes?
— Non.
— Des bottines peut-être ?
— Non, pas précisément, je...
— Des bottes à l'écuyère ?
— Non.
— Ah ! c'est peut-être pour le billet du fabricant de cuirs ? Julie,
montez dans ma chambre, ouvrez l'armoire de noyer, vous y pren-
drez un sac de...
— Ne dérangez pas mademoiselle, dit Germain en voyant que Julie
se levait ; diable ! je ne viens pas pour un billet.
— Et pourquoi venez-vous donc? dit Schoes-Maker.
Il fallait en effet dire pourquoi il venait; mais un homme vieilli
sous le harnais des valets de chambre, un Frontin émérite, n'est pas
embarrassé devant un Allemand.
— Je venais, dit Germain, pour vous faire gagner de l'argent.
La figure de Schoes-Maker se dérida : faire gagner de l'argent! Avec
ce mot magique on fait presque tout ce que l'on veut dans ce monde ; et
Germain avait fort bien calculé qu'il pouvait en effet faire gagner de
l'argent au digne cordonnier sans qu'il lui en coulât rien.
—Julie, dit Schoes-Maker, montez dans ma chambre, vous y pren-
drez une bouteille de vin et deux, verres, il faut faire rafraîchir
monsieur.
Julie se leva ut obéit.
— Vous avez là une bien jolie ouvrière, dit Germain.
— Elle n'est pas mal, répondit l'Allemand; vous disiez donc que vous
me feriez gagner...
— Elle s'appelle Julie ? reprit Germain.
— Elle s'appelle Julie ; vous voulez me faire gagner de...
— C'est un joli nom.
— Eh ! oui, c'est un joli nom ; mais qu'importe, elle s'appelle Julie,
elle est jolie, c'est ma fille. Maintenant parlons de...
— C'est votre fille! dit Germain avec vivacité; oui, monsieur, oui,
mon ami, je veux vous faire gagner de l'argent, beaucoup d'argent.
— Voilà parler, dit Schoes-Maker.
Dans ce moment Julie arriva avec une bouteille et deux verres ;
Germain but. sans faire la grimace, le vin grossier de l'Allemand et
dit enfin :
— Je suis valet de chambre.
— Valet, reprit Schoes-Maker, je croyais que vous étiez fournisseur.
Mais peut-être votre maître l'est-il?
— Il l'a été, dit Germain un peu désappointé; il ne l'est plus au-
jourd'hui ; mais il pourrait bien le devenir encore; quand on a des ca-
pitaux.... Je suis valet de chambre, et j'ai toute la confiance de mon
maître.
En parlant ainsi, il regardait Julie en dessous, pour voir l'effet que
produisait ce qu'il venait de dire ; mais Julie bordait ses escarpins et
ne regardait pas.
Enfin il promit à Schoes-Maker de lui faire avoir la pratique de
M. Thibaut, qui ne portait ses souliers que deux ou trois fois, qui
laissait ses bottes après les avoir mises quinze jours , et qui sollicitait
la fourniture de la garde ; ce qui le mettrait à même de faire faire à
Schoes-Maker cinquante paires de bottes par semaine. Après ses pro-
messes , il sortit en se disant :
— Diable ! diable ! cela va mal ; le père est à moi , mais la petite
n'a pas fait la moindre attention à ce que je lui ai dit.
Le soir, dès que M. Thibaut eut dîné, dès qu'iL fut habillé et sorti,
Germain se dirigea vers la rue Sainte-Anne ; Julie était encore à la
porte, mais le vieil Allemand était sorti; Germain s'avança hardi-
ment et accosta Julie.
— Encore à la porte, mademoiselle ? Nous attendons quelqu'un ?
— Mais , monsieur, dit Julie en rougissant : ah ! c'ebt le monsieur
de ce matin.
— Oui, ma belle enfant, c'est le monsieur de ce matin. Et votre
père?
— Mon père est sorti. Si vous voulez le voir, dit Julie qui n'était pas
fâchée de se débarrasser du valet de chambre, il est à l'estaminet de la
rue du Bouloy, ce n'est pas très-loin d'ici, et...
— Non, ma belle, ce n'est pas pour votre père que je viens; c'est
pour vous.
— Pour moi ?
— Sans doute : croyez-vous qu'on puisse voir une aussi jolie per-
sonne sans désirer de la revoir encore? Mais, bonne petite Julie, je
vous aime déjà de tout mon coeur, et si vous voulez m'aimer...
— Vous aimer ! dit Julie avec étonuement.
Décidément elle ne comprenait pas.
Germain renouvela plusieurs fois ses visites et ses déclarations; mais
il n'y a pas, pour une jeune fille, de meilleure sauvegarde que l'in-
différence. Germain était vieux, et quelque effort qu'il employât, il ne
put venir à bout de se faire comprendre et eut le chagrin d'échouer
complètement.
— Ah ! si elle était femme de chambre! dit-il dans son dépit.
Il se trompait enecre; et si un homme blessé dans son amour-propre
pouvait raisonner, il se serait souvenu de ses revers auprès des Mar-
ions et des Lisetles. Ce fut alors qu'il fit les réflexions morales qu'il
débita à M. Thibaut et que, trouvant tous les jours Julie plus jolie, il
se décida à la demander en mariage à son père.
Mais Julie, comme nous l'avons dit, avait bien d'autres choses en
tête que M. Germain. Son père avait eu pour ouvrier un jeune Pari-
sien nommé Guillaume Martin, qui avait de beaux yeux bleus, un teint
blanc et des cheveux blonds qui bouclaient naturellement; celui-là
avait serré la main de Julie, et elle avait senti la commotion électrique;:
Le fer aimanté avait attiré l'aiguille, et Julie avait eu ce que toutes? les
jeunes filles ne rencontrent pas, un premier amour, bien franc, bien» '
vrai. Julie n'avait point de mère ; le père Schoes-Maker ne savait-«pes
pliquer ses yeux que sur des semelles de bottes et de soulier»; les jeunes
gens s'aimaient, et se l'étaient dit et juré cent fois j qu'il ne;«'eitdou-
tait pas plus que de ce qui se passe dans la lune ou dans la vill&de
Seringapatan. Le vieux Schoes-Maker allait tous les soira à l'estaminet $
là, la pipe à la bouche, il faisait sa partie de piquet^cÔJtév4|unejbou-
teille de vin ou de bière. Julie et Guillaume résilientyijéujs au maga»i
sin ; et l'amour fait faire beaucoup de chemin à une jeune fille, ^uaiid
elle est seule avec son amant, pendant les longues soirées d'hivei.f ou :
que, durant l'été, il peut la conduire à la Chaumière, à BelleviUe^.et;
dans toutes ces allées sombres, tortueuses, et dont les arbresn'ont ni
yeux ni oreilles; là on se fait de doux serments, on se jure une fidélité
à toute épreuve, on ne vivra que l'un pour l'autre^ on s'aimera toute
la vie, et puis, et puis... Julie fut faible, ou pour mieux dire elle fut
heureuse, sans que père, ni prêtre, ni notaire s'en fussent mêlés. Le
LE PORTIER.
temps passe si vite quand on est heureux, qu'un bonheur qui comp-
tait déjà quatre ou cinq mois d'existence semblait n'avoir duré que huit
jours; il avait commencé sou3 les frais auspices du printemps, et on
se trouvait dans le mois de septembre. Julie jouissait doucement de ce
plaisir si délicieux que donne l'amour, quand il est agité de ces douces
peines qui l'excitent et l'avivent.
— Dieu ! se disait-elle, s'il allait ne plus m'aimer ! et s'il allait m'a-
bandonnerl Si seulement il m'aimait moins, ô ciel! j'en mourrais!...
Et alors son imagination ne lui présentait rien qu'un saut du Pont-
Neuf, ou de tout autre pont, dans la Seine, et un triste voyage jus-
qu'aux filets de Saint-Cloud. Pauvre petite ! elle ignorait qu'on souffre,
qu'on pleure, qu'on gémit, que le coeur se déchire, mais qu'on n'en
meurt pas. Elle avait aussi une autre crainte qui n'était que secon-
daire chez elle , mais qui eût été bien plus forte si elle eût été plus
expérimentée.
— Que dira mon père, s'il vient à connaître mon amour? Tous les
pères se fâchent, ils crient, ils lèvent quelquefois la main sur leurs en-
fants; mais lui, il me maudirait, et quoique le soir quand il ne va pas
à son estaminet il me raconte ces ballades allemandes avec lesquelles
il a été bercé, et où une jeune fille s'éloigne de son père et fuit même
sa mère pour suivre un amant, il ne voudraitpas que sa Julie fît comme
celles qui ont donné lieu à ces traditions populaires.
Pleine de ces inquiétudes, elle interrogeait ses vêtements, elle ap-
préciait l'éclat de ses yeux, ou la fraîcheur de son haleine, et lorsque
quelque symptôme sauveur se présentait, elle se livrait de nouveau à
son amonr pour reprendre ses craintes quelques jours après.
Cependant Guillaume vint un jour trouver Julie, et lui dit qu'il
allait s'engager. A cette nouvelle, Julie trembla de tous ses membres
et devint de toutes les couleurs.
— Comment! Guillaume, tu veux t'engager? tu ne m'aimes donc
plus ? tu veux me quitter!
— Si, ma petite Julie, je t'aime de tout mon coeur; mais il faut que
je parte.
— Il y en a, dit tristement Julie, qui attendent avec inquiétude le
moment où ils doivent partir, qui le voient venir avec douleur, et qui
enfin emploient tous les moyens pour l'éviter; mais toi, Guillaume,
tu vas au-devant. Tu n'attends pas que le sort te désigne ; on dirait
que c'est moi que tu veux abandonner.
— Oh! non, Julie, et tu sais combien je t'aime; mais je suis mal-
heureux.
— Malheureux! dit Julie un peu piquée, je croyais le contraire.
— Malheureux à la loterie et aux jeux de hasard, reprit Guillaume,
qui malgré lui avait fait voir que Julie n'était plus sa première pen-
sée, et je tirerai un mauvais numéro.
— Qui sait? dit Julie, et d'ailleurs on peut acheter un remplaçant.
— Je n'ai pas le sou !
— Mais tu es bon ouvrier, et mon père pourra te faire des avances.
— Ah ! voilà, dit Guillaume, ton père ne voudra peut-être pas, et
dailleurs, vois-tu, l'état me déplaît, je vais m'engager ; de cette ma-
nière je pourrai choisir le corps où je voudrai entrer, je pourrai même
entrer dans la garde.
Ce fut là le premier désappointement de Julie , la première blessure
qui arriva jusqu'à son coeur; elle sentit, dès ce moment, que les affec-
tions ne sont pas éternelles, et que chaque plaisir porte sa peine; elle
ne le sentit pas comme nous le disons ici, mais avec toute l'impré-
voyance d'une jeune fille. Guillaume s'engagea, il se revêtit d'un uni-
forme élégant de lancier, les plumes de coq flottèrent sur son schako,
il traîna un long sabre, serra sa taille dans une ceinture d'uniforme, et
put venir de Sèvres à Paris au galop de son cheval. Julie l'avait vu
dans son nouvel accoutrement, et la pauvre enfant ne l'en aimait que
mieux. Mais Guillaume avait pensé qu'il fallait faire absolument peau
nouvelle, c'est-à-dire qu'en changeant d'état et d'habit il voulut aussi
changer de maîtresse. Une petite bonne qui habitait Meudon, où elle
était au service d'un vieil académicien, fut l'objet qu'il choisit; elle
allait se promener dans le parc de Saint-Cloud tandis que l'académi-
cien pâlissait sur ses livres et alignait péniblement les vers d'une tra-
gédie toute classique; et M. Guillaume suivait la petite bonne et se
servait pour la séduire des avantages que lui donnaient son uniforme,
sa bonne mine et sa nouvelle éloquence militaire.
Mais voilà qu'un jour la fille de la fruitière, qui demeure dans la rue
Sainte-Anne, en face de Schoes-Maker, arrive tout essoufflée chez Julie
et lui dit :
— Ma chère Julie, tu es donc brouillée avec Guillaume?
— Moi ! non, ma bonne.
— Non, c'est que, c'est que...
— Quoi? dit Julie.
— C'est que... ah! depuis qu'il est dans les lanciers, ce n'est pas
étonnant; on dit qu'ils sont tous si mauvais sujets dans ce corps,mais
aussi ce sont de jolis hommes; ma mère n'a pas voulu que j'épousasse
le boucher du quartier, parce qu'il avait servi dans les lanciers du teoi*r
de l'empereur. "1'>
— Mais Guillaume, dit Julie.
— Eh bien! Guillaume, reprit l'officieuse amie, c'est un mauvais
sujet, il a pris une autre maîtresse.
— Une autre maîtresse 1 s'écria douloureusement Julie,
— Oui, une petite blonde... Je les ai rencontrés dans le parc de
Saint-Cloud ; je les ai vus hier même comme j'y étais avec ma mère
et monsieur Boiscireau, l'herboriste du coin, que je dois épouser dans
quinze jours !
Dès que Julie eut appris cette mauvaise nouvelle, elle congédia sa
voisine, elle ferma son magasin, et comme son père était à l'estaminet,
elle ne se contraignit pas ; elle pleura, elle pleura comme une pauvre
fille qui a tout perdu et à laquelle il ne reste plus rien au monde. A
force de pleurer, de se chagriner et de rendre ses beaux yeux rouges
comme des écrevisses et enflés comme des pommes de terre, elle
tourna et retourna mille fois dans sa tête la mauvaise nouvelle qu'elle
venait de recevoir, et elle finit par imaginer qu'il élait impossible que
Guillaume l'eût abandonnée et qu'il n'eût pas de l'amour poi*r elle
puisqu'elle en avait tant pour lui.
Encore une erreur de l'amour! la petite blonde pouvait être une
cousine, une parente, une soeur; Guillaume étant de Paris et y ayant
sa famille, on pouvait faire cette supposition. Elle écrivit à Guillaume
une lettre à fendre le coeur; elle le conjurait de revenir, elle l'aimait,
elle l'adorait, elle ne pouvait plus vivre sans le voir. S'il l'abandon-
nait, elle n'avait plus qu'un parti à prendre, celui de se périr par le
charbon. Elle appela alors le petit commissionnaire du coin, elle lui
donna sa lettre et lui recommanda de partir pour Sèvres, et de deman-
der à la caserne M. Guillaume Martin, lancier. Et quand il y eut deux
heures que le petit commissionnaire fut parti, elle fouilla dans sa petite
bourse, en tira un écu, et l'écu d'une main et l'aiguille à border de
l'autre, elle se mit sur la porte du magasin et elle regarda dans la rue
Sainte-Anne de toute la force de ses yeux ; c'est dans ce moment que
Germain passa, qu'il la vit et qu'il en devint amoureux. Cependant le
commissionnaire revint ; il n'avait pas vu Guillaume, qui était de garde
au château; mais il avait remis la lettre à un camarade, et on la lui
donnerait dès qu'il reviendrait à la caserne.
Germain avait essayé tous les moyens possibles pour inspirer un peu
d'amour à Julie, et Julie ne s'apercevait de rien ; elle ne comprenait
pas Germain; elle avait l'air de soigner le ménage de son père et de
border les souliers des pratiques ; mais quand elle élait seule, elle pleu-
rait. Germain, après mille tentatives inutiles, décida que cette jeune
fille était d'une vertu farouche, et comme c'est une qualité aux yeux
de certaines gens, quoique souvent elle tienne à des motifs pareils à
ceux de Julie, il la demanda à son père.
Julie écrivit encore à Guillaume, et enfin le beau lancier voulut bien
répondre. Il écrivit :
o MON PETIT COEUR ,
» Au régiment, les maréchaux des logis et les brigadiers n'aiment
pas que les lanciers aient des attachements à plus de trois cents pas de
la caserne ; ils disent que ça dérange le soldat et que c'est contraire à
la discipline ; alors, ma petite poulette, j'ai été obligé, pour me confor-
mer à l'ordre du jour, de me choisir une inclination dans Sèvres ou à
peu près ; je suis bien fâché de ça, mon enfant ; mais ce n'est pas quand
on n'a pas encore trois mois de service qu'il faut déplaire à ses chefs.
On dit que dans trois mois nous casernerons à Paris ; alors nous re-
prendrons nos sentiments respectifs; jusque-là, constance et fidélité,
et vive la joie !
» GUILLAUME, lancier. »
— Le misérable ! pensa Julie ; voilà comme il m'abandonne, voilà
avec quelle légèreté il se joue de mon amour; et nous, jeunes filles,
qui n'écoutons pas nos mères quand elles médisent des hommes, et
qui croyons toujours que notre amant fait exception ; ah ! dupes que
nous sommes !
La conduite de Guillaume lui inspira tant de mépris qu'elle ne pensa
plus à se jeter dans la Seine ni à s'asphyxier par le charbon, mais à
se venger noblement en bannissant pour toujours le souvenir de
Guillaume.
Dans ce moment le père Schoes-M >ker entra dans son magasin, et
Julie cacha la lettre de Guillaume dans la poche de son tablier.
— Ah ! ah ! ma fille , lui dit-il en riant, veux-tu te marier ?
— Me marier ! dit Julie, non, mon père.
— Et pourquoi pas, fillette ? un mari est une bonne semelle qui s'a-
dapte bien à une peau de chèvre légère, et m'est avis que le mari que
je te propose ferait bien ton affaire.
Julie se mit à pleurer.
— Tu pleures, Julie ; mauvaise affaire pour le prétendu, car je lui
ai dit que tu étais la maîtresse.
— Non, mon père, dit Julie, je ne veux pas me marier ; tous les
hommes sont les mêmes, des libertins, des mauvais sujets, des trom-
peurs
— Chut! chut ! l'enfant, dit Schoes-Maker ; vas-tu chanter l'an-
•■—"» oue répétait constamment ta mère? la pauvre femme ! Allons,
''c"~- - ~"'i : pourvu que ca ne me fasse pas perdre une bonne
tant pis pour nu«.. '
pratique.
— Est-il vieux, mon père ? dit Julie. ' ' """ moi.
— Oui, ma fille, il est vieux ; huit ou dix ans de moi.,» .
— Lt c'est une pratique ? »~-
LE PORTIER.
— Oui, c'est le valet de chambre de M. Thibaut.
— Ce vieux monsieur? ce M. Germain ? j'accepte , mon père, j'ac-
cepte , dit Julie en chiffonnant dans sa main la lettre de Guillaume.
— Je me vengerai, pensa-t-elle, je me vengerai, je ne le verrai plus,
je mettrai entre lui et moi une barrière éternelle; je serai bien mal-
heureuse, et nous verrons
Ce fut marché conclu.
On voit que Germain commençait son mariage sous des auspices
fort heureux. >
CHAPITRE III.
Le Mariage. — M. Valcour.
— Eh bien ! dit M. Thibaut à Germain qu'il vit entrer dans sa
chambre d'un air soucieux. Eh bien ! Germain, tu te frottes déjà
le front, est-ce parce que tu dois te marier aujourd'hui, mon garçon?
— Point de mauvaises plaisanteries, monsieur, s'il vous plaît, je
suis triste, il est vrai ; mais ce ne sont point de3 chagrins comme
ceux-là que j'ai ; car j'épouse la femme la plus sage, la plus vertueuse,
la plus
— Assez, Germain, assez ; mais qu'as-tu donc ?
— Ah ! monsieur, dit Germain avec un air hypocrite et en pleurant
à demi, c'est que quand on quitte un maître comme vous, un maître
qu'on sert depuis vingt ans, vingt-cinq ans, trente ans, que sais-je ? il
me semble que je sers monsieur depuis le commencement du monde ;
alors on sent, ou éprouve
M. Thibaut savait les choses et connaissait le prix des paroles ; il vit
où en voulait venir Germain, et dès qu'il fut habillé il prit trois rou-
leaux d'or, et les remettant à Germain, il lui dit :
— Tiens, mon ami, voilà pour entrer en ménage.
— Ah ! monsieur, lui dit Germain, que l'or attendrissait de plus en
plus, ah ! monsieur, je vous remercie , que de reconnaissance !...
C'était beaucoup, trois rouleaux ! Mais si Germain, dans sa loge de
portier, se considérant comme dans un hôtel des invalides avait voulu
occuper ses loisirs à écrire des Mémoires comme on en voit tant ; et
que, sous ce prétexte, il eût raconté la vie de M. Thibaut, le vieux
propriétaire n'eût pas été à son aise ; et par sa générosité il achetait
le silence de son confident.
— Germain, lui dit-il encore, je paye ta noce, va chercher ta fu-
ture, amènada-moi, et partons pour la mairie.
Germain ne se le fit pas dire deux fois ; il courut à la rue Sainte-
Anne et activa les apprêts de Schoes-Maker et de sa fille ; le vieil Al-
lemand avait mis une cravate blanche, le col de sa chemise retombait
sur le col de son habit gris de fer, et ses gros genoux étaient empri-
sonnés dans une culotte de velours olive et dont les deux boucles tail-
lées à facettes avaient été frottées au blanc d'Espagne pour cette grande
cérémonie. Julie s'était abandonnée aux mains de deux ou trois de ses
compagnes dont l'une achevait de serrer son corset, tandis que l'autre
passait par-dessus sa tête une robe blanche ; son petit pied était chaussé
dans un bas à jour, et son père lui avait donné la plus jolie paire de
souliers de prunelle qui fût dans son magasin. Déjà un ruban chiné
étreignait sa taille étroite ; déjà elle emprisonnait sa main dans un gant
blanc, quand Germain arriva.
— Comment! mademoiselle Julie , pas encore prête? dit-il.
— C'est fini, dit une des jeunes filles, c'est fini, nous allions des-
cendre au magasin.
— Charmante , en vérité, charmante, dit Germain en regardant sa
fiancée de la tête aux pieds. Charmante ! plus jolie mille fois que la
Julie qui, il y a vingt ans... Et quelle candeur sur son visage ! quelle
modestie dans son regard ! en vérité, je suis un heureux coquin !
En se parlant ainsi, il se mirait lui-même dans la petite glace
étroite qui décorait la chambrette de la jeune fille ; il fredonnait un
air d'opéra et faisait des grimaces en voulant sourire agréablement.
Julie, triste et péniblement occupée de tout ce qui allait se passer,
était comme une victime qu'on va conduire à l'autel ; elle ne disait
rien, mais sa pensée se reportant vers le passé, elle comparait ces ap-
prêts , celte noce à ce premier jour où elle fut heureuse avec Guil-
laume ; et alors, jetant un coup d'oeil sur Germain, elle commençait
à croire qu'elle serait trop malheureuse et que le sacrifice était trop
grand.
Mais Germain se ravisant tout coup s'écria :
—Eh! mon Dieu! et le chapeau de la mariée, et cette fleur, symbole
précieux de la pureté de votre âme et de la fidélité que vous garderez à
votre époux, je ne les vois pas.
Julie rougit, balbutia et ne sut que répondre. Germain mit la main
dans sa poche et en tira un bouquet de fleurs d'oranger artificielles ; il
le posa lui-même dans les cheveux bruns de Julie, et en chantant cette
fin de couplet d'un de nos opéras :
De mes mains recevez ce gage;
Personno no sait davantage
Combien vous l'avez mérité.
Il donna la main à Julie, emballa le père et la fille dans un fiacre, et
l'on descendit chez M. Thibaut.
— Peste ! dit le vieux propriétaire dès qu'il vit Julie ; peste, Gei-'
main , tu n'as pas le goût mauvais. Je t'en fais mon compliment.
— Monsieur le sait bien, répondit ingénument Germain, monsieur
le sait bien, depuis le temps que je l'exerce pour.lui et pour moi.
— Allons, c'est bon, dit M. Thibaut en souriant, c'est bon ; mais
d'aujourd'hui, que tout soit fini ; entends-tu, Germain? autrement j'a-
vertirais ta femme.
— Oh! monsieur, 3oyez tranquille, c'est une retraite, tout à fait une
conversion complète.
On alla à la mairie, à l'église, le oui fatal fut prononcé, et Germain
passa l'anneau nuptial au petit doigt de Julie. M. Thibaut donna à
dîner aux mariés, et il voulut s'asseoir à leur table. A la fin du repas
il dit à Germain :
— Mon ami, te voilà mon portier, l'ancien est congédié, voilà les
clefs, va prendre possession de ta nouvelle demeure et sois-y heureux.
En parlant ainsi, il appuya ses grosses lèvres sur les deux joues de sa
nouvelle portière, qui rougit jusqu'au blanc des yeux, et il remonta
dans son appartement.
Le père Schoes-Maker s'était mis dans un état qui ne lui permettait
pas de s'en aller sans guide; il avait pensé que le jour du mariage de
sa fille c'était d'obligation, et il n'avait pas ménagé les vins de M. Thi-
baut. On le porta comme on put dans un fiacre, on le déposa rue
Sainte-Anne ; Germain et Julie le mirent au lit, et vinrent dans la rue
de la Chaussée-d'Antin s'emparer de leur nouveau poste.
— Ma femme, dit Germain en entrant, vous n'êtes pas encore au
courant de vos nouvelles fonctions; mais, patience! cela viendra,
quoique ce soit un peu plu3 difficile que de border des souliers. N'im-
porte, vous ave'z un bon maître, je vous formerai. Il faut que je m'ab-
sente un moment ; je vais revenir ; vous, pendant ce temps, vous n'avez
qu'à tirer le cordon quand on frappera, et à distribuer les clefs et les
bougeoirs. Adieu, je suis à vous.
Il dit, et il s'éloigna rapidement. C'était la première fois, depuis
vingt ans, qu'il ne déshabillait pas M. Thibaut, et il n'y put pas tenir ;
il partit et se dirigea vers la rue de la Tour-des-Dames, soit qu'il fût en-
traîné par l'habitude , soit que, par esprit de calcul, il voulût flatter
son maître par une dernière marque d'intérêt.
