Rubicon

De
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A. Cadot et Degorce (Paris). 1867. In-18, 263 p., planche.
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Publié le : mardi 1 janvier 1867
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OUVRAGES DE A. DE GONDRECOURT
Le Sergent La Violette, 4 vol. avec grav. 3 fr.
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le Secret d'une Veuve, 4 vol. avec grav. . 3 »
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Médine 2 vol.
WASSY. — IMP. M0EG1N-DAUXJIAGNE.
A. DE umnmoiin
LE
PARIS
A. GADOT ET DEGORGE, ÉDITEURS
37, HUE SEBPENTE, 37.
1867 5Ù\ i
LE RUBIGON
L'histoire est d'hier; souffrez que je vous la raconte.
Et, d'abord, un bout d'explication à propos du titre pom-
peusement placé en vedette de mon récit.
On voit encore, gravé sur le chemin de Rimini à Cé-
sène, le célèbre sénatus-consulte qui dévouait aux dieux
infernaux, en le déclarant sacrilège et parricide, le chef
militaire assez audacieux pour franchir le Rubicon à la
tête d'une légion et même d'une cohorte. Le Rubicon,
aujourd'hui Rugone, est une humble rivière dont
l'histoire, pas plus que l'Adriatique où elle se jette
ne ferait aucun cas si le Sénat romain ne l'avait pas as-
signée pour frontière à la Cisalpine, si Jules César, bra-
0 LE RUBICON
vant la loi, ne l'avait pas franchie pour courir à la con-
quête de sa patrie et du monde.
Descendons de ces hauteurs. Notre Rubicon n'appar-
tient ni à la géographie ni à l'histoire ; il est académique,
mais de l'académie des jeux ; c'est une variété du véné-
rable cent de piquet. Chacun des joueurs donne trois fois
les cartes ; les points obtenus sont additionnés de part
et d'autre, et les six parties terminées, s'il arrive que
l'un des deux joueurs n'a pas compté plus de cent
points, les points qu'il a faits sont ajoutés à ceux de son
adversaire : il n'a pas franchi le Rubicon. Lorsque les
deux joueurs ont dépassé la centaine, le chiffre faible est
retranché du chiffre fort, et le perdant paye la diffé-
rence, avec un appoint dit de consolation ! Les grosses
parties de ce jeu plaisamment allégorique sont désas-
treuses. Pour s'être jeté d'une rive à l'autre d'un ruis-
seau qu'il a immortalisé, César mourut glorieux mais
assassiné; pour n'avoir pas franchi le Rubicon, que de
joueurs!... Je m'arrête. S'il vous plaît, veuillez lire.
II
Tous les dictionnaires nous disent que la ville de...,
peuplée de 25,000 âmes, possède un tribunal de pre-
mière instance, avec deux chambres, un tribunal de
commerce, un évêché, un séminaire diocésain, un col-
lège, trois églises, deux facultés, une bibliothèque de
12,000 volumes, une Société des sciences, un théâtre,
un pont monumental et beaucoup d'autres belles choses;
mais nul dictionnaire, nul livret, nulle enseigne ne nous
apprennent que la ville de..., si riche d'ornements, pos-
sède un Jockey-Club. Le renseignement aurait, toutefois,
ceci de curieux et de piquant : c'est que dans toute la
ville de..., s'il y a quatre chevaux de selle, il n'y a pas
8 LE RUBICON
un cheval de course ; si quelques éperons résonnent sur
le pavé, on ne les doit qu'aux talons de la gendar-
merie.
Et cependant, n'en doutez pas, la ville de... a deux
cercles : l'un fréquenté des pères-conscrits de l'endroit,
c'est-à-dire des hommes sages, mûrs ou vieux, causant
d'affaires et de politique modérée, jouant aux échecs, au
billard, au tric-trac, cultivant le whist, mais en dix
points et à deux sous la fiche, que quelques cerveaux
osés portent, par aventure, à vingt-cinq, voire à cin-
quante centimes dans les grands jours de carnaval,
quand le carnaval est court. Ce cercle calme et décent,
où le gazomètre ne sait compter que jusqu'à onze heures,
prend son titre dans sa raison d'être et s'appelle l'Union,
mais il tire son sobriquet de la physionomie de ses so-
ciétaires en généra], et la jeunesse irréfléchie l'a sur-
nommé Casse-noisettes. Le surnom a prévalu. On est,
dans la jolie ville de... du cercle des Casse-noisettes ou
du Jockey-club. Ce n'est pas à prendre ou à laisser, c'est
à choisir. Qui ne serait ni de l'un ni de l'autre serait dé-
classé. La passion de l'association est telle dans cette
ville de progrès, que pour avoir bon air, quand on n'est
plus jeune, il faut être casse-noisette, et que pour se
faire goûter, quand on n'est pas vieux, il faut porter au
bouton, dans certaines fêtes, la carte azurée du Jockey-
Club.
VUnion et le Jockey sont, naturellement, en froid
LE RUBICON 9
pour ne pas dire plus, car les sociétaires du club sont
les fils, les neveux et les dévorants des sociétaires du
cercle. Ici les cheveux noirs ou blonds ; là, les cheveux
blancs ; ici, les esprits légers, pétillants et hardis ; là,
les esprits graves, mordants, mais circonspects. Les dé-
libérations des assemblées générales du Jockey sont
empreintes de cette spontanéité qui, pour être virile,
n'a pas toujours raison; celles de l'Union ont le cachet
de cette réserve qui, pour paraître débile, n'a pas tou-
jours tort.
Un soir, dans l'une des salles de l'Union, il y eut
grand conseil de vénérables. La discussion fut ouverte
sur le danger qu'il y aurait, pour les familles, à payer
ou ne payer pas les dettes des sportmen du club. Après
avoir beaucoup jasé, les casse-noisettes, jaloux de leur
propre considération, décrétèrent, à l'unanimité, qu'il
serait imprudent de se montrer trop sévère, et les créan-
ciers furent satisfaits.
— Vive l'Union 1 s'écria le lendemain l'un des endet-
tés du Jockey, et il ajouta ce mot devenu célèbre :
« L'Union fait la faiblesse ! »
Le cercle est bourgeoisement meublé de vieil acajou,
de velours d'Utrecht, de pendules sous globes à sujets
tendres, et de damas-laine. 'Le service est fait par des
domestiques du troisième âge, habitués aux allures
lentes, au parler mesuré mais aisément familier, tous
pères de famille, scrupuleux à remplir les chopes, à faire
4.
10 LE RUBICON
déborder la demi-tasse, à soigner les cartes pour les
faire vivre et revivre, à préserver les journaux pour les
abonnés de seconde main. Le portier a une livrée gros-
bleu à larges boutons d'or armoriés d'un phénix ; mais
il n'a de la livrée que la capote qu'il porte, à son ca-
price, sur pantalons de toutes couleurs, et, le plus sou-
vent avec pantoufles vertes, car il aime ses aises et n'en
est point blâmé. Les autres serviteurs ont aussi la livrée;
mais nous sommes en 1866, et elle date de 1851,
époque où l'Union donna un bal au président de la Ré-
publique, en voyage. Cette livrée est restée, depuis, le
décor commémoratif d'un grand événement. Le service
entier ne la prend que pour les fêtes carillonnées et à
l'anniversaire de la visite princière. Ce jour-là, le balcon
et les six fenêtres de la façade du Casse-Noisettes sont
illuminées aux lampions jusqu'à dix heures.
