Rosna, ou La vierge tartare : épisode du poème des Pasteurs / de Eddyn-Ildouze ; publié par Ph Allègre

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E. Dentu (Paris). 1865. 1 vol. (XXI-227 p.) ; in-8.
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Publié le : dimanche 1 janvier 1865
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oc
LA VIERGE ÏARTARE
.EPISODE
DU POÈME DES. PASTEURS
DE
EDDYN ILDOUZ
PUBLIE PAU
JPH ALLEGRE
PARIS
B. DBNTU, LIBHAIRE
FALAIS-ROYAL, 17 ET lfl
1865
Achille MAKAIRE, imprimeur - libraire à Aix,
rue Pont - Moreau , 2. — 1865.
ROSNA
ou
LA VIERGE TARTARE
ÉPISODE
.iDÏÏ^OÈME DES PASTEURS
DE
EDDYN ILDOUZ
PUBLIÉ PAR
I»H ALLÈGRE
PARIS
B. DBNTC, LIBRAIRE
PALAIS-ROYAL, 17 ET 19
1865
A MONSIEUR LE MARQUIS DE BONNE-LESDIGUIÈRES
Dans le courant du printemps dernier,
je voyageais avec mon mari dans la partie la plus orientale de
l'Asie
Nous étions campés au milieu des tentes et des
chariots couverts appartenant à une tribu nomade de Toungou-
sesl. Depuis peu de temps elle avait quitté les grandes vallées
entourées de forêts de la Daourie 2 ; les hommes qui la compo-
saient avaient une taille moyenne, des yeux petits mais extrême-
ment vifs, peu de barbe, des cheveux lisses et noirs, réunis der-
i i
II
rière la tête en une longue tresse,et un aspect que leurs vêtements
de peaux rendaient au premier coup d'oeil des plus sauvages.
Cette tribu était une des plus riches ; ses troupeaux s'éten-
daient sur une surface si grande que, lorsque du haut d'un ter-
tre , nous jetions nos regards autour de nous, les plaines et les
collines semblaient marcher. Nous étions entourés de patriar-
ches ; le désert, dépouillé de ses neiges, se déroulait splendide-
ment devant nous ; une rivière traversait la plaine roulant des
eaux jaunes comme celles du Jourdain ; nous aurions pu nous
croire au milieu des tentes d'Israël, et en présence de ces mon-
tagnes qui, suivant l'expression du Psalmiste , sautèrent com-
me des béliers, et des collines qui bondirent comme des a-
gneaux. Mais l'arche sainte, qui avait fait refluer le flot du Jour-
dain vers sa source, nous manquait. Cependant, lorsque nous
voyions ces hommes tomber à genoux devant le soleil qui glissait
sur les vagues d'azur du ciel, ne pouvions-nous pas nous figurer
cet astre comme le tabernacle éblouissant de la divinité , comme
la manifestation la plus évidente de sa présence dans ces con-
trées ? Il était venu , après des ténèbres glacées, avait jeté son
manteau d'or et de pourpre sur la nuit et sur les neiges ; il avait
scaladé, comme un géant radieux , les montagnes et les pics ; il
avait allumé de ses faisceaux leurs diadèmes de glace et, des hau-
teurs des cieux, lançant ses rayons sur les steppes nues, froides,
désolées et remplies d'effrayants murmures , soudain il avait fait
germer les plantes, épanouir les fleurs et appelé la vie là où était
la mort I
III
Un soir nous vîmes arriver des lisières d'un bois de pins un ,
jeune homme mince et de taille moyenne, dont la figure pâle é-
tait encadrée dans des cheveux blonds et pendant en longues
boucles. Ses yeux bleus, sans manquer d'une certaine vivacité,
révélaient beaucoup de mélancolie ; plus tard nous eûmes occa-
sion de remarquer qu'ils possédaient une grande magie d'ex-
presssion. Son principal vêtement, espèce de tunique large et
descendant jusqu'aux genoux, consistait en des bandes alternati-
ves de drap rouge et de peaux de lièvre blanc; le haut de sa tête
était couvert d'un bonnet de renard noir , surmonté de plumes
d'aigle. Il portait, en outre, suspendus à son cou une guitare
mongole, un tambour de bois de sandal garni de lames de cuivre
et de chaînettes accompagnées de clochettes et de grelots, et, à
ses bras, deux fragments d'écaillés de tortue qui lui tenaient lieu
de zel 3 indien ou mieux de castagnettes espagnoles. Une biche
le suivait et semblait être de la plus grande familiarité avec lui.
Des feux commençaient à brûler au centre du campement : l'é-
tranger s'en approcha et, portant ses deux mains jointes à son
front, il salua un vénérable patriarche, assis sur une peau de
bouc, en disant à voix haute : Àmor ! ce qui signifie paix,
tranquillité.
Son apparition inattendue attira d'abord autour de lui les en-
fants qui se roulaient dans les hautes herbes , puis les jeunes
Toungouses de l'un et de l'autre sexe, qui figuraient un moment
auparavant des danses mongoles, et peu à peu les hommes faits
et les vieillards désireux de connaître à quelle famille du désert
IV
l'étranger appartenait, et quel héros serait l'objet des chants de
ce fils des Dchangartchi 4, qui venait les visiter.
La tribu célébrait ce jour-là une grande fête, et la réunion au
campement était nombreuse ; mais lorsque le bruit se fut répan-
du qu'un toolholos était arrivé et que la soirée ne se passerait
pas sans quelque belle chanson sur les héros d'autrefois, elle de-
vint complète.
On offrit au jeune homme pâle sur de l'écorce de bouleau des
viandes d'ours grillées, et dans un vase de terre rouge du kou-
miss 5 qu'il puisait avec un gobelet de bois. Quelques instants a-
près s'être repu, il se dressa sur le tronc d'un grand arbre, cou-
ché sur le sol, et éleva la voix tirant tour à tour des sons de la
guitare, du tambour et des écailles de tortue; il est difficile de
rien présumer en faveur du chant d'un barbare qui va se faire
entendre à d'autres barbares, en s'aidant de ces instruments que
l'on rencontre à l'enfance de l'art et des peuples. Aussi, en nous
résignant à rester spectateurs de la scène qui allait se passer,
nous avions moins en vue les agréables sensations que l'art pro-
cure, que l'étrangeté du fait ; d'autant plus que les paroles de
l'inconnu devaient être pour moi surtout fort peu compréhensi-
bles. Et, cependant, vous dire que notre attente fut des plus heu-
reusement trompée, ce serait rester encore loin de la vérité, si
merveilleux était l'accord entre le lieu de la scène et les specta-
teurs, le chantre et son sujet, son expression et la singulière har-
monie de ses instruments que, dès les premières vibrations et le
début du chant, en proie à une espèce de prestige et de fascina-
tion, nous semblions ne vivre que par les yeux et par les oreilles.
Vous ne serez pas étonné si j'éprouve un certain embarras, en
cherchant à vous donner une idée de nos inlpressions.
Habitué aux variétés et aux complications de l'harmonie des
maîtres, vous comprendrez peu les effets d'un chant, simple ex-
pression de la nature, dont le rhythmë, quoique délicieusement
original, était des moins étudiés, et les instruments qui l'accom-
pagnaient paraissant offrir si peu de ressources artistiques.