Julie, restée seule, se mit à pleurer; elle était donc la femme de
M. Germain ; elle était condamnée à passer sa vie auprès d'un vieil
époux; elle considérait avec chagrin ce grand lit qui allait les recevoir
elle et Germain, et ses pleurs redoublaient. Elle ne pensait pas que le
lendemain matin Germain aurait peut-être lieu de se plaindre, et qu'il
songerait au chapeau de la mariée, en le maudissant. Elle n'avait ni
amour, ni estime, ni amitié pour son mari, dont, avec sa sagacité de
femme, elle avait facilement deviné le caractère vil et bas. Assise dans
un grand fauteuil de cuir, elle faisait toutes ces réflexions en pleurant,
lorsqu'on frappa ; elle tira le cordon, la porte s'ouvrit pour se refermer,
et une voix mâle et quelque-peu-fière demanda d'un ton élevé :
— Ma bougie et ma clef ! s'il vous plaît.
C'était un beau jeune homme, grand, aux cheveux et aux sourcils
noirs, aux traits prononcés, qui parlait ainsi ; il croyait s'adresser à un
homme, et on a toujours quelque chose de plus rude, et, s'il faut le
dire, de plus dur que lorsqu'on parle à une femme; parce qu'alors la
voix s'adoucit involontairement. Une petite main blanche ouvrit le va-
sistas qui donnait sur l'escalier et passa au monsieur sa clef et son bou-
geoirallumé: celui-ci, habitué à voir la main calleuse et ridée du vieux
portier, s'étonne de cette jolie métamorphose, et il demande d'une
voix plus douce :
— N'y a-t-il point de lettres pour moi ?
— Pour vous, monsieur?... non, je ne sais pas, dit Julie en hésitant.
Il fallait absolument entrer; il fallait dire : Je me nomme Valcour,
je suis un des locataires de la maison. C'est ce que lit le jeune homme.
Il ouvrit la porte vitrée; il entra dans la loge et il vit Julie qui essuyait
ses larmes avec un coin de sou mouchoir.
C'était un spectacle nouveau et intéressant pour un observateur, pour
un homme de lettres comme était Valcour, que de voir une jeune
femme, parée comme si elle venait de quitter l'autel, le chapeau de la
mariée encore entremêlé dans ses cheveux, et répandant des larmes : il
prit une ses mains, il la consola et lui dit :
— Eb bien ! ma bonne petite, comment êtes-vous là toute seule ?
— Monsieur, je suis la portière.
— Vous êtes la portière!... ah!... j'entends ; on m'avait dit en effet
que le portier était remplacé ; mais, mon Dieu, cette toilette, ces fleurs
d'oranger... vous venez de vous marier?
— Oui, monsieur.
— Et comme votre mari est absent, qu'il n'est pas encore rentré,
vous vous impatientez, vous accusez déjà son amour, et voilà ce qui fait
couler vos pleurs.
— Non, monsieur.
— Non?Comment, non!... Mais quel est l'heureux jeune homn_i qui
a une aussi jolie petite femme?
— Il n'est pas jeune, monsieur, reprit piteusement Julie.
— Ah ! il n'est pas jeune ! on a donc déchiré votre petit coeur, on
vous a forcée à une union qui vous déplaît.
AI-
LE PORTIER.
— On ne m'a pas forcée, dit Julie en pleurant plus fort.
— Ah ! vous vous êtes sacrifiée, vous avez accepté un mari par quel-
que convenance de famille, ou bien , trahie par quelque ingrat, vous
avez voulu vous interdire un bonheur nouveau.
Valcour venait de mettre le doigt sur la plaie ; il venait de faire sai-
gner la blessure, et Julie le remercia par un regard de l'avoir devinée.
Ensuite le jeune homme s'y prit si adroitement, il dit avec tant de dou-
ceur des paroles flatteuses, encourageantes, que peu à peu les roses re-
parurent sur la figure de la jeune mariée; elle leva sur son consolateur
un- oeil exempt de larmes, et elle comprit que, dans le monde, il pou-
vait y avoir autre chose qu'un vieux mari et un amant infidèle.
— Ef qui est donc ce mari? dit Valcour.
— C'est le nouveau portier, c'est Germain.
— Germain! reprit Valcour, le valet de chambre du propriétaire,
de M. Thibaut?... Pauvre femme!
— Ah ! fit Julie en poussant un gros soupir*
Germain vient demander à M. Thibaut la permission'de se marier, et
de plus la faveur d'être portier.
Dans cet échange de ces mots si simples et si courts, pauvre femme !
ah! il se trouva quelque chose de si attractif, que, sans le savoir, sans
s'en douter, Valcour et Julie étaient dans les bras l'un de l'autre. Val-
cour déposa un baiser sur le front et sur les joues de la jeune mariée,
et Julie, tout en se défendant, se laissa faire. Dans le mouvement
qu'elle fit pour se donner au moins l'apparence de la résistance, quel-
ques brins du bouquet d'oranger qui composait sa parure se détachè-
rent et tombèrent à terre; Valcour les ramassa et les mit dans son sein.
— Ah! monsieur!... dit Julie toute confuse. Dans ce moment, on
frappa.
— C'est mon mari, dit Julie tremblant de peur.
C'était 1* première fois qu'elle employait ce mot pour désigner Ger-
main.
— C'est mon mari !... montez, monsieur 1 s'il vous trouvait ici, il se
fâcherait : qui sait? peut-être il est jaloux !
Et de ses mains tremblantes d'émotion et de crainte, elle remettait
à Valcour sa clef et son bougeoir.
— Adieu, adieu, dit Valcour en serrant sa main et en cherchant à
l'embrasser encore une fois.
On frappa un second coup. Julie lui fit signe de s'éloigner ; il monta
l'escalier quatre à quatre en se disant :
— Quel dommage! une si jolie petite femme!... il n'y a vraiment
que ces vieux singes qui soient heureux !
Jilie ouvrit.
— Eh ! c'est moi, dit Germain en se frottant les mains, c'est moi,
ma petite femme; il a été ma foi enchanté. C'est que, vois-tu, je l'ai
déshabillé, je l'ai mis au lit, enfin j'ai rempli tous les devoirs de ma
charge avec un soin, un talent... oh! jamais personne ne le servira
comme moi; j'ai voulu me faire regretter et j'y ai réussi... Mais tu as
été bien longtemps à m'ouvrir, i'ai été obligé de frapper deux fois!...
tu dormais peut-être?... tu n'as pas entendu. Ah ! qui est venu? Quel-
qu'un est-il rentré... ma foi, M. Valcour, sans doute ; je ne vois ni sa
clef ni son bougeoir; l'as-tu vu?
— Je lui ai donné sa clef et son bougeoir, dit Julie.
— A travers la petite fenêtre vitrée?... Tu as bien fait, mon enfant.
C'est un garçon, et il ne convient pas à une jeune femme de se lier
avec un garçon. D'ailleurs, je n'aime pas ce M. Valcour ; il est inso-
lent, fier, il'se croit du talent, et Dieu sait... Chaque fois qu'il venait
chez M. Thibaut, il ne me regardait pas.
Cependant le supplice de Julie commençait; les deux époux se met-
taient au lit : ici, nous tirerons un rideau pudique sur les mystères de
celte couche conjugale ; nous sommes modestes par nature, notre front
rougit aisément, et nous n'avons pas de vocation pour les épithalames.
Nous ne dirons pas, par conséquent, ce que fit Julie ; comment elle se
tira d'un pas embarrassant; si elle employa les airs naïfs d'une fille bien
innocente, bien neuve, et qui voit des miracles dans tout ce qui arrive,
ou si elle s'arma de cet air résolu qui est naturel à une personne au-
dessus de tout soupçon. Nous dirons seulement que la nuit s'écoula comme
toutes les autres nuits qui succèdent immanquablement' aux jours, et
que le lendemain matin Germain, en allant annoncer à tous ses voi-
sins qu'il était marié, qu'il était portier, qu'il avait une temme char-
mante, se trottait les mains avec un air de contentement très-expressif.
On en a attrapé de plus fins que lui.'
CHAPITRE IVj
Entretien du portier avec sa femmej
Germain était déjà marié depuis trois jours, et depuis trois jours
aussi il était en possession de la loge de son malheureux prédécesseur
qui avait été si brusquement destitué, lorsque, entre minuit et une
heure, après avoir tiré le cordon pour le dernier locataire qui eût à
rentrer, il dit à sa femme :
— Ah çà ! madame Germain, vous voilà portière maintenant ; je vous
ai instruite ces jours passés de vos nouveaux devoirs d'épouse ; mais
savez-vous les obligations d'une portière ?
La jeune femme, qui était encore peu accoutumée au mariage et à
laquelle les grands airs de M. Germain inspiraient quelque embarras,
répondit timidement :
— Je crois, mon mari, qu'une portière doit toujours avoir en vue
l'intérêt du propriétaire et l'agrément des locataires; qu'elle doit tou-
jours être prête à leur obéir, à
— Du tout, ma femme, du tout, vous avez de mauvais principes, ou,
pour mieux dire, vous n'en avez pas; je ne suis portier que d'hier,
mais depuis longtemps je connais les loges, j'ai été valet de chambre
pendant vingt-cinq ans, et je vous prie de croire que j'ai observé.
Le devoir d'un portier et d'une portière (c'est la même chose) est
leur intérêt ; dans le monde, chacun pense à soi ; pourquoi les portiers
penseraient-ils aux autres? ainsi, mon enfant, voici comment nous fe-
rons pour arrondir nos affaires.
D'abord, il est de notre intérêt que la maison change souvent de
locataires, parce qu'il y a les deniers à Dieu, et qu'un portier gagne
toujours quelque chose à un déménagement. Nous nous conduirons
en conséquence.
Ensuite il faut que nous sachions ce qui se passe dans la maison,
parce qu'on vient prendre des informations près du portier, qu'il les
donne, et qu'ainsi il tient dans ses mains la fortune et la réputation des
locataires; ces messieurs et ces dames le savent, et ils payent notre
silence ou nos paroles ;4a maison est d'ailleurs admirablement bien située
pour cela : une fruitière à droite, un épicier à gauche, et vis-à-vis un
perruquier. Et puis, tu feras le ménage des garçons, je frotterai les
appartements, et il ne nous sera pas difficile d'être au courant. Je con-
nais tout le monde ici, j'y ai vécu vingt ans, je sais les petites intrigues
des bonnes, les faiblesses des femmes, les goûts des maris; tout cela
nous servira, entends-tu ?
L'escalier doit être éclairé jusqu'à minuit, il ne le sera que jusqu'à
onze heures; nous gagnerons à cela l'huile qui se consume dans une
heure de temps; et, la lampe éteinte, tous ceux qui rentrent donnent
la pièce au portier : c'est la règle, dans notre quartier du moins.
M. Germain vit que ces principes laissaient naître une impression
défavorable sur l'esprit de sa femme; et, quoiqu'il méprisât intérieu-
rement sa simplicité, comme il lui convenait de la convaincre, il ré-
solut de s'appuyer auprès d'elle d'autorités respectables, et il continua
ainsi :
— Il me semble, ma chère amie, que vous doutez de ce que je vous
dis ; vous semblez croire qu'un portier ne doit pas se conduire d'après
son intérêt personnel ; cependant, mon enfant, c'est le mobile de
toutes les actions des hommes et même des animaux : et, à ce propos,
je me souviens d'une conversation de M. Thibaut avec un de ses amis.
Ecoutez-bien : il s'agissait de faire à une veuve un procès qui devait
la ruiner, parce que si M. Thibaut n'avait pas pour lui le bon droit, il
LE PORTIER.
9
avait du moins la loi; il hésitait, il balançait entre le cri de sa con-
science et celui de son intérêt : On dira, disait-il, que je suis un loup
qui déchire et dévore une brebis.—Qu'importe? répliquait son ami.—
Un loup, reprenait M. Thibaut, un animal carnassier, injuste, violent,
féroce; jamais. — Mon Dieu, disait l'ami de M. Thibaut, un loup
n'est pas plus injuste, pas plus féroce qu'un mouton. — Celui-là est
fort! dit M. Thibaut. —Ecoutez-moi, reprit l'ami, et vous allez en
juger : J'étais un jour dans la forêt de Sénart, en chasseur; j'étais fa-
tigué et je me reposais sur l'herbe, tout d'un coup j'entends un petit
murmure, et en prêtant Poreilie avec plus d'attention; je distingue
quelques paroles. C'étaient deux fourmis en conversation réglée. —
Quels contes me faites-vous? interrompit M. Thibaut, deux fourmis?
c'est absurde. —- Ecoutez toujours, dit l'ami.
Guillaume, qui est devenu lancier, a pris une autro maîtresse.
Alors Julie prit la parole et dit à Germain :
— Deux fourmis! effectivement, c'est absurde.
— Ecoutez toujours s dit gravement Germain ; ce qu'on a raconté à
un propriétaire, une portière peut l'entendre; et il continua : C'était
deux fourmis qui étaient en conversation réglée. — As-tu vu, disait
l'une, ce bel animal qui a passé sur ce gazon, ce matin!—Oui,
disait l'autre, je l'ai vu, et même je sais son nom, c'est un loup. —
En vérité ! le bel animal ! comme il a le regard doux et caressant,
comme il regardait l'herbe où nous sommes cachées avec des yeux
tranquilles !
— Ce n'est pas tout, ma soeur, dit l'autre fourmi; quelle reconnais-
sance n'aurais-tu pas pour ce loup, si tu l'avais vu dans un coin de la
forêt, attaquant le cruel ennemi de notre existence, cette bête féroce
qui mange l'herbe qui nous abrite, et qui nous dévore nous-mêmes,
le mouton ; oui, le loup nous venge de toutes les atrocités du mouton :
c'est lui que Dieu a envoyé pour nous délivrer de cette engeance
malfaisante qui détruirait notre race si on la laissait faire.
— Eh bien ! dit M. Thibaut. — Quoi ! reprit son ami, ne voyez-vous
pas que l'intérêt personnel est la suprême loi, et qu'on est un monstre
ou une divinité dès qu'on lui nuit ou qu'on le favorise. Cependant
tout le monde obéit à cet intérêt personnel, parce qu'un instinct forcé
nous y pousse : le loup mange forcément le mouton, le mouton est
obligé de se nourrir d'herbe et de la fourmi qui s'y trouve ; ainsi de
suite par échelons, et un animal n'est pas plus méchant que l'autre :
ainsi, mon cher Thibaut, quand on vous appellera loup, croyez-moi,
vous n'en vaudrez ni plus ni moins.
— Et que fit M. Thibaut? demanda Julie.
— Il ruina la veuve, dit Germain ; alors, tu vois...
M. Germain allait continuer le cours de son raisonnement et en
tirer des conséquences qui, sans doute, eussent convaincu sa femme,
mais Julie bâilla, étendit les bras et s'endormit... Que cette femme est
heureuse de m'avoir épousé ! pensa Germain ; elle n'aurait jamais pu
faire son chemin toute seule ; mais, grâces à moi, sa petite fortune
est assurée. Alors il prit les clefs, alla verrouiller la porte cochère, et
revint prendre place dans le lit conjugal.
CHAPITRE V.
Les gens qui habitent la maison.
La composition d'une maison est une fort singulière chose : tout y
est mêlé, tout y est confondu; l'honnête homme couche sur-le même
palier que le fripon; l'aventurière est de plain-pied avec la femme
vertueuse, la mère de famille soigneuse; le laquais d'un joueur agace
la couturière du sixième ; et souvent la mauvaise foi, le vice, la débauche
habitent les salons dorés du premier, tandis que le mérite malheureux
ou la vertu ignorée sont juchés dans les mansardes : ce qui n'empêche
pas pourtant que les grisettes qui sont sous les toits ne soient souvent
plus assidues au Waux-Hall ou à la Grande-Chaumière que chez leur
lingère, et que les jeunes artistes qui grimpent dans leurs chambres
par une échelle de bois n'en descendent plus souvent pour aile1-' L
l'estaminet qu'à l'atelier. L'Anglais, jaloux de son indépendance et de .
la liberté de son chez soi (at home), en agit autrement; il n'habite pas
un hôtel immense, mais une petite maison où il est seul. Là, point
de domestiques appartenant à vingt maîtres divers, qui s'interrogent,
s'espionnent, se corrompent; point de portier tracassier qui fait parler
un enfant, qui s'entend.avec une femme de chambre, qui devine vos
secrets rien qu'en lisant la suscription de vos lettres ; le maître, sa
famille et ses serviteurs, voilà tout. Mais si un Anglais est libre chez
lui, s'il peut être à son gré whig ou tory, il manque à l'observateur
anglais une classe d'hommes qu'il chercherait en vain dans toute son
île : les poriiers.
— Le conloi;, s'il vous plaît! dit une voix légère, tandis qu'une pe-
tite muiss frappait à la porte vitrée de la loge.
Le chevalier d'Armagnac.
— Diable , déjà ! marmotta Germain en s'éveillant ; il est à peine
quatre heures et demie : qui peut donc sortir si matin?
— C'est moi, répéta la même voix.
— Moi, qui ?
— Zéphirine, mon bon Germain ; ouvrez-moi vite, s'il vous plaît ;
il faut que j'aille chez Coulon repasser un pas nouveau que je danse
ce soir.
— Ah! c'est vous, mademoiselle; il faut que j'aille tirer les verrous,
et je vais vous faire attendre un peu ; mais non, Julie ira. Allons, ré-
veillez-vous, madame Germain, et allez ouvrir la porte à mademoiselle.
Julie s'éveilla à son tour, elle passa à la hâte un petit jupon ; et, né-
gligeant les précautions de décence inutiles à prendre pour paraître
devant une femme , elle alla , demi-nue , ouvrir la porte; elle trouva
mademoiselle Zéphirine dans la cour; elle était dans des transes mor-
10
LE PORTIER.
telles ; son grand oeil noir était arrêté sur les fenêtres du second, et
elle frissonnait à chaque instant; il lui semblait voir un rideau de soie
s'agiter, et son imagination lui représentait sans cesse une main prête
à saisir l'espagnolette et à ouvrir la fatale fenêtre. Mademoiselle Zé-
phirine demeurait au troisième ; elle était âgée de vingt-cinq ans en-
viron ; elle avait les yeux noirs , des cheveux de jais , une bouche pe-
tite, les dents plus blanches que l'ivoire, la taille bien prise; enfin elle
aurait pu servir de modèle au célèbre Flattprs, si l'exercice fatigant au-
quel il faut se livrer pour faire des pirouettes à effet et de gracieux
ronds de jambes n'avait pas donné à sa cuisse et à sa jambe une pro-
portion plus forte qu'il ne convient à une Hébé, à une Héro. Son cou-de-
pied était gros et ses chevilles étaient quelquefois engorgées ; mais ,
néanmoins, c'était une des plus piquantes bayadères de la rue Lepelle-
ticr, où elle figurait parmi les nymphes de ce séjoar enchanté. Si elle
eût voulu, elle aurait été premier sujet en province ou à la Porte-Saint-
Martin; mais mademoiselle Zéphirine ne ressemblait nullement à Cé-
sar. Depuis quatre ans qu'elle était engagée à l'Opéra, elle était initiée
à tous les mystères des cabinets de l'Europe, et elle ne voulait pas , en
s'éloignant d'un aussi bon lieu, discontinuer ses études politiques et di-
plomatiques. Cette jolie danseuse logeait au troisième, où elle avait un
appartement superbe, avec caves, écuries, femme de chambre et joc-
key. Sa vie avait été fort agitée ; elle était arrivée à Paris en sabots ;
elle portait alors le nom de Françoise Lerond, et venait à pied de
la Bourgogne, avec l'espérance de récurer la vaisselle de quelques
bourgeois de la capitale et le secret désir d'épouser à vingt ans
quelque Auvergnat entre deux âges qui se serait enrichi avec les
crochets et la bricole ; mais le ciel en disposa autrement : la pe-
tite Françoise entra chez un danseur qui renvoyait une femme de
ménage pour avoir une domestique entièrement à son service et qui
lui donna des leçons de danse pour la proposer à sa fille comme un
sujet d'émulation; elle fit tant dépliés, de ronds de jambe et de batte-
ments, qu'elle devint une des plus fortes écolières de son maître. Elle
avait alors quinze ans ; un petit figurant de l'Ambigu l'enleva , la fit
recevoir figurante à la Gaîté , et ils vécurent ensemble; alors elle prit
le nom de Zéphirine ; car comment s'appeler Françoise lorsqu'on fi-
gure à la Gaîté! tandis que son amant embellissait les derniers moments
de l'infortuné Calas , elle augmentait l'éclat des fêtes de l'Aveugle du
Tyrol : l'un frémissait aux cris de M. Frédéric , l'autre pleurait aux
accents paternels de l'honnête M. Marty. Après le spectacle, ils se re-
joignaient et gagnaient leur mansarde, où l'amour avait bien à faire
pour leur tenir lieu de tout ce qui leur manquait. On voit que made-
moiselle Zéphirine, selon l'expression d'un poëte,
Dansait dans l'infortune et dans l'obscurité.
On peut commencer à la Gaîté , parce qu'enfin il faut un point de
départ; mais, quand on est jeune et jolie, ce n'est pas là qu'on consume
sa jeunesse ; on peut se laisser séduire par un figurant et lui sacrifier
cette fleur virginale que beaucoup de gens achètent si cher; nuis le
moment d'erreur passé , on quitte un corrupteur dangereux, on va
trouver une matrone prudente, avisée, qui vous met dans le bon che-
min, qui sait réparer des brèches fâcheuses et qui vous met dans le cas
de profiter des connaissances que le hasard vous: fait faire. Voilà l'his-
toire de Zéphirine : un commis d'agent de change l'enleva au figurant;
il s'endetta , il se ruina pour elle ; elle eut un cabriolet le dimanche ,
un appartement garni rue d'Angoulême ; elle connut Montmorency ,
elle apprécia Saint-Cloud, elle vit Versailles, et disant adieu à M. Marty,
elle figura à la Porte-Saint-Martin.
Cependant le commis avait souscrit des lettres de change qu'il ne
pouvait pas payer , son patron le chassa ; adieu Montmorency , adieu
Versailles , adieu Saint-Cloud , adieu aussi cabriolet; mais Zéphirine
n'avait encore que dix-huit ans, et elle ne disait pas.encore adieu pa-
niers; car si la vendange était commencée, elle était loin d'être faite.
Son petit commis partit parce qu'il préférait Ja. clef des champs aux ver-
rous de Sainte-Pélagie , et il fut à Londres parce qu'il n'aimait pas
Bruxelles; là, par amour pour la danse et les danseuses, il se fit figurant
au théâtre d'Adclphi. Zéphirine fit successivement la conquête d'un
actionnaire, d'un directeur, d'un acteur de mélodrame; et elle était
même recherchée en mariage par un musicien de l'orchestre, lorsqu'uu
jour, après la répétition , une grosse bonne femme , qui gardait une
porte particulière du théâtre et qui n'était rien moins qu'un Cerbère,
l'aborde tout doucement et lui dit dans le tuyau de l'oreille :
— Venez chez moi à quatre heures, ma petite , après votre dîner ,
il faut que je vous parle.
C'était un samedi ; Zéphirine ne rêvait que plaisirs , que parties fi-
nes : son petit commis l'avait mise en goût de Montmorency, de Saint-
Cloud ; elle réfléchit qu'elle ne connaissait encore ni Meudon , ni
Sceaux , ni Auteuil, ni ce Fontenay qu'embellissent les roses ; en je-
tant un coup d'oeil sur sa toilette , elle pensa qu'elle n'avait point en-
core de cachemire ; elle savait aussi que cette portière d'une porte
particulière du théâtre avait plus d'une fois procuré toutes ces belles
choses à plus d'une de ses compagnes, et elle y fut.
— Que vous êtes jolie , ma petite Zéphirine ! lui dit la grosse por-
tière dès qu'elle la vit entrer ; j'ai été jeune et belle, mais jamais aussi
bien faite ni aussi jolie que vous l'êtes. Grand Dieu ! quelle pitié !
une aussi jolie fille que vous danser tous les soirs pour six cents francs
par an à ce chien de théâtre !... A propos, on dit que vous épousez la
flûte de notre orchestre , cela serait-il vrai? Voyons, vous gagnez six
cents francs , la flûte en a huit cents... c'est impossible , vous feriez
mauvais ménage... Mais quelle robe vous avez, ma chère Zéphirine '
quel méchant schall de coton ! Voudriez-vous avoir une robe de cette
étoffe?
Alors elle ouvrit une grande armoire en noyer et fit voir à la figu-
rante des robes écossaises, des canezous brodés , des écharpes brillan-
tes, le tout enveloppé dans un cachemire superbe.
— Que diable faites-vous de ces petits pendants de corail ? et
elle détachait les petits pendants et les remplaçait par deux brillants
assez beaux ; elle prenait sa main et passait dans ses jolis doigts des ba-
gues de quelque valeur. Il n'en fallait pas tant pour séduire Zéphirine,
et la grosse portière prenait, dira-t-on, trop de précautions ; non, cer-
tes , nous sommes dans un siècle moral, «t, si le fond des choses est
vicieux, on ne saurait mettre un vernis trop vertueux à la forme. Quand
Zéphirine eut considéré un à un tous ces canezous , toutes ces robes ,
quand elle se fut mirée dans la glace pour voir ses beaux pendants d'o-
reilles, la portière lui dit :
— Eh bien ! Zéphirine, tout cela est à vous si vous voulez suivre
mes conseils.
— Que faut-il faire ? dit la figurante.