III
Si le cercle occupe le premier étage d'une vieille mai-
son qu'il faut aller chercher dans une rue en zig-zag,
le club est fastueusement installé sur la place d'Armes
et dans un hôtel aristocratique, entre cour et jardin,
avec pavillons à terrasses. Ici, plus de portier, plus de
concierge, mais un suisse dans toute la majesté de ce
vieux costume à la française qui fait si bien valoir les
forts mollets, la bedaine magistrale, la face épanouie
des valets de grand style : habit rouge, culottes noires,
souliers à larges boucles, perruque poudrée, baudrier
colossal, l'épée horizontale et près de terre, hallebarde
digne d'un musée d'artillerie et chapeau Louis XV, tel
12 LE RUBICON
on voit cet homme gros, grand, superbe et souriant,
deux fois par mois, quand le club se donne à dîner et
convie aux grosses parties les gentlemen d'alentour.
Toute la domesticité est à l'avenant. Le valet qui ne se-
rait pas rasé, frisé, cravaté de blanc, dès trois heures de
relevée, serait renvoyé sans miséricorde; dix surnumé-
raires attendent sa place, place excellente où les étren-
nes jaillissent des sources du baccarat, du lansquenet,
du Rubicon.
Les meubles appartiennent au dernier genre ; les tapis
ont cette élasticité moelleuse que l'indolence antique de-
mandait à l'Orient ; la table est servie avec un luxe di-
gne de la renommée du grand cuisinier « fils de Vatel»
qui fait parler de lui dans les départements voisins, et
le sommeiller, responsable de sa cave, n'est rien moins
qu'un homme en trois personnes, — Bordelais, Bour-
guignon, Champenois — nées, toutes les trois, en 1811,
époque où Bacchus, à cheval sur une comète, vint se
griser en France.
Les élégants du Jockey se croient obligés de détacher,
de ci, de là, quelques mots anglais qu'ils prononcent
fort mal. Incapables de traduire une phrase du bon
Goldsmith, ils s'abordent par le good moming, se disent
my dear (mon cher), et ce fond de leur langue n'est pas
toujours au fond de leurs coeurs.
Les casse-noisettes arrivant à leur cercle accrochent
aux patères d'un maigre vestibule des paletots, des man-
LE RUBICON 13
teaux, des houppelandes, des lévites, des chapeaux, des
cache-nez, vieux de mode, vieux de trame et obtinés à
vivre, comme on dit méchamment au Jockey, par la
seule force du raisonnement. Débarrassés de ces hardes
dont leur prudente économie n'ose cependant s'entor-
tiller que le soir, ils se montrent dans une sobre toilette
à la papa, ennemie de toute fashion, mais décente et
sérieuse.
Au club, au contraire, toutes les fantaisies des tail-
leurs parisiens sont en étalage avec l'exagération dont
la province ne saurait s'abstenir : les habits longs, les
habits courts, les habits larges, les habits collants ; les
gilets fermés ou évasés, les cravates du derby, de Chan-
tilly ; les toques d'Epsom, les flanelles de Pétersbourg,
tout est de mise, selon la cote du jour. Des fers à
cheval, des sabots, des têtes, des queues de cheval,
des selles, des mors, des éperons, des étriers brillent
aux chaînes, aux breloques, aux jabots, aux manchettes
de ces messieurs qui, oncques, ne montent à cheval et
ne s'abandonnent au Sport que pour y lire leurs noms
inutiles inscrits au chapitre des villégiatures, immédia-
tement après le mouvement des écuries célèbres. Si
donc la mise des sociétaires du club est toujours fraîche,
toujours de mode et d'une élégance affectée, il faut re-
connaître qu'elle manque de ce haut goût que les raffinés
seuls peuvent imposer, comme correctif, aux excentri-
cités du caprice, et, qu'en outre, elle atteste ce sans-
14 LE RUBICON
gêne de mauvais aloi, cette irrévérence envers soi-même,
qui consiste à s'habiller beaucoup moins bien que son
laquais.
Et cependant, il se passe de si étranges choses
dans le cerveau des humains, que toutes les femmes
de *** (jolie ville où il y a de très-jolies femmes), fem-
mes à chapeau, femmes à bonnet, à cachemires de
l'Inde et à tartans, jeunes, vieilles, belles ou laides,
trouvent charmants messieurs du Jockey, malgré le né-
gligé de leur toilette qui semble dédaigner l'art de plaire,
malgré leur dissipation qui écorne ou engloutit les pa-
trimoines ; malgré leurs nuits blanches qui les ravis-
sent aux salons désertés ; malgré leurs liaisons de main
gauche qui les écartent de la famille. Ils ont pour eux
la jeunesse, cette belle saison de la vie toujours en fleur,
surtout pour le péché. Si la faute les accompagne, le
pardon les suit, parce que l'indulgence les précède.
Dans la ville de***, il n'est pas une mère, pas une
soeur, une cousine, une fille à marier qui ne soit satis-
faite de voir son fils, son frère, son cousin, son préféré
mener le train du Jockey, quoiqu'il lui en coûte de toute
façon !
Ces messieurs n'ont pas de chevaux de selle; mais la
plupart ont équipage plus ou moins bien attelé, et ceci
leur suffit pour parler turf plus ou moins mal. Quelques-
uns sont très-riches — pour la province ; — la majorité
n'a qu'une petite aisance; bon nombre sont pauvres,
LE RUBICON 15
mais l'association produit ce phénomène étrange que
l'opulence, l'aisance et la pauvreté vont de pair, et de
même gala, dans ce séjour d'oisiveté malsaine. Peut-
être sont-ce les plus gênés qui font la plus forte dé-
pense ; la dame de pique se charge du nivellement des
fortunes; les habiles, qui ne pourraient pas perdre,
savent gagner honnêtement par leur façon d'engager
leur argent, et les riches laissent leurs plumes aux
malins du tapis vert.
IV
Nous vous demandons la permission de donner des
noms de fantaisie aux personnages que nous allons
mettre en scène. Les convenances l'exigent, la discré-
tion le commande. Ce drame vrai doit rester voilé.
Il y a de cela trois ans, — nous reculons dans notre
récit, mais pour nous rapprocher bientôt, — M. Daniel
de Lima entra, le front triste et d'un pas mal assuré,
dans l'appartement qu'occupaient son grand-père et sa
grand'mère, vieillards presque octogénaires, cloués,
l'un et l'autre, dans leurs fauteuils par de graves infir-
mités.
Daniel est un beau jeune homme de vingt-trois ans à
18 LE RUBICON
peine, très-distingué de maintien et de formes aristocra-
tiques. Il est de taille moyenne, bien fait, gracieux dans
son geste, doux de parole et presque timide, si l'on en
croit le fuyant de son regard qui atteste, chez lui, une
belle part de modestie s'élargissant par de la faiblesse.