Cependant transportez-vous sous le ciel polaire tout ruisselant
d'astres au zénith, s'appuyant à l'Est sur des pilastres et des cou-
poles de glace et de neiges, et au Nord et à l'Ouest sur des ban-
des du plus pur vermeil. Joignez à cela la voix solennelle du dé-
sert qui apporte du lointain le murmure vague des forêts et le
bruit confus des troupeaux ; plusieurs centaines de barbares ac-
croupis ou debout formant un vaste cercle qu'on voit par inter-
valles se mouvoir dans la pénombre, comme des vagues silen-
cieuses et les yeux reluire comme des escarboucles, et, au mi-
lieu , debout sur un énorme sapin couché le long du feu avec
toutes ses branches, auxquelles de jeunes enfants, moitié nus, se
sont suspendus, un être presque surnaturel, le visage entouré
comme d'une crinière et éclairé par les lueurs errantes des flam-
mes rougeâtres. Quelquefois, comme pour rendre le tableau
plus fantastique, des tourbillons de fumée venaient envelopper
l'Orphée sibérien, sans le toucher, et alors on voyait les regards
du chantre inspiré jaillir à travers cette espèce de nuée.
Mais le voilà qui chante. Sa voix vibrante, de la plus grande
VI
pureté et susceptible de recevoir les plus magnifiques développe-
ments , éveille l'admiration des barbares et les tient dans la pose
de l'extase, comme autrefois Crichna, l'Apollon indien, les belles
laitières des bords de l'Yamouna. Elle soupire avec des charmes
infinis ; elle exprime les sentiments de la détresse, la plainte, les
cris de la fureur, la. douceur de la prière et l'ardeur de la batail-
le. La physionomie du poète montre au dehors les diverses émo-
tions qui se passent au dedans, avec tant de rapidité, avec tant de
vérité et de transparence que l'âme y apparaît comme à travers
un cristal.
Pendant ce temps-là, la guitare murmure doucement comme
le vent du lac dans les genévriers, le tambour rend les hurle-
ments de l'ours, le mugissement sourd du volcan, uni aux chaî-
nettes et aux lames de cuivre ; il peint le fracas de la mêlée ; aux
écailles de tortue la danse des jeunes filles , la course échevelée
des patineurs sur la glace.
Le son de la guitare se fait de nouveau entendre et, presque
malgré nous, elle nous tire des larmes des yeux. Il est vrai qu'a-
lors les traits de l'inconnu prennent une expression de mélanco-
lie indicible, que sa voix module un air populaire des anciens
Dzougars 6 et que l'instrument et la voix rendent des sons aussi
tendres, aussi douloureux que la belle enfant qui vous parle avec
amour des joies évanouies de ses premières années, ou vous ra-
conte les malheurs de son père et de sa mère, des pleurs dans les
paupières et des gémissements dans la poitrine.
Nulle part je n'ai trouvé un plus beau corollaire à l'antique lé-
VII
gende du législateur de la Thrace que, pendant cette nuit mé-
morable, dans les steppes de la Sibérie.
Nos Toungouses vêtus la plupart de peaux de bêtes sauvages,
écoutant avec la plus religieuse attention et subissant l'influence
et la fascination du chantre, nous rendaient parfaitement intelli-
gible le sens des vers où les poètes grecs et latins nous disent que
le divin Orphée put aux sons de sa lyre adoucir les tigres et
les autres bêtes féroces de la contrée.
En proie à une complète illusion, les pâtres s'identifiaient a-
vec le sujet du musicien à tel point qu'il en résulta un incident
tout à fait singulier : le mystérieux inconnu, après une pause qui
fut suivie d'un prélude animé, dépeignit tout à coup l'arrivée des
ennemis. Aussitôt hommes et enfants se dressent, s'agitent et en-
tonnent avec un sauvage accord le chant du combat : « Gloire
aux OEvan's les maîtres du désert ! » Les voix de plus de cinq
cents personnes furent renvoyées d'échos en échos jusqu'aux
confins des plaines qui se perdaient dans l'horizon.
Les gardiens des haras disséminés çà et là par groupes et veil-
lant les armes à la main, à cause de certaines hordes de brigands
qui infestaient la Terre-des-Herbes, y répondirent avec énergie,
et, presque au même instant, nous entendîmes le large mouve-
ment des troupeaux éveillés en sursaut, le galop des chevaux
dans la steppe et les cris de guerre poussés dans tous les sens à
plusieurs werstes de distance.
Il fallut bien du temps avant que les hommes qu'on expédia
eussent rétabli le calme.
VIII
La nuit était déjà fort avancée quand le ttoolholos se retira.
Je rentrai dans notre kibitka 7 nous promettant mon mari et
moi de ne pas négliger le lendemain le plaisir de la veille; mais
le lendemain et le jour suivant nous fûmes appelés ailleurs. Le
quatrième jour, peu après notre retour, il disparut.
Nous sûmes qu'il se donnait le nom de Eddyn-Ildouz,
Mon mari avait conservé une note assez fidèle de son début,
qui avait tous les caractères d'une improvisation.
" Un mois et demi après, nous côtoyions l'Irtisch, non loin du
lac que les Kalmouks appellent Koung-Khotou-noor (Lac-des-
Cloches), à cause du fracas de ses vagues qui de loin ressemble
au son des cloches. Sur le soir nous atteignîmes le campement
d'un kalmouk fort riche en gros bétail : il se nommait Gohur. Il
nous offrit une généreuse hospitalité et mit à notre disposition
deux yourtes de feutre, ornées en dedans de belles tentures de
kamka 8 rouge et de tapis de laine que des marchands de Cache-
mir apportent à Gouldja 9. Nous arrivions pendant la fête de la
bénédiction des eaux, une dés plus belles qui se célèbrent chez
les Kalmouks lamaïtes.
Le khan avait fait planter devant son habitation plusieurs por-
ches élevées auxquelles pendaient des banderolles portant en ca-
ractères tongoutes (thibetains) cette formule mystique :
Om, mani padmé houm ! I0
Ces mots se trouvaient encore sur les côtés de trois espèces de
tambours ou cylindres creux qu'on nomme, suivant les localités,
khurdas ou tchu-kor. Ces cylindres placés verticalement sur
IX
dés pivots sont mis en mouvement par les dévots, kalmouks, a-
vant de se prosterner devant les idoles de leurs bourkhans n;
quelquefois ils sont mus par des roues placées sur le cours d'un
ruisseau. D'ordinaire ces moulins à prière renferment dans leur
intérieur des écrits sacrés ; les sectateurs de Bouddha s'ima-
ginent que le bruit que ces écrits font en tournant s'élève
jusqu'au trône de la divinité et attire la bénédiction sur la terre.
C'est là même idée qui porte les princes à faire inscrire des ver-
sets sacrés sur des banderolles et de confier au vent le soin de
faire parvenir leurs hommages jusqu'au trône des esprits protec-
teurs.
Ce qui, dans cette circonstance, attira particulièrement l'at-
tention de mon mari, ce furent des carrés et des bandes de pa-
pier de riz couverts de phrases appartenant à diverses langues de
l'Orient et collés soit sur les machines à prière, soit sur l'étoffe
des banderolles. Les caractères étaient tous exclusivement slaves.
Voici la traduction de quelques-uns de ces écrits :
« Dans la grande forêt et sur la branche la plus élevée d'un
» pin argenté est un oiseau dont la gorge est blanche et les aîles
% bleues. Son chant est comme le tintement des grelots d'or.