— Le voici : il y a dans la rue de la Chaussée-d'Antin un bel ap-
partement au troisième, donnant sur la cour; il est meublé comme
pour une princesse; il y a aussi une femme de chambre, un jockey et
un cabriolet qui font partie de la maison ; il faut aller l'habiter.
— Cela n'est pas difficile, dit Zéphirine.
— Oui ; mais, reprit la portière, il ne faut plus avoir aucun rapport
ni prochain ni éloigné avec aucun directeur, ni avec aucun actionnaire ;
il ne faut pas se faire donner des leçons de déclamation par un acteur
de mélodrame, ni songer à épouser la flûte ; et enfin voici l'essentiel,
il ne faut recevoir que le seul M. Bonnefoi, avoué, qui demeure au
second étage de la même maison.
Zéphirine souscrivit à tout ; cependant elle fut inexorable sur un
seul point ; elle voulut garder son état ; et, comme elle connaissait
un des garçons du costumier de l'Opéra, qui se trouvait fort bien avec
une première danseuse*, elle obtint de M. Bonnefoi qu'il donnerait au
garçon tailleur un pot-de-vin raisonnable, si toutefois il parvenait à
la faire entrer comme figurante à l'Académie royale de musique ; ce
qui fut fait : et quand il fut bien convertu que M. Bonnefoi logerait
mademoiselle Zéphirine, qu'il défraierait les dépenses de son domes-
tique, de sa table, de son écurie, qu'il acquitterait les mémoires de
ses fournisseurs, tailleurs, couturières, modistes, et qu'elle recevrait
huit cents francs par mois, écus, et comme jetons de présence, sans
compter les cadeaux; mademoiselle Zéphirine salua la Porte-Saint-
Martin d'une pirouette dédaigneuse et s'élança vers ses nouvelles
destinées.
Il y avait cinq ans que ces arrangements étaient faits; et si, d'un
côté, l'avoué était exact à remplir les clauses de son contrat, de l'autre,
mademoiselle Zéphirine était devenue trop habile diplomate dans les
coulisses de l'Opéra, pour ne pas savoir qu'il faut agir pour soi et traiter
toujours ses alliés les plus chers, comme s'ils devaient devenir nos plus
mortels ennemis ; elle avait fait connaissance avec des secrétaires
d'ambassade fort aimables , avec des premiers sujets de la danse fort
vigoureux ; et maintenant que nous la tenons si longtemps à la porte,
demandant le cordon avec anxiété, parce que nous n'avons pas voulu
la laisser sortir sans conter son histoire, elle allait trouver M. Alfred,
jeune militaire qui l'avait lorgnée la veille du fond d'une loge d'avant-
scène , et qui avait trouvé moyen de lui faire tenir son adresse dans uu
entr'acte : Alfred, rue de Provence, hôtel S"*. C'était à deux pas, et
elle y allait, jetant à tout moment les yeux sur la fenêtre de son avoué,
qui, heureusement pour elle, dormait encore.
Zéphirine était donc à la porte, et elle attendait que la portière
demi-nue eût trouvé la clef, l'eût essayée vingt fois, et enfin tût fait
tous ses efforts pour faire tourner cette grosse clef qu'elle n'était par.
habituée à faire mouvoir. Pendant ce temps, Zéphirine considérait
Julie de la tête aux pieds; le négligé plus que léger qu'elle portait
aidait à cet examen, et on voyait fort bien une gorge blanche et ron-
delette; des bras , des épaules qui eussent pu servir de modèle à un
peintre ; de beaux yeux, des cheveux bruns ; tout cela excita la curiosi'.é
de Zéphirine, qui, oubliant son propre danger, releva avec le bout de
son ombrelle la chemise de Julie, et vit... Peste ! dit-elle, voilà une
bien jolie petite femme; là-dessus la porte s'ouvrit: légère comme
Atalante, Zéphirine s'envola chez M. Alfred.
CHAPITRE VI.
Suite du précédent.
Julie toute honteuse d'avoir senti sa chemise se relever sous le bout
d'une ombrelle allait se remettre dans son lit, lorsque Germain se
réveillant tout à fait lui dit ;
LE PORTIER.
11
— Il ne faut pas vous recoucher, madame Germain ; il est cinq
heures, et, dans notre état, il faut être debout de bonne heure, tout
comme il faut se coucher tard; car, voyez-vous, un portier et une
portière, c'est comme un chasseur à l'affût, et l'heure de l'affût c'est
d'abord après le coucher du soleil, et ensuite le matin avant son lever,
ou bien encore comme un caporal (écoutez bien, madame Germain),
c'est commeun caporal qui entend sonner la diane; et quand on sonne
la diane, c'est le moment le plus dangereux; l'ennemi arrive alors, il
quitte son embuscade, il fond sur sa proie ou il s'évade sans bruit ; il
en est de même dans une maison honnête de Paris ; les amants cher-
chent à entrer ou à sortir, les courtiers arrivent, les billets doux
pleuvent avec les journaux, les cuisinières se glissent avec leurs pa-
quets , les femmes de chambre courent à leurs rendez-vous, et il faut
que la portière soit là; mais, à propos, la petite sauteuse du troisième
a devancé tout le monde ; cette petite Zéphirine fera son chemin :
tudieu ! quelle égrillarde ! elle dit qu'ella va chez Coulon, comme si
M. Coulon se levait à quatre heures ; je le connais, il a la goutte et il
ne sort jamais du lit qu'à onze heures; mais n'importe, M. Bonnefoi
ne me paye pas assez grassement pour que je fasse le guet pour lui.
Là-dessus, on se leva : Julie mit son corset à la paresseuse, enfila
une petite robe d'indienne et céda la place à M. Germain, qui, malgré
ses cinquante ans , fit lestement sa toilette du matin.
Dès qu'il eut fini, on entendit frapper à la porte.
— C'est la laitière, dit Julie.
— Vous n'y entendez rien, madame Germain; à cette heure, la
laitière n'a pas encore reçu la visite de son porteur d'eau, et elle n'est
pas encore prête à venir; et d'ailleurs, que faites-vous de vos oreilles?
n'avez-vous pas entendu un tilbury s'arrêter devant la porte? Il faut
que ce soit quelque duel; peut-être un des clercs de M. Bonnefoi qui
aura imaginé ce moyen pour déjeuner au bois de Boulogne, ou M. Vil-
cour, l'homme de lettres, qui aura dit quelque sottise dans son journal.
Germain ouvrit la porte ; et c'était en effet un tilbury, coupé à la
dernière mode, traîné par un beau cheval gris-pommelé dont les rênes
de soie venaient de quitter les mains d'un jeune homme de vingt-cinq
ans au plus, pour passer dans celles d'un petit jockey anglais. Le jeune
homme considérait la maison avec la plus grande attention ; il avait un
léger pantalon de coutil et un de ces habits-vestes qui vont si bien le
matin aux habitués de Tortoni ; ua lorgnon enfilé dans un cordon de
cheveux pendait sur son gilet blanc. Il s'élança de son char léger et dit
à Germain :
— Vous êtes le portier de celte maison, brave homme?
— Je suis le concierge, monsieur , dit gravement Pex-Frontin.
— Fort bien, je viens louer l'écurie.
— L'écurie ! Il n'y a point d'écurie à louer.
— Qu'est-ce que c'est donc que cet écriteau? dit le jeune homme en
montrant du doigt un grand placard qui décorait la porte et portant
machinalement l'autre main à son lorgnon.
— C'est une cave, reprit Germain.
—Une cave; ah! en effet, c'est une cave, dit machinalement le jeune
homme : mon groom a pris cela pour une écurie, et moi, j'ai la vue si
basse... Il est vraiment commode d'avoir des domestiques anglais, mais
celaabien ses inconvénients... Eh bien! puisque c'est une cave, je ne
puis pas y loger mon tilbury ni en faire l'appartement de Pompée ;
adieu... mais, à propos, dit le jeune homme en se ravisant, n'avez-
vous rien autre chose à louer?
— Rien, monsieur, pour le moment; mais, au prochain terme,
nous aurons sans doute des congés, et M. Thibaut, le propriétaire, est
décidé à...
— Au prochain terme, c'est bon, je reviendrai; mais, dites-moi,
monsieur le concierge, car vous me paraissez un brave homme...
—C'est bien de l'honneur, dit Germain, et il pensa : Ce jeune homme
a besoin de moi, il y a quelque amourette là-dessous; j'aurai la pièce.
— Vous me paraissez un brave homme, continua le jeune homme ;
n'avez-vous pas parmi vos locataires une demoiselle Eugénie ? une assez
jolie fille, châtain-clair, grande, taille parfaite, vingt ans au plus; ce
n'est pas pour moi que je prends ces informations, c'est pour... c'est
pour ma... c'est pour ma soeur; l'autre jour chez la comtesse de S"',
elle essayait une robe d'un goût, d'une coupe délicieuse; et, comme je
vous disais, ma soeur la prendra sans doute.
— Mademoiselle Eugénie ? oui, monsieur, elle loge ici, au quatrième
sur le devant ; si monsieur veut monter.
— Pas du tout, pas du tout, dit le jeune homme en rougissant
malgré lui.
Germain vit la rougeur des joues du jeune homme: il comprit tout
de suite la cause de cette visite matinale, et il se hâta d'ajouter :
— Eh ! monsieur, parmi les personnes à qui M. Thibaut compte
donner congé, mademoiselle Eugénie n'est pas comprise, car c'est
bien la demoiselle la plus douce, la plus aimable, et même la plus jolie
du quartier, et il faut songer que nous sommes dans la Chaussée-d'An-
tin, tout près de Coblentz.
Ce rapprochement ne parut pas faire plaisir au jeune homme, qui
interrompit brusquement Germain et lui dit :
— 11 est posi'ble qu'au terme prochain je loue un de vos apparte-
ments , si j'en trouve un à ma convenance ; mais pourrait-on savoir
par qui cette maison est habitée?
— Oh ! monsieur, répliqua Germain, cette question est une de celles
que les portiers n'accueillent pas volontiers, surtout quand ils ne con-
naissent pas la personne qui la fait ; nous ne disons jamais ces choses-
là qu'au commissaire de police.
Le jeune homme tira d'une petite bourse verte deux écus de cent
sous et les mit dans la main de Germain, qui continua :
— Cependant, monsieur, comme vous me paraissez un galant homme,
je n'hésiterai pas à vous donner les renseignements que vous me de-
mandez; cette maison est habitée par de si honnêtes gens, qu'on peut,
san-- !<;3 compromettre et sans se compromettre soi-même, les nommer
à tout ie monde. D'abord, Ja boutique et l'entre-sol sont occupés par
M. cl madame Gervais, honnêtes épiciers, qui ont quitté un bon coin
rue Saint-Martin, pour venir loger ici, où ils font à tout le monde un
crédit qu'on commence à leur refuser à eux-mêmes ; ils sont tracassiers;
madame Gervais est ridicule ; leur fille Ursule est rouge comme une
carotte et elle se croit blonde ; elle imagine que tous les jeunes gens
veulent l'épouser, et madame sa mère croit, de son côté, que tout le
monde lui fut la cour; de manière que si on était bavard, on pour-
rait... Au premier, sur le devant, nous avons M. Durand, c'est un
banquier.
— M. Durand? dit le jeune homme avec un léger froncement de
sourcil.
— Oui, M. Durand, un banquier comme je vous dis ; il a tout le
train d'un homme riche : un équipage , une maison bien montée, une
demoiselle de compagnie pour sa fille mademoiselle Claire, car il est
veuf; et cette demoiselle Claire, voilà un vrai bijou; il n'y a rien à
dire sur son compte, et cependant elle est très-jolie; mais pour moi,
monsieur, s'il faut le dire, je n'ai point de confiance dans l'avenir de
celte jeune personne.
— Parce que?
— Parce que M. son père va trop souvent à la Bourse, et que j'en
ai tant vu, tant vu...
— Comment? vous penseriez...
— Je pense que... enfin, suffit, je ne suis pas mauvaise langue.
Sur le même carré loge M. d'Armagnac, chevalier de Saint-Louis ;
je crois qu'il est comte; ce sont de ces gens qu'on a vus sortir il y a
douze ans je ne sais d'où, qui ont des pensions, qui ne dînent jamais
chez eux, et qui vont tous les jeudis chez M. de Villèle : je sais cela,
monsieur, parce que ces jours-là M. d'Armagnac ne rentre qu'à une
heure après minuit, et qu'il me revient de droit un franc cinquante
centimes pour tirer le cordon.
Passons au second : il est entièrement occupé par M. Bonnefoi,
avoué, qui est veuf tout comme M. Durand, avec cette différence qu'il
n'a pas de fille et qu'il a des charges.
— Comment ii a des charges !
— Oui, monsieur, il a des charges ; il a au troisième des obligations
à remplir, qui...
— Er.pliquez-vous donc.
— M'y voici, monsieur ; nous avons au troisième sur le derrière une
danseuse de l'Opéra, et je pense que M. Bonnefoi est son parrain, ou
son oncle, ou son tuteur, ou qu'il fait valoir ses fonds, parce que c'est
lui qui paye sou terme; et quand les fournisseurs de mademoiselle
Zéphirine viennent exiger le montant de leurs mémoires, ils s'arrêtent
toujours au second ; aucun ne monte jusqu'au troisième. Vous compre-
nez, monsieur...
Et Germain fusait une grimace qui devait, en effet, ne laisser nul
doute au jeune homme sur l'espèce de liaison qui unissait Zéphirine et
M. Bonnefoi.
— Une jolie brune, continua le portier; vous l'auriez vue ici tantôt
si vous fussiez arrivé il y a seulement une demi-heure ; elle est sortie
à quatre heures et demie pour aller prendre leçon chez Coulon : quel
amour de son art! et elle nous a priés de n'en rien dire à M. Ronnefoi,
qui se fâcherait parce qu'il veut qu'elle ménage davantage sa santé.
Quelle délicatesse !
Vis à vis la danseuse est M. Eloi, agent d'affaires. Ah! monsieur,
quel bel étui! Ces gens-là deviennent riches avec une rapidité éton-
nante ; mais ils se donnent une peine dont vous ne vous faites pas une
idée. Eh bien! il y a des personnes, les jeunes gens surtout, qui ap-
pellent ces messieurs des usuriers.
Je ne vous parlerai pas de mademoiselle Eugénie qui habite le qua-
trième, il parait que monsieur la connaît.
Le jeune homme ne dit mot.
Germain continua :
— Sur le même carré, loge M. Valcour; c'est un homme jeune,
assez bien, mais que je ne puis pas supporter, et je ne sais pas pourquoi.
— C'est un pressentiment, pensa Je jeune homme qui vit la jolie
tête de Julie, qui écoutait son mari de toutes ses oreilles, rougir un peu
et faire un petit mouvement comme pour se retirer au seul nom de
Valcour.
— M. Valcour, dit Germain, travaille à je ne safs combien de jour •
naux, fait des quarts de pièce, des moitiés de roman, des résumés
dont un autre que lui signe l'introduction, et des in-trente-deux à lui
tout seul; il dit qu'il est homme de lettres ; cela ne me regarde pas,
13
LE PORTIER.
et je vous prie de croire, monsieur, que je ne me mêle jamais de ce qui
ne me regarde pas. A côté de l'appartement de M. Valcour est M. Du-
coutil, petit tailleur qui commence, paye-exactement, et attend le
moment où il pourra prendre un beau magasin dans les passages Vi-
vienne ou Véro-Dodat, pour faire une banqueroute productive; en-
fin, le dernier appartement du quatrième est occupé par mademoiselle
Zélie, figurante a la Gaîté, et qui est très-loin d'être aussi heureuse
que sa camarade et sa voisine mademoiselle Zéphirine, quoiqu'on dise
partout qu'elle danse beaucoup mieux. Ces deux demoiselles ne se
voient pas. Comme mademoiselle Zélie est laide , elle court le cachet
et donne des leçons dans les pensionnats de demoiselles.
Les clercs de M. Bonnefoi logent au cinquième étage, il y a parmi
ces messieurs de fort jolis garçons ; mademoiselle Zéphirine et made-
moiselle Ursule Gervais, fille de l'épicier, ainsi que les femmes de
chambre de la maison, en savent quelque chose. Nous avons aussi au
cinquième un musicien, une flûte ; on dit qu'avant que M. Bonnefoi
ne se mêlât des affaires de mademoiselle Zéphirine, il voulait épouser
cette petite danseuse ; eh ! monsieur, c'est alors que ce qui serait venu
par la flûte s'en serait allé par le tambour. Un vaudevilliste, un garçon
serrurier, une blanchisseuse sont les voisins du musicien ; le vaudevil-
liste est intrigant, il descendra; le serrurier est beau garçon, il de-
viendra chasseur de quelque ministre ; la blanchisseuse est vieille et
laide, elle ira à l'hôpital.
Dans les mansardes, il y a un chasseur, un vieux soldat, un laquais,
un piqueur...
— Assez, assez, assez ! cria le jeune homme.
— Vous voyez, monsieur, continua gravement Germain, que la
maison est habitée par les gens les plus honnêtes, les plus vertueux et
le3 plus tranquilles du monde ; on chercherait vainement dans la France
entière pour trouver un assemblage aussi irréprochable...
Germain aurait continué à parler pendant des heures entières, si
M. Durand, le banquier du premier, ne fût descendu; et, en aperce-
vant le jeune homme :
— Ah! vous voilà, monsieur de Saint-Victor, par quel hasard?...
Le jeune M. de Saint-Victor rougit, car il rougissait facilement, et
entraînant M. Durand :
— Montez, lui dit-il, dans mon tilbury, je vous conduirai où vous
voudrez.
Ils montèrent, et le léger char disparut en un instant.
— Il s'appelle Saint-Victor, dit Germain; il est amoureux de made-
moiselle Eugénie, et il connaît M. Durand : donc j'ai fait une sottise
de lui dire du mal du banquier. N'importe, voilà toujours dix francs.
Oh ! le bon état que celui où les sottises procurent de l'argent !
CHAPITRE VII.
Mademoiselle Eugénie.
Toute la sagesse de ce monde consiste dans la vertu, dans cet art
heureux de se contenter de peu et d'acquérir cette médiocrité dorée
par des moyens avoués par la délicatesse et qu'approuve la conscience.
Qu'importe de rouler dans un char élégant, de couvrir ses épaules
d'un fastueux cachemire, et de voir ondoyer sur sa tête les plumes
brillantes de l'oiseau de Paradis, si une voix secrète crie et nous re-
proche un luxe accusateur? On s'étourdit, on cherche à pousser sa vie ;
les assemblées nombreuses, les voix délicieuses des bouffes, les accents
terribles de Talma, les grâces légères des Noblet et des Montessu,
fixent l'attention, mai3 on se retrouve; il vient une heure où l'-on
quitte l'oiseau de Paradis pour un serre-tête, le cachemire pour une
camisole, la robe laminée d'argent pour des draps qui vous enveloppent
comme un linceul, et le tumulte du monde pour la solitude mysté-
rieuse de l'alcôve. Alors, quand les amitiés faibles et trompeuses sont
loin de vous, quand l'amant sexagénaire qui vous entoure de ce luxe
a regagné son hôtel, on rentre en soi-même, et on se demande qui on
est, quel est le métier qu'on fait, et comment on appelle celles qui
pour un écu font ce qu'on fait soi-même pour des coupons de rente...
On ne se dissimule plus alors que la somme n'y fait rien, et que le
vice paré, orné de joyaux et brillant d'or, est aussi méprisable et aussi
hideux que le vice en cornette et en jupon crotté.
— Bien ! très-bien ! c'est ce que j'ai toujours pensé, dit mademoi-
selle-Eugénie à haute voix.
Or, il faut savoir que ce beau discours moral que l'on vient de lire
était une boutade de M. Valcour, le fruit d'un de ces accès de misan-
thropie qu'on écrit à la hâte sur un carré de papier, et qu'on jette
ensuite dans ses cartons , ou qu'on envoie à un journal quand on en a
un disposé à prendre, sous le nom d'article , toutes les billevesées qui
vous passent dans la tête.
La porte de mademoiselle Eugénie était ouverte, celle de M. Val-
cour aussi, et elle entendit son voisin faire cette lecture à haute
voix ; à peine eut-elle dit ce Bien I très-bien ! qu'elle devint rouge
comme une cerise de Montmorency, car elle connaissait à peine
M. Valcour ; elle savait seulement que c'était un jeune homme, grand,
brun , bien tourné , qui travaillait tout le jour, qui recevait tous les
journaux. Quand elle le rencontrait sur l'escalier, ils se saluaient,
mais ils ne s'étaient jamais parlé qu'une seule fois. Valcour la rencon-
tra un jour comme elle montait chez elle avec un panier assez lourd ;
le jeune littérateur voulut se charger du panier et lui offrir son bras,
elle refusa le bras et permit qu'on s'emparât de son panier. Ce jeune
homme lui plaisait assez ; mais il y avait deux choses qu'elle n'aimait
pas en lui, et cela sans raison particulière, mais comme par instinct.
La première, c'est qu'après avoir travaillé toute la journée, il sortait à
l'heure de dîner, et ne rentrait jamais que fort tard ; or, où allait-il ?
dans le monde : non , sa toilette n'était pas assez recherchée pour
cela ; quoique mis avec élégance, il avait souvent une cravate de
couleur; Germain lui avait dit qu'il allait au théâtre et même dans
les coulisses ; cela la choquait sans qu'elle sût pourquoi. La seconde
raison c'est qu'il recevait quelquefois les actrices ; mais elle avait re-
marqué aussi que ces dames ne venaient pas habituellement, qu'il en
venait plusieurs dans la même semaine, et qu'elles sortaient de chez
lui avec un air de mécontentement qui éloignait toute idée d'intrigue
et d'amourette.
Dès que Valcourt eut entendu la voix d'Eugénie, il se leva , quitta
son bureau de noyer, et, saisissant l'occasion d'entrer dans l'apparte-
ment de sa jolie voisine et de lier conversation avec elle , il se pré-
senta avec aisance et lui dit :
— Mademoiselle , vous avez daigné trouver bien les quelques lignes
que je viens de lire, permettez-moi de vous témoigner mon remer-
cîment, et croyez que ce suffrage est le plus doux que je puisse
recevoir.
— Voilà ce qui s'appelle, monsieur, un compliment ; car où en
seriez-vous, si le but de vos travaux n'était que d'obtenir l'approba-
tion d'une couturière ignorée ?
— Mon Dieu, mademoiselle , voilà comme sont les femmes ! elles
voient parfaitement l'empire qu'elles ont sur nous et elles prennent
plaisir à le nier. Vous, par exemple , mademoiselle , vous affectez de
ne vous donner que pour une couturière ignorée , et... Pardon, ma-
demoiselle, dit Valcour en s'interrompant, si je me permets de vous
faire part de mes réflexions, et si je porte un oeil indiscret sur une
partie de vos secrets.
— Vous pouvez parler , dit Eugénie avec un air confus qui cachait
son amour-propre satisfait ; vous pouvez parler.
Valcour s'était assis auprès de la table de travail d'Eugénie , qui
bâtissait (c'est je crois le mot technique) une robe couleur bleu-Haïti,
et il jouait machinalement avec le fil et les ciseaux de la jolie coutu-
rière. Ces deux personnes qui se connaissaient peu avaient cependant
l'air de la plus grande intimité, et, malgré la différence du sexe, la
plus grande confiance régnait déjà entre eux.
Le jeune homme reprit :
— Oui, mademoiselle, je vous crois autre chose qu'une couturière,
ou du moins élevée avec plus de soin qu'elles ne le sont ordinaire-
ment; votre ton, vos manières décèlent une éducation distinguée;
et, d'ailleurs, celte grande armoire contient autre chose que des
chiffons...
— Comment, monsieur, que voulez-vous dire?
— Que mademoiselle connaît nos meilleurs poètes, nos meilleurs
écrivains, et qu'elle a tous leurs ouvrages dans cette armoire qui lui
sert de bibliothèque.
— Fort bien, monsieur, mais qui vous a dit?...
— Le portier, mademoiselle.
— Le portier ? Il n'est jamais entré chez moi.
— Oui ; mais Julie sa femme vient chez vous le matin, apporter
votre lait ; elle a vu vos occupations studieuses , elle en a parlé sans
doute à son mari ; et le bavard m'a tout rapporté en me remettant
mes journaux.
— Quelle inquisition ! dit Eugénie. Un portier est donc un Argus
imposé par le propriétaire?
— C'est quelquefois pire, mademoiselle.
— Eh bien ! oui, monsieur, dit Eugénie. J'ai reçu une éducation
distinguée ; je me nomme... ; mais dois-je dire ainsi mon nom et ma
fortune à quelqu'un que je connais à peine?
— Et pourquoi pas, mademoiselle , quand ce quelqu'un est un
honnête homme et que soi-même on n'a rien à raconter dont on
puisse rougir?
— Vous avez raison, monsieur, dit Eugénie.'.Je me nomme Eugénie
Wilson ; mon aïeul était Anglais , mon grand-père et mon père sont
nés à Paris, je suis orpheline : mon père était sorti d'une de ces écoles
célèbres qui ont fourni à la France tant d'excellents officiers ; il avait
suivi la fortune de Napoléon, qui le nomma colonel avant la bataille
de Brienne ; il s'y fit tuer ; ma mère, qui aimait son mari avec idolâ-
trie , le suivit de près au tombeau ; j'avais huit ans quand je la perdis,
et comme elle n'eut pas le temps de mettre ordre à ses affaires avant
de mourir, comme tous ses parents étaient hors de Paris, elle fit
appeler une institutrice dont elle connaissait la vertu, lui donna tout
l'argent qu'elle possédait et mourut en m'embrassant : cet argent,
monsieur, c'était quelques mille francs qui ont servi à mon éducation ;
je suis restée auprès de mon institutrice jusqu'à l'année passée. J'ai
perdu alors cette seconde mère, et, me confiant à la Providence, j'ai
été voir mes camarades qui, plus heureuses que moi, se sont établies,
LE PORTIER;
13
et je suis devenue leur couturière. Je sais que ma mère avait un
frère riche , et je dois avoir par conséquent un oncle, des parents qui
pourraient me prendre chez eux ; mais je ne les connais pas ; j'ignore
jusqu'à leur nom.