Daniel de Lima a été l'un des brillants élèves du collège
de... sa ville natale, et ses grands parents — il a perdu
père et mère dans son enfance — ont ressenti tant d'or-
gueil de ses succès, qu'ils se sont saignés aux quatre
veines pour l'envoyer à Paris, où il a fait son droit et en-
tamé son stage, de manière à donner les plus belles es-
pérances.
Pendant les vacances de l'année 1863, Daniel est venu
au pays et il y a vu mademoiselle Louise Bertin, fille
d'un riche négociant retiré des affaires. C'est un diman-
che, sur la promenade, non loin du cercle des musi-
ciens de la garnison, que cette funeste rencontre a eu
lieu. Mademoiselle Bertin était restée pendant dix ans
éloignée de la ville de..., et rigoureusement enfermée
dans un couvent célèbre d'une grande ville de province.
Daniel l'a remarquée en passant devant la chaise qu'elle
occupait sur la promenade au milieu de sa famille, et
dans un entourage de jeunes filles qu'elle effaçait toutes
par sa piquante beauté. Un éclair a jailli des yeux de
Louise pour porter la foudre dans le coeur de Daniel. Il
a demandé le nom de cette jeune personne qu'il s'est
rappelé avoir vue petite fille ; il est repassé deux fois,
LE RUBICON 19
trois fois, dix fois devant l'enchanteresse, et, chaque
fois, un courant magnétique a versé dans son âme, et,
par effluves, des sensations qui lui étaient jusqu'alors
inconnues. Rien de plus présomptueux que le candide
amour ! Daniel, en voyant et en sentant s'arrêter sur
lui le regard préoccupé de Louise, entendit une voix de
l'âme lui dire : Tu l'aimes ! elle t'aimera !
Le soir de ce même jour, il demanda à ses grands
parents quelques renseignements en l'air sur la famille
Bertin. Monsieur et madame de Lima vivaient dans une
retraite absolue, d'abord parce qu'ils ne pouvaient guère
se mouvoir depuis plus de dix ans, ensuite parce que,
employant toutes leurs économies à l'éducation de leur
adoré petit-fils, ils ne voulaient voir personne pour se
mieux retrancher dans l'humilité de leur fortune. M. de
Lima est un très noble vieillard. S'il n'a plus ses jambes,
il a tout son coeur et toute sa tête meublés, l'un des
sentiments du plus viril honneur, l'autre d'une érudition
charmante enrichie de précieux souvenirs. C'est un vieux
guerrier qui, depuis cinquante ans, porte ce fier ruban
rouge que ses pareils se disputaient dans le sang, la
gloire et la poussière. C'est un revenant des jours épi-
ques de notre jeune histoire. Madame de Lima, c'est la
douceur, la piété, le dévouement, la tendresse, c'est la
vertu. Elle a dans l'âme deux inépuisables trésors, l'un
d'énergie pour son mari qu'elle dispute aux années, aux
20 LE RUBICON
souffrances, à la mort, l'autre de faiblesses pour son
petit-fils, orgueil de ses derniers jours.
M. de Lima entra dans d'assez longs détails sur les
Berfin, et en dit beaucoup de bien. Daniel l'écouta avec
un ravissement qu'il sut, néanmoins, déguiser.
— Ce sont gens fort honorables, termina le grand-
père, et je te verrai, avec plaisir, renouer avec eux les
relations que j'avais formées, jadis, dans leur maison.
Si tu le désires, va leur offrir mes civilités, tu seras
bien reçu.
Le lendemain, Daniel se faisait annoncer dans le salon
de M. Bertin.
V
La famille Bertin se compose de MM. Bertin père,
qui est l'un des fondateurs du Casse-Noisettes, de
M. Alexandre Bertin, sociétaire élégant du Jockey, et de
mademoiselle Louise Bertin. Beaucoup de probité, un
grand bon sens, quelque avarice, peu d'esprit, point
d'imagination, une très-haute opinion de sa personne
et des qualités auxquelles il doit d'avoir grossi sa for-
tune, une tendresse pour ses enfants qui dégénère en
faiblesse souvent coupable, voilà le chef de famille mo-
ralement dépeint de pied en cap; quant au physique,
c'est un petit homme allègre, sautillant, à face ouverte
et sec comme une allumette. Ses soixante ans ne lui pè-
22 LE RUBICON
sent pas, et le plus sûr moyen de lui plaire est de lui
dire — fausseté manifeste — que sa fille est son por-
trait vivant.
Alexandre Bertin est le lion de la ville de... il a un peu
plus d'esprit que son père, mais il n'en a pas le bon
sens. H mange sur place sa fortune, c'est-à-dire qu'il la
gaspille sottement et sans fruit. Elève paresseux, il a fait
de fort tristes études en proclamant qu'un homme riche
n'a pas besoin du bagage ramassé par les indigents.
Aujourd'hui qu'il est hors de pages, il se venge de ses
condisciples intelligents et couronnés, en les écrasant de
ses opulents dédains. Daniel de Lima, dont il a l'âge, lui
a toujours déplu par ses succès, et s'il l'honore de quel-
que familiarité dans de rares rencontres, c'est que, par
vanité, il recherche, tout en la détestant par jalousie, la
société des gens à particule. M. Alexandre est, avec cela,
un fort joli homme très en vogue. Il ouvre avec grâce
son porte-cigares toujours garni de vrais puros, qu'il
offre volontiers; il a ce petit air nonchalant dont les
niaises raffolent; il porte des jaquettes à gros boutons
qui lui vont juste à l'échiné et vont bien à sa taille déga-
gée; son estomac robuste entretient sur ses joues, en
dépit des veilles répétées, les roses de son printemps ;
sa moustache est fine, son oeil est noir, et sa main, soi-
gneusement gantée, joue très gentiment avec un stick de
Verdier ; du haut perchoir de son breack, il mène deux
et quatre chevaux avec ce sérieux empesé des cochers
LE RCBICON 23
bien appris ; il perd ou gagne au Jockey avec une aris-
tocratique indifférence ; il ne va dans le monde qu'à son
corps défendant, et se croit autorisé à peu de respect
pour les honnêtes femmes, parce que les femmes légères
ne se respectent pas avec lui ; égoïste au fond, il a beau-
coup de connaissances, nombre de clients parasites,
mais pas d'amis; il est des premiers à railler les casse-
noisettes, sans songer à son père qui a fondé et qui pré-
side le cercle de Y Union ; en somme, il est beau, mais
fade ; prétentieux, mais court ; prodigue, mais person-
nel.' *
Mademoiselle Louise Bertin avait dix-neuf ans en 1863,
époque où Daniel fit sa rencontre. Cette jeune et très-
belle personne a confisqué, à son profit, tout l'esprit
dont, sans elle, les siens auraient pu jouir. Si donc, elle
a seulement de l'esprit comme trois, c'est que les Ber-
tin ne sont pas quatre. Elle a très-certainement étudié
autre chose que l'histoire ancienne et médité sur d'au-
tres textes que l'Evangile dans son couvent, a moins
qu'elle n'ait la science infuse, car c'est un prodige de
de coquetterie malicieuse, charmante, attrayante, irrésis-
tible. Elle est et restera pure, car les lutins de ce genre,
voués à la perte des hommes ne se perdent que par ex-
ception. Louise, belle entre toutes, encadre sous des ban-
deaux ehâtainsunfrontrêveur qu'on croirait découpé dans
du marbre ; ses yeux bleus ont la limpidité de l'azur cé-
leste ; ils se lèvent, se baissent, se voilent, se ferment
24 LE RDBIC0N
avec une ineffable candeur et font, néanmoins, gronder
dans les coeurs ces terribles orages où la passion tonne
comme le tonnerre dans les nues. Elle parait douce, elle
est superbe; elle paraît soumise, elle est despote; elle pa-
raît généreuse, elle est vindicative ; on la prend pour un
ange, c'est un délicieux petit monstre d'une férocité fan-
tastique, d'une hypocrisie veloutée. Cependant, elle n'est
encore que jeunefille ! elle n'a pas vingt ans I elle vient de
sortir d'un couvent! elle n'a fait qu'entrevoir le monde
dans une ville attardée, malgré son Club jockey !... Que
sera-ce un peu plus tard ! Que de fleurs sous ses* pas,
pour toutes les ruines dont elle chargera ses traces !