» Les jeunes bergères passent près du. pin en revenant de la
» montagne et s'écrient : Oh ! le bel oiseau ! Et elles attendent
» qu'il fasse entendre le chant qui porte bonheur aux vierges de
» la tribu ; mais l'oiseau s'enfuit au loin , et les bergères conti-
» nuent leur chemin en soupirant. »
Sur une autre banderolle :
« Yana, oh I qu'elle est belle I Elle s'avançait avec son frère
» Arslan ; le jeune aveugle était pâle et triste, mais les pasteurs
» ne cessaient de regarder Yana ; sa présence leur donnait plus
» de joie qu'une belle aurore d'été. »
Sur une troisième banderolle :
« A nous, les esprits de la montagne ! A nous, les génies du
» désert I L'ennemi fait entendre le kerna 12, l'ennemi veut du
» sang. Effilons les traits, aiguisons la lance, préparons le poi-
» gnard et la hache, invoquons le souvenir de nos ancêtres et
» marchons au combat. »
Sur un des cylindres :
« En entendant le bruit qui venait de la mer de glace, Ham
» grimpa sur un rocher élevé et Yana lui criait, les bras tendus
» et l'âme pleine de terreur : Parlez, vieillard vénérable, que
» voyez-vous d'en haut que vous tremblez ? »
Sur un autre :
« Là-haut dans le ciel est l'ombre, là-bas au fond du gouffre
» est la nuit. Le flot se brise là-bas en hurlant contre recueil.
» Hélas ! c'est là que bientôt la vague me roulera dans les her-
» bes marines et contre les rochers. »
Sur un troisième :
« Sa mère Mariem lui montra au fond du ciel, du côté de
» l'Occident une croix, une grande croix de laquelle s'échap-
» paient des rayons qui illuminaient une grande étendue de
» plaines, de vallées et de montagnes : la terre semblait tres-
» saillir. Du côté de l'Orient s'avançaient des armées barbares
XI
» comme d'immenses torrents de fer ; mais, de l'arbre et des
» bras de la croix tombaient des gouttes de sang qui se chan-
» geaient en gouttes de lumières, et il s'opérait de grandes cho-
» ses, des choses inouïes parmi les hommes. »
Plusieurs autres bandes contenaient des membres de phrases
dont le sens n'était pas complet et qui dénotaient assez qu'elles
avaient subi les lacérations de mains ignorantes. En effet, ni le
khan ni les lamas n'étaient en état de les lire, mais tous étaient
persuadés que ces écrits représentaient des prières mystérieuses
à effet miraculeux.
Voici ce que nous apprîmes sur leur origine :
Trois semaines environ avant notre arrivée à la khouroull1S
de Gohur, un jeune étranger à figure pâle, vêtu d'une espèce de
longue veste de peaux d'hermine et d'étoffe rouge, était venu au
campement de la bannière ; il avait, pendant quatre jours, en-
thousiasmé les pasteurs par ses chants ; le cinquième il disparut
vers le soir. Deux jours après, un vénérable ghélong u, suivant
les bords d'un affluent de l'Irtisch, dont les eaux étaient trou-
blées et gonflées par un orage, aperçoit le jeune toolholos qui
s'avançait dans la rivière, tenant avec respect un rouleau de pa-
pier sur sa poitrine ; un biche blanche le précédait en nageant.
Ils arrivèrent ainsi tous deux au milieu du courant, mais quoi-
que les flots fussent profonds en certains endroits et courroucés,
ils semblaient se creuser au devant du jeune homme jusqu'au
moment où, inspiré sans doute par un méchant génie (un tchut-
gourl5), il éleva le rouleau au dessus de sa tête, car alors les flots
XII
montèrent soudain jusqu'au rouleau et le couvrirent lui-même
tout entier. Cependant, quoiqu'enseveli sous les eaux, il put, par
la vertu des saints écrits, marcher encore quelque temps. Mais le
génie de la source étant venu sur une bouffée de vent, s'était em-
paré du papier sacré et l'avait déposé aux pieds du ghélong, son
fidèle adorateur.
Le cadavre du jeune homme pâle fut retrouvé peu après à cer-
taine distance, à moitié enseveli dans le sable. La biche resta
couchée près des restes de son maître et le défendit contre l'ap-
proche des corbeaux jusqu'à ce qu'elle succombât elle-même à la
tristesse et à la faim.
Nous nous fîmes conduire sur les lieux, les vautours planaient
au-dessus de notre tête et nous n'aperçûmes plus que quelques
os décharnés, mais ce qui nous confirma dans nos prévisions, à
l'égard du chantre que nous avions entendu chez les Toungou-
ses, ce furent des lambeaux de vêtements dans lesquels nous
trouvâmes quelques écrits devenus à peu près illisibles et parmi
les ossements une croix en forme de reliquaire, tenant par un
anneau à une chaîne d'argent.
Nous versâmes une larme sur l'infortuné et nous fîmes recou-
vrir ses restes d'un monceau de terre, entouré de grosses pier-
res et surmonté d'une croix de bois.
Nous nous mîmes ensuite à la recherche de ses oeuvres, poul-
ies sauver d'une prochaine destruction si la chose était encore
possible ; mais nous avions à lutter contre l'ignorance et la su-
perstition , et nous dûmes employer tous les moyens que le
XIII
temps, les lieux et les circonstances autorisaient, que le but à at-
teindre justifiait, et, enfin, nous pûmes nous éloigner en empor-
tant le trésor que nous avions convoité.
Je vous en adresse une copie par la voie de S' Pétersbourg..
Vous vous apercevrez facilement que notre poète n'a pas tou-.
jours vécu dans les steppes et auprès des pasteurs nomades, mais
qu'il a connu les nations civilisées et la doctrine de l'évangile.
Ses traits et ses idées nous permettent de croire que le chantre,
que nous avons entendu et dont nous possédons l'oeuvre princi-
pale , était un jeune exilé, initié aux antiques traditions du dé-
sert , qu'il a voulu animer de son esprit et revêtir de tous les
charmes de la poésie
Votre affectionnée nièce,
MADELEINE SVINTINSKI
née DE BONNE.
Orenbourg, le L- décembre {8
AVERTISSEMENT
Les pages recueillies au milieu d'une tribu no-
made de l'Orient forment le fond et l'ensemble
d'un long poème que nous avons intitulé les Pas-
teurs. L'épisode que nous donnons aujourd'hui au
public est extrait du premier livre. Nous l'avions
retranché d'abord et mis de côté ainsi qu'un autre
épisode Goh-Rhayan ou l'île des oiseaux, parce
que la longueur de chacun d'eux entravait la mar-
che de l'action principale. Plus tard nous n'avons
pas cru qu'il nous fût permis d'émonder si sévère-
ment l'arbre vierge du Nord oriental et de jeter
ses rameaux à l'oubli : c'est pourquoi, en vue de
XVI
concilier tous les intérêts, nous nous sommes arrê-
tés à l'idée de publier les épisodes à part.