— Bonne et respectable fille!... dit Valcour.
— Ah! monsieur, ajouta Eugénie, si vous saviex l'histoire des
amours de mon père et ma mère , vous verriez quels parents j'ai per-
dus. Mais pourquoi ne vous la confierais-je pas? Pourquoi ne pas vous
faire une confidence entière ? A ces mots elle se leva et, ouvrant son
secrétaire , elle en tira un rouleau de papier attaché avec des faveurs
de soie noire. Voilà , monsieur, dit-elle à Valcour; mon institutrice
m'a conté mille fois ces détails, et je les ai écrits avec autant de natu-
rel que je l'ai pu. Alors voyant que Valcour s'apprêtait à lire...
— Non, dit-elle. Je pleurerais trop.
Valcour mit le cahier dans sa poche , et craignant de gêner Eugénie
par une trop longue visite, il prit congé d'elle et rentra chez lui.
Comme nous l'avons dit, les portes des deux appartements étaient
ouvertes ; M. Germain , armé d'un balai tout neuf, faisait semblant
de nettoyer l'escalier, et il était aux aguets : il avait vu entrer Val-
cour chez Eugénie ; il était monté jusqu'au palier du quatrième et
s'était tapi contre la muraille. Là, le cou tendu, l'oreille attentive, il
avait écouté , et lorsqu'il avait jugé que Valcour avait quitté Eugénie,
il était descendu tout doucement en se disant :
— Peste ! voilà une mauvaise nouvelle pour le jeune homme au
tilbury, M. de Saint-Victor ; il paraît que M. Valcour se faufile chez
la couturière, ils en sont déjà aux confidences. J'ai été bien élevée...
Je suis fille d'un colonel... Voici l'histoire de mon père... Oui, croyez
cela. N'importe, cela marche vite.
Tout en faisant ce monologue, Germain descendait ; arrivé au troi-
sième , il rencontra M. Duval, troisième clerc de M. Bonnefoi, qui
avait été fort bien dans les papiers de mademoiselle Zéphirine et qui
trouvait mademoiselle Eugénie fort jolie.
— Monsieur Duval, lui dit-il en passant, M. Valcour est depuis
deux heures chez la couturière.
— Vrai ? dit l'étourdi. Elle reçoit ses voisins ? Je vais m'y présenter ;
et il part comme un trait.
Germain descend au second ; il trouve mademoiselle Zéphirine qui
revenait de chez M. Alfred, et qui était encore rouge de plaisir.
— Mademoiselle, dit à la nymphe de l'Opéra le malicieux portier ,
M. Duval vient de monter chez la couturière du quatrième ; ils sont
ensemble.
— La petite Eugénie ? répliqua Zéphirine en pâlissant.
— Oui, la petite Eugénie !
— Ah ! ah ! nous allons voir.
Et Zéphirine galope comme un cerf lancé par le chasseur.
Germain descend encore un étage, et sur le palier de l'entre-sol il
trouve M. Bonnefoi.
— Monsieur, dit-il à l'avoué, mademoiselle Zéphirine vient de
rentrer, mais vous ne la trouverez pas chez elle ; elle est au quatrième,
chez mademoiselle Eugénie , avec M. Duval.
— Avec M. Duval, dis-tu?
— ,Oui, monsieur, avec M. Duval; je n'en sais pas les motifs.
— Je m'en vais le savoir, moi ; et en voilà un troisième qui s'é-
lance vers le petit appartement d'Eugénie , aussi vite que le permet
son âge et une légère atteinte de goutte.
M. Germain continue son perfide manège, et il trouve devant la
porte cochère, mademoiselle Ursule , la fille de l'épicier Gervais ; la
pauvre fille avait ses cheveux rouges encore sous la papillote. Germain
s'approche en tapinois et lui glisse dans l'oreille :
— Mademoiselle, M. Duval, ce M. Duval qui vous fait les yeux
doux quand madame Gervais n'est pas là , est chez mademoiselle Eu-
génie au quatrième.
Ursule part comme un trait. — Et de quatre , dit Germain.
Cependant, en trois sauts , M. Duval est chez Eugénie ; la porte est
ouverte , il entre , il la voit seule , il salue et ne sait que dire ; tandis
qu'Eugénie étonnée se lève , mademoiselle Zéphirine arrive, elle lire
M. Duval par l'habit : mais voilà que M. Bonnefoi tout haletant se
saisit de la robe de Zéphirine , et mademoiselle Ursule à son tour
appuie ses deux mains sur les épaules de M. Bonnefoi, et allonge sa
>',ête par'dessus celle de l'avoué'; alors Eugénie repousse doucement
M. Duval, et ferme sa porte au nez du troisième clerc téméraire.
— Que veniez-vous faire là , monsieur Duval ? disait Zéphirine en
secouant l'habit du troisième clerc.
— Où êtes-vous allée ce matin de si bonne heure ? criait M. Bon-
nefoi en tirant la danseuse par la robe.
— C'est singulier ! pensait Ursule, qui ne disait rien.
— Que vous importe ? disait Duval.
— Monsieur , j'ai été prendre une leçon , j'ai été au bain , j'ai été
où vous voudrez, répondait Zéphirine.
— Mademoiselle , vous me marchez sur les talons , vous me faites
mal à l'épaule , disait Bonnefoi ; il parlait à la fille de l'épicier.
Que faisait, dans ce tems-là , M. Germain ? il était monté jusqu'au
troisième pour jouir du tableau , et il riait à se tenir les côtés. Quand
il s'en fut donné à coeur joie, il se mit à crier : Une lettre pour
M. Bonnefoi I et tout le monde rentra chez soi.
CHAPITRE VIII.
M. et madame Wilson, ou le Borgne et la Sourde.
La première chose que fit Valcour en rentrant chez lui fut de dé-
rouler le manuscrit d'Eugénie ; il plia sous ses doigts la faveur noire
qui l'entourait, la posa soigneusement sur la table, et se dit à lui-
même en examinant la beauté de l'écriture et la correction de l'or-
thographe :
— 11 serait plaisant que cette petite couturière écrivît mieux qu'un
homme de lettres ; mais cela serait possible, elle a reçu une bonne
éducation, elle est femme, par conséquent tres-impressionnable et ca-
pable de rendre ses impressions avec goût et sentiment, tandis que
nous avons des vaudevillistes qui sont gros, grands , épais, et oui ne
savent pas écrire une ligne correctement.
Lisons ; et il commença :
MANUSCRIT D'EUGKIOH.
« Jeune, sans expérience, orpheline et sans rien qui m'attache au
monde, puisque Dieu m'a retiré mes parents avant que je pusse les
connaître, je n'ai reçu que le bienfait d'une bonne éducation, et je la
dois à la vertu de mon institutrice et à la dernière pensée de ma mère,
qui, ne possédant que lé denier de la veuve, l'a laissé en mourant pour
qu'il fût pour moi un germe d'instruction et de vertu. Je ne sais si
j'ai profité de ses derniers soins ; mais au moins je puis me dire avec
orgueil que, dès que j'ai pu me connaître, j'ai mis à profit les leçons
que je recevais, et j'ai suivi les dernières volontés de mes parents.»
— Aimable fille ! dit Valcour en s'interrompant, voilà la vraie
vertu ; simple, modeste, se conformant à sa fortune sans murmurer,
et cultivant dans l'obscurité les qualités heureuses qu'elle tient de la na-
ture et de l'éducation.
« Jamais je n'ai vu mon père ; il mourut avant que mes yeux aient
pu le connaître et que ma mémoire fût assez développée pour conserver
son souvenir; pour ma mère, je me la rappelle comme une image
confuse, comme un songe gracieux qui a embelli mes premiers mo-
ments et qui les a entourés d'amour et de protection. Ainsi, celte courte
histoire de la vie et des malheurs de mes parents contient peu de faits
particuliers ; mais une de mes plus douces occupations est de me rap-
peler ce qu'on m'en a dit, et de songer à ce qu'ils ont fait et à ce qu'ils
ont été.
» George Wilson, mon aïeul, était Anglais ; il quitta sa patrie par
suite d'un amour malheureux, et épousa une Française. Son fils unique
William, le père de mon père, vécut dans l'obscurité d'un simple par-
ticulier, soit parce qu'étant protestant il aurait pu difficilement, dans
ce temps-là, parvenir à quelque emploi civil ou militaire ; soit, comme
il le disait lui-même en riant, qu'il coulât encore trop de sang anglais
dans ses veines pour qu'il ^voulût se mêler des affaires de la France.
Ces attachements de patrie ne sont pas raisonnables, je le sais ; il y a
beaucoup de choses à dire contre ; mais, à nous autres femmes qui
exigeons souvent des sentiments exclusifs, ils ne nous déplaisent pas. »
— Diable ! pensa Valcour, voilà de la philosophie.
« William Wilson se maria de bonne heure à une femme jeune, riche
et belle; et comme il était lui-même riche et fort bel homme, ce ma-
riage fut fort heureux : ils n'eurent qu'un fils, c'était mon père.
» Le'consulat avait succédé à la république ; la France se relevait de
ses agitations, tout le monde avait droit également aux faveurs de
l'Etat, comme tout le monde en partageait les charges, et mon grand-
père dit en voyant son fils : — De misérables raisons m'ont fait passer
une vie inutile; mais il n'en sera pas de même du petit Francis ; il est
Français lui, et morbleu il servira la France ; en conséquence de cette
détermination, mon père fut élevé militairement ; on lui achetait des
tambours, des épées ; en le menait aux revues, aux parades ; on l'ac-
coutumait au bruit du canon; on le mit dans un lycée, et, dès qu'il
eut atteint l'âge voulu, on le fit entrer à Briennc. Celte école fameuse
avait formé plus d'un officier distingué, et c'était de son sein qu'était
sorti le jeune guerrier qui gouvernait la France et qui devait porter si
haut sa puissance militaire.
» Mon père était grand, bien fait ; il avait le teint blanc et uni qui
distingue les habitants du Nord, et qu'il tenait sans doute de son ori-
gine anglaise. A peine sorti de l'école , il entra dans un régiment du
génie, et, à force de talent, de bravoure et de bonheur, il parvint, à
l'âge de vingt-cinq ans, au grade de capitaine (il fallait autrefois'ces
trois choses pour réussir). Quand il eut pris rang parmi les capitaines
de l'armée, mon grand-père obtint un congé, le fit venir auprès de
lui, et lui dit :
» — Francis, te voilà un homme, tu es sur le chemin de la gloire
et des distinctions ; ta place dans la société est déjà honorable, il faut
te marier.
» A ces mots le jeune homme rougit jusqu'au blanc des yeux et mon
grand-père continua : — Il faut te marier, parce que la vie d'un
homme n'est pas complète tant qu'il n'a point de femme. On ne vit
pas toujours dans les camps et sur le champ de bataille ; il convient
14
LE PORTIER.
même qu'un soldat pense à son pays et qu'il ait pour le défendre, toutes
les raisons qui peuvent engager un bon citoyen à faire son devoir ; il
faut qu'en tirant son coup de fusil ou en pointant son canon il songe
à sa femme et à ses enfants ; ainsi, Francis, tu auras une femme , et,
Dieu aidant, une demi-douzaine d'enfants qui iront te trouver quand
tu seras en garnison et que tu laisseras auprès de moi quand tu en-
treras en campagne.
» Mon grand-père était absolu, et il était habitué à être obéi dès
qu'il parlait. Francis se tut, et il ne trouva rien à répliquer quand
M.George Wilson lui dit qu'ils allaient partir pour la terre de M. de
Saint-Victor, son intime ami. Ils montèrent silencieusement en voi-
ture, et, tandis que le cocher, qui avait reçu ordre de toucher à
Sceaux, trottait vers la barrière d'Enfer, Francis songeait à ce M. de
Saint-Victor, intime ami de son père, dont il n'avait jamais ouï
parler ; il avait cru apercevoir un demi-sourire sur les lèvres de
M. Wilson , et il se disait : C'est sans doute à Sceaux qu'est ma pré-
tendue : je ne l'aime ni ne la hais ; je ne la connais en aucune ma-
nière ; mais mon père aurait bien mieux fait de me laisser à mon régi-
ment ; peut-être se distingue-t-il à l'heure qu'il est ; peut-être aurais-je
été nommé chef de bataillon, emportant toujours avec moi ma fortune
entière, tandis que maintenant je vais surcharger mes bagages d'une
femme, d'enfants ; ah ! grand Dieu ! M. George Wilson voyait par-
faitement ce qui se passait dans l'âme de son fils, et il cherchait mali-
cieusement à le distraire.
„ — Voyez , lui disait-il, voici Montrouge ; dans une demi-heure
nous serons au Bourg-la-Reine ; arrivés là , il ne nous faut que dix mi-
nutes pour être à Sceaux ; je ne vous parle pas de la terre de M. de
Saint-Victor ; mais songez que c'est à Sceaux qu'habitait M. de Pen-
thièvre, de vertueuse mémoire; que c'est là qu'est enterré le bon et
sensible Fiorian; Fontcnay-aux-Koses, Châlenay sont à deux pas. 11
aurait parlé ainsi tant qu'il aurait voulu, que le jeune homme n'aurait
pas profité davantage de cette conversation topographique : sa jeune
imagination était captivée par l'idée d'une jeune fille, d'un mariage et
d'une vie nouvelle.
» 113 arrivèrent chez M. de Saint-Victor ; Francis fut présenté aux
parents, au fils aîné de la maison, mais on chercha en vain la fille ;
en vain les femmes de chambre reçurent-elles l'ordre de prier made-
moiselle de descendre , mademoiselle n'y était pas ; cependant comme
on était à la campagne et qu'on jouissait de toute la liberté possible,
chacun courut à ses plaisirs ou à ses affaires. Francis inquiet, soucieux,
tourna ses pas vers le bois qui avoisine Sceaux. Que veut dire ceci?
pensait-il ; tout a l'air d'une partie arrangée, et cependant la jeune
fille se cache. Comme il achevait ces mots, il vit venir à lui, dans
une des allées du bois, une jeune personne qui effeuillait un bouquet.
— Je la vois, se dit-il, c'est elle, la voilà ; mais pourquoi celte affec-
tation et ces détours ? cette femme n'est ni franche ni naturelle ; elle
est bien jolie, mais que m'importe, s'il me faut oublier auprès d'elle
ma franchise militaire. Les beaux yeux ! les beaux cheveux noirs !
quelle taille svelte et légère ! Quel dommage qu'avec un aussi beau
teint et une aussi grande jeunesse on soit déjà coquette et dissimulée !
De son côté ma mère, car c'était elle, disait en elle-même : Le bel
officier I c'est sans doute un ami de mon frère ; les beaux yeux bleus !
Puis, tout d'un coup certaines circonstances, certains demi-mots de
M. et de madame de Saint-Victor, lui firent songer que ce jeune
homme qui s'avançait devant elle avec un air si indécis était peut-être
un mari ; alors elle rougit, elle pâlit, elle ne vit plus les deux beaux
yeux, et, soit par regret de quitter l'état heureux dans lequel elle vi-
vait auprès de ses parents, soit pressentiment de la courte durée de
son union, elle détourna les yeux et était prête à prendre un autre sen-
tier, afin d'éviter la rencontre de Francis Wilson ; mais le jeune capi-
taine l'aborda et ils retournèrent ensemble au château, peu satisfaits
l'un de l'autre et désirant aussi peu s'unir que cela paraissait être
agréable à leurs parents. Le premier soin d'Eugénie fut de se jeter dans
les bras de sa mère, de la prier de ne pas conclure ce mariage.
» — Ne m'éloignez pas de vous, ô ma mère ! lui disait-elle ; ne sa-
crifiez pas votre fille au vain désir de l'établir avantageusement : je ne
connais pas M. Wilson, mais je sens que je ne l'aimerai jamais; et,
comme elle voyait que ces paroles étaient sans effet, elle implorait la
générosité de son père , elle embrassait son frère avec violence et elle
invoquait sa tendresse comme sa seule sauvegarde, comme son dernier
appui ; ensuite elle tombait dans des convulsions effrayantes, elle pâlis-
sait, elle rougissait; des mots sans suite sortaient de sa bouche, et il
semblait qu'elle allait expirer si on lui refusait sa demande.
» Nous voilà bien, faibles que nous sommes, avec nos amours
extrêmes et nos haines violentes , nous croyons à notre premier mou-
vement, nous avons foi à nos premières sensations que nous appelons
des coups de sympathie, et si une circonstance quelconque ne venait
nous ouvrir les yeux nous serions malheureuses toute notre vie pour
avoir refusé un bonheur qui venait nous chercher, »
— Voilà un aveu bien naïf, pensa Valcour ; si j'étais femme, je ne
sais si je l'aurais fait.
« De son côté, Francis alla trouver son père.
« — Je vous ai deviné, lui dit-il ; ce voyage, cette terre, ce M. de
Saint-Victor, cete jeune fille, tout me dit que vous avez arrêté mon
niariage, et cela tout comme vous avez commandé mon premier uni-
forme chez le tailleur du régiment ; mais il n'en est pas, je pense, d'un
mariage comme d'un habit; vous me parlez de bonheur, de ménage,
d'enfants ; pour tout cela il faut que j'aime ma femme, et je n'aime
pas mademoiselle de Saint-Victor.
» — Mais, mon fils, à peine si vous l'avez vue.
» — Il est vrai, mais je ne l'aime pas.
» — Elle est cependant bien bien belle, et je ne l'ai vue qu'un in-
stant; je vous assure qu'elle est encore au-dessus des éloges qu'on m'en
avait fait.
» — C'est possible, mais
» — Mais vous ne l'aimez pas, allez-vous dire ? eh ! c'est que vous
en aimez quelque autre. Si cet objet de votre amour est honorable,
mon fils, pourquoi ne pas l'avouer? S'il ne l'est pas, je conçois votre
silence , mais alors vous devez trouver tout simple que j'insiste pour
achever cette union et vous arracher ainsi à une liaison dangereuse.
» Pendant ce discours, Francis souriait doucement, et il jura à son
père qu'il n'avait aucune liaison, aucun attachement dont il eût à
rougir, ou qu'il craignît d'avouer; mais, lui dit-il, vous ne voudriez
pas me faire contracter un mariage avec répugnance, et c'est le senti-
ment que j'éprouve.
M — Mon fils, lui dit George Wilson, je ne vous ferai jamais de vio-
lence ; mais je vous demande du temps.
» On descendit au salon ; le dîner fut triste comme celui d'un ban-
quier qui a joué à la hausse dans un moment de baisse, comme une
actrice qu'on vient de siffler, comme »
» — Peste ! dit Valcour en s'interrompant, voilà des comparaisons !...
Mais elle est couturière, et ce n'est pas merveille qu'elle ait vu l'inté-
rieur d'un banquier et le boudoir d'une actrice.
Alors il passa plusieurs feuillets, et il reprit à l'endroit qui suit.
« Tout était tranquille dans le château de M. de Saint-Victor; chacun
élait retiré dans son appartement et se livrait au sommeil ou aux ré-
flexions que lui suggérait la journée qui venait de se passer. Francis
avait ouvert ses jalousies, et il admirait le cours silencieux de la lune
dont les rayons se réfléchissaient dans un petit lac qui était à deux pas
de sa fenêtre ; il écoutait le bruit léger des arbres dont les feuilles s'a-
gitaient doucement en livrant un passage au vent léger du soir, et cette
scène tranquille lui rappelait les bivouacs de l'armée lorsque le camp
est dans le repos, et qu'un capitaine vigilant parcourt les tentes des
soldats endormis, veille autour des feux à demi éteints et écoute avec
soin le bruit des pas de la sentinelle.
»—Après tout, se disait-il, on me donne du temps, et, avec un peu
de patience et d'adresse, je ferai entendre raison à mon père.
» Eugénie était moins tranquille : ce mariage l'épouvantait ; elle ne
pouvait pas se faire à l'idée de quitter sa mère, ses compagnes, la
douce incurie où elle avait vécu jusqu'alors pour suivre un homme,
jeune et beau sans doute , mais qu'elle ne connaissait pas , qu'elle n'a-
vait vu qu'une fois ; et, dans ses alarmes de vierge, s'il se mêlait quel-
que idée d'un bonheur inconnu dont lui avait parlé sa mère, ce bon-
heur même l'effrayait.
■> Inquiète, agitée, elle, voulut échapper à celte insomnie qui est si
cruelle quand le corps est en repos ; et, vêtue à peine, elle fut cher-
cher l'air et le frais sous les arbres qui avoisinaient le château. Elle
marchait vers le petit lac sans trop songer à autre chose qu'à M. Fran-
cis, qui, tout jeune et tout beau qu'il élait, lui paraissait un monstre,
un tyran qui veut obtenir malgré elle le coeur d'une jeune fille, et
l'emmener de force dans son vieux castel ; il ne manquait, pour com-
pléter le tableau, qu'un jeune page amoureux de la fille du châtelain,
et qui partirait pour la Palestine plein d'a*our et de douleur. Comme
elle se faisait toutes ces images funestes, comme elle se remplissait
l'imagination de tous ces fantô-nes qu'elle créait à son gré, elle mar-
chait la tête levée vers l'astre dont les rayons ['éclairaient. Tout à coup
la terre manque sous ses pieds, elle fait un cri ; elle est dans les eaux
du lac, et tout son corps frémit de ce frisson involontaire que donne
une impression subite. L'eau mouille ses beaux cheveux noirs, elle
entre dans ses yeux, dans ses oreilles ; la malheureuse Eugénie disparaît
tout à fait, et la vague se referme sur elle en formant mille cercles que
la lune argenté de ses rayons.
» Cependant Francis était à la fenêtre ; il avait vu une figure blan-
che se mouvoir parmi les arbres ; et bientôt il entendit un cri doulou-
reux et le bruit d'un corps qui tombait dans l'eau, ou qu'on y jetait
avec violence. Il n'hésita pas un instant ; il descendit, ou plutôt il
sauta par la fenêtre peu élevée de son appartement; il courut avec ra-
pidité vers le lac ; les branches des arbres blessaient ses mains, ensan-
glantaient son visage; mais rien ne l'arrêtait, car il avait un pressenti-
ment secret, et déjà un sentiment nouveau faisait battre son coeur. Il
arrive sur le bord du lac ; immobile, il regarde si, à l'agitation de ses
flols courts et égaux, il découvrira le bien qu'il cherche ; il se couche
par terre, et, posant son oreille au niveau du lac , il cherche un in<
dice, un bruit qui puisse le guider ; il aurait donné sa vie pour enten-
dre un gémissement; enfin il s'élance , il plonge à plusieurs reprises,
et, après maintes recherches infructueuses , il atteint à la fin la mal-
heureuse Eugénie : il la prend dans ses bras, il la serre sur son coeur,
et c'est là, dans le fond des eaux agitées, que , pour la première fois,
il sent ce coeur battre sur le sien ; il frappe alors de son pied le sa-
ble du lac et il remonte à la superficie avec son précieux fardeau;
LE PORTIER.
15
il le dépose sur l'herbe. Eugénie était évanouie ; mais elle respirait
encore , et ses vêtements en désordre laissaient voir une partie de
ses charmes ; le jeune homme les parcourait d'un oeil avide et dou-
loureux , appuyait sur son bras sa tête immobile , et, comme il
était lui-même blessé , son sang coulait sur les cheveux noirs de
la jeune fille ; une branche de la forêt avait déchiré son visage
et même avait offensé son oeil, d'où le sang sortait en abondance. Ce-
pendant Eugénie évanouie ne revenait pas à elle ; alors Francis la
prit dans ses bras , et, d'un pas mal assuré , il la porta jusqu'au châ-
teau ; tout y était endormi ; il frappe à plusieurs reprises ; enfin , une
fenêtre s'ouvre, c'est M. de Saint-Victor que le bruit a réveillé. Quand
Francis vit le père de celle qu'il rapportait à demi morte et qu'il fal-
lait chercher des paroles pour expliquer comment à cette heure il se
trouvait avec Eugénie mourante, la voix lui manqua, ses forces le tra-
hirent et il tomba lui-même sur la pierre du perron.
» Celte nuit funeste laissa des traces de son souvenir; ma mère eut
une fièvre violente et madame de Saint-Victor , qui ne quittait pas le
chevet de son lit, lui disait :
» — Ma fille , reviens à toi et surtout calme ton imagination. Nous
n'avons jamais eu le projet de te forcer à un mariage qui te serait
odieux. M. Francis Wilson vient de te sauver la vie ; mais nous ne
prétendons pas te présenter la reconnaissance que tu lui dois comme
un lien nouveau qui t'attacherait à lui.
» Elle ajoutait mille choses ; car, dans ses alarmes maternelles, elle
se reprochait le désespoir de sa fille et elle craignait qu'il n'entrât
pour quelque chose dans l'événement du lac. Eugénie ne répondait
rien ; elle parlait de Francis, elle louait son courage, sa bonté et elle
parlait de sa reconnaissance avec passion ; enfin on s'aperçut qu'Eugé-
nie n'entendait pas et qu'une surdité complète était la suite de son ac-
cident. Elle s'informait de Francis , elle demandait à le voir ; mais on
se gardait bien de l'informer de l'état de ce jeune homme. Un médecin
avait été appelé et il avait déclaré que l'oeil droit de Francis avait été
atteint d'une manière si grave qu'il le perdrait infailliblement , que
tout ce qu'on pourrait faire serait de sauver la difformité , mais qu'il
était impossible de ramener la lumière dans cet organe blessé.