Et son père, avons-nous dit, est cependant la probité
même ; et sa mère — morte bien jeune — était cepen-
dant une sainte femme! Mais elle l'a perdue à l'âge où
cette tutelle divine aurait pu la sauver... 0 mon Dieu!
pourquoi prenez-vous aux. petits enfants leurs mères '!
Quand ils se sont envolés, ces anges gardiens, que peut-
il rester de vous à ces infortunés?
Un domestique, convenablement habillé de noir, avait
ouvert à deux battants le grand salon de M. Berlin pour
annoncer M. Daniel de Lima.
YI
M. Bertin père lisait la cote des fonds publics à la troi-
sième page de son journal; M. Bertin fils tortillait ses
breloques, regardait complaisamment ses jolies bottes
vernies et commençait à trouver le temps maussade au
sein de sa famille ; mademoiselle Bertin venait de s'as-
seoir à son piano et s'y occupait, avant tout, du soin
d'abattre, correctement, la cloche volumineuse de sa très-
belle robe.
On était au moins de septembre et la pendule marquait
quatre heures. Au nom jeté par le laquais, MM. Bertin
père et fils se levèrent pendant que mademoiselle Louise,
faisant décrire un quart de cercle à son tabouret, se pré-
2
26 LE RDBIC0N
sentait de profil, et répondait par un demi salut gracieux
à la profonde inclination de M. de Lima.
— Monsieur, dit Daniel avec une légère émotion et
s'adressant au chef de famille : arrivé depuis peu, j'aurais
cru manquer à oies devoirs si je n'avais pas commencé
mes visites par vous qui avez eu, je le sais, des relations
anciennes avec mon grand-père.
— Je vous suis très-reconnaissant de ce souvenir,
monsieur, répondit le père Bertin. J'ai, en effet, beau-
coup connu le vieux chevalier de Lima, mais j'ai cessé
pendant dix ans d'habiter cette ville, et votre grand-père
était si vieux déjà quand j'ai déserté le pays pour suivre
ma fille, que je n'espérais pas le retrouver en vie.
— Comment se porte-t-il?
— Comme on se porte à quatre-vingts ans, avec de
nombreuses cicatrices et d'inquiétantes infirmités. Je
vous prie monsieur, de vouloir bien me faire l'honneur
de me présenter.
— A ma fille? Très-volontiers, jeune homme:
Et, prenant Daniel par la main, M. Bertin le conduisit
à mademoiselle Louise, qui se leva, rougit, balbutia
quelques mots de charmante politesse, quitta son tabou-
ret et alla se plonger dans un large fauteuil, où elle prit
la pose modeste, mais infiniment gracieuse d'une ingé-
nue.
— Maintenant, continua M. Bertin, voici mon fils
que...
LE RUBIC0N 27
— Inutile, interrompit le bel Alexandre; nous nous
connaissons de longue date; comment vas-tu, Daniel?
Tu es très-aimable d'être venu à nous. Mon père, c'est
à moi de vous présenter, ainsi qu'à toi, Louisette, le
premier prix de toutes nos classes. En voilà un qui était
fort en thème !
— C'est glorieux? murmura mademoiselle Bertin d'un
ton sérieusement élogieux. Et si ses lèvres roses ne di-
rent que cela, son chaste regard eut le talent d'en dire
davantage, car Daniel y retrouva le mordant de la flamme
qui, la veille, sur la promenade, l'avait violemment em-
brasé.
Cette première visite eut la durée décente des présen-
tations. Daniel sortit, fort ébloui, de ce salon qu'habitait
la fée de ses rêves, et, à dater de ce jour la ville de ....,
où cependant on n'allume le gaz que quand la lune
n'éclaire pas le firmament, fut pour lui le. pays de la lu-
mière.
Le lendemain, M. Bertin père se présenta et laissa
trois cartes chez les vieux de Lima, qui ne recevaient
personne. Quand à M. Bertin fils, il ne rendait jamais
les visites faites à l'auteur de ses jours.
Le surlendemain, Daniel reçut une invitation à dîner
pour le jeudi suivant.
— Je te l'avais dit ; s'écria le vieux chevalier : Bertin
est un brave homme; son père a bien un peu grapillé
sur le soldat, dans les vivres, en 1813, mais c'est affaire
28 LE RUBIC0N
de vieux écus, et, ma foi, pour être riche, on n'est point
parfait... Amuse-toi, moi enfant.
— Oui, cher petit, ajouta madame de Lima avec l'ac-
cent de cette hésitation qui est la seconde vue de toute
âmë maternelle : amuse-toi, mais sois sage.
— Pourquoi sage, bonne maman?
— Je n'en sais rien... il y a, dit-on, une très-belle
demoiselle dans cette maison, et... le million qu'elle a
nous manque totalement.
— Quelles sornettes vas-tu raconter à ce pauvre gar-
çon, reprit le chevalier ; Daniel n'a des yeux que pour
son métier, et le million qui lui manque, je le vois d'ici
dans sa toque d'avocat.
Comme il fut long à venir ce jeudi dont quatre jours
séparaient notre fol amoureux ! Le temps nous manque
pour décrire les chaudes impatiences d'un coeur dévoré
de la fièvre, les songes multipliés d'une imagination
éperdue, la furieuse activité de deux jambes vouées aux
contre-marches qui vont et reviennent, tournent et croi-
sent devant la porte, devant les fenêtres, devant les lu-
carnes d'une maison, d'une seule maison grande ou
petite, belle ou laide, riche ou pauvre, comme un vais-
seau louvoie devant un phare, aux approches périlleuses
du port dans lequel il veut entrer.