Le poème des Pasteurs n'est parvenu en France
que fragment par fragment dans une correspon-
dance de famille. C'est une oeuvre de longue ha-
leine sur laquelle [nous n'avons jpu asseoir notre
jugementjque tard, lorsque, après avoir renoué les
relations de famille que la mort' de M. de Bonne
avaient interrompues, ilnous fut possible de com-
bler les lacunes que les premiers envois avaient
laissées. Notre position particulière nous fera ex-
cuser du public si nous ne l'entretenons pas de
l'ordre et de la nature des beautés que nous y a-
vons rencontrées : ce sera à lui à se faire une idée
de l'ensemble par le fragment que nous livrons à
son appréciation. Nous nous bornerons aujourd'hui
à exprimer un regret bien sincère, celui de n'a-
voir pas pu confier la version de cette épopée du
désert à une plume plus sûre et plus habile que la
nôtre et surtout à l'une de nos célébrités connues
qu'anime le souffle de la grande poésie; les cir-
constances ne nous ont pas été favorables, et puis
nous nous étions épris d'un certain amour pour
l'oeuvre du barde des steppes orientales, qui nous
avait procuré de si agréables distractions, et que
„XVII
le hasard avait fait arriver dans notre solitude des
Alpes, comme un de ces beaux oiseaux des climats
lointains qui s'égarent sous l'azur du ciel et qu'un
courant atmosphérique amène sur les grands ar-
bres de nos parcs, ou sur les eaux vertes de nos
sévères paysages.
PH. ALLÈGRE.
[P. S.) Pour faciliter l'intelligence du texte nous avons
cru devoir ajouter , en tête de chaque chapitre , des
épigraphes choisies dans les oeuvres des poètes de
l'Orient ou parmi les chants populaires de cette con-
trée , et avons accompagné les grandes divisions du
poème de notes explicatives.
IMPROVISATION
DE EDDYN-ILDOUZ LE TOOLHOLOS
AU MILIEU DES TOUNGOUSES REUNIS
Pasteurs, fils de pasteurs, seigneurs des larges plaines,
Moi, fils de Bar-Yaour, sachant que vos mains pleines
S'ouvrent au pèlerin, je suis venu, ce soir,
Sur ce sapin qui brûle auprès de vous m'asseoir,
Et vous m'avez donné la chair cuite et le beurre,
Et vous m'avez appris que ce n'est pas un leurre
Ce que l'on dit de vous ; merci, vos gras troupeaux
Sont comme le torrent aux jours des grandes eaux :
Le chasseur qui les voit d'un rocher qui domine
Croit que la mer mugit, que la steppe chemine,
XX
Et, cherchant, mais en vain, à compter les bergers,
Qui courent en tous sens sur des chevaux légers,
Il descend saluer ceux qui pendant leurs courses
Sont maîtres de la terre et disposent des sources ;
Et vous lui demandez, dans vos loisirs, les faits
Qu'il recueillit ailleurs, soit vertus, soit forfaits ;
Car vous voulez toujours par l'exemple des autres
Enseigner le chemin de la sagesse aux vôtres.
Pour moi, je ne suis rien qu'un pauvre chantre errant
Qui dort sous le rocher et boit dans le torrent,
Sans jamais avoir vu la fortune prospère ;
Le soleil s'est éteint sur le seuil de mon père,
Il est mort en luttant contre l'adversité.
Ma mère m'allaitait quand un jour de l'été,
Apercevant mon frère égorgé par le glaive,
Elle tomba. Sa vie, hélas ! fut triste et brève !
Depuis, de steppe en steppe, en dirigeant mes pas
J'ai versé jeune encor des pleurs qu'on ne sait pas,
J'ai vu bien des cités depuis Kazan 1(!, la blonde,
Et les bords du Baïkal 17, dont Olkon brise l'onde,
Jusqu'aux sommets neigeux d'où l'on voit le matin
La vieille mer du Nord toute blanche au lointain.
J'ai foulé le Pic-d'Or 18, les Altaï superbes,
Les Stanovoï 19, les champs qui cachent dans leurs herbes
Les petits mugissants du buffle et le granit
Où l'aigle de l'Oural vient construire son nid.
LA VIERGE TARTARE
EPISODE
DU POÈME DES PASTEURS
PREMIÈRE PARTIE
I
Il y a au midi des arbres de grands
arbres qui n'ont de branches qu'à leurs
cimes, elles, sont si hautes qu'on ne sau-
rait s'y asseoir.
Il y a dans le pays baigné par le fleuve
Han, des femmes dé belles femmes que
l'on yqit se promener et que l'on n'épouse
pas facilement.
(Anthologie chinoiaej.
On rencontrait dans les prairies
Et le long des sentes fleuries,
Leste comme un chevreuil et les yeux éclatants,
La fille d'Evan, la folâtre
Dont la bouché rose et d'albâtre
Riait si volontiers. Le pâtre
Qui la voyait passer rêvait d'elle longtemps,
m i
ROSNA
On l'appelait Rosna. Ses grâces
Attiraient les yeux sur ses traces,
Sa voix donnait du charme à ses moindres propos.
Orpheline et seule héritière
Des grands biens d'une race entière
Elle habitait naïve et fière
Près de Nor son aïeul, pasteur riche en troupeaux.
On la voyait hardie et preste
Le front ceint d'une fleur agreste,
Passer le lac à l'heure où la vague bondit,
Ou, montant des planes campagnes,
Le soir, sur le flanc des montagnes
Donnant la main à ses compagnes,
Danser autour du feu qui siffle et resplendit.
Quand elle allait par les vallées
Et les grandes plages salées, 20
Son carquois plein de traits et la lance à la main,
Elle eût bravé sur sa monture
Un tigre en cherche de pâture
Et le Kholo 21 dont la ceinture
Porte de longs poignards rouges de sang humain.
Un jour avec Myren la blonde
Elle errait sur les bords de l'onde,
C'était aux jours brûlants de la saison d'été,
Son intelligente cavale
Paissait l'herbe à peu d'intervalle,
Cette bête était sans rivale
Par sa blancheur, sa coupe et sa rapidité.
OU LA VIERGE TARTARE
La rive au loin était déserte,
Seules, dans la campagne verte,
Quelques rares juments broutaient le haut gazon,
Comme d'imprudentes poulines,
En vaguant le long des ravines,
Elles avaient fui les collines,
Trompé leurs conducteurs et changé d'horizon.
« Rosna, dit Myren, l'heure invite
» Au bain, profitons-en. » Et vite
Quitte ses vêtements et bondit dans les eaux.
Rosna la suit. La source verte
Sous leurs flancs nus s'est entr'ouverte
Et de blanche écume couverte
Agite doucement les touffes de roseaux,
Et murmure aux plantes fleuries
Ces mots, tout le long des prairies :
« Versez vos doux parfums pour les nymphes mes soeurs
» Qui dans mes eaux sont descendues. »
Les deux vierges les mains tendues
Et sur l'écume suspendues
Fendent l'onde en riant et vont parmi les fleurs
S'entourer de fraîches guirlandes.
La chevrette qui vient des landes
Pour apaiser sa soif oublie à leur beauté
Que sa soif n'est pas étanchée,
L'oiseau, qui vole à sa nichée
Dans l'arbrisseau voisin cachée,
S'arrête en gazouillant sur le saule argenté.
ROSNA
Elles, d'un mouvement rapide, -
S'enfoncent dans le flot limpide
Jusqu'à l'abîme noir asile des poissons,
Ou frappent à grand bruit l'eau claire
Qui sous son frisson circulaire
Fait briller au rayon- solaire
Ses globules d'argent et berce les cressons.