» M. George Wilson était inconsolable ; il se reprochait cet événe-
ment comme si un hasard malheureux n'avait pas tout fait; il promit à
son fils de ne plus lui parler de ce mariage et il reprit auprès de M. de
Saint-Victor la parole qu'il lui avait donnée.
» Le voeu le plus ardent de Francis était de voir Eugénie , et elle
partageait ce désir; il était naturel que ces deux jeunes gens se vissent,
et, quelque inquiétude que l'on conçût de cette entrevue pour Eugé-
nie, on ne pouvait guère l'éviter.
» Du plus loin qu'elle le vit avec le bandeau noir qui ceignait sa
tête et couvrait son oeil malade :
» — C'est moi, lui dit-elJft , qui suis la cause de ce malheur ; c'est
moi qui ai compromis votre existence, votre avenir, votre vie.
» — Ne pensez pas à moi, reprit Francis effrayé de la pâleur ré-
pandue sur ses traits; ne pensez pas à moi ; mais parlez-moi de vous ,
contez-moi la cause du funeste accident qui a failli vous ravir à votre
famille et à vos amis.
» — Vous devez bien souffrir , monsieur; mais il faut espérer que
vous ne porterez pas toujours des traces de votre bonté pour Eugénie.
» — Mademoisalle , laissez mes douleurs ; je suis trop heureux d'a-
voir racheté votre vie au prix d'un léger accident; mais , je vous le
répète, qui vous a précipitée dans ce malheureux lac?
» — Je vous suis bien obligée, monsieur, mais je me sens beaucoup
mieux , et dans quelques jours j'espère qu'il n'y paraîtra plus.
» Francis comprit enfin son infirmité et Eugénie ne lui en devint
que plus chère ; sa douceur , sa bonté captivaient cependant le errur
de ma mère; la reconnaissance s'y mêlait sans Houle, mais c'était de
l'amour et ce mariage, qui les avait tant effrayés l'un et l'autre , ils le
demandèrent eux-mêmes et on vit un capitaine de génie, borgne , ai-
mer une jeune et belle femme sourde, et en être aimé à son tour.
» Je suis le seul fruit de cette union. Je ne veux point dire que l'in-
firmité de ma mère fût chez elle une grâce de plus ; non , je me sou-
viens de tout mon dépit, de tout mou chagrin, lorsque enfant elle ne
comprenait pas mes désirs , ignorait mes petites volontés et ne soup-
çonnait mes cris qu'aux larmes, de mes yeux ou aux mouvements de
ma bouche. Combien j'ai vu ses pleurs couler quand je disais que je
voulais aller jouer avec la petite fille du portier, parce que du moins
elle, m'entendait ! Mais ma mère rachetait ce malheur par beaucoup de
grâces, une beauté peu commune et surtout une douceur inaltérable.
» Je sais très-peu de choses sur les événements qui ont dispersé ma
famille et qui m'ont laissée orpheline et sans fortune ; on m'a appris
seulement que M. de Saint-Victor avait été à l'élranger avec sa femme
et son fils, et avait vendu la petite terre de Sceaux, ou je vais quelque-
fois en pèlerinage voir le lac auquel je dois sans doute de m'appeier
Eugénie Wilson. Mon grand-père vit sa fortune enlevée par une en-
treprise hasardeuse dans laquelle il eut l'imprudence d'entrer, et il
mourut auprès de sa belle-fille en ayant pour elle des regrets qu'il n'a-
vait jamais ressentis pour lui-même. Mon père expira colonel à Brienne
que j'avais à peine sept ans, et je perdis ma mère quelque temps après,
ne recueillant d'autre héritage qu'un nom sans tache, que les premiè-
res semences de la vertu que je tiens de ma mère et le juste orgueil
d'être la fille d'un colonel mort pour la France : ce qui me donnera
toute ma vie la force de ne rien faire qui puisse ternir sa mémoire. »
— Voilà une honnête et digne jeune personne ! dit Valcour en finis-
sant le manuscrit d'Eugénie. La fille d'un colonel, couturière à un qua-
trième étage ! Où la vertu va-t-elle se nicher ! où va se nicher le
talent! pensa-t-ilen se redressant, entre M. Ducoutil, tailleur, et ma-
demoiselle Zélie, figurante à la Gaîté, qui, par parenthèse, est logée
loin de son théâtre pour une jeune personne qui n'a pas de voiture ;
mais elle donne des leçons , elle court le cachet dans les beaux quar-
tiers , il n'y a rien à dire , d'ailleurs elle est laide. Mais je m'aperçois
que je fais ici comme Germain, je fais des suppositions , des calculs,
je médis et je calomnie à moi tout seul; c'est épouvantable.
Tout en parlant ainsi, le jour finissait ; et Valcour se disposait à s'ha-
biller pour aller au théâtre, lorsque la paresse le prit.
— Non, dit-il, je travaillerai. Et l'homme de lettres ne quitta pas
ses pantoufles, et il s'arrangea pour employer utilement sa soirée.
CHAPITRE IX.
M. Germain donne une soirée.
Il était sept heures du soir : M. Durand et sa fille étaient sortis; le
chevalier d'Armagnac dînait en ville suivant sa coutume; mademoi-
selle Zéphirine et M. Bonnefoi étaient à l'Opéra; Eugénie était allée
essayer une robe; l'agent d'affaires, M. Eloi, avait fait atteler son til-
bury et il se proposait d'aller promener son désoeuvrement au bois de
Boulogne. Valcour, comme nous l'avons dit, était enfermé chez lui ;
la maison à demi déserte était tranquille, et tout promettait au cordon
deux ou trois heures de repos, et permettait à M. Germain, qui don-
nait une grande soirée, de faire, sans être interrompu, les honneurs de
sa loge et de se livrer tout entier au charme de la société.
— Madame Germain, dit-il à sa femme Julie qui n'aimait guère son
mari, mais qui depuis quelque temps ne tremblait plus autant devant
lui, madame Germain, pourquoi le parquet n'est-il pas frotté? Dans le
marché que j'ai fait conclure entre Pierre, le frotteur, et MM. Durand
et d'Armagnac, il a été convenu qu'il frotterait ma loge en manière
de pot-de-vin ; je ne comprends pas pourquoi il ne tient pas sa parole.
— C'est moi, monsieur, qui n'ai pas voulu qu'on frottât; j'ai mes
raisons pour cela.
— C'est bon, c'est bon, madame Germain, je ne veux pas vous gron-
der pour ne pas vous donner de mauvaise humeur. Arrangez cet appar-
tement le plus proprement que vous pourrez ; renouvelez les fleurs
qui sont sur la cheminée; préparez les chaises; je reçois ce soir :
achetez du cassis et étendez un tapis vert sur cette table.'
— Un tapis vert, monsieur? je n'en ai pas.
— Eh bien! allez en prendre un chez M. Durand.
— 11 est chez lui.
— Diable ! chez M. le chevalier d'Armagnac.
— Je n'ai pas sa clef.
— Et comment cela, Julie?
— Je ne sais; mais en sortant il l'a mise dans sa poche au lieu de
la déposer ici.
— Je vois ce que c'est; le vieux garçon a eu ce matin la visite de sa
petite blanchisseuse, et il ne veut pas qu'on voie... A propos de blan-
chisseuse, celle du quatrième, madame ilerbelin, passe la soirée ici.
— Comment! monsieur, vous avez invité cette femme?
— Oui, madame.
— Une femme qui a tenu sur mon compte les propos les plus odieux.
Fi donc!
— Il faut faire comme moi, madame Germain, il faut mépriser les
propos.
— Elle prétend que, quand je fais l'appartement de M. Valcour, je...
Ici Julie devint rouge comme-écarlute, se mordit la langui; et n'a-
cheva pas. Cependant les conviés arrivaient; c'était M. Antoine, gros
homme de l'âge de Germain, coclier dans une maison du faubourg
Saint-Germain; M. Antoine élait, comme M. Germain, un homme
qui n'aimait pas à changer de maîtres; il servait une famille, qui sous
l'empire habitait la rue Saint-Honoré, pour être a portée des Tuileries
et sur le chemin de Saint-Cloud ; qui depuis l'arrivée des Bourbons
logeait au faubourg Saint-Germain pour se rapprocher des mini.'.(■ es
et de leurs adhérents, et qui, enfin, venait d'acheter une campagne
auprès de Montrouge pour se tenir toujours du bon côté de la haie.
M. Antoine, en valet soigneux de plaire à ses maîtres, avait suivi leurs
inclinations et leurs habitudes. Sous l'empire il av it une tournure à
peu près militaire; il jurait, buvait, menait ses chevaux grand train
sans craindre les ornières , et était volontiers l'ami du premier venu,
pourvu qu'il mît son chapeau de travers et qu'il eût quelque cousin
dans la garde impériale. Sous les Bourbons, il était fier de sa livrée
aux galons armoriés ; il ne frayait qu'avec les valets de bonne maison,
et il aurait cru déroger s'il avait bu un verre de vin avec îes gens dont
il aimait tant les cousins autrefois, lesquels se souciaient fort peu de
lui; enfin, il avait pris la poudre et les ailes de pigeon. Aujourd'hui
M. Antoine était presque jésuite; il avait déjà suivi deux missions, il
avait fait connaissance intime avec le suisse de Saint-Thomas d'Aquin,
w
LE PORTIER.
et il s'était brouillé avec un de ses neveux, chapelier de son état, parce
qu'il était franc-maçon. Il avait coutume de dire, quand il parlait po-
litique (ee qui lui arrivait fort souvent) et qu'il voulait caractériser les
trente années qui viennent de se passer, que sous l'empire il fallait
mener en avant, à tout rompre-, et sans s'inquiéter des passants ; que •
depuis la restauration on était obligé d'avoir la main aux guides, de
laisser passer un duc, un pair, un député même quand il avait du ta-
lent; mais que le suisse de Saint-Thomas d'Aquin lui avait dit que le
cocher le mieux payé d'ici à trois ans serait celui qui saurait le mieux
conduire à reculons. Du reste les liaisons dévotes de M. Antoine n'en
avaient pas fait un homme insociable ; il aimait toujours à boire, à rire,
à chanter, et à lâcher le petit mot gaillard. Il arriva frais et dispos;
et saluant Julie :
— Zéphirine, venez à quatre heures chez moi, après votre dtner,
ma petite, il faut que jo vous parle.
— Eh bienl la petite mère, lui dit-il, comment vont les petites af-
faires? Comment trouvez-vous ce quartier? La por'.n et- elle bonne?
Les femmes de chambre sont-elles jolies, Germain? Je veux dire, sont-
elles bonnes enfants ? reprit-il, car il y avait des moments où il oubliait
sa dévotion. Comme il enfilait toutes ces questions les unes après
les autres, tous les conviés arrivèrent : c'étaient la femme de chambre
de mademoiselle Claire Durand , mademoiselle Anna-, jeune et jolie
fille, adroite, médisante et coquette; Saint-Jean, chasseur du comte
de N*" , propriétaire de l'hôtel voisin, et qui logeait son chasseur
chez M.Thibaut, pour que ses chevaux fusstnt plu3 à l'aise: Sjint-
Jean était beau garçon ; il était grand, bien fait, avait une belle mous-
tache et de beaux favoris blonds; il avait suivi jadis un ambassadeur à
Londres, et il avait conservé des manières diplomatiques; il plaisait
Beaucoup à mademoiselle Anna, et lui-même n'était point indifférent
pour la femme de chambre ; mais comme il était coquet, et qu'il aurait
cru déroger en ne poussant qu'une intrigue à la fois, il faisait aussi un
doigt de cour à Julie, par égard, disait-il, pour la diplomatie, et parce
qu'il faut embrouiller les affaires pour les mener à bien, tout comme il
faut exciter la jalousie des femmes pour en venir à bout. Dupré, le
concierge de la maison voisine, petit jeune homme pâle etchétif, entra
à son tour, et il ne manquait plus que la blanchisseuse Herbelin et le
vieux soldat Larose pour que la société de M. Germain se trouvât au
grand complet.
— Eh bien , Dupré, dit Germain à son confrère, comment vont les
; flaires?
— Mal, Germain, mal; mes pourboires diminuent : nous sommes
dans un mauvais quartier.
— Dans un mauvais quartier? reprit aigrement le chasseur.
— Je veux dire, monsieur le chasseur, dans un mauvais trimestre.
Dans ce quartier, monsieur le chasseur, tout le monde n'est pas comte
comme votre maître ; nous sommes banquiers, nous sommes capitalistes,
et nous avons reçu un furieux coup avec le trois pour cent : tout cela
nuit, parce qu'un homme qui perd sur la rente, parce qu'un capita-
liste qui a acheté très-cher un terrain qui diminue, ou qui a fait bâtir
à -grands frais une maison qu'il ne loue pas, sont des gens qui ne re-
nouvellent pas leurs meubles, qui n'achètent pas de maison de cam-
pagne, et qui ne s'abonnent ni à l'Opéra, ni aux Bouffes, et tout cela
rend beaucoup aux concierges et aux portiers : demandez plutôt à
Germain.
— Cela est vrai, dit Germain.
— Sans compter, poursuivit Dupré, que lorsque les agents de change
vont à Bruxelles, cela coûte cher aux capitalistes.
— Vous avez raison, dit le chasseur; il y a un agent de change dont
le voyage à Bruxelles a empêché mon maître de renouveler mon uni-
forme et de m'acheter de nouvelles épaulettes.
— Ah ! votre maître joue à la bourse ! s'écria vivement Germain ;
contez-nous ça, monsieur le chasseur.
Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de madame Herbe-
lin et de l'ex-grenadier Larose. Madame Herbelin était une femme
d'environ cinquante-cinq ans, grande, sèche et ridée comme un vieux
parchemin ; elle avait épousé avant la révolution un piqueur du roi,
qui était mort d'une chute de cheval, et dont elle avait peu à peu dis-
sipé la petite fortune ; quand elle ne posséda plus que le bois de cerf
dont le défunt tapissait sa chambre, elle loua une mansarde, et, aidée
en partie par le crédit du porteur d'eau, en partie par les complaisances
de l'épicier qui lui fournissait le savon et l'eau de javelle, elle com-
mença un petit commerce de blanchisserie qui la faisait subsister à
peine, et elle remplissait le reste de son temps à médire de ses voisins
et à raconter les chasses royales où s'était trouvé feu M. Herbelin. C'é-
tait une excellente connaissance pour Germain qui la faisait jaser et
qui savait par son canal tout ce qui se passait dans les étages supérieurs
de la maison.
M. Bonnefoi, l'ami qui protège mademoiselle Zéphirine.
Larose entra donc dans [la loge donnant le bras à madame Herbelin.
Dès que le cocher Antoine le vit, il rougit jusqu'au blanc des yeux et
fit entendre une petite toux : Hem ! hem ! hem : signe non équivoque
d'un homme embarrassé qui cherche à prendre une contenance; ce-
pendant il voulut faire contre mauvaise fortune bon coeur, et s'avan-
çant vers Larose :
— Eh ! vous voilà, mon vieux ! le boulet n'a donc pas voulu de vous?
— Ce n'a pas été faute de m'en approcher à Waterloo, répondit
Larose.
— Hem ! hem ! rumina le cocher.
— Mais, parbleu! je crois que nous ne nous sommes pas vus depuis
ce temps, monsieur Antoine. Quel fin gala nous avons fait avant de
partir, mon colonel chez votre maître, et moi à l'office avec vous !
— Hem! hem!
— Mais qui servez-vous à présent? Il me semble que vous avez une
autre livrée; vous avez dû être traité comme moi; on l'a mis sans
PARIS, — IMPRIMERIE DE WALDER, RUE BONAPARTE, 44.
LE PORTIERJ
lt
doute à la réforme : votre maître était riche; dans quelle terre s'est re-
tiré M. le chambellan ?
. — Monsieur Larose, dit Antoine avec dignité, mon maître ne s'est
pas retiré ; vous savez qu'il était gentilhomme ; la livrée que je porte
est celle de sa famille; nous sommes toujours à la cour.
— Comment! il a consenti à servir ces lâches qui sont revenus avec
les bagages des alliés... Allons donc; cela n'est pas possible...
— Cependant...
—_ Messieurs, dit Germain, qui vit que la. dispute allait s'échauffer,
messieurs, ne parlons pas politique.
— Parler politique ? reprit Larose, Dieu m'en garde ! j'ai été mis pour
six mois en prison parce que j'en avais seulement dit un petit mot
dans l'oreille d'un de mes camarades, dans un cabaret de Belleville.
Mais je voudrais savoir pourquoi Antoine a pris la poudre, les ailes de
pigeon ; pourquoi il a cet air composé.
— Qu'importe, qu'importe? dit Germain ; eh bien ! il a pris la poudre
parce que son maître l'a
voulu; moi-même, je l'ai
quittée il y a trente ans,
parce que cela plaisait à
M. Thibaut ; et vous, il y a
seulement dix-huit ans, je
vous ai vu vous promener
sur la place du Carrousel
avec un catogan superbe.
— C'était l'uniforme.
— Eh bien! maintenant,
c'est le sien; mais nous al-
lons boire un coup de cassis
et nous jouerons aux cartes.
— Moi, je ne sais jouer
qu'aux dominos, dit madame
Herbelin.
— Nous aurons des domi-
nos, répliqua Germain.
— Je voudrais bien jouer
à la drogue, s'écria le vieux
soldat.
— Et moi à l'écarté , re-
prit le chasseur.
— Avec vous, lui dit ma-
demoiselle Anna.
Julie fit la distribution des
verres de cassis ; on but, on
prépara les cartes, les do-
minos; Larose alluma sa
pipe, madame Herbelin se
prépara à conter une chasse
à Fontainebleau, Germain
commença une partie de do-
minos avec Antoine ; et
comme aujourd'hui l'écarté
se joue dépuis la loge du
portier jusqu'au grenier, le
beau chasseur et Anna, assis
devant une petite table et
les pieds enchâssés les uns
dans les autres, se mirent à
tourner le roi et à se donner
des atouts. Quand Julie les
vit tous occupés, elle tourna
deux ou trois fois dansla loge,
et, bien sûre qu'on ne la remarquait pas, elle s échappa.
Le chasseur fut le seul qui s'aperçut de l'absence de Julie ; mais
comme il avait des projets sur mademoiselle Anna, et que la présence
de Julie les contrariait, il se garda bien de dire un mot.
Les parties continuaient silencieusement; mais Germain avait tou-
jours le double cinq, le double six, et'cela fatiguait M. Antoine , qui
bâillait comme un bienheureux ; le chasseur tournait toujours le roi,
avait tous les atouts, et mademoiselle Anna trouvait fort pénible de
perdre toutes les parties ; de son côté, madame Herbelin en était à son
dixième cerf forcé par le défunt piqueur, et Larose ronflait depuis une
heure, au grand déplaisir de la conteuse, quand elle s'avisa de faire
une proposition pour raviver l'attention générale.
— Messieurs et mesdames, dit-elle, si vous voulez je vais vous faire
les cartes.
— Elle a raison, s'écria M. Antoine.
— Oui, dit Larose en se frottant les yeux, les cartes ! Une tireuse
de cartes d'Espagne, une maudite Gitana que le diable emporte, me
les a faites à Madrid il y a bien longtemps ; elle me prédit que je se-
rais capitaine, et je n'ai jamais été autre chose que caporal.
— C'est que, peut-être, capitaine et caporal, c'est la même chose en
Espagne, dit madame Herbelin avec un air de mauvaise humeur.
— C'est possible, voisine, répondit frnidement Larose.
— Faites-moi les cartes, ma bonne^^laije Herbelin, dit Anna en
pressant dans ses petites mains blanches les mains ridées de la blan-
chisseuse.
— Madame, dit le chasseur, faites-nous les cartes; et, si vous devi-
nez juste, je vous amènerai M. le comte de L"'*; il va les vendredis
au soir chez mademoiselle Lenormand, et sans doute vous ne lui pren-
drez pas aussi cher.
— Ma bonne madame Herbelin, dit Germain à son tour, faites-nous
les cartes ; je ne serais pas fâché de savoir ce qui se passe -dans la
maison, ni ce qui doit arriver à mes locataires.
— Oui, reprit le petit concierge Dupré qui s'était caché dans un
coin sans mot dire , mais observant tout avec attention : et si vous
voulez me dire quelque chose sur mon ménage, je vous donnerai une
demi-douzaine de pieds de biche, que vous pourrez mettre avec les
cornes de cerf de votre mari.
Ainsi tous étaient désireux de connaître cet avenir qu'une provi-
dence bienfaisante nous cache, et dont la main de l'homme cherche
sans cesse à soulever le voue.
Tous avaient été dupes ou
près de le devenir , excepté
Dupré, qui les regardait avec
un oeil fixe et qui était tout
oreilles.
Madame Herbelin s'em-
para de la petite table où le
chasseur et Anna venaient de
jouer à l'écarté, et l'on fit
cercle autour d'elle ; elle
prit les cartes et les battit ;
elle en fit trois tas, et après
avoir fait observer à la so-
ciété que ce n'était pas un
bon jour, elle dit toutes les
fadaises que le roi de coeur,
l'as, la dame de trèfle ont
fait dire jusqu'ici ; elle dit h
Anna qu'un blond lui faisait
la cour, et, dans ce mo-
ment même, le chasseur
marchait sur le pied de la
jeune fille de façon à la faire
crier; elle assura au chas-
seur qu'il était «doré par la
plus jolie fille de la Chaus-
sée-d'Antin. Elle prédit à
M. Antoine qu'un de ses
chevaux mourrait dans l'an-
née ; à Larose qu'il aurait la
croix d'honneur ; au coa-
cierge Dupré qu'il serait un
jour le maître de l'hôtel où
il tirait aujourd'hui le cor-
don ; mais, comme elle vou-
lait plaire à Germain, qui la
gardait dans la maison près -
que malgré le propriétaire,
et qui lui donnait du temps
pour payer son terme, elle
passa, aussitôt qu'elle le put,
à l'objet essentiel en disant :
— C'est drôle ! les cartes
ne veulent pas parler des
cens qui sont ici ; elles me
désignent toujours des absents : tenez , voilà la dame de carreau,
c'est la couturière du quatrième ; elle vient avec le valet de pique et
le valet de coeur; ce sont sans doute deux amants; l'un est brun,
c'est M. Valcour ; et l'autre blond, c'est le mari de quelque dame .
dont elle fait les robes.
— Sans doute un jeune homme qui a un tilbury , et qui est venu la
demander il y a quelque temps; elle y est peut-être dans ce mo-
ment même, car elle n'est pas chez elle.
— Un homme marié ? dit Anna. Quelle horreur !
— Et un autre qu'elle n'épousera jamais , continue la Herbelin ,
car M. Valcour est amoureux d'une actrice de Feydeau; j'en suis
sûre.
— Maintenant, continua la blanchisseuse, voici l'as de pique , c'est
M. le chevalier d'Armagnac ; et observez que cet as est tout seul,
sans dame, sans valet, sans suite : donc M. d'Armagnac ne voit per-
sonne, n'a ni amis, ni maîtresses, ni famille : donc il joue ; il est du
matin au soir dans les tripots, et j'ai ouï dire à un ancien piqueur ami
de mon mari qu'il était d'une famille fort riche autrefois , qu'il avait
eu des gens, des voitures, une maison montée, des équipages de
chasse , mais la roulette a tout dévoré.
— Pourvu qu'il paye son terme, dit Germain avec un air hypocrite.
— C'est ce que je ne puis vous dire, reprit la blanchisseuse avec
sang-froid. Voici le dix avec la dame de trèfle, c'est M. Bonnefov
2
flugénio Wilson la couturière,

LE PORTIER*
et mademoiselle Zéphirine : M. Bonnefoi se ruine , mademoiselle Zé-
phirine le trompe, c'est comme à l'Opéra. Voici le trois de coeur,
c'est un militaire, sans doute un amant de mademoiselle Zéphirine ,
peut être M. Alfred , un fort joli garçon qu'elle va voir quelquefois,
au lieu de prendre chez Coulon une leçon qu'elle paye dix francs
avec l'argent de M. Bonnefoi. Ah ! monsieur Germain, voilà deux
locataires que vous n'aurez pas longtemps.
La blanchisseuse continuait ; elle débitait les paroles avec une rapi-
dité inconcevable , à la grande surprise de mademoiselle "Anna et du
beau chasseur ; le grenadier Larose, indigné de ces calomnies en forme
de prophéties, était sorti de la loge, avait ouvert la porte et fumait
tranquillement, assis sur la borne de la porte cochère. Dupré s'était
esquivé sans rien dire, il avait profité de l'attention générale pour
échapper à l'attention de Germain , et pour visiter sa maison à son
insu. La blanchisseuse reprit :
— Maintenant, que vois-je? voici le roi et la dame de carreau ;
c'est M. et mademoiselle Durand ; mais tout ce qui brille n'est pas or ;
ils font beaucoup de dépense , beaucoup de fracas, ils donnent des
dîners , des fêtes ; et voici le deux et le trois de trèfle qui marchent
à leur suite, et qui prouvent que la pauvreté les accompagne , qu'il
n'y a rien dans leur caisse, et comme je vois aussi le sept de pique ,
il 3erait possible qu'ils partissent bientôt, qu'ils allassent voir ce qu'on
fait à Bruxelles ; ce qu'il y a de plus malheureux, c'est qu'ils par-
tiront sans payer leurs ouvriers , leur boulanger, leur boucher, leur
couturière... •
Comme elle achevait ces mots , Germain leva la tête , et il vit une
figure blanche et pâle dont les traits étonnés, dont les lèvres entrou-
vertes lui firent jeter un cri, c'était le chevalier d'Armagnac, ami de
M. Durand le banquier, dont la blanchisseuse Herbelin faisait dans
ce moment une si belle apologie, et auquel elle prédisait une fin si
honnête.