Enfin il arriva, ce grand jour, ce jeudi marqué de deux
croix sur un almanach qui prédit au vigneron la grêle,
au laboureur les gelées, au marin la tempête, et ne sait
LE ROBIC0N 29
que mentir aux amants auxquels il montre et montrera
toujours deux étoiles diamantées dans un ciel sans
nuages !
2.
vu
Ce fut un dîner de douze couverts et de quelque éti-
quette. M. Bertin n'aimait pas la cérémonie, mais made-
moiselle Louise tenait à faire montre de toilette d'abord,
puis d'argenterie, de cristaux, délivrées, de fleurs rares,
de sucreries, d'aplomb et de bonne grâce, le tout sans
paraître y toucher pour n'en être que mieux applaudie.
Elle avait donc décidé, sans peine, son père à étendre
les invitations jusqu'au chiffre que Brillât-Savarin a
rendu sacramentel. M. le préfet, M. le premier et M. le
général commandant la subdivision, donnaient à la com-
pagnie, du haut de leurs cravates blanches, un bel airde
décorum. Les dames de ces grands fonctionnaires n'étaient
32 LE HOBICON
plus jeunes, n'étaient plus jolies, ce qui permettait à ma-
demoiselle Bertin d'être, avec un naturel parfait, à leur
dévotion complète. Elles avaient du monde, et, charmées
des prévenances que la maîtresse de maison leur témoi-
gnait, il était certain qu'elles en diraient, dès le lende-
main, et un peu partout, merveille. Deux amis de
M. Alexandre Bertin, complétaient avec Daniel la dou-
zaine exigée par mademoiselle Louise.
Ces deux amis — merveilleux du club — avaient été
comme choisis, à litre de renseignements, par l'habile
jeune personne pour stimuler Daniel, l'aiguillonner, et
le pousser s'il en était riche, à dépenser son esprit.
M. le préfet était à la droite de Louise, M. le premier
à sa gauche, et Daniel, placé dans une oblique adroite-
ment combinée, pouvait, entre une pyramide de fruits
chaiianéens et une corbeille de fleurs exotiques admirer
furtivement, mais à l'aise, le radieux visage de sa sirène.
Il souffrit mille tourments en jalousant tour à tour et
d'un même dépit, M. le préfet et M. le premier qui, tous
deux occupés de pensées graves, ne ramassaient crue du
bout des lèvres les perles de la voix adorée dont il buvait
les moindres mots.
D'abord on parla de toutes choses sérieuses, et Daniel
fixa l'attention de ceux qui pouvaient l'apprécier, car il
joignait à une instruction solide l'art de bien dire et de
se faire écouter. Puis, la conversation s'allégeant, on
aborda la chronique locale avec ce tour de gaieté parti-
LE ROBIC0N 33
culier à l'esprit gaulois. MM. du jockey s'étendirent sur
les courses d'automne, sur le dressage, les huit-ressorts,
les succès du vaudeville, les premières défaillances de la
crinoline, les bains de mer et l'obstination du casse-noi-
settes à chicaner le Jockey, au lieu de voter un tricorne
et des mains propres à son concierge.
M. Bertin père riait de cette humour irrévérencieuse
de M. son fils et de ses amis. M. le préfet approuvait le
club en ce qu'on n'y faisait pas de politique; M. le pre-
mier le désapprouvait en ce qu'on y jouait, croyait-il, un
jeu d'enfer; le général, vieil officier de cavalerie disait
plaisamment que si les chevaux du département avaient
été consultés pour l'admission de chacun des membres
du club, ils les auraient refusés tous comme inconnus.
Daniel se taisait; tout à coup mademoiselle Bertin le
tira de sa réserve par ces mots, qu'elle lui décocha comme
un trait et le sourire aux lèvres :
— Vous êtes du Jockey, monsieur de Lima !
— Non, mademoiselle.
— Ah ! reprit-elle avec une petite moue qui exprimait
une certaine déconvenue ; alors, vous êtes de l'Union ?
— Je n'ai pas cet honneur, balbutia Daniel en saluant
d'un signe plein de convenance le maître de la maison.
— Que de sagesse, continua mademoiselle Louise avec
un sérieux où perçait le reproche.
Et elle sourit à droite, puis à gauche, en causant avec
34 LE R0BIC0N
ses deux voisins sans plus regarder le malheureux qu'elle
venait de troubler profondément.
On se leva de table. Pendant le café, Daniel essaya
d'aborder mademoiselle Bertin ; mais avec la souplesse
d'une anguille, elle l'évita et glissa toujours près de lui
sans qu'il pût lui parler. Alexandre Bertin l'entraîna au
fumoir, et il le suivit, comme un homme ivre, sans avoir
conscience de ses pas.
— My dear, s'écria le bel Alexandre, en offrant un
cigare à son ancien condisciple, si c'est ainsi que tu fais
ta cour à ma soeur, tu n'iras pas loin dans son estime.
— Qu'ai-je donc fait qui lui déplaise?
— Eh! pardienne, tu n'es ni de ton sexe, ni de ton
âge en n'étant pas du club. Louise a l'horreur des gens
gourmés ; jeune, rieuse, élégante, elle aime ses pareils.
Elle n'est pas restée six années dans un couvent sans y
soupirer après la liberté, le grand air, le grandjour;elle
n'est pas revenue à la vie pour s'enterrer, derechef, dans
les solitudes de l'ennui. Elle a dix-neuf ans, mon cher,
et non pas cinquante comme madame la première qui,
par état, tout à l'heure, quand tu nous as presque parlé
latin t'a ouvertement applaudi. Ma soeur est gaie comme
un pinson, jolie comme un oiseau-mouche, fine comme
l'ambre, enthousiaste comme un poète; mais, surtout,
elle est femme, et, pour lui être agréable, il faut être à
la mode...
LE RTJBICON 35
— Parbleu ! interrompit l'un des merveilleux, il faut
être du club, c'est tout dire.
— Qu'à cela ne tienne, répondit Daniel abasourdi :
servez-moi de parrains, messieurs, et présentez-moi au
Jockey.
— A la bonne heure ! reprit Alexandre. Demain ce
sera chose faite, car nous aurons précisément assemblée
générale.
B.evenu au salon, Daniel, s'approcha de Louise, qui
cette fois se laissa atteindre.
— Mademoiselle, lui dit-il, vous avez fait un miracle.
— Grand Dieu ! vous m'effrayez, monsieur de Lima,
car je suis maladroite à tout ce que je fais pour la pre-
mière fois.
— Jugez-en : je ne suis ni fumeur, ni joueur, ni co-
cher, ni cavalier, et cependant, demain, par le pouvoir
de votre divine baguette, je serai du Jockey-Club.
— Ah ! monsieur, répondit Louise, avec une petite joie
d'enfant qui brilla comme une fusée lumineuse dans
l'âme transportée de son adorateur, laissez-moi croire
que c'était une vocation.
— C'est le seul désir de vous plaire ! murmura Daniel
étouffant presque chacun de ces mots sous le poids d'une
invincible émotion, et rougissant de son audace, quoique
mademoiselle Bertin, soit qu'elle ne l'eût pas entendu»
soit qu'elle n'eût pas voulu le comprendre, ne lui mar-
qua ni étonnement ni déplaisir.