Myren chanta : « Neït fait un signe
» Et derrière le lac du Cygne
» S'avancent cent Khoïchit 22 tous armés jusqu'aux dents. »
« Silence, dit le chef, silence,
» Préparez la flèche et la lance
» Et montrez de la vigilance. »
Et Rosna : « Hormoustha 23 garde-les d'accidents.
» Tschinkiz-Khan prends-les sous ta garde
» Ils vont attaquer une outarde !
— « Moqueuse, dit Myren, j'allais chanter des faits
» Qu'on ne voit plus à notre époque. »
— « Des Khoïchit? quoique ceci choque
» Comme un drap neuf sur une loque
» Reviens à tes héros et dis ce que tu sais. »
Myren continua : « Nous sommes
» Les fils- vaillants de vaillants hommes,
» Les ennemis sont mille', eh bien I nous les vaincrons,
» Nous dompterons ces fiers rebelles ;
» Voyez-les s'avancer, leurs selles
» Sont d'argent fin et des plus belles.
» Du courage, et bientôt nous les posséderons. »
OU LA VIERGE TARTARE
Et tandis que la vierge Monde
Chantait en s'ébattant sur l'onde,
Elle tourna la tête et ne vit plus Rosna ;
Elle appela de sa voix .claire,
Elle tourna l'arbre et la pierre,
Visita l'herbe et la jonchère,
Comme elle était allée elle s'en retourna.
« Oh ! dit-elle, elle s'est cachée,
» Lorsqu'en vain je l'aui-ai cherchée
» L'espiègle tombera sur mes pieds en unèond;
» Mais qui sait... avançons... » La source
Rencontrait du côté de l';Ourse
Un premier obstacle à sa course
Et changeait «on flot calme enun;flotifuribond,
Glissait à travers une brèche
Et s'élançait comme la flèche,
Brisait son premier bond sur un rocher fumant,
En retombait en cascatelles,
En franges d'argent les plus belles,
En fils d'or tordus d'étincelles,
En écharpe de gaze.à grains.de diamant.
Myren s'avançait incertaine
Vers la chute de la fontaine,
Car le bruit l'effrayait dans ces lieux inconnus,
Quand, levant en haut ses prunelles,
■Elle vit dansles cascatelles
Rosna pareille aux.immortelles
Qui sur les fleurs du ciel couchent leurs membres nus.
ROSNA
Elle était mollement penchée
Sur la mousse aux tufs attachée,
Avait ceint un bandeau de lis d'or entr'ouverts,
Des réseaux légers de fleur blanche
Tombaient de l'épaule à sa hanche
Et d'autres d'un bleu de pervenche
Autour de ses bras blancs formaient des noeuds divers.
Au dessus, à ses côtés, l'onde
Lançait sa gerbe vagabonde,
Fuyait dans tous les sens en jets, en ruisselets,
En larges nappes de lumière,
En flot bouillonnant dans la pierre,
En écume blanche, en poussière
Ou des pointes des joncs descendait en filets.
« Belle ! s'écria Myren, belle ! »
Et courut comme une gazelle
A travers les gazons jusque dans les roseaux ;
En brisa plusieurs à la file,
Cent et plus et peut-être mille,
Les unit sous sa main habile
Avec l'osier pliant qui croît au bord des eaux.
Rosna survint : « Quelle folie
» Retient ici ma soeur jolie,
» Mignonne, dis-le moi. » — « Soit, je te le dirai,
» Si tu m'apprends où va cette onde. »
— « A quoi bon cela, belle blonde? »
— « A quoi bon si la lune est ronde?
» Réponds à ma demande ou bien je me tairai. »
OU LA VIERGE TARTARE
— « Cette source va dans le fleuve... »
— « Et puis? » — « Et puis? attend qu'il pleuve,
» Et les huppes viendront. » — « Si tu veux revancher,
» Tu t'en repentiras, rieuse. »
— « Ce que c'est d'être curieuse ?
» On est pressante, impérieuse
» Et même on finirait bientôt par se fâcher !
» Eh bien, voyons, le fleuve marche
» A pas lent comme un patriarche
» Qui cause avec ses fils, mais il marche toujours
. » Jusqu'à ces neiges infinies
» Qu'aucun pied n'a jamais ternies :
» Là résident les noirs génies,
» Là commence la nuit et finissent les jours. »
— « C'est assez de la terre claire,
» Laisse aux chasseurs de l'ours polaire
» Parler des noirs esprits au pâtre qui surfait,
» Seulement nomme-moi les races
» Dont le grand fleuve suit les traces. »
— « Sais-tu bien que tu m'embarrasses ?
» Oui, beaucoup... Mais enfin qu'est-ce que cela fait ? »
Myren chanta : « Sur la montagne
Sur la montagne à l'Orient
Est une riante campagne
Et la coupe d'un lac riant.
Un jour une nymphe céleste
Parcourant son rivage agreste
Mangea d'un fruit rouge et conçut,
ROSNA
Et l'enfant qu'elle mit au monde
N'avait sur son corps rien d'immonde
Lorsque le gazon le reçut.
Il était beau comme un génie,
Beau comme l'aurore d'été,
Sage et d'une adresse infinie
Et le front plein de majesté.
D'un tronc il fit une nacelle
Et plus léger que la sarcelle
Il voguait sur le lac grondant
Lorsqu'un jour, à la clarté blonde, •
Il suivit le courant de l'onde
Dans le creux d'un vallon pendant. »
— « Pourquoi me fais-tu cette histoire ?
» Tu veux égarer ma mémoire,
» Mais ne crois pas, Myren, que tu réussiras. »
La blonde vierge, qui l'admire,
Répondit, avec un sourire,
« Ce que je dis, laisse-le dire,
» Tu veux une réponse, écoute et tu l'auras... »
« Les peuples de la Mandchourie
Pour élire leur souverain
Campaient au sein d'une prairie
Où le flot marchait plus serein.
Trois chefs, d'une égale puissance,
Tous trois d'une haute naissance,
Disposaient chacun d'un parti;
Depuis plusieurs jours l'assemb]é.e
OU LA VIERGE TARTARE
Etait agitée et troublée,
Rien de bon n'en serait sorti.
Quelqu'un vit l'enfant dans la barque
Et, surpris de sa majesté,
Devina le noble monarque
Que le ciel avait suscité,
Et retournant dans la prairie
Du plus loin, qu'il peut, il s'écrie :
« Venez voir, oui, venez voir tous
» Un enfant de race divine,
» Le chef que le ciel nous destine,
» Le roi qui doit; régner sur nous. »
On accourut sur le rivage,
On vit l'enfant, on fut ravi ;'
La sagesse'de son langage
Le fit applaudir à l'envi.
Et dans la foule qui l'assiège
Deux hommes lui firent un siège,
Sur leurs bras enlaçant leurs doigts,
On l'emporta jusqu'en un trône,
On le ceignit d'une couronne,
On le proclama roi des rois. »
— « Voilà, dit la belle chanteuse,
» Ce qu'une Doutcheri 24 conteuse
» M'apprit dans lesJRentaï 25 sur le Kioro à'or 2fi. »
— « Et voilà comme l'on s'abuse
» En usant avec moi de ruse.
» Ton secret, vite, sans excuse. »
■— « C'est que, reprit Myren, nous pourrions voir encor
40 ROSNA
» Ce qu'un autre siècle a vu faire. »
— « Mais ce n'est pas là mon affaire ! »
— « Si, sur le cours des eaux nous aussi nous irons;
» Les" peuples te voyant si belle
» Te prendront pour une immortelle. »
■—• « Ah ! folle, et tête sans cervelle !