Comme nous l'avons dit, le grenadier Larose fumait sur le seuil de
la porte cochère , et M. Durand et sa fille étaient entrés sans bruit et
sans avoir eu besoin de frapper ; le banquier était monté le premier
et la jeune personne l'avait suivi. Le chevalier d'Armagnac arriva
aussi : lorsqu'il entra , l'attention des assistants était tellement occu-
pée , que personne ne le vit ; il entendit la blanchisseuse Herbelin
prononcer ces mots : Foi'ci le roi et la dame de carreau , c'est M. Du-
rand et sa fille. Etonné d'entendre nommer son voisin, ne sachant pas
encore que mademoiselle Claire fût la dame de carreau , il écouta et
entendit tout ce que l'on vient de lire : quand il rencontra les regards
de Germain , son visage reprit toute sa sérénité ; il ne lui dit que ces
mots :
— Malheureux, si M. Durand vous avait entendu !
Et, léger , il s'élança vers l'escalier.
— Et comment diable aussi, pourquoi ne pas me pousser le pied ,
madame Herbelin ?
— Vous voyez bien , monsieur Germain, que je ne pouvais pas le
voir ; je tourne le dos à la porte.
— C'est ennuyeux; ils n'ont qu'à faire des reproches à M. Thibaut
pour me faire...
— Pour vous faire chasser , dit Dupré en se glissant dans la loge
qu'il avait quitté depuis une bonne demi-heure.
— Chasser ! reprit Germain, non : on ne renvoie pas un homme
qui vous sert depuis trente ans, sur le dire d'un locataire, et d'un
locataire qui va manquer encore ; mais pour me faire gronder. Aussi
cela n'arriverait pas si cette coquine de Julie taisait ce que je lui dis :
où est-elle ?
— Où elle est, reprit Dupré avec un air équivoque , où elle est,
je n'en sais rien.
On voyait dans les regards du petit concierge qu'il savait parfaite-
ment ce qu'il feignait d'ignorer.
— Où est-elle ? dit madame Herbelin.
— Sans doute chez l'épicier , s'écria la petite Anna.
— Voilà qui est vraiment curieux ! dit le grand chasseur.
. Alors le concierge Dupré mit le doigt sur sa bouche, fit signe qu'il
voulait du silence et qu'il priait tout le monde de le suivre. Cela s'an-
nonçait bien , cela promettait du scandale ; tout le monde partit'
doucement, à pas mystérieux, et Germain ferma cette marche de
valets curieux, avec une figure comique ; on voyait sur ses traits
i ambigus l'envie de commettre une méchanceté ou de l'apprendre , et
1 la crainte d'être dupe d'une aventure au fond de laquelle il croyait
' entrevoir quelque chose de fâcheux pour lui. Dupré avait l'air du re-
nard qui vient de découvrir le trou d'une fouine ou qui conduit ses
petits au poulailler. On grimpa sans bruit, et quand on fut arrivé au
quatrième étage Dupré dit en montrant la porte de Valcour :
— Elle est là !
CHAPITRE X.
La Portière ost très-vertueuse,
•— Elle est là !... avait dit Dupré.
— Pas possible ! s'écria Germain d'une voix très-haute en s'avan-
çant vers la porte.
Alors il eût été curieux de voir mademoiselle Anna minauder en
disant :
— Oh ! non , ce n'est pas possible ; une jeune femme qui a l'air
d'être si vertueuse, qui a un aussi bon mari!
— Ce M. Valcour est-il jeune ? est-il joli garçon ? demanda le
chasseur en rougissant un peu.
— Sans doute, reprit madame Herbelin. C'est un beau brun, un
homme d'une beauté tout à fait différente de la vôtre, monsieur le
chasieur; ensuite c'est un auteur, un homme qui écrit toute la jour-
née , et qui, le soir, court les théâtres, fait la cour aux actrices. Ces
gens-là ont une habitude...
— Germain ! dit M. Antoine au portier qui commençait.à être tant
soit peu déconcerté, si j'avais une femme qui me fît des tours sem-
blables , je la traiterais comme je traitais une jument gris-pommelé
que M. le comte fit venir de Normandie en 1813 ; elle ne voulait
pas s'entendre avec un cheval de sa robe que j'attelais toujours avec
elle, et elle se donnait les airs d'agacer un cheval de selle limousin
qui appartenait au fils de la maison. Cela ne fut pas long, je t'en ré-
ponds , et avec deux ou trois...
— Elle est là ! répéta malignement Dupré.
— Eh bien ! nous allons voir, dit Germain impatienté.
Pendant que ce colloque s'établissait sur le palier de Valcour, la
pauvre Julie tremblante de peur lui disait ( car elle était effective-
ment là ) :
— Ah ! monsieur, que je suis malheureuse ! je suis perdue ! et
cela pour être venue faire votre appartement plus tard qu'à l'ordi-
naire , pas davantage ; n'est-ce pas, monsieur Valcour ?
— Oui, Julie , pas davantage.
— Oh! monsieur, je vous en supplie, parlez plus doucement; ils
vous entendent peut-être, ils sont là.
Et la jolie portière tremblait, et ses joues roses étaient devenues
pâles. Si quelqu'un était entré alors dans l'appartement de Valcour, je
ne sais s'il eût cru, comme le disait Julie , qu'elle n'était montée que
pour le nettoyer et le mettre en ordre; le lit était défait, les fauteuils
étaient mal en ordre, les chaises étaient chargées d'habits qui étaient
là depuis la veille, de manière que si la jolie portière était effective-
ment montée pour arranger l'appartement, il était évident qu'elle avait
fait tout autre chose, ou que du moins elle n'avait pas seulement com-
mencé ce qu'elle y venait faire. D'ailleurs elle était pâle, elle était
tremblante, elle regardait Valcour d'un air suppliant, et lui-même
avait l'air de sentir parfaitement qu'il n'était pas très-convenable que
son mari la surprît chez lui ; il pensait ensuite au scandale que cela
allait faire dans la maison; tout le monde était sur l'escalier, ma-
demoiselle Eugénie le saurait sans doute : elle était heureusement sor-
tie; mais, à son retour, que dirait-elle? et quel parti prendre ? D'un
autre côté cette jeune femme était perdue. Cependant Julie le serrais
dans ses bras, peut-être de peur, peut-être entraînée malgré elle par
un sentiment plus tendre.
— Ecoutez , Julie, il faut vous cacher.
— Oui ; mais où ? mais comment ?
Et tout cela était dit dans le creux de l'oreille, et Julie serrait sa
petite oreille contre la bouche de Valcour, soit pour mieux entendre
ses paroles, soit pour sentir davantage son haleine fraîche.
— Voyez-vous, ils frappent, je puis bien ne pas répondre, ils
n'ont pas le droit de me forcer à ouvrir.
— Non, mais ils essaieront, ils crieront, ils frapperont; oh ! je les
connais. Cette demoiselle Anna... et de quoi se plaint-elle cependant!
je ne lui enlève pas son beau chasseur; cette madame Herbelin qui me
hait à la mort... ils ne s'en iraient pas pour un empire.:.
— Chut, chut, Julie, ils s'en vont.
— Oh! mon Dieu non! dit Julie.
Effectivement on frappait avec violence à la porte de Valcour!
— Monsieur Valcour! monsieur Valcour! ouvrez, ouvrez!
Oh! qui n'a pas senti cette irritation nerveuse que'procurent ces
coups violents à une porte qu'on ne veut pas ouvrir ? Quel est celui
dont un frisson convulsif n'a pas parcouru tous les membres, quand il
entend dire :
— Monsieur , ouvrez, je sais que vous êtez chez vous; j'entends le
bruit de votre respiration; vous venez de remuer les jambes; votre
portière m'a assuré que vous étiez chez vous, et tenez, par le trou de
la serrure, je vois votre chapeau ?
Et souvent cette visite fatigante est celle d'un créancier brutal, cette
voix importune est celle d'un fâcheux qui s'opiniâtre, tandis qu'une
maîtresse adorée tremble dans vos bras, vous accuse du regard,
se plaint tout bas d'être compromise, et jure ses grands dieux qu'elle
déteste son amour, qu'elle renonce au vôtre, et qu'elle vous voit pour
la dernière fois.
Eh bien, cet état pénible était celui de Valcour; il cherchait dans
son esprit des moyens de sortir d'embarras, et son esprit se refusait à
lui en fournir.
— Ma petite Julie , ne tremblez pas , ne craignez rien , je prendrai
tout sur moi, ce sera moi qui vous aurai entraînée, forcée à demeurer
dans ma chambre, qui aurai tiré sur vous les verrous.
— Ah ! monsieur Valcour, ce n'est pas vrai.
— N'importe, n'importe.
LE PORTIER.
19
Et on criait en dehors :
— Ouvrez donc, monsieur Valcour !
— Monsieur, dit Julie d'un air déterminé, si l'on me découvre ici
je suis perdue, et je ne vois qu'un moyen d'en sortir, je vais le prendre.
— Lequel, Julie ?
— Il est nuit, personne ne me verra; je vais nouer des draps et des-
cendre ainsi dans la cour.
— Julie, y pensez-vous? nous sommes au quatrième.
— N'importe, il le faut.
Valcour fut à sa fenêtre, il regarda dans la cour, et il se retira en
frémissant ; mais Julie était décidée. Il y a quelque chose que les
femmes ne peuvent jamais supporter; c'est une humiliation devant
leurs pareilles , devant des femmes qu'elles haïssent ou qu'elles jalou-
sent, et Julie se trouvait précisément dans ce cas auprès de madame
Herbelin et de mademoislle Anna; elle fut aux armoires, elle les ou-
vrit doucement, elle y prit trois, quatre, cinq draps : elle les noua avec
force et adresse , et elle attacha fortement un des bouts à la fenêtre
dont elle cassa un carreau, l'autre bout fut jeté dans la cour et il alla
tomber jusque sur le pavé ; Valcour prit une corde épaisse qui jadis
lui avait servi à lisr des malles , des porte-manteaux ; il la passa autour
du corps souple et mince de Julie, et il se prépara à la soutenir par ce
frêle lien qui devait empêcher une chute violente si quelque accident
imprévu faisait céder les draps sous le poids du corps de la jeune
femme.
Tout cela fut fait dans un moment, et tandis que Germain criait en
dehors :
— Ouvrez, monsieur, c'est scandaleux, ma femme est chez vous,
je le sais, ne me forcez pas à aller chercher un commissaire de police.
La jeune femme montait sur le rebord de la fenêtre d'un air résolu;
elle prenait de ses deux mains les draps sauveurs, et, comme suspen-
due à la corde que tenait Valcour, elle allait commencer son terrible
voyage. Avant de se laisser couler par ce chemin périlleux, elle re-
garda Valcour, une larme roula dans son oeil et un de ses bras qui en-
tourait déjà le drap s'en détacha subitement pour serrer la tête du
jeune homme, qu'elle embï-.'ssa avec passion. Dans une situation pa-
reille, dans un mome;it aussi fatal, un moraliste doit se taire et accor-
der quelque chose à la fragilité des sensations humaines ; et Julie a dit,
depuis, qu'elle a eu peut-être dans sa vie beaucoup de choses à se re-
procher, mais que jamais elle ne s'est reproché ce baiser : c'est lui qui
l'a sauvée; sans lui le courage lui aurait failli, et ses bras sans foi ce
n'eussent plus serré le lien qui la conduisit doucement jusqu'au port.
Ce fut pour elle tomme le cri de ces hommes qui vont soulever un far-
deau, comme le signe de la charge que sonne le trompette d'un régi-
ment. Elle partit, eile glissa le long de cette échelle flottante; déjà
Valcour ne voyait plus les yeux un peu effrayés que la portière tenait
fixés sur les siens ; il n'apercevait plus que confusément, dans les om-
bres de la nuit, des cheveux que l'obscurité faisait paraître noirs, des
bras blancs et les nuances variées d'une robe écossaise; il frémissait,
sa main tremblante lâchait peu à peu la corde qu'il tenait avec pré-
caution , lorsque le bruit redoubla de nouveau en dehors.
— Ouvrez donc, ouvrez donc, monsieur Valcour, disait madame
Herbelin ; voici mademoiselle Eugénie.
A ce nom, Valcour fit un mouvement subit; il se détourna, la corde
s'arrêta dans ses mains, et il entendit un petit cri.
— Misérable que je suis! se dit-il à lm-mêu.,; ainsi, je sacrifie à
l'amour que je ressens pour mademoiselle Eugénie la vie d'uns: pauvre
femme qui s'expose pour moi ! Non! périssent plutôt mon amour et
mes espérances; que mademoiselle Eugénie sache plutôt mille fois
toute cetle malheureuse affaire, mais que Julie vive, qu'elle soit-
sauvée...
iiientôt il entendit une petite voix tremblante encore d'émotion qui
lui criait : — J'y suis! j'y suis !... Le son suivait la corde qu'il tenait
dans ses mains, et cette corde avait fait un mouvement précipité qui
lui fit comprendre que Julie était sauvée. De quel poids ii fut soulagé !
ces cris qu'on poussait à sa porte , ces coups dont on la frappait, ces
lumières qu'il voyait briller sur son palier ne l'épouvantaient plus; il
relira ses draps, sa corde, les jeta pêle-mêle dans son armoire, et éten-
dant ses bras, contrefaisant l'homme qui s'éveille :
— Oh! dit-il, qu'est-ce que c'est? qui est là? que me veut-on?
— Ah! il répond enfin, c'est bien heureux!
— Il dormait, dit Dupré ; peut-être dormaient-ils tous les deux,
— Qui est là ? cria Valcour d'une voix bourrue.
— C'est moi, dit Germain. >
— C'est vous! Que me voulez-vous? avez-vous des lettres? sont-ce
des billets de spectacle?
— Non, monsieur, c'est..,
— Quoi?
— Je veux ma femme.
— Votre femme ! drôle ; et comment supposez-vous qu'elle soit ici?
dit-il en ouvrant sa porte avec violence.
Alors vous eussiez vu le chasseur, Anna, Dupré, madame Her-
bciin, se précipiter pour entrer chez Valcour, tandis que mademoiselle
Eugénie, qui n'avait pu résister à un mouvement de curiosité , était
debout sur le seuil de sa porte, que le grenadier Larose fumait tran-
quillement sa pipe , et que Germain îestait prudemment en arrière,
comme un homme qui, de quelque façon que tournent les choses, n'a
rien de bon à gagner à ce qui doit arriver.
— Qu'est-ce à dire, marauds que vous êtes ! dt quel droit voulez-vous
entrer dans mon appartement ?
— Monsieur, dit madame Herbelin d'un ton nasillard, vous retenez
ici madame Germain , Dieu sait pourquoi, et nous venons, c'est-à-dire
M. Germain vient la redemander; il est tout simple qu'un mari re-
prenne sa femme là où il la trouve.
— Vous êtes une vieille folle, ma bonne, dit Valcour en ricanant,
une vieille folle, vous ne savez ce que vous dites ; et j'assommerais le
premier qui se permettrait d'avancer, si, avec des gens comme vous,
et pour la femme même de cet imbécile, il ne fallait pas ôter tout pré-
texte à la calomnie. Entrez, voyez. Et il fit entrer le chasseur, Dupré,
Anna, Germain, madame Herbelin ; il ouvrit devant eux toutes les ar-
moires , tous les cabinets ; il expliqua comme quoi il avait cassé, le
matin, un carreau de vitre avec un coup de coude ; et il dit à Germain
qu'il allait achever s» soirée à l'Opéra, et que Julie eût à faire sa
chambre pendant son absence. C'était affreux : c'était un mensonge
complet; mais il était nécessaire, et la nécessité l'emporta sur la
morale.
— Eh bien 1 monsieur Dupré, dit Germain au concierge son voisin,
elle est là, elle est là! et où diable est-elle, s'il vous plaît?
— Ma parole d'honneur, je l'ai vue entrer, dit celui-ci.
— Vous en avez menti, répliqua Germain ; trouvez-la, monsieur,
trouvez-la, cherchez dans le tuyau de la cheminée; j'y ai déjà regardé
trois fois ; vous ne direz pas, peut-être, qu'elle est sortie par la fenêtre ;
un quatrième étage!...
Cependant ils sortirent tous de l'appartement de Valeour, sembla-
bles à une brigade battue qui regagne honteusement ses murailles. La-
rose fumait toujours et disait à mademoiselle Eugénie :
— Que M. Germain s'occupe de ces choses-là, mademoiselle, je le
conçois ; mais les autres, de quoi se mêlent-ils?
— Vous avez raison, monsieur Larose ; et d'ailleurs, pourquoi accu-
ser ainsi M. Valcour ? j'étais sûre qu'il n'y avait pas un mot de vrai
dans toutes ces criailleries.
Valcour entendit ces derniers mots, il salua Eugénie ; mais sa rou-
geur et sa conscience l'empêchèrent de lier conversation avec elle.
— Mais où diable est-elle donc? disaient Anna, madame Herbelin
et Dupré en descendant.
— Elle sera chez l'épicier, répliquait Germain, ou bien elle aura
fait quelque commission pour M. Durand et sa fille.
Ils descendaient doucement, lorsqu'en approchant de la loge ils en-
tendirent du bruit : c'était Julie ; elle parlait avec chaleur à un des
locataires, à M. Eloi, agent d'affaires, qui arrivait du bois de Bou-
logne.
—Non, monsieur, c'est une horreur, on ne dit point des choses sem-
blables à une honnête femme.
— Vous seriez la première, ma belle enfant, qui vous seriez fâchée
pour des douceurs. Qu'est-ce que je vous dis? ce que tout le monde
vous dira : que vous êtes jolie, que vous avez un vieux mari et que
vous ne le méritez pas.
— Messieurs, dit Germain à sa brigade, en voyant que les affaires
prenaient un fort bon tour pour son honneur, écoutez, écoutez.
— Finissez ce langage, monsieur, je ne peux pas l'entendre davan-
tage; je veux être fidèle à mon mari; j'en ai pris l'engagement ; c'est
une promesse que je renouvelle tous les jours, et que j'ai renouvelée
surtout aujourd'hui, tantôt.
— Oh ! la brave femme ! dit M. Antoine le cocher.
— Vous avez là un trésor, dit Anna.
— Et vous avez pu la soupçonner ! reprit madame Herbelin.
— Moi ! madame ! ce n'est pas moi, c'est Dupré.
Alors Germain se précipite dans la loge, et embrassant sa femme qui
cherchait à se dégager de ses bras :
— Oui, tu es un trésor ! et vous, monsieur, dit-il à l'agent d'affaires,
sortez, monsieur, sortez, ne cherchez pas à séduire l'innocence; et si
vous adressez jamais un mot à ma femme, je prierai M. Thibaut de
vous donner congé.
M. Eloi se relira confus, toute la valetaille cria haro sur lui; on
entoura Julie, on la pressa, on l'embrassa : on avait tellement perdu
jusqu'à l'ombre de tout soupçon, qu'on ne lui demanda pas même où
elle était allée. Germain s'aperçut cependant que le bout de ses doigts
était légèrement écorché :
i— Est-ce que cet agent d'affaires se serait porté à quelque violence ?
lui dit-il ; es-tu blessée, ma bonne amie ?
— Non, non ; mais j'avoue que j'ai le bout des doigts légèrement
écorché, et, d'ailleurs, la tête me tourne, je me sens mal, je me
meurs.
Et Julie, succombant aux sensations diverses qu'elle avait éprouvées,
s'évanouit profondément.
Mais la pauvre femme n'était pas entièrement maîtresse de son se-
cret, M. d'Armagnac l'avait vue se glissant !e long des draps ; et plus
d'une fois le vieux chevalier sourit malignement soit en rencontrant le
jeune homme de lettres, soit en passant devant la loge du portier.
20
LE PORTIER.
CHAPITRE XI.
Suite du système de Germain.
Qu'on est malheureux lorsqu'on commet une faute ou seulement
lorsqu'on s'en donne les apparences ! on est obligé de mentir, - de
tromper, d'avoir recours à des ruses coupables; on est en quelque sorte
forcé de descendre jusqu'à se justifier devant des valets; et voilà ce qui
arriva à Valcour : il s'habilla tristement, passa, la tête baissée, devant
la porte de mademoiselle Eugénie, et, descendant l'escalier avec rapi-
dité , il se trouva devant la loge du portier : sans oser tourner la tête,
il demanda le cordon d'une voix tremblante, et fut s'asseoir dans une
loge élevée de l'Opéra, où la musique de Sacchini et les douleurs
d'OEdipe ne purent le tirer un instant de sa rêverie.
De son côté, les assurances de Dupré inquiétaient tant soit peu
Germain; il ne voyait pas quel but pouvait avoir le concierge à soutenir
une chose fausse ; et quand il se rappelait les ruses de son jeune temps,
il concevait des doutes ; il avait été valet presque toute sa vie, il avait
trompé pendant longtemps maîtres, filles et grands parents, et il était
soupçonneux ; mais comme il était à peu près impossible à lui de savoir
la vérité, il se promit seulement d'observer sa femme, et il redoubla
de haine pour Valcour.
— Je suis bien bon, se dit-il, de me laisser donner de l'inquiétude
par tous ces gens-là ; si je les occupais, je les empêcherais peut-être de
se mêler de mon ménage et de me tracasser comme ils le font: occu-
pons-les, morbleu, et faisons la guerre à leurs dépens. Qu'est-ce que
je risque? M. Thibaut ne me chassera pas, il aura d'autres locataires
si ceux-ci déménagent, et je serai débarrassé de M. Valcour, de
M. Durand, qui peut-être partira avant le terme, et de mademoiselle
Zéphirine et de M. Bonnefoi, qui iront passer leurs contrats ailleurs.
Tout en faisant ce beau raisonnement, il se préparait à se coucher,
lorsqu'on heurta à la porte : c'était Valcour qui revenait de l'Opéra.
— Germain, lui dit-il en prenant sa clef, votre femme ne fera plus
mon appartement; je ne veux pas que la scène scandaleuse de ce soir
se renouvelle; j'ai pris une femme de ménage. Il dit, et il monta rapi-
dement chez lui.
— Bon ! voilà vingt francs de moins par mois dans mon ménage ;
mais n'importe, il ne les portera pas en paradis, et nous aurons bientôt
un autre locataire : il ira faire ses pièces ailleurs, M. l'homme dé
lettres.
Par suite de ce raisonnement, M. Germain disposa tout; il se coucha
côte à côte de Julie, il dormit comme un bienheureux, et le lendemain
il fut à son poste.
C'était la fin de l'hiver : le jour se leva plus brillant, et M. Germain
lui-même se réveilla ragaillardi par l'idée de tout le mal qu'il allait
faire. Le teint frais, l'oeil alerte, la jambe tendue, il se tint dès cinq
heures du matin sur le seuil de la porte. La première personne qu'il
vit descendre fut M. Bonnefoi ; l'avoué se rendait chez un de ses clients,
et, quoique contrarié d'avoir été réveillé aussi matin, sa figure était
cependant égayée par l'idée du gain qu'il allait faire et par l'impor-
tance de ses fonctions.
— Eh bien ! Germain, te voilà de bien bonne heure à l'ouvrage !
— Oui, monsieur, il faut ça ; un portier doit être toujours prêt
pour le service de la maison : il sacrifie à ses locataires son repos, sa
tranquillité ; mais aussi il sait tout ce qui se passe, il connaît mieux les
secrets de tous les étages que ceux qui les occupent.
— En vérité ?
— Oui, monsieur; et tenez, moi, jepourrais, si je le voulais, vous
dire tout ce que l'on fait ici, et même tout ce qu'on y a fait depuis
huit jours.
— Comment cela ?
— Par un moyen bien naturel : c'est moi qui ouvre la porte à tout
le monde, de façon que j'ai la clef de tout ce qui se passe; et, sur le
premier indice, je devine facilement le reste.
— De manière que tu connais toutes les intrigues de cette maison ?
— Sans doute.
— Eh bien 1 écoute ; il y a ici de l'argent à gagner pour t«i : tu sais
que je m'intéresse à cette petite danseuse de l'Opéra.
A mademoiselle Zéphirine ?... oui, monsieur.
— A mademoiselle Zéphirine : c'est une parente, une filleule, tout
ce que tu voudras.
— Oui, monsieur.
— J'ai suivi ses débuts, je les ai protégés, c'est une assez jolie per-
sonne.
—Fort jolie, monsieur, fort jolie.
— Qui danse très-bien, quoiqu'elle ne soit que dans les figurantes.
— Oui, monsieur, car elle n'a jamais de billet de service, et der-
nièrement je fus à l'Opéra avec un billet de M. Valcour, et je ne la
vis pas ; elle est peut-être dans les troisièmes ou quatrièmes places.
— N'importe, mon ami, n'importe, ce n'est pas de cela qu'il s'agit;
je veux te parler de ses moeurs.
— De ses moeurs, monsieur, les moeurs d'une danseuse ? Mais vous
n'y pensez pas?
— Oui; mon ami, les moeurs d'une danseuse : ne calomnions pas
des classes entières, nous pourrions commettre de graves erreurs.
— Oui, monsieur.
— Eh bien I Germain, comme je suis chargé de surveiller ses moeurs,
je te prie de me dire si tu n'as rien appris sur son compte de... la...
de... de croustilleux.
— Ah ! ah ! se dit Germain, voici une occasion toute naturelle de
commencer notre affaire.