36 LE RUBIC0N
Le lendemain de ce jour néfaste, et avec l'inébranlable
appui d'Alexandre Bertin, Daniel de Lima était reçu, à
l'unanimité, membre du Jockey-Club de la ville de ***.
Le surlendemain, à dix heures du soir, il recevait le
salut majestueux du suisse et faisait son entrée dans
l'opulente compagnie. En le quittant, sa grand-mère lui
avait dit :
— Amuse-toi, cher petit, mais sois sage.
Et le vieux chevalier de Lima avait ajouté :
— J'aurais préféré te voir à l'Union quoiqu'il n'y ait
guère à gagner avec tous ces bons hommes. Enfin !... va
pour la jeunesse I mais ne joue pas... le jeu, vois-tu,
mon enfant, c'est trop souvent le tombeau de l'honneur.
VIII
Daniel avait dit vrai ; il ne fumait que par occasion,
n'entendait rien aux raffineries du luxe et ne connaissait,
du cheval, que les belles choses qu'en a écrites M. de
Buffbn. Le club n'en regarda pas moins sa présentation
comme une conquête faite sur sa notoire austérité et il
fut parfaitement accueilli. Après quelques bouts de con-
versation qui le charmèrent médiocrement, il s'approcha
d'un groupe considérable enveloppant une longue table
rectangulaire. On voyait, sur cette table, à deux camps
opposés, un élégant registre en maroquin rouge et des
crayons. Des cartes en grand nombre, neuves, car elles
n'avaient servi que pour une partie, jonchaient le parquet.
3
38 LE RUBICON
— Que joue-t-on là ? demanda Daniel au bel Alexan-
dre qui venait de jeter négligemmemtdix napoléons sur
le tapis.
— Le roi des jeux, cher ami, le Rubicon.- ne parie pas
de mon côté, je suis maltraité.
— Singulier nom !
— N'est-ce pas ? tu vois bien qu'on calomnie notre
prétendu désoeuvrement. Tous les soirs nous faisons ici
de l'histoire romaine. A vrai dire, c'est toujours sur le
même sujet. De dix à trois heures du matin, invariable-
ment, nous passons ou ne passons pas le Rubicon. Après
le coup, je t'expliquerai la chose.
L'explication donnée, Alexandre ajouta :
— Parie si tu l'oses, et gagne si tu peux.
Daniel se souvint de la recommandation de son grand-
père, et il se détourna de cette table perfide après avoir
longtemps assisté à la joute. Comme il s'éloignait, il en-
tendit une voix intérieure qui lui répétait avec une
étrange obstination :
— Ceux qui gagnent tant d'or en si peu de temps sont
vraiment bien heureux.
11 ne s'en doutait pas l'infortuné! il était joueur, et
sa vive imagination venait de prendre feu. Rentré chez
lui, Daniel concentra toutes ses pensées sur l'image ado-
rée de Louise Bertin; il s'endormit, cette image dans le
coeur; mais, durant son sommeil, il vit apparaître dans
le nuage de ses songes des mains battant des cartes, des
LE ROBICON' 39
mains ramassant de l'or, et il entendit un fouillis de pa-
roles annonçant des quintes, des quatorze, comptant des
points victorieux ou proclamant de désastreuses dé-
faites.
Il faisait grand jour lorsqu'il se réveilla tout courba-
turé. Son premier regard, guidé par un reste d'ivresse,
s'abattit sur son guéridon, où il chercha des gains ima-
ginaires.
— Fou ! se dit-il en souriant ; la réalité vaut mieux
que le rêve, puisque Louise est ton trésor.
IX
A craelques jours de là, Daniel fit à la famille Bertin
sa visite de remerciement. Mademoiselle Louise le reçut
avec une grâce parfaite. Elle était bonne musicienne ; Da-
niel avait une très-jolie voix. Un magnifique piano
d'Erard fut l'interprète malicieux de la passion sincère
et de l'hypocrite coquetterie. M. Bertin père, présent à
ces préludes de l'amour et de la tactique, s'enthousiasma
pour le ténor léger qui lui rappelait les grands talents de
la capitale, et il lui fit fête de tout son coeur.
— Venez souvent nous voir, monsieur de Lima, dit-il ;
vous êtes une trouvaille pour ma pauvre Louise qui n'a
personne, dans ce pays perdu, pour cultiver la plus chère
de ses muses, dont, ma foi, je ne sais plus le nom.
42 LE RUBICON
M. Bertin avait un grand goût pour la mythologie,
mais peu de mémoire à son endroit.
— Venez et revenez, vos doux accords m'enchantent.
Mademoiselle Bertin, approuvant du regard cette pres-
sante invitation, entassa sur-le-champ nombre de mor-
ceaux à étudier, à répéter et à chanter aux jours de ré-
ception.
Daniel crut qu'un ange lui apportait les clefs du para-
dis ; il se retira l'âme ravie, défia le bonheur des plus
heureux de ce monde et se promena par la ville, plus
triomphant, dans son orgueil abusé, que ne le furent
jamais les grands Romains montant au Capitole.
— Ce jeune homme est charmant, avait dit le père
Berlin à sa fille ; il est tourné comme Apollon et chante
presque aussi bien.
— D n'est pas mal, répondit négligemment Louise.
— C'est vraiment dommage que ces pauvres Lima
soient ruinés...
— Complètement?
— Ohl tout à fait. On dit nien qu'un des leurs s'est
enrichi aux Etats-Unis, mais il y a si longtemps, et ce
richard fait tellement le mort que je ne donnerais pas
mille écu.s de sa fortune. Bonsoir, chère amie, je vais
faire mon whist à l'Union.
Pendant tout un mois, les visites de Daniel aux Bertin
se succédèrent en se rapprochant d'une manière fort
sensible, à ce point que, dans plusieurs maisons, on ima-
LE R0BJC0N 43
gina que mariage allait s'en suivre. En effet, chez elle et
au-dehors, mademoiselle Louise avait pour son soupi-
rant des attentions, des douceurs, des bontés qui pou-
vaient la compromettre.
Un soir, M. Bertin s'enferma avec sa fille et lui répéta
gravement ce qu'il lui avait dit, une première fois, sur
un ton badin :
— M. de Lima est un charmant jeune homme, il est
tourné comme Apollon...
— Et chante presque aussi bien, acheva Louise en
riant.
— Précisément, reprit le papa. Qu'en penses-tu ?
ajouta-t-il aussitôt.
— H n'est pas mal, répondit la jeune fille avec un
grand sérieux.
— Ce qui veut dire : très-bien. Soit! mais il n'a, dé-
cidément, ni sou ni maille.
— Et c'est dommage, car il ferait son chemin.
— Bon ! Cependant, il est un chemin que je désire ne
pas lui voir faire.
— Lequel, cher père ?
— Celui qui va là, répondit le vieux négociant, et il
mit un doigt sur le coeur de Louise.
— Rassurez-vous, riposta Louise avec vivacité, cette
région est déserte.