» Tu te moques de moi, mais nous nous vengerons. »
A certain bruit, Rosna regarde :
« Myren, dit-elle, prenons garde ;
» Voici des cavaliers, ils cernent ma jument,
» Les traîtres ! Mais mon Antilope
» Les a compris, elle galope ;
» Toi, dans le jonc qui t'enveloppe,
» Reste, reste, Myren, tu feras prudemment :
» Moi, je puis aller, j'ai des armes. »
Et prompte elle couvre ses charmes
Et suspend à son dos son carquois des Solons.
« Ils sont, dit-elle, de l'engeance
Des Mongols-Oïrads 27, la vengeance
Sera pour vous sans indulgence
Si ma tribu jamais se met sur vos talons.
Ils sont neuf, neuf faces brûlées,
Trois chassent les juments volées,
Six traquent ma cavale un arkan ^ à la main.
Les maladroits ! son bond rapide
Déroute la bande' cupide,
C'est bien, c'est bien, mon intrépide,
Si tu me rejoignais, ils verraient du chemin I »
OU LA VIERGE TARTARE 11
Aussitôt aux branches d'un orne
Elle reprend son arc de corne
L'examine avec soin et pousse un cri perçant.
A ce cri l'ennemi se penche
Et l'aperçoit. La jument blanche
Part plus vite que l'avalanche
Et vole vers Rosna qui, soudain s'avançant,
Se trouve d'un bond sur la selle.
Son oeil noir et fier étincelle ;
Les brigands vont l'atteindre et pensent la saisir
Pour l'emmener en Dzoungarie 29
Loin, loin de sa tribu chérie,
Peut-être même en Boukharie
Où le Khan sait payer en sultan un plaisir.
L'âme de sa colère pleine,
Elle s'élance dans la plaine,
Décoche un de ses traits et l'un d'eux tombe mort :
Les autres courent sur sa trace
Avec l'injure et la menace,
Elle les fatigue et les lasse,
Puis feint de s'arrêter et d'être à bout d'effort.
Les Oïrads comptant sur la proie
Font entendre des cris de joie
Et forcent leurs chevaux, en déchirant leurs flancs ;
Mais tout suant et hors d'haleine
Ils n'obéissent qu'avec peine
Et se distancent dans la plaine.
Rosna fuit à cent pas de leurs chevaux sanglants,
♦S RJ9&NA
Et les entraîne, la rusée.,
Tant (qu'enfin leur force estasée.
Alors elle revient prompteicomme un vautour,
A coups de Jièohes les àaraèle,
Le sang sur leurs imenajbiîes ruisselle
Et pend ,em «affiots à la selle :
Le trépas isur le sol les coucha tour à Iftur.
Quand la sictp.H'e fut certaifte,
Rosna regagna la fontaine
En appelant de loin Myren, maisivaÀnem.ent.
Pendant sa Jjardie entreprise,
Sa compagne avait été prise :
Dans ,un Jlot de .poussière grise
Elle vit lesiQïradSifuir dansl'éloiigûejnent.
Elle les suijdt désolée
Jusqu'aux confins d'une, vallée
Où des grottes cachaient le butin des voleurs
Qui, joyeux de la^rise faite,,
Semblaient ,se promettre une fête ;
Myren pâle, triste et-défaite
Gisait les bras liés., les jeux imouilléS:de fleurs.
Le premier,qui la vit -paKaîtire
S'avança,. comme fait nin traître,
Le souris sur la lèvre, et.barra son (chemin.
Il croyait qu'une simple laftce
Abaissée,à peu de distance
Vaincrait soudain sa résistance :
Maisreweur, tousles tr.ois1périrent4e.sa!nïain.
OU LA VIERGE TARTARE 13
Myren raconta sous la tente
Ces faits de bravoure éclatante,
On redit la nouvelle au val des Hérons-Blancs 30,
Sur l'Altaï, dans la prairie,
Au fond de la steppe fleurie
Et dans la verte Daourie
Où les grandes tribus comptent de nombreux clans.
Bientôt dans chaque pâturage
Les pasteurs ventaient son courage,
Mais ils parlaient aussi de sa grande beauté !
De sa démarche si légère
Que maintes fois dans la fougère
On crut voir passer la bergère
Qui descend d'un bel astre aux claires nuits d'été.
« Sous quelle kibitka sereine,
Disaient-ils, ira notre reine
Couler ses longs jours d'or auprès d'un beau pasteur
Où l'amour s'assîra près d'elle
Le printemps replîra son aîle
Et toujours quelque fleur nouvelle
Répandra sous ses pas sa plus suave odeur. »
Mais d'une vertu peu flexible
On eût pu la croire insensible
Tant pour les noeuds d'amour elle avait du dédain :
« Si jeune que je me marie ?
» Que je danse en paix et je rie,
» Que je coure dans la prairie,
» J'aime la liberté comme l'aigle et le daim. »
II
C'était le moment où les poules criaient
confusément Aussitôt de légers coups
à mon treillis se font entendre, des vieil-
lards quatre ou cinq entrent
(Tou-Fou, Le retour au village).
Un éléphant peut être tenu par une chaî-
ne , un coursier peut être dompté par l'art
du cavalier; mais , pour une femme , vous
êtes perdu si vous n'avez pas la corde qui
seule peut la conduire , c'est à dire , son
coeur.
(SOUDUAKA, Le chariot d'enfantj.
Un soir aux abords de la tente
Retentit la voix éclatante
Des gardiens de la nuit. Nor dit à son valet :
« Qui sait pourquoi les chiens de garde
» Font entendre leurs cris? Regarde. »
Samb saisit un long fer à garde
Et sortit avec Khous qui barattait le lait.
16 ROSNA
Samb en entrant dit à son maître :
« Quoique tard j'ai pu reconnaître
» Deux nobles des tribus, ils montent le sentier ;
» Khous retient les chiens en arrière
» Et moi j'ai rouvert la barrière. »
— « Apporte, dit Nor, de la bière
» Et tiens prêt le mouton qui se cuit tout entier. » 31
Le vieil Houschung dit à voix haute :
« Que l'esprit blanc soit avec l'hôte
» Qu'un de ses vieux amis vient visiter ce soir. »
Et Nor répondit : « Sous ira tente
» L'amitié fut toujours constante ; »
Et prenant la cruche éclatante
Versa la bière au Khan qui venait de s'asseoir.
« Oui, disait Houschung, que je meure
» Si je connais Une demeure
» Plus riche que la tienne où tout est radieux ;
» Tes gras troupeaux couvrent la plaine,
» Tes isbas sont remplis de laine
» Et ta cruche de porcelaine
» Renferme une liqueur qui tenterait les dieux. »
Nor reprit la cruche éclatante,
— « Que manquerait-il sMs ta tettte,
» Ajouta Houschung, rien, non plus rien à ies voeutx,
» Si tu voyais dans ta vieillesse
» Tes petits enfants en liesse
» Gambader, te mener en laisse,
» S'enfourcher sur ton dos, jouer date tes cheveux, »
OU LA VIERGE TARTARE 47
Nor souriait. — « Dans ta famille
» Il n'est plus qu'une jeune fille,
» Une fort belle enfant, nous ne le nions pas. »
— « Si j'en crois la voix frémissante
» De ma garde peu caressante,
» Reprit Nor, tantôt dans la sente
» Tu ne marchais pas seul ? »■—•« Dagh venait sur mes pas. »
— « Que fait-il dehors ce jeune homme ?