— Monsieur, dit-il d'un ton grave à M. Bonnefoi qui l'écoutait de
toutes ses oreilles, la garde d'une fille est la chose la plus difficile qu'ait
jamais pu entreprendre un homme, et quand cette fille est à l'Opéra,
alors cette garde devient presque impossible, et je crois qu'il y faut
raisonnablement renoncer. Tenez, en 179... je ne sais plus quelle année,
nous étions jeunes, M. Thibaut et moi, et nous étions abonnés à l'Opéra,
nous en avions tant vu, tant vu, que j'ai acquis sur ces matières une
expérience...
— Je ne te demande rien de tout cela ; je voudrais savoir seulement
si tu t'es aperçu de quelque chose ici, dans la maison.
— Dans la maison ? Non, monsieur, parce que cela n'est pas pos-
sible; vous sentez qu'il y a ici trop de témoins pour...
— Ainsi donc, tu répondrais de la vertu de Zéphirine ?
— Du tout ! monsieur, du tout! je ne dis pas cela ; il peut se passer
hors de la maison des choses...
— Eh quoi donc ?
— Voici : monsieur dort volontiers le matin quand il n'a pas de
courses à faire comme aujourd'hui; d'ailleurs, quand monsieur se lève
de bonne heure, il est occupé dans son cabinet.
— Sans doute.
— Mademoiselle Zéphirine se lève aussi de très-grand matin, et c'est
fort étonnant pour une danseuse qui fatigue; tenez, à l'heure qu'il est,
elle est sortie.
— Tu m'étonnes.
— C'sst comme j'ai l'honneur de vous le dire : elle va au bain ou
bien chez M. Coulon prendre une leçon de danse.
— Pas possible !
— C'est ce que je me suis dit; et, comme un matin j'avais une
commission à faire dans la rue de Provence, le hasard fit que made-
moiselle Zéphirine marchait devant moi : je la suivis , elle entra dans
un hôtel garni où loge un officier de je ne sais quelle arme, qui s'ap-
pelle M. Alfred, elle y est dans ce moment.
— Adieu, adieu! cria M. Bonnefoi rouge de colère en quittant brus-
quement Germain.
— Elle dit que c'est son cousin, ajouta en ricanant l'impitoyable
portier.
— Et d'un, dit Germain enchanté; puis en voyant descendre
M. Durand. A l'autre maintenant :
Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer; vous voilà levé de bien
grand matin, aujourd'hui.
— Oui, Germain', les affaires...
— Ah ! sans doute, monsieur en a de si conséquentes!... A propos,
monsieur, vous vous souvenez de ce joli jeune homme qui vint ici il
y a quelque temps en tilbury, à peu près à cette heure-ci?
— Oui : M. de Saint-Victor.
— C'est cela même... qui demanda avec tant de complaisance des
nouvelles de la petite couturière, de mademoiselle Eugénie : eh bien !
il n'aime pas du tout mademoiselle Eugénie, comme je le croyais, et,
s'il l'aimait, il serait bien attrapé, car M. Valcour, qui demeure sur le
' palier de mademoiselle, lui fait une cour assidue, et je crois qu'ils sont
au mieux ensemble; mais ce n'est pas ce que je voulais vous dire : ce
M. de Saint-Victor rôde toujours dans le quartier et, si j'osais vous
dire ce que j'en pense, je vous avouerais que je crois qu'il en veut à
mademoiselle Claire votre fille, qui, de son côté, est souvent à sa
fenêtre.
— Comment 1 maraud, vous osez attaquer la réputation de ma fille ?
— Monsieur, je ne dis pas...
— Taisez-vous, insolent, ou je vais de ce pas me plaindre à M. Thi-
baut et vous frotter les oreilles, dit M. Durand en gagnant la rue.
— Cela l'inquiète tout de même ; et s'il n'a pas l'air d'y faire attention,
c'est qu'il a bien d'autres affaires en tête : peut-être va-t-il arrêter sa
place pour Bruxelles.
Dans la matinée il arriva une lettre pour M. Eloi, dont la sus-
criplion portait ces mots : Très-pressée. M. Germain, qui n'oubliait pas
les injures faites à sa chaste moitié, jeta cette lettre dans un coin, bien
résolu à ne pas la remettre. Il vit venir aussi de petites femmes qui
demandaient M. Valcour, et il eut soin de le faire savoir à mademoi-
selle Eugénie. Enfin, arriva un gros homme à larges et épais favoris
noirs, que Germain avait autrefois connu dans les antichambres : cet
homme, le chapeau sur l'oreille, l'estomac au vent, le bras armé d'un
gros bâton, et qu'on aurait volontiers pris pour un agent de police ou
pour un sergent de ville, demanda aussi M. Valcour.
— Eh ! te voilà , mou cher Dubattoir ! lui dit Germain en lui frap-
pant sur l'épaule.
— Comment ! c'est vous, monsieur Germain ! vous n'êtes donc plus
chez M. Thibaut ?
LE PORTIER.
21
— Si fait, si fait, je t'expliquerai cela une autre fois; mais, toi,
comment connais-tu M. Valcour? que viens-tu faire chez lui ?
— Ce que j'y viens faire ? Voici : depuis quelque temps je suis entré
dans la bande des claqueurs. Or, au théâtre où je vais fonctionner,
M. Valcour a fait recevoir une pièce, et je viens lui offrir mes mains
et celles de mes amis.
— Ah ! tu es claqueur ! M. Valcour a fait recevoir une pièce ?
— Qu'on joue ce soir.
— On la joue ce soir ! viens, mon ami, viens boire un canon chez
le marchand de vin , lu m'expliqueras cela.
Germain entraîna son ami le claqueur chez le marchand de vin ; là ,
il apprit que Valcour faisait jouer le soir même un ouvrage au Vaude-
ville , que c'était sa première pièce, et qu'il éprouvait toutes les
transes, toutes les angoisses d'un auteur qui en est à son début. Celte
nouvelle mit le comble à sa bonne humeur. Quand son digne ami fut
largement abreuvé, il le laissa monter chez Valcour; il obtint de lui
dix billets, et il attendit paisiblement sa vengeance.
Cependant l'heure avançait : il fut trouver Dupré, il prévint M. An-
toine, il donna des billets à quatre, cinq ou six mauvais sujets de sa
connaissance , et vers six heures il s'achemina vers le Vaudeville, ac-
compagné de sa troupe et conspirant la perte de celui qui rêvait déjà
des lauriers, des bravos et un triomphe.
Pauvres auteurs ! voilà comment on vous traite ! Vous pâlissez sur
un sujet que vous croyez comique , vous travaillez, vous flattez les di-
recteurs , vous essuyez la morgue des membres d'un comité de lec-
ture , vous cajolez les actrices, vous louez les acteurs; il n'y a pas jus-
qu'au souffleur, aux garçons de théâtre et aux ouvreuses de loges que
vous ne flattiez d'un regard bienveillant; et quand vous avez parcouru
le cercle de tous ces ennuis, de toutes ces humiliations, il vous reste
encore à satisfaire l'avidité de ces gens qui vivent de votre amour-
propre et qui prélèvent un tribut sur votre talent ; mais aussi c'est
votre faute, vous tous auteurs, acteurs, musiciens, danseurs, mimes
et ventriloques, c'est votre faute : vous voulez toujours des applaudis-
sements ; si vous faites un mauvais ouvrage , il vous faut des bravos
comme si vous aviez fait Alhalie ou Cinna ; si vous jouez comme
M. D*"*, etc., vous voulez être applaudis comme Talma; un composi-
teur ordinaire veut être claqué comne un Mozart; un danseur de la
Porte-Saint-Martin se croit un Albert, et tous perdent en indépen-
dance ce qu'ils auraient pu gagner en talent. Ces chaînes, ce sont eux
qui les ont forgées, ce sont ceux qui les ont rivées autour de leur cou,
et ils sont justement courbés sous les fers dont ils se sont chargés.
Valcour allait en faire la triste expérience.
Chose rare à cette époque ! le Vaudeville était plein; mademoiselle
Eugénie élait dans une loge, et sa présence n'était pas ce qui inquié-
tait le moins Valcour. On donne la première pièce ; le parterre, ora-
geux comme l'océan, faisait entendre des'grondements sourds, la se-
conde pièce s'achève ; enfin on lève le rideau pour la pièce nouvelle;
la plus jolie actrice du Vaudeville paraît ; à peine elle ouvre la bouche
qu'un sifflet part ; on crie : A la porte ! à la porte la cabale ! et la
pièce continue au milieu du bruit. M. Dubattoir, d'accord avec le
traître Germain, applaudit mollement, s'adresse à gauche aux inter-
rupteurs quand il les entend à droite ; le brouhaha redouble, on n'en-
tend pas un mot ; un couplet charmant, sur lequel Valcour comptait
avec raison, ne fut pas écouté.
— Messieurs, dit un acteur, voici un couplet pour les Grecs ; mais
les philhellènes étaient en train de siffler, et rien ne put apaiser leur
rage : la toile tomba sans que la pièce fût achevée.
La fin de cette journée devait être orageuse. Germain se hâta de
retourner chez lui, et il eut le plaisir d'entendre M. Durand gronder
sa fille ; il entendit M. Bonnefoi, qui avait guetté Zéphirine et qui
effectivement l'avait vue sortir de l'hôtel garni de la rue de Provence,
avoir avec la danseuse une explication bruyante, lui déclarer positive-
ment qu'il ne surveillerait plus ses moeurs, et que partant il ne paye-
rait plus son loyer, ni sa marchande de modes, ni sa couturière, ni ses
fantaisies, toutes choses qu'il faisait comme tuteur, parent ou parrain,
parce que, disait-il il n'aimait pas les cousins militaires.
Pour l'auteur tombé, pour Valcour, il était le plus heureux des
hommes, il retournait chez lui en donnant le bras à mademoiselle
Eugénie ; elle lui disait que la malveillance seule avait tout fait, et cela
était sensible : on n'avait pas seulement écouté la pièce ; il fallait en
appeler, disait-elle,
Du parterre en tumulte au parterre attentif.
M. Valcour avait sans doute des ennemis, cependant elle ne con-
cevait pas comment on pouvait ne pas l'aimer ; sans doute personne
n'avait à se plaindre de lui, l'envie seule pouvait le poursuivre
et lui arracher un succès : et cela seul lui prouvait que la pièce était
bonne.
Oh ! qu'on est aisément consolé par ce qu'on aime ! Les paroles
d|Eugénie étaient pour Valcour comme un baume rafraîchissant qui
cicatrisait sa blessure.
— Oui, Eugénie , lui disait -il, oui, ce sont des ennemis, des en-
vieux qui n'ont pas permis seulement qu'on écoutât ma pièce ; mais je
les connaîtrai, je me vengerai.
— Oui, Valcour, vous vous vengerez, mais en les accablant des
preuves de votre talent ; toute autre vengeance est indigne de vous ;
vous ne devez pas vous commettre avec des misérables: croyez-moi,
un succès les punira d'une manière plus sensible que vous ne pouvez
croire.
— J'ai une comédie à l'Odéon.
— Eh bien ! elle réussira, et les envieux seront réduits au silence.
On voit que mademoiselle Eugénie s'intéressait déjà passablement à
Valcour, qu'elle lui donnait des conseils, et qu'elle avait dû faire sa
propre cause de celle du jeune auteur.
Ils rentrèrent alors; et M. Germain, qui se sentait coupable, n'eut
pas le courage de mettre le comble à sa perfidie et de se montrer; il
avait acheté un de ces bouquets que les garçons de théâtre donnent
aux auteurs quand leurs pièces ont réussi, mais il n'osa pas le faire
voir; et quand Valcour eut passé devant sa loge, il se contenta de
l'agiter en l'air : seule consolation que sa lâcheté permît à sa haine.
CHAPITRE XII.
Les Corrections.
Pendant que M. Thibaut, le propriétaire , gagnait des rhumatismes
en séchant les plâtres de sa nouvelle maison, il ne se doutait guère que
dans celle qu'il avait abandonnée les premiers mois du terme s'écou-
laient, grâce à Germain, au milieu de la confusion , des querelles et
des cancans.
Les cancans! !... Ce mot est une sorte d'épouvantail pour l'homme
tranquille et ami de la retraite. Jusqu'où ne fuirait-il pas pour les
éviter ? S'il habite Paris, il abandonnera son quartier ; il ira, loin des
langues indiscrètes et méchantes, chercher un paisible séjour dans le
fond du Marais, sur les bords tant soit peu provinciaux du canal Saint-
Martin. Vains efforts ! il y a partout des laitières , des brodeuses, des
couturières, des bonnes d'enfants, des employés en retraite, des ren-
tiers oisifs, des gascons et des portiers.
Celui dont nous écrivons l'histoire, l'honnête Germain, ne s'arrê-
tait plus dans ses bavardages. Ce qu'il avait d'abord dit en confidence,
et toujours avec quelques prudentes restrictions, il le proclamait main-
tenant tout haut. Sa manie de caqueter était devenue un besoin pour
îui. Il allait, il allait, personne n'était épargné ; et le locataire auquel
il racontait les affaires du monsieur du premier ou du quatrième
l'écoutait patiemment dans la crainte de l'offenser, et que, par suite
de sa mauvaise humeur, il ne fût le déchirer lui-même comme il avait
déchiré les autres.
Le matin, dès cinq heures, quand la porte cochère s'ouvrait pour
les fournisseurs des locataires, Germain arrêtait la marche de ces visi-
teurs diligents. Il ôtait honnêtement sa casquette, et s'approchant du
boucher et du boulanger :
— Eh bien! mes amis, déjà en course?
— Comme vous voyez, monsieur Germain.
— Mettez-là votre panier ; car, voyez-vous, il n'y a encore personne
de levé chez M. Durand ; ce qui est assez étonnant pour un banquier
qui devrait s'occuper un peu plus de ses affaires ; mais cela ne nous
regarde pas ; venez dans ma loge, et nous boirons le coup du matin.
Et la charmante Julie versait, quoiqu'à regret, la goutte d'eau-de-
vie aux deux interlocuteurs. Un instant après, c'était le tour du tail-
leur, de la couturière, du carrossier; chacun recevait un renseigne-
ment sur la pratique qu'il avait dans la maison, et il se retirait toujours
en se disant : Ferai-je encore du crédit ?
Tous ces petits propos n'étaient rien dans le fond pour les habitants
de la maison, pour ceux des premiers étages surtout. Riches, ou faisant
d'excellentes affaires, peu leur importait l'opinion d'un portier et d'un
marchand qu'ils payaient avec exactitude ; mais il n'en était pas de même
des personnages qui peuplaient le haut de l'escalier. Souvent les clercs
du cinquième avaient vu le tailleur remporter le quiroga ou l'habit
noir qu'il avait apporté dans l'élégant mouchoir de soie, ou quelquefois
sur les coussins d'une voiture ; car maintenant la couture roule car-
rosse. Il avait fallu bien des peines, bien des promesses pour décider
l'élève de l'illustre Staub à faire cette nouvelle avance ; et quand il ar-
rivait avec ces objets si impatiemment attendus, ou il montait, battait
froid la pratique, et s'esquivait sans déployer le maudit mouchoir, ou
parfois après quelques mots échangés avec Germain, il reprenait le
chemin de la rue et ne montait pas du tout. Le clerc alors de descendre
promptement l'escalier et d'aller interroger Germain.
— Pourquoi cet homme n'est-il pas monté ?
— Je l'ignore, monsieur. Dieu ! quel superbe manteau il avait sous
le bras ! Voilà comme il vous en faudrait un, monsieur Jules , car le
vôtre commence à se faire vieux. L'autre jour en le brossant j'ai vu...
— Mais que lui as-tu dit ?
— Moi? j'ai dit que vous étiez chez vous, que vous étiez un brave
jeune homme, bien rangé, qui....
Le clerc, tournant le dos à l'impudent portier, regagnait tristement
son cinquième en disant avec un soupir :
— Je n'aurai pas mon manteau ; pas de bal ce soir, maudit tailleur I
23
LE PORTIER.
Et Germain, suivant de l'oeil le pauvre jeune homme, riait tout bas j
avec une exprwsion diabolique, et disait dans sa barbe : ,
— Tiens ! pourquoi aurait-il un manteau? Je n'en ai pas, moi ! et
certes, je vaux autant que lui.
Cependant notre héros reçut un jour une rude correction qui au-
rait rendu muet un autre homme que lui ; mais battre un être méchant
et lâche, c'est irriter un reptile. Le châtiment ne fait que retarder la
piqûre.
Valcour, un jour possesseur de deux billets pour l'Opéra-Comique,
était allé les offrir à mademoiselle Eugénie. Amoureux de bonne foi,
par conséquent fort timide, il n'osait prétendre encore au bonheur de
l'accompagner au théâtre ; d'ailleurs, l'événement du vaudeville était
de fraîche date, et la couturière avait déclaré qu'elle n'irait plus
au spectacle seule avec monsieur l'auteur. C'était déjà trop d'avoir
cédé une fois, avait pensé la jeune fille. Une première démarche en
entraîne une autre; et comme Eugénie n'avait que sa réputation pour
tout bien, elle voulait la conserver.
Valcour, qui, comme tous les amants délicats, respectait les ordres
de son amie, avait dit en faisant son cadeau :
— On donne un opéra charmant, mademoiselle, et ces billets vous
feront passer deux heures agréables, ainsi qu'à la personne que vous
choisirez pour être votre compagne : voudriez-vous les accepter ?
— J'irai prendre une vieille dame de mes amies, avait répondu Eu-
génie précipitamment.
— Fort bien, mademoiselle.
— Irez-vous aussi, monsieur? continua une voix bien douce et bien
timide.
— Sans doute, j'ai mes entrées comme rédacteur d'un journal, et
j'aurai l'honneur, si vous me le permettez, d'aller dans votre loge
vous offrir mes respects.
Après ce colloque bien court pour deux personnes qui s'aiment,
Valcour s'était retiré. Eugénie seule pensa que son voisin la verrait le
soir. Son imagination lui présenta l'essaim de femmes jeunes, belles,
élégamment parées, qui rempliraient la vaste salle de Feydeau. Un
soupir fut le résultat de cette pensée. Des yeux charmants, mais bien
tristes, se portèrent sur le petit chapeau de paille cousue qui se trou-
vait là sur la table à ouvrage ; l'examen d'une toilette simple fut fait
en moins de rien. Eugénie répandit une larme; et, pour la première
fois, elle regretta de n'être pas riche. Cependant une autre réflexion
vint adoucir l'amertume de la première. On avait beaucoup travaillé
Dendant le mois ; quelques économies étaient dans le tiroir : pouvait-on
se refuser quelques rubans, un joli chapeau ? D'ailleurs, dans un théâtre
royal, il faut une certaine tenue, c'est de rigueur ; et puis, répétait-on
bien bas, il sera là.
En moins de dix minutes, la marchande de modes la plus voisine est
appelée; elle monte; mais, au deuxième étage, elle rencontre
Germain, qui, s'approchant d'elle un doigt en l'air, lui dit avec une
douceur hypocrite :
— Vous allez au cinquième ? prenez garde, ma bonne dame ; faites
vous payer au moins, la couturière est pauvre, j'en sais quelque chose ;
mais comme les braves gens doivent s'entr'aider, j'ai cru devoir...
Tout d'un coup, Germain est arrêté dans ses charitables observa-
tions par l'action de deux doigts vigoureux qui saisissent fortement le
bout, de son oreille gauche ; il se retourne, et il se trouve nez à nez
avec Valcour pâle, tremblant de colère, et tenant toujours l'oreille
entre le pouce et l'index. Cependant, la marchande de modes continue
de monter, et Germain reste seul avec son redoutable adversaire.
— Pris en flagrant délit, maître Germain !
— Monsieur !
— Vous êtes un impudent coquin.
— Par exemple !
Oui, vous êtes un drôle, et vous avez la langue d'un serpent.
— C'est vrai, j'ai eu tort de dire du mal de votre maîtresse.
— De ma maîtresse, misérable ! de ma maîtresse ! apprends que ma-
demoiselle Eugénie est une jeune personne sage, respectable.
— Oui, monsieur.
— Que chacun ici doit l'honorer.
— Oui, monsieur.
— Dis encore un seul mot sur elle et je t'assomme. ■
— Vous faites bien de me prévenir.
Là-dessus Germain, que Valcour laisse en liberté, descend en mur-
murant. Au premier étage il trouve l'un des clercs de M. Duval. Il fait
à ce jeune homme un signe d'intelligence.
— Figurez-vous, monsieur, lui dit-il, que l'auteur du quatrième,
M. Valcour, et la petite couturière
— C'en est trop ! s'écrie à l'instant une voix forte qui part du haut
de l'escalier.
Cette exclamation est suivie par le bruit d'une course rapide. Quel-
qu'un, ce ne peut être que Valcour, descend les marches quatre à
quatre, pendant que Germain, immobile de frayeur, ne peut retrouver
ses jambes pour s'enfuir. Le jeune clerc qu'il a interpellé s'écrie :
— Tenez-vous bien, Germain ! voilà, je crois, une correction qui
vous arrive.
Et tout bas il ajoute : — Au fait, je n'en suis pas fâché; et si je
n'avais craint d'être renvoyé de l'étude , il y a longtemps que moi-
même...
Il ne reste plus qu'un étage à descendre à Valcour; en deux tonds
il le franchit : Germain tombe à genoux ; soumission inutile, une main
terrible frappe à deux reprises sa figure piteuse. Il veut crier, mais un
coup de pied tombe d'aplomb à T'extrémité inférieure de sa colonne
vertébrale; il cèdeau choc, il roule dans l'escalier, il est brisé, froissé,
mutilé; mais il retient ses plaintes, il étouffe sa colère; seulement, il
marmotte tout bas en se relevant sur le carré du rez-de-chaussée :
— C'est bon , c'est bon, tu me le payeras , monsieur l'homme de
lettres. Puis il regagne sa loge clopin-clopant.
— Comme vous y allez, pour un romantique! dit à Valcour le jeune
clerc, qui avait été témoin de la correction et qui s'en réjouissait inté-
rieurement ; mais, au reste, c'est tout ce qu'il mérite.
Et les deux jeunes gens se séparent, le favori de Barthole, pour al-
ler, comme on dit, broyer du noir , et Valcour, pour se rendre au
spectacle et se placer d'avance au rang de loges où il sait qu'Eugé-
nie doit venir.
Faut-il dire ce que l'aimable Eugénie, la cause innocente du désas-
tre de Germain , faisait pendant la chute du malencontreux portier ?
Le chapeau était déjà placé sur la tête la plus mignonne ; deux rubans
d'un jaune pâle venaient l'attacher sous le menton , et la rosette était
disposée de manière à ne point cacher la jolie fossette... fossette où ,
comme aurait dit Demoustier , d'assez fade mémoire , la troupe des
Amours jouait gracieusement. La marchande de modes fut prompte-
ment payée et congédiée , et l'honnête marchande , en passant devant
la loge de Germain, ne put s'empêcher de crier à ce méchant donneur
d'avis :
— J'ai été payée, mauvaise langue!...
— Et moi aussi, ma bonne dame, répondit le portier en se frottant
l'échiné.
Cette journée devait être funeste au pauvre Germain. La colère de
Valcour une fois apaisée, le bon jeune homme n'était plus à craindre;
une fois calmé, il s'était dit :
— Pourquoi battre cet homme ? ce n'est pas généreux; car , enfin,
ne l'ai-je pas puni par anticipation? Cette descente par la fenêtre !...
D'ailleurs , pouvait-il encore penser à la vengeance ? Le même soir,
près d'Eugénie, il éprouvait ce plaisir de voir une jolie femme, et cette
nécessité de ne lui parler de certaines choses qu'à l'aide des yeux, à
cause de la présence d'un tiers (la vieille dame, amie de la couturière),
et cette nécessité est encore un bonheur. Valcour était heureux : tout
était oublié , tout, jusqu'à l'offense de Germain, jusqu'aux sifflets du
Vaudeville. Mais, dans ce même moment où la musique délicieuse de
Boïeldieu plongeait les deux amants dans cette ivresse que les âmes
tendres ont seules le privilège de ressentir, une autre harmonie, d'au-
tres effets de scène attendaient le portier , je veux parler des injures
et de la colère d'une femme : et cette femme c'était Zéphirine.
Le jour où elle fut abandonnée par M. Bonnefoi, la danseuse , dé-
sespérée, se répandit en invectives contre l'auteur anonyme des ca-
quets qui avaient pu déterminer l'honnête avoué à n'avoir plus une
bayadère à ses gages. Il est inutile de dire que le coeur n'entrait pour
rien dans le chagrin de mademoiselle Zéphirine ; mais on ne perd pas
comme ça huit cents francs par mois et un homme tranquille. Losif-
Champ approchait, et mesdemoiselles telles et telles de l'Opéra de-
vaient figurer à cette célèbre promenade dans des chars élégants, dont
les propriétaires, galants surannés, allaient afficher publiquement leurs
ridicules et leur dépravation ; et Zéphirine , privée du tilbury de
l'homme de loi, irait donc à pied?... A pied, une femme comme elle !
Et puis, dans les coulisses , on tenait certains propos : Dis donc ma
chère, tu sais bien, ce gros avoué qui vient toujours dans les coulisses
pour nous lorgner et surveiller Zéphirine ?
— Oui, eh bien !
— Il n'est plus avec elle !
— Bah ! pourquoi donc ?
— Elle n'a pas su se bien tenir, répondait une coryphée, dont les
débuts dataient de la Constituante, que ne faisait-elle comme moi ? Il
y a vingt-deux ans que je suis avec mon même... Mais il n'y a plus de
moeurs à l'Opéra. Or, on saura qu'une femme sage dans ledit lieu est
celle qui reste fidèle à son engagement. Cet engagement est ignoble ,
repoussant, puisqu'il met aux appointements les choses les plus dou-
ces de la vie. N'importe, le déshonneur consiste là, non pas dans Pin-
conduite, non pas dans l'art infernal d'arracher un époux aux devoirs si
doux de sa position sociale , dans l'adresse aimable avec laquelle oa
fait faire, en six mois , une bonne banqueroute au rival inexpérimenté
des Laffitte et des Perrier, mais simplement dans l'action de changer
sa première infamie contre une nouvelle; et encore, quand on change
pour gagner davantage, on est toute justifiée.