Ce mot d'une si grande sécheresse exprimait la plus
grande vérité que Louise Bertin eût jamais dite. Sans le
44 LE RUBICON
vouloir, ce petit démon au visage angélique avait dépeint
son coeur où rien ne germait que l'amour d'elle-même.
— Bien vrai? s'écria M. Bertin transporté de joie.
— J'en fais serment. Mais pourquoi ces questions?
— Parce que M. Daniel de Lima m'est venu aujour-
d'hui demander ta main.
— Sans mon agrément ?
— Tous ces chanteurs de salon sont si présomp-
tueux !
— Et vous avez répondu ?
— Que tu avais un million, que je t'en voulais deux
en ménage, et que, par conséquent, ce n'était plus, si
d'ailleurs il te convenait, qu'affaire de chiffres entre lui
et moi.
— Et il a dit?
— Que diantre veux-tu qu'il ait pu dire ? Je crois avoir
vu des larmes dans ses yeux... Pleurer ne prouve rien.
J'ai fait comprendre à ce brave garçon qu'il devait éloi-
gner graduellement ses visites.
— Il faut avoir bon coeur, mon père, et ne pas fer-
mer votre porte à M. de Lima...
— Cependant, si l'on jase...
— Ceci me regarde, et comme je suis sûre de moi,
les médisants seront vite aux abois... Je dois des con-
seils à ce bon jeune homme !
— A ta guise ! chère amie ; dès que tu ne crains rien
du papillon, qu'il vienne ici brûler ses ailes... peum'im-
LE RUBICON 45
porte ! Il n'y a pas de mal, après tout, que nos dames te
sachent un bel adorateur... désespéré.
Ce fut ce jour-là que Daniel, avons-nous dit, entra le
front triste et d'un pas mal assuré dans la chambre
qu'occupaient son grand-père et sa grand'mère.
X
Le vieux chevalier ne prit pas garde à celte fâcheuse
disposition d'esprit de son petit-fils. Les hommes, si gé-
néreux, si aimants qu'ils soient, n'ont pas cette tendre
sensibilité qui, chez la femme, est comme une faculté
divinatoire éclairant le fond des âmes pour y secourir les
souffrances que cache l'amour-propre, et, souvent même,
l'excès de la douleur.
Madame de Lima, au contraire, vit de suite que son
cher Daniel était dévoré de quelque grand chagrin, mais
elle se garda bien de donner, sur cela, l'éveil à son
mari.
— Nous sommes en octobre, mon enfant, dit le che-
48 LE RUBICON
valier, tu vas bientôt faire tes paquets pour retourner à
Paris, où t'appellent de nobles travaux. Bah ! malgré ma
sciatique et mes laides années, je saurai t'attendre jus-
qu'aux prochaines vacances.
— Certainement, cher père, et mes succès seront
votre élixir de longue vie.
— Je ne tiens à vivre que jusqu'à l'époque où tu vo-
leras fièrement de tes propres ailes. Ah 1 si je pouvais te
voir marié comme je l'entends...
— Quant à ceci, c'est autre chose, interrompit Da-
niel ; dans ce siècle, on ne se marie bien qu'avec beau-
coup d'argent.
— Ne t'imagine pas cela, mon ami, et ne donne pas
dans ces lieux communs qui sont autant de calomnies
contre les contemporains. Aujourd'hui, comme en tout
temps, le travail, le talent, la conduite font un chemin
rapide, et les jeunes femmes, de nos jours, savent devi-
ner les grands coeurs. Sois passionné pour la gloire et tu
feras une passion...
— J'aurais bien plus foi en mon mérite si votre frère,
mon oncle de Lima, m'envoyait des Etats-Unis la dot
que je n'aurai jamais.
— Les oncles d'Amérique, mon enfant, sont des
quines de loterie. Ils vivaient au temps des miracles, et
la graine en a disparu. Mon frère, dont nous avons si
souvent parlé, que je n'en parle plus, s'est expatrié de-
puis près de cinquante ans. S'il vit encore, ce que je ne
LE HUBIC0N 49
crois pas, c'est un assez mauvais coeur, car il a cessé de
m'écrire du jour où, dit-on, il a fait fortune d'aventurier.
Où est-il ? je n'en sais rien. Voilà quarante ans que mes
lettres à son adresse restent sans réponse. Ne compte
jamais sur lui, compte sur ton courage. D'ailleurs, je
sais qu'il s'est marié. A-t-il de la famille ? Je l'ignore,
et m'en soucie comme de l'oeil que j'ai perdu à Wa-
terloo.
On parla, pendant quelque temps encore, de l'oncle
américain ; puis, le chevalier donna un tendre bonsoir à
son petit-fils, et Daniel se retira dans sa chambre où,
sans songer à se déshabiller, il se jeta sur son lit et se
prit à rêver dans un sombre accablement. Le mobilier
modeste de son petit appartement lui causa un amer dé-
goût, car il lui rappelait, par violent contraste, les somp-
tuosités delà maison Bertin et le confort du club. Le mal-
heureux en était arrivé à ce point d'exaspération morale
et de brutale insensibilité, qu'il ne lui vint ni à l'esprit, ni
au coeur, de penser que toute chose, autour de lui, de-
vait son luxe de propreté, de décence et d'humble agré-
ment, aux soucis, aux privations, aux inventions fertiles,
au dévouement laborieux de sa vieille grand'mère qui,
ne pouvant semer l'or et la soie dans la ehambrette de l'é-
tudiant, y jetait tous les jours, et à deux mains, sa peine
infinie pour que ce réduit de l'espérance fût le digne sé-
jour d'un bien-aimé.
Ah ! saintes femmes dont Dieu retarde, à dessein,
50 LE ROBICON
le rappel à la vie meilleure, adorables aïeules dont les
portraits prolongent, dans nos demeures, et par de là le
souvenir des yeux, la mémoire des grands exemples,
béni soit le Seigneur quand il vous laisse longtemps
et bien longtemps aux enfants de vos enfants !
Daniel était donc plongé dans une prostration com-
plète de l'âme et du corps, lorsqu'il vit la porte de sa
chambre tourner en silence sur ses gonds.
Madame de Lima se montra, le visage inquiet, clo-
chant du pied, l'oreille attentive.
— Tu n'es pas couché ? cher petit, dit-elle : je faisais
doucement, craignant de te réveiller si, contre mon at-
tente, je t'avais trouvé endormi.
— Je suis un peu agité, bonne maman, répondit Da-
niel en se levant avec effort. Mais quel soin vous amène...
à cette heure?...
— Je serais ici depuis longtemps déjà, si le devoir
ne m'avait pas, comme tous les soirs, retenue près de
ton grand-père. Nous avoDs à causer, mon pauvre bon
Daniel.
— A causer 1 cette nuit?
— Hélas ! toute heure me va quand ton coeur m'ap-
pelle.
— Je ne vous comprends pas, chère maman.
— Pourquoi vouloir me cacher ce qui se passe en
toi ? Pour ne t'avoir pas porté dans mon sein, pour ne
t'avoir pas nourri de mon lait, pour être une très-vieille
LE RUBICON 51
grand'mère, crois-tu que mon sang se soit assez refroidi
dans mes veines, que les cris de ta première souffrance
ne le puissent pas ranimer? Ta première souffrance,
cher petit, ce mot que je répète exprès doit te con-
vaincre que j'ai lu sur ton front, dans tes yeux, dans ton
âme. Tu aimes mademoiselle Bertin...