» C'est bien Dagh, dis-tu, qu'on le nomme?
» Et son père?»—«Mourlems. »—« Son père est un grand khan:
» Autrefois compagnons intimes,
» Côte à côte nous combattîmes
» Et nous fîmes bien des victimes,
» On s'en souvient encor au pied du mont Darkan. 32 »
— « Oui, mais Dagh est plein de ressources,
» Il l'a montré pendant ses courses ;
» Les chasseurs ont parlé de lui, tu le sais bien ;
» Qui mieux que lui forge' une lance,
» Dresse un jeune cheval ou lance
» Une flèche, et dans le silence
» Surveille le rôdeur qui convoite son bien ?
» Même, et personne ne l'ignore,
» Il est riche et plus brave encore ;
» C'est un homme estimé parmi les Hérons-Blancs;
» Ses buffles couvrent la campagne,
» Ses brebis tondent la montagne,
» Et fière sera sa compagne ;
» Il marchera bientôt en tête de trois clans.
2
,18 ROSNA
» Mais il répète, et son vieux père
» Répète aussi, qu'un bien prospère
» Sans jeunes héritiers ne rend pas triomphant ;
» Que, le soir, sa tente est morose,
» Qu'au gré de tous elle est trop close
» Aux doux riens, qui sont toute chose,
» Le souris de la femme et les jeux de l'enfant.
» Il a su par la renommée
» Les vertus de ta fille aimée,
» Et, depuis, en son coeur il l'aime éperdument ;
» Rien n'a plus de charmes sans elle :
» C'est un faisan privé d'une aîle,
» Un saumon dont l'eau n'est plus belle,
» Un yak dans la neige enfoncé lourdement.
» C'est Mourlems qui vers toi me mande ;
» Si tu devines ma demande,
» Réfléchis et dis-moi ce qu'il faut espérer. »
— « Aksit 33 bénira ton message,
» Répondit Nor, car à mon âge
» J'ai besoin qu'un fils me soulage ;
» Sans un aide un vieillard ne peut pas prospérer.
» Et si Dagh entrait sous ma tente ?
» Samb, Samb, introduis Dagh. Qu'il tente
» Ce que d'autres amants ont envain entrepris.
» Puisse l'instant être propice l
» Caprice d'enfant n'est pas vice,
» Mais Rosna tient à son caprice. »
Or, tandis qu'il parlait, ses yeux furent surpris
OU LA VIERGE TARTARE 19
De voir Rosna, silencieuse,
S'asseoir, à l'écart, soucieuse
Du récent entretien qu'elle avait entendu.
Lorsque Dagh survint, sa paupière
Laissa jaillir une lumière
Qui révélait une âme fière.
Mais Nor, comme un ami qu'il aurait attendu,
L'interrogea sur sa famille,
Et du doigt lui montrant sa fille :
« Voilà, dit-il, mon or et sois mon autre enfant. »
Le fils de Mourlems vint près d'elle
Et, s'offrant en amant modèle,
L'assura d'un amour fidèle ;
Puis, le regard joyeux et le coeur triomphant,
Il déroula des broderies
Riches d'or et de pierreries,
lin ceignit galamment la taille de Rosna,
Ouvrit un beau coffret de Chine
Et suspendit la perle fine
A son cou blanc comme l'hermine ;
Mais, sans dire un seul mot, elle se détourna,
Enleva du cou sa parure,
Déboucla la riche ceinture
Et les laissa tomber à terre avec dédain.
Dagh traité contre son attente,
Sortit attristé de la tente :
Depuis, une haine constante
Remplaça son amour évanoui soudain.
ROSNA
Et le vagabond solitaire,
Qui s'endort au creux de la pierre,
La nuit dans une gorge écartée, entendit
Comme un ours qu'un obstacle encombre.
C'était Dagh ; sa voix rude et sombre
Murmurait au milieu de l'ombre ;
Il méditait déjà quelque dessein maudit.
« Rosna 1 Rosna ! quel cruel songe I
Le mensonge
M'a séduit et j'en suis puni.
Je te comparais à ma mère,
Chose amère I
A cette femme au coeur béni
Qui m'enivrait de sa caresse.
Toi, tigresse,
Tu m'as fait un si dur accueil
Que je veux un jour que ton âme,
Froide femme,
Maudisse son funeste orgueil.
» Ma richesse égale la tienne,
Et survienne
Le jour du glaive, tu verras
Si je suis brave dans la plaine.
De sang pleine,
Alors tu te repentiras,
Devant l'injure, le ravage,
L'esclavage,
D'avoir changé ma joie en deuil.
OU LA VIERGE TARTARE
Il ne sera plus temps ; mon âme,
Froide femme,
A trop souffert de ton orgueil.
» L'homme fier et dont le coeur souffre
, Creuse un gouffre,
Un gouffre si noir, si profond,
Que l'oeil plonge envain dans son ombre ;
Tout est sombre ;
Tout ce qui se remue au fond :
C'est là que se tient la vengeance,
En silence,
Comme un typhon près de recueil,
Et c'est ma vengeance implacable,
Immanquable,
Qui broiera, Rosna, ton orgueil. »
III
Et joyeuse elle s'élance rapide comme un
nuage rouge que pousse le vent de l'orage..
ils courent à travers les vapeurs lumi-
neuses , semblent s'arracher la poussière
au'ils font Et montent sur Thalbout
'où l'on voit les déserts, d'où l'on voit tout
au loin
(Sfoallakat, de LIBID).
Tsyren, fils de Nuaz le riche,
Parcourait une immense friche,
Un élan en deux jours n'eût pu la traverser.
Là, lorsque avril verdit les herbes,
Là, lorsque mai fleurit leurs gerbes,
Il paissait ses haras superbes
Enviés des Taïtsiu qui les voyaient passer.
24 ROSNA
Là, se promenant en silence,
Les gardiens armés de la lance
Suivent, sur leurs chevaux, l'incessant mouvement
Des étalons et des cavales ;
Séparent, par des intervalles,
Les jeunes rivaux des rivales
Et l'adulte poulain de sa soeur la jument.
Là, quand le vent du désert passe,
Quand un bruit monte dans l'espace,
Les étalons, dressant l'oreille et cou tendu,
L'oeil fier et la narine ouverte,
Frappent du pied la terre verte
Et, dès la moindre découverte,
Poussent un cri strident de très-loin entendu.
Là, pour le harem des cavales,
Rugissent les luttes rivales
Des sultans des troupeaux sublimes de fierté.
Là, se glissant sous la ramée
Et l'herbe par touffes semée,
La harde des loups affamée
S'approche en tapinois du poulain écarté,
Mais au premier signal d'alarme
S'élève au large un grand vacarme,
Le haras se rassemble et se groupe, en courant
Au secours des faibles poulines,
Et puis, comme un flot des collines
Qui se gonfle dans les ravines,
A l'encontre des loups fait mugir son torrent.
OU LA VIERGE TARTARE
En tête et brillant de courage,
Et courroucé comme l'orage
Qui porte des éclairs, le fougueux étalon
Choisit le plus fort adversaire,
Le poursuit vivement, le serre
Au point que, bondissant de terre
Comme un serpent qu'un pâtre a pressé du talon,
Dans la lutte désespérée,
Gueule ouverte, dent acérée,
Le loup saute au poitrail du sauvage coursier
Qui, plus prompt, prévient son audace,
Des pieds de devant le terrasse
Et le livre au taboun 35 qui passe ;
Quelquefois il subit sa morsure d'acier.