Réduite aux émoluments que le théâtre allouait, Zéphirine fut promp-
tement] à son dernier écu ; d'ailleurs le désordre et le libertinage
marchent toujours de compagnie. Voulant réparer sa perte , elle mit
en campagne toutes les courtières du pays ; mais les efforts de ces véné-
rables matrones furent infructueux. Cependant tout Paris se préparait
à paraître à Long-Champ ; encore quatre jours, et les équipages des
gens qui aiment à bâiller pour suivre la mode , allaient courir les
Champs-Elysées et défiler honorablement devant une haie de gen'h'r-
LE PORTIER.
23
mes. Pas de successeur à M. Bonnefoi; partant, pas de tilbury. Zéphi-
rine étouffait de honte et de rage, ses yeux étaient-ils moins brillants,
moins séducteurs ? Sa jolie figure avait-elle cessé d'être embellie par
tous les charmes de la toilette la plus exquise ? N'était-elle plus la
femme qui donnait tout pour une voiture à quatre roues? Non , mais
un malin génie semblait s'opposer à ce que la danseuse formât de nou-
veaux liens. Les banquiers étaient pourvus ; et tout exprès , pour la
faire damner, les lords, les gentlemen étaient à la baisse.
Abrégeons le récit des angoisses de Zéphirine. Long-Champ parut,
Long-Champ ne vit pas la danseuse ; ce premier revers fut le signal de
mille autres. Germain avait eu soin de dire à tout le monde qu'elle
avait perdu un coeur et huit cents francs par mois : alors plus de cré-
dit , plus de considération. La marchande de modes refusa ses élégan-
tes bagatelles ; la couturière , avant d'entreprendre d'autres fournitu-
res , demanda le payement des anciens mémoires ; la fabricante de
corsets déclara qu'elle ne travaillait plus qu'au comptant ; enfin, il n'y
avait pas jusqu'aux garçons de théâtre, qui réclamèrent impudemment
le prix de mille petits services qu'ils avaient rendus à l'infortunée dan-
seuse. Zéphirine était fière ; elle vendit bracelets, colliers , cachemi-
res même ; alors elle paya tout ; mais ses comptes acquittés , il ne lui
resta absolument rien , rien qu'une figure charmante et une tête bien
légère. C'était plus qu'il n'en fallait pour hâter la marche de l'affreuse
misère, et la misère arriva : elle va si vite !
Il n'y a pourtant pas que des vices à l'Opéra.
Et vous, jolie prude, qui me lisez , ne jetez pas sur cette ligne que
l'amour de la vérité m'arrache un dédaigneux sourire , ou pour vous
punir je répéterai ma phrase : Il n'y a pas que des vices à l'Opéra.
O vous , belles dames , qu'un caprice de la fortune a jetées dans la
classe dite des femmes honnêtes , n'accablez pas de votre mépris ces
pauvres comédiennes , ne condamnez pas trop leurs habitudes , leurs
moeurs. D'abord il vous arrive si souvent de faire dans l'ombre du mys-
tère ce qu'elles font coram populo pour ainsi dire. Jeunes , belles la
plupart, elles ont été lancées de bonne heure dans un monde où le
vice qui flatte avec art et donne de l'or pour du plaisir , les attendait
avec son adresse, avec ses appâts si séduisants ; elles savaient, en en-
trant dans la coulisse , qu'elles pénétraient dans un bazar où , tôt ou
tard, elles seraient mises à prix et achetées. On leur avait peint cet
avilissement comme une nécessité, comme une conséquence infaillible
de leur nouvel état. Elles se sont familiarisées avec cette idée abjecte,
et elles ont cédé. Vous, au même âge, pensionnaires dégourdies, vous
jetiez par les fenêtres de vos classes des regards de feu sur les jolis gar-
çons qui passaient dans la rue. Mais la grande porte était là qui vous dé-
fendait contre les attaques des galants. L'occasion vous a manqué; c'est
sur ce frêle appui qu'est assise votre vertu. Vous conviendrez que
c'est presque comme si vous n'en aviez pas.
La maîtresse aux appointements de l'avoué Bonnefoi avait aussi ses
vertus , et comme il en sera question plus tard , je vous dirai comme
Voltaire :
Vous le verrez si vous lisez cet ouvrage.
Ainsi lisez donc, et vous vous convaincrez que, comme je l'ai dit tout
à l'heure, il n'y a pas que des vices à l'Opéra.
Triste, pensive , Zéphirine errait un soir dans les coulisses de l'O-
péra, et ce soir était le même où Valcour et Eugénie goûtaient le doux
plaisir d'être l'un près de l'autre et de s'entendre très-bien au milieu
de la foule. Plongée dans ses réflexions , la danseuse avait pris machi-
nalement le chemin de la sortie du théâtre, et elle descendait l'escalier
pas à pas avec la dignité d'une déesse dramatique. Une vieille ouvreuse
de loges, qui jadis avait tenu le sceptre de la beauté dans la troupe
dansante, et qui maintenant ne tenait plus que la clef du balcon , ma-
dame Bonnot, qui n'était plus aujourd'hui que la courtière de la place
où, jadis, elle avait exercé pour son propre compte ; l'excellente ma-
dame Bonnot suivait doucement Zéphirine en marmottant tout bas :
— C'est-y possible que ça ne trouve pas de quand ça a tout ce
qu'il faut pour... Allons, il faut que je lui parle.
Et là-dessus, par un coup légèrement frappé sur l'épaule de Zéphi-
rine, elle arrache la jeune danseuse à sa méditation.
— Mam'zelle.
. — Ah ! c'est vous, madame Bonnot?
— Oui, c'est moi, bien affligée de vous voir dans l'embarras car,
vous y êtes dans l'embarras, mon cher ange !
— Hélas!
— Du courage, mon enfant !... dans le métier il y a des hauts et des
bas ; mais entrons au café, prenons une bavaroise, et causons de vos
petites affaires.
En moins de rien, un élégant garçon a mis sur une table de marbre
une petite carafe dans laquelle deux sous de crème baptisée sont mêlés
agréablement à la valeur de cinq centimes de sirop. La carafe coûte
quinze sous ; mais il y a des lustres dans le café, le propriétaire porte
deux gros diamants à sa chemise de toile de Hollande, il faut payer tout
cela.
— Que je suis malheureuse, madame Bonnot !
— Ma chère enfant, faites comme Didon, chantez :
. Vaines frayeurs, sombres présages,
Cessez de troubler mon repos.
Dieux ! quand madame Saint-Huberty chantait ça !... Mais, voyons,
tout est-il donc perdu?
— On ne donne pas d'avancement au théâtre.
— C'est votre faute. Pourquoi n'allez-vous pas deux fois par se-
maine, et le matin surtout, faire une petite visite au second maître des
ballets?
— Il est trop familier ; et puis il porte perruque.
— M. Bonnefoi en avait une... ça ne prouve rien ; d'ailleurs, ma pe-
tite reine, il y a toujours de l'argent sous une tête à perruque. Voyez
ceux qui se ruinent, voyez les fous qui vont à Sainte-Pélagie : titus,
cher enfant, titus !.. tandis que les ailes de pigeons, les catacouas, c'est
plein d'expérience et de pièces de cent sous... Diable! la perruque !...
sans elle il n'y aurait pas d'entreteneurs solides ; et, de par Cupidon !
quand j'étais dans l'état, ce n'était pas à un jeune homme que je m'a-
dressais.
— Eh bien, j'irai voir le maître des ballets et sa perruque, mais je n'ai
plus d'argent.
— N'y a-t-il plus d'agent de change à l'orchestre ?
— Mes diamants sont vendus.
— J'ai vu ce soir encore deux lords qui avaient l'air de chercher
quelque chose dans les coulisses...
— Mes cachemires ont disparu.
— Je connais trois Russes et un capitaine de Cosaques irréguliers;
ces messieurs partent dans quatre jours, mais d'ici là on peut encore...
Petite foile ! c'était moi qu'il fallait charger de vos affaires !
— Oh! je sais bien que votre clientèle est considérable.
— Parce que j'ai de la probité et que je connais les affaires, made-
moiselle.
— Je n'en doute pas, madame Bonnot.
— Ainsi donc, je tâcherai de vous remettre sur l'eau ; je ne vous
promets pas un fixe assuré, mais vous pouvez compter sur un casuel
fort honnête. ,
— Mais, madame Bonnot, un Cosaque !... Vous n'y pensez pas.
— Mais, mademoiselle, un cachemire!... Et puis, vous devez être
faite aux désagréments de l'emploi, sans compter, après tout, qu'un Co-
saque est un homme bâti tout comme un autre.
— C'est vrai, madame Bonnot.
— Allons, du courage, et les plaisirs reviendront. Mais une autre fois
soyez plus prudente avec votre portier, ou plutôt changez de logement,
car vous avez chez vous un faiseur de propos qui vous a beaucoup nui,
ma chère enfant.
— Qui ?... Germain ?
— Oui, sans doute; c'est lui qui a rendu compte à M. Bonnefoi des
petits déjeuners que vous avez faits au Cadran-Bleu avec cet officier,
ce chef de bureau, ce marchand de bois, cet entrepreneur, ce vieil
académicien, ce vaudevilliste, cet étudiant en droit, cet actionnaire,
ce
— Assez, assez, madame... Ah! maître Germain, c'est donc vous!...
Et moi qui m'étais creusé le cerveau pour savoir Adieu, madame
Bonnot !
Et Zéphirine s'élance dans la rue, tandis que sa digne directrice, sans
faire attention aux chuchotements que les hommes réunis dans le café
font en la regardant (car elle est connue, madame Bonnot), solde la ba-
varoise et regagne lentement sa demeure en marmottant entre ses
dent : Ces jeunesses, ça ne sait pas s'arranger : autrefois, c'était bien
différent ; enfin, moi, je suis restée dix-sept ans avec mon même, et,
sans sa riiuudite fluxion de poitrine, je gage que nous serions encore
ensemble.
Cependant Zéphirine, légère comme une danseuse, s'approche avec
la rapidité d'une sylphide de la maison dont la garde est confiée à
l'honnête Germain. La vitesse de sa marche ne suspend pas l'activité
de son imagination ; et quand, d'une main que la colère agile, elle a
saisi le marteau de la porte cochère, sa vengeance est déjà toute prête.
La porte s'ouvre. Zéphirine se recueillant pour frapper juste, de-
mande sa bougie au portier. Pendant que madame Germain s'apprête
à obéir, la danseuse regarde d'un air terrible l'homme du cordon, qui,
couché sur une chaise longue, cherche à réparer l'accident que Valcour
a fait essuyer à ses épaules. Elle saisit de la main gauche une petite
boîte d'or, marque de la générosité de M. Bonnefoi, et dans laquelle
elle a fait mettre du tabac d'Espagne par une vieille figurante, priseuse
déterminée.
Pâle de colère, son flambeau dans la main droite, elle s'approche à pas
comptés de M. Germain avec la solennité d'un fantôme de l'Ambigu-
Comique ou de la Gaîté.
— Misérable ! s'écrie-t-elle enfin d'une voix tonnante, qui t'a donné
le droit d'épier ma conduite et de faire de faux rapports sur mon
compte? Tiens, infâme bavard, voilà pour mes déjeuners du Cadran-
Bleu , voilà pour mes rendez-vous du matin.
Et paf, le tabac d'Espagne vole dans les yeux de Germain. Aveuglé,
34
LE PORTIER.
il s'élance en poussant un cri au milieu de la loge ; mais cinq ongles ai-
gus lui entrent à la fois dans la figure.
— De l'eau, ma femme ! de l'eau, chère Julie ! Ah ! mon Dieu, les yeux
me brûlent, je suis perdu ; c'en est fait,'je suisaveugle !...
La pauvre Julie, stupéfaite, tremblante, verse toute une cruche dont
elle vient de se saisir sur la face de son époux ; et Zéphirine se tour-
nant vers elle, lui dit :
— Qu'il n'y voie plus, ce n'est pas un grand mal pour vous ; mais
il y verrait encore qu'à votre place , je sais bien comment j'agirais
avec un pareil monstre.
Tout à coup on frappe à la porte , Julie tire le cordon. C'est Eugé-
nie et Valcour qui rentrent, et qui restent tout interdits devant le
spectacle qui s'offre à leurs yeux. Germain , poussant des cris sourds
pour n'éveiller personne, se tord les mains; Julie, armée d'une se-
conde cruche, inonde le chef de son mari ; et Zéphirine , heureuse
dans sa vengeance, s'approche des nouveaux venus et leur dit :
Valcour écrivain et auteur romantique.
— Vous vous aimez, et vous faites bien ; car vous êtes faits l'un
pour l'autre ; mais vous, charmante Eugénie, quoique modeste et ré-
servée, quoique ignorant les embûches du Cadran-Bleu et celles de
l'Académie royale de musique , soyez toujours sur vos gardes, mé-
fiez-vous de cette vipère que mes forces ne me permettaient pas d'é-
craser , mais que j'ai punie assez cruellement pour qu'elle se souvînt
longtemps de moi.
Elle dit ; et traversant la cour , elle monte lentement l'escalier.
La lueur de sa bougie jetant, à mesure qu'elle franchit les degrés,
un faible éclat au travers des vitres de chaque étage, laisse apercevoir
sa longue robe blanche, et donne à sa marche un je ne sais quoi de
sinistre dont la bonne Eugénie est tant soit peu effrayée. Un coup
violent annonce que la danseuse vient de fermer sa porte , et l'escalier
rentre dans les ténèbres.
Cependant Valcour et sa jeune amie prodiguent des secours em-
pressés à M. Germain, qui peu à peu recouvre l'usage de la vue.
Alors les jeunes gens satisfaits de la bonne action qu'ils viennent de
faire, regagnent gaiement leur modeste quatrième.
— Bonsoir, monsieur.
— Bonsoir , mademoiselle , disent-ils en fermant leur porte.
Ils sont séparés , mais les doux rêves de l'amour vont les rappro-
cher ; la jolie couturière s'est mise sous la protection du double tour ,
et son jeune amant, tout en le regrettant, n'est pas fâché de la pré-
caution.
— Tant mieux , dit-il en se mettant dans son lit solitaire ; on n'es-
time pas toujours ce qu'on aime...
Les lumières s'éteignent peu à peu dans la maison, et bientôt tous
les locataires, tous, jusqu'au portier chanceux, jouissent en paix de
ce sommeil tranquille que les grands seigneurs, les spéculateurs de
bourse et les déserteurs de Waterloo ne connaîtront jamais.
CHAPITRE XIII.
Madame de Saint-Phar.
Le lecteur a vu dans le courant de ce volume que notre héros, fidèle
à son système de calomnie , n'avait pas même épargné l'innocente
Claire, cette intéressante fille de M. Durand. Germain se rappelait
que, dans le premier temps de son installation dans la loge de son
prédécesseur , un jeune homme , M. de Saint-Victor , s'était présenté
un beau matin dans la maison ; qu'après quelques paroles échangées
sur mademoiselle Eugénie, il avait été question du banquier et de sa
fille , et qu'alors le jeune homme avait rougi.
Germain, suivant sa louable habitude de tout juger à sa manière ,
s'était dit :
— Il me demande des renseignements sur la couturière, il est
ému en entendant prononcer le nom de mademoiselle Claire; eh
bien ! c'est qu'il en veut à toutes les deux. Le gaillard veut du matri-
monium au premier étage et de l'agrément au quatrième. C'est tout
s:mple, nos jeunes gens à la mode sont tous comme ça.
Après cette supposition digne de lui, leméchant personnage s'é-
tait bien promis de faire la réputation des deux jeunes personnes.
Cependant notre portier ne s'était pas tout à fait trompé dans ses
réflexions. Saint-Victor, reçu parmi les cercles les plus distingués de
Paris, avait rencontré M. Durand et sa fille chez madame de Saint-
Phar , que le lecteur va bientôt connaître ; et la douce Claire, comme
nous allons le voir , avait fait naître chez lui la passion la plus tendre.
C'est vraiment une femme bien aimable que cette madame de Saint-
Phar. A quarante-cinq ans, elle a quitté certaines prétentions, qu'une
figure superbe, de grands yeux noirs très-expressifs, et la taille la
plus élégante , lui permettaient de conserver encore quelque temps.
Biais madame de Saint-Phar, dont le tact est si juste, l'esprit si délicat,
a senti qu'il est pour les femmes ua âge où l'on ne peut sans ridicule
suivre certains penchants naturels. Elle s'appliqua donc à combattre
es qu'il y avait encore en elle de la femme de vingt-cinq ans, et cette
résolution fut couronnée du succès le plus heureux. Avis aux douai-
rières guindées du noble faubourg.
Les réunions étaient délicieuses chez cette excellente femme, et
M. Durand et sa fille n'en manquaient pas une. Notre jeune homme
s'y rendait aussi très-assidûment, car il estimait fort madame de
Saint-Phar. On dit même que, malgré ses quarante-cinq ans, il n'avait
pas été sans former quelques voeux... Mais, fidèle à son système, elle
avait ri au nez de l'adolescent, en disant :
— Soyons amis, et venez tous les jours. Si vous conservez vos extra-
vagantes prétentions, ma porte vous sera fermée pour jamais.
Saint-Victor n'avait pas balancé. Admis dans l'intimité de madame
de Saint-Phar, il s'était formé le goûi, les manières ; à une aussi
bonne école , il était devenu un homme du monde poli, élégant. On
ne voyait point chez elle de grands seigneurs entichés de leurs dix ou
douze quartiers de noblesse. Les barons, les marquis qui étaient admis
étaient gens d'esprit, c'est-à-dire qu'il en venait fort peu, et que
messeigneurs cachaient en entrant les cordons rouges, bleus, noirs,
toutes ces décorations enfin, hochets insignifiants qui jadis décoraient
la gloire (en supposant que la gloire ait jamais eu besoin d'ornements),
et qui, de nos jours , donnent tant d'occupation aux malheureux fac-
tionnaires des Tuileries, obligés de prendre à chaque instant la position
du port d'arme devant une nuée de héros improvisés.
Dans une de ces soirées , après que l'on eut parlé peu de temps des
ministres et du budget ( peu de temps, car on venait là pour s'amu-
ser ), une jeune et jolie personne s'était placée au piano à la prière de
toute la compagnie. D'une voix douce et tremblante elle avait chanté
un air avec lequel madame Pasta est encore eu possession de faire
pâmer une douzaine de banquiers et d'agents de change, piliers hono-
rables de la Bourse et du balcon de l'Opera-Buffa.
Par parenthèse, il est assez singulier de voir ces Crésus contempo-
rains afficher le soir une sensibilité si exquise, eux qui dans la journée,
livrés aux sèches combinaisons de l'arithmétique, ne se sont ordinai-
rement occupés que de la grande affaire du trois ou du cinq pour
cent, qui certes ne conduit guère à cette disposition de l'âme qui faif
apprécier le charme des chants de Mozart et des modulations d'il signor
Rossiiû; mais tout s'explique. On a de l'or et l'on peut payer les ca-
prices de la mode. Or la mode veut que madame Pasta ait une plus
belle voix que madame Rigaut, petite chanteuse qui a la sottise d'être
Parisienne ; cette mode , elle veut encore que les compositeurs en »,
en o, en err, fassent de meilleure musique que les Boïeldieu, les Ber-
ton, artistes dont les noms sont trop faciles à prononcer. Alors on
court à la salle Favart, on applaudit les virtuoses ultramontains dont
on ne comprend pas le langage, ce qui n'est pas difficile à croire, puisque
souvent on ne connaît pas même sa langue maternelle... On bâille, mais
c'est égal; on est heureux, on crie bravo. Au reste, les volontés sont
libres. Permis à un banquier de se croire un juge profond en musi-
que. M. tel, l'académicien, dont un secrétaire discret fait les ouvra-
LE PORTIER.
'25
ges, se croit bien du talent!... Ce jeune monsieur à moustaches avait
encore peur de Croquemitaine il y a dix ans; aujourd'hui il se croit un
héros parce qu'il a un grand sabre qui voit le jour tous les matins... à
la parade ; celui-là, tout couvert du sangdes tribunaux révolutionnaires,
s'en est lavé comme il a pu sous l'Empire ; il a endossé alors la livrée
de courtisan ; à la Restauration, il a crié : Vive le roi ! alors encore on lui
a jeté un autre habit. Peu de jours après juillet, il sortit de la retraite
où il s'était blotti, pour féliciter les nouveaux élus, et il a encore tiré
son épingle du jeu. Eh bien ! cet honnête caméléon se croit fort utile
à la nouvelle dynastie, fort estimé surtout. Que de mauvais acteurs,
bien lourds, bien ignorants, se croient des Talma ! Que vde poètes
rimailleurs quand même se croient des de Lavigne!... Et moi, qui cha-
ritablement déchire mon prochain ; moi qui, comme un imprudent,
cherche à marcher, de loin à la vérité, sur les traces des Pigault, des
Ducange, je crois peut-être arriver comme eux... Est-ce que j'ai pensé
cela? Non, en conscience, non, je n'ai pu le penser.
Madame Herbelin la blanchisseuse tirant les cartes dans la loge du portier
Germain.
Je disais donc qu'une jolie personne s'était placée au piano. Cette
aimable enfant, c'était Claire ; et Saint-Victor était là, il n'avait pu
voir l'expression de sa jolie figure sans en être touché. Un éclair de
satisfaction avait brillé sur son visage en voyant madame de Saint-Phar
reconduire à sa place la timide chanteuse, comblée des félicitations de
toute la société. Ses yeux, qui suivaient tous ses mouvements, avaient
rencontré ceux de la jeune personne ; il avait entendu sa voix si douce
balbutier quelques mots de remercîments, et il était déjà le plus amou-
reux des hommes.
— Quelle est cette demoiselle ? avait-il dit à madame de Saint-Phar.
— La fille du banquier Durand.
— Elle est charmante !
— Oui, mon ami.
— Heureux l'homme qui...
— Ah ! oui, mon ami, heureux l'homme qui...
Et la conversation en était restée là.
Un moment après elle recommença ; mais ce fut madame de Saint-
Phar qui, devinant la pensée du jeune fou et prenant pitié de son
embarras, lui facilita adroitement un aveu toujours pénible à faire
devant une femme à qui'l'on a parlé d'amour.
— Je vois avec plaisir, mon ami, que vous devenez sage.
— Hélas ! sage ! J'ai bien peur de ne pas mériter ce titre.
— Je vais vous prouver que vous en êtes digne , moi.
— Voyons, j'écoute.
— D'abord ces feux ardents, éternels, que vous prétendiez ressentir
pour votre très-humble servante sont éteints.
— Croyez que...
— Je crois que, par galanterie, vous êtes tout disposé à me dire que
vous m'adorez encore, mais je sais qu'il n'en est rien. Au reste, dans
cette froideur subite, je trouve la preuve de la sagesse dont vous vous
croyez "dépourvu ; car, enfin, j'ai quarante-cinq ans, et il est plus que
déraisonnable de soupirer pour mes attraits. Vous avez senti qu'une
jeune fille de seize ans, belle, vertueuse, comme Claire en un mot,
pouvait vous assurer un bonheur plus durable qu'une femme sur la tête
de laquelle un demi-siècle va peser bientôt. Voilà de la réflexion, de
la prudence; voilà la conduite que je désirais vous voir tenir.
— Quoi, madame!...
— Ah ! je vous assure, dit en riant madame de Saint-Phar, que votre
infidélité me rend très-heureuse, et que même je prétends en diriger
les suites, de manière qu'un jour vous soyez enchanté de m'avoir donné
une rivale.
Quelques mots de reconnaissance parmi lesquels Saint-Victor s'ef-
força de laisser percer une teinte de galanterie, terminèrent cette
conversation. Madame de Saint-Phar promit d'aider l'amour du jeune
homme. Saint-Victor, plein d'espoir, s'abandonna donc tout entier
aux conseils de son aimable directrice, et comme les soirées se renou-
velèrent et que les j eunes gens s'y rencontrèrent souvent, on se regarda
d'abord avec cette expression éloquente que les amants les plus timides
emploient si bien. Ensuite on parla, on s'aima, on s'adora et on se le
dit mutuellement.
M. Durand était du petit nombre de personnes que madame de Saint-
Phar admettait dans son intimité. Leur liaison fondée sur une estime
mutuelle s'était accrue avec le temps ; en un mot, le banquier était un
véritable ami de ra maison. La femme charmante lui avait fait remar-
quer l'amour des jeunes gens; et, comme de Saint-Victor était homme
d'honneur et d'une famille recommandable, M. Durand avait promis
de se re!!-'r3 un iour à leurs voeux.
Zéphirine et madame Bonnot dans les coulisses de l'Opéra.
C'est ainsi qu'avait commencé l'amour de Claire et de Saint-
Victor.
CHAPITRE XIV.
Le déjeuner manqué. — Histoire de Ml Durand.
Nous avons laissé Germain battu par Valcour, aveuglé par Zéphi-
rine, et roulant mille projets de vengeance.
— Patience, disait-il le lendemain de sa double mésaventure ; je ne
suis qu'un pauvre portier, mais l'occasion de leur faire du mal ne me
manquera pas.
Il avait raison : un ennemi caché dans un rang obscur peut porter
mille coups d'autant plus terribles que l'on ignore d'où ils partent.
Combien de valets fourbes et méchants ont causé peu à peu la ruine

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