— Ah ! ma mère ! ma mère ! s'écria Daniel.
Et il fondit en larmes, et il tomba dans les bras ou-
verts de madame de Lima, qui lui répondit par un long
soupir.
Un profond silence régna pendant quelques secondes
entre ces deux êtres qui représentaient l'un la douleur,
l'autre la consolation.
— J'ai toujours pensé que cela finirait ainsi, reprit
madame de Lima, et si j'avais pu te barrer la route de
cette odieuse maison, je l'aurais fait avec mon corps...
tu ne l'aurais pas franchi.
— Ne la condamnez pas, ne condamnez pas Louise.
Son père seul me repousse.
— Allons, calme-toi et raconte-moi toute l'histoire.
Le mal n'est peut-être pas si grand qu'on n'y puisse
trouver remède. Parle, cher enfant, et dis tout, absolu-
ment tout.
Madame de Lima se mit dans un fauteuil, et Daniel
assis à ses pieds, la tête sur ses genoux, les yeux fixés
sur ses yeux, dans lesquels il cherchait les moindres
nuances d'encouragement, fit le récit détaillé de cette
52 LE RUBICON
passion que mademoiselle Bertin avait allumée et dont
elle avait développé les flammes, comme l'aquilon déve-
loppe les fureurs d'un incendie.
— Tu crois que cette femme t'aime? s'écria la grand'-
mère quand le dernier mot fut dit.
— Je n'en veux pas douter... Mais, hélas! je suis
pauvre et jamais son père ne consentira à notre union,
à mon bonheur.
— Le bonheur de ta vie n'est pas là, mon ami, il en
est bien loin, bien loin. Je te jure qu'il m'en coûte de
t'arracher une illusion, car je sais quelle affreuse dou-
leur doit causer ce que j'appellerai le déracinement d'un
premier amour ; mais il faut faire ici comme en chirur-
gie. Quand la gangrène menace d'une mortelle invasion,
on coupe le membre envahi. Ecoute-moi patiemment,
cher petit, et livre-moi ton coeur pour que je le purifie
de la souillure d'un mauvais ange. Mademoiselle Bertin
ne t'aime pas, elle se joue de toi, elle t'abuse pour se
parer de tes désolations I
— Ma mère, vous ne la connaissez point.
— Je suis femme et je les ai connues, ces hontes de
mon sexe, ces êtres déshérités de la grâce divine et des-
tinés, dès le berceau, à devenir des filles sans piété
filiale, des épouses sans tendresse, des mères sans en-
trailles. Eh bien ! j'ai étudié ta Louise d'après le propre
éloge que tu viens d'en faire, et je déclare, la main sur
l'Evangile, les yeux vers le Seigneur, l'âme remplie
LE RUBICON 53
d'effroi, que c'est une coquette de la pire espèce, qu'elle
ne t'aime pas et n'aimera personne, mais qu'elle te per-
dra si tu l'affrontes, et qu'après toi elle en perdra bien
d'autres.
— Mais enfin, sur quoi pouvez-vous asseoir un juge-
ment si rigoureux ?
— Sur d'infaillibles pressentiments. Tu as de la ré-
putation dans ce pays, tu es de bonne famille, tu es un
homme distingué de tous points, et beaucoup de femmes
de notre ville se glorifieraient, sans déchoir, des hom-
mages que tu voudrais leur adresser. Je ne te flatte pas
en pensant que nos demoiselles à marier te verraient,
avec un bonheur avouable, t'empresser à leur plaire.
Quant à Louise Bertin, je la connais encore mieux par
ce que tu viens de m'en dire que par ce qu'on m'en a ra-
conté. Elle ne veut pas de toi pour mari, car tu es pau-
vre, mais elle veut t'enlever à toutes ses rivales, et, pour
y parvenir, ejle t'a enchaîné. Sois persuadé que la chaîne
sera tendue jusqu'au jour où, sans danger pour son or-
gueil, ta Louise pourra te rendre la liberté. Ce jour-là,
tu auras vieilli, tu auras passé au second rang des pré-
tendants et tu t'en apercevras à la secousse que t'impri-
mera la rupture de ton attache... Cette secousse te
précipitera rudement dans l'abîme où végètent les vic-
times des féroces coquettes. On les y aperçoit, on les re-
garde peu, on ne les plaint pas, et chacun passe en sou-
riant de leur détresse méritée. Ces hommes, jeunes en-
54 LE RUBICON
core, ont pris des siècles pour la génération qui ne veut
plus d'eux ; ils sont passés de mode, c'est tout dire, et
s'ils se marient encore, ils ne font plus que des mariages
de raison, souvent déraisonnables. La fraîche et verte
saison des amours ne donne ses fleurs, ne livre ses
fruits qu'aux couples fortunés que le Créateur semble
avoir formés l'un pour l'autre, par la raison qu'il leur
permet de se rencontrer pour s'unir. Voilà, mon enfant,
voilà le péril auquel tu t'exposes sûrement en poursui-
vant un fol amour ! Promets-moi de réfléchir à tout mon
bavardage, et je te laisserai, satisfaite pour le moment ;
car il ne faut pas trop demander au malheur... et tu es
bien malheureux, je le sais !
— Votre expérience de la vie est cruelle, ma bonne
mère ; votre raison a le froid de l'acier, mais peut-être
avez-vous le don de seeonde vue. Oui, je réfléchirai...
peut-être m'aurez-vous guéri.
— Oh I mon Dieu 1 mon Dieu ! s'écria la "noble femme
tombant à deux genoux ; faites que je l'aie sauvé ! Vous
êtes si puissant et vous êtes si bon !
Madame de Lima se releva, embrassa son petit-fils sur
les deux joues, sur le front, et se retira boitant de son
pas maladif. Daniel l'éclaira avec un flambeau tant qu'elle
fut dans la longue galerie qui conduisait à la chambre
des deux vieillards ; puis, rentrant chez lui, il s'arrêta,
droit, immobile et muet comme un fantôme.
LE RUBICON 55
— Non ! s'écria-t-il après un long silence ; ce n'est
pas vrai... elle m'aime!
Le lendemain était un dimanche. Le ciel était pur et
doux. La ville entière passait et repassait sur la prome-
nade, où la musique d'un régiment jouait des valses ra-
vissantes. Les oiseaux, comme charmés de cette harmo-
nie vibrant dans les airs, leur domaine, venaient se po-
ser, deux à deux, sur les grands arbres dont les branches
s'effeuillaient au souffle de l'automne.
XI
Daniel de Lima aperçut Louise Bertin assise à cette
même place où il l'avait vue pour la première fois. Il fit
quelques pas vers elle, s'en écarta, puis revint poussé
par le mauvais génie qui conduit toujours les destinées
des êtres faibles.
Arrivé près de Louise, il rencontra ce regard limpide
et compatissant qui, déjà lui avait donné le vertige. Sans