Un jour survint dans la vallée
La troupe maigre et désolée
Des loups qui, descendant de coteaux en coteaux,
Flairaient les poulains en silence.
Tout à coup la bande s'élance,
Tsyren accourt avec la lance,
Et les gardiens surpris tirent leurs longs couteaux.
Vingt louves aussi décharnées
Que de peaux de chèvres tannées
Entourent le drassak 36 et blessent son cheval.
Il fuit, mais la troupe hurlante
Le suit à sa trace sanglante,
' Et déjà sa course plus lente
Les livrait au péril. Dans un angle du val,
ROSNA
A l'écart et-sur un lit d'herbe
Dormait un étalon superbe ;
Il s'éveille en sursaut et se dresse. A l'instant
Tsyren lancé dans la carrière
Saute et se prend à sa crinière,
L'enfourche ; une louve derrière
Lui fait soudain sentir ses ongles et sa dent.
L'étalon bondit sur la terre,
Vole dans le val solitaire,
Glisse sous la forêt, s'élève aux mamelons,
Descend la pente des collines,
Franchit la roche et les ravines,
Se jette à travers les épines,
Remonte en un clin d'oeil le revers des vallons.
Le chasseur près duquel il passe
Le voit comme on voit dans l'espace
Le gypaète blanc qui fond, ou le matin
Le cerf qui fuit dans la clairière ;
Il entend ses sabots derrière,
Mais à peine droit sur la pierre
Il ne l'aperçoit plus que fuyant au lointain.
Jamais prairie et sable aride
Ne virent cheval plus rapide.
Tsyren eût devancé sur ce léger coursier
Le lièvre de la Sibérie,
Le daim noir de la Mandohourie,
Et l'axis de la Boukharie :
Ses yeux étaient de flamme .et ses muscles 4' acier.
OU LA VIERGE TARTARE 27
Depuis il le rendit docile,
Mais la tâche fut peu facile.
Rosna passait, un jour, sur sa blanche jument :
Déjà Tsyren au fond de l'âme
Lui gardait sa plus vive flamme,
Mais il redoutait plus qu'un blâme
De laisser deviner les soucis d'un amant.
Rosna dit : « J'ai vu tes cavales,
» Je n'ai pas connu leurs égales :
» Tu dois être bien fier, frère, de tes troupeaux ? »
— « Si tu descendais dans la plaine
» Tu verrais mes bêtes à laine,
» Dit Tsyren, et ma kirgah pleine
» De vases du Kiang-si 37 de drap rouge et de peaux ;
» Tu rencontrerais sous mes tentes
» Mes jeunes soeurs, vierges charmantes
» Qui montent des chevaux à l'oeil intelligent.
» Leurs selles sont d'agate fine,
» Leurs ceintures de cornaline,
» Et leurs longs vêtements de Chine
» Ont des ramages d'or et des oiseaux d'argent.
» Tu verrais le soir à la file
» Mes chèvres s'avancer par mille
» Comme un fleuve qui marche autour de cent ilôts.
» Ah ! si tu voulais, jeune fille,
» Tu serais la lune qui brille,
» Et moi le grand lac qui scintille
.» En épanouissant tes rayons dans nies flots. »
28 ROSNA
La fille d'Evan sans rien dire
Sourit de son plus fin sourire.
Tsyren reprit ainsi son thème favori :
« Mon coeur est plein d'une pensée,
» Mais comme une vieille insensée
» ' Ma lèvre ne l'a pas versée
» Sur la pierre stérile et sur l'arbre fleuri.
» Je ne la dis qu'à l'aube blanche
» Qui du haut du Darkan se penche,
» Qu'au cygne solitaire au bord de la Kara,3S
'» Qu'aux cimes des grandes montagnes
» D'où l'on voit d'immenses campagnes
» Et huit lacs. Parmi tes compagnes
» Nul oeil mieux que le mien ne te devinera.
» Mais toi, quand dévorant l'espace
» Sur mon étalon noir je passe,
» Près des lieux où tu viens invoquer ton Bourkhan,
» Crois-tu que c'est pour voir la source
» Que je poursuis si loin ma course,
» Ou pour trouver le nid de l'ourse,
» Ou pourchasser le daim qui fuit de l'Olha-Khan ?3i)
» Non, si je vais par les vallées
» Jusqu'aux pierres amoncelées, 40
» C'est pour, crois-en mon coeur, adorer tes appas.
» Ah ! si tu venais sous ma tente,
» Je serais la source constante,
» Je serais la lampe éclatante,
» Pour étancher ta soif, pour éclairer tes pas. »
OU LA VIERGE TARTARE
La vierge dit : « Ta steppe est verte
» Mais aux vents elle est trop ouverte. »
— « Oui, mais dans mes kirgahs sont de moelleux habits. »
— « Les eaux submergent tes prairies,
» Les loups guettent tes bergeries,
» Et du pied des plantes fleuries
» La couleuvre se dresse et tette tes brebis. »
— « Oui, mais, l'été, la fraise arrive
» Et le fleuve en couvre sa rive ;
» On trouve des rubis dans l'oeil du vieux serpent ;
» Le loup nous donne sa fourrure
» Comme l'oiseau d'or, sa parure,
» Comme, à travers sa déchirure,
» Le volcan, les métaux que son souffle répand. »
— « Tsyren, notre horde t'estime ;
» Aussi dans ma pensée intime
» Je crois que je pourrais vivre fière chez toi.
» Mais laisse l'aigle à la montagne
» Et la saïgak 41 à la campagne.
» Je ne puis être ta compagne :
» Chacun a son idée, et c'est la mienne à moi. »
A ces mots elle pique et file,
Mais à la distance d'un mille
Elle revient et dit, en riant : « Si tu veux,
» Courons ; on dit que ta monture
» Est rapide ; si d'aventure
» Tu m'atteins, je suis ta capture ;
» C'est répondre deux fois, tu le vois, à tes voeux. »
30 ROSNA
Et vite elle part, vite, vite
Comme un chamois qui prend la fuite ;
Tsyren coupe l'entrave aux pieds de l'étalon
Et la suit sans mors et sans selle.
Ouchsit ! la course sera belle I
Chaque flanc semble avoir une aile,
La poussière s'élève au dessus du vallon.
La jument blanche est dans la plaine,
L'étalon noir paraît à peine
Entre les bouleaux blancs au revers du coteau.
Armé d'une courte lanière,
Tsyren, penché sur sa crinière,
Le dirige dans la carrière
Et pour piquer ses flancs dégaine son couteau.
C'est une course ardente et folle :
Le vautour qui s'effraie et vole
Est, au bout d'un instant, de bien loin dépassé.
Us laissent les roches ouvertes,
Le Keroulun4a aux ondes vertes,
Les plages de Koudjir couvertes,
Et déjà le col rouge en face s'est dressé.
Au travers de la pente ardue
La roche est haute et suspendue,
L'héritière de Nor se glisse sous le bois.
Le drassak, au manoul 43 qui passe,
Au corbeau fuyant dans l'espace,
Au sabot qui laisse sa trace,
La devine et la suit dans les sentiers étroits.

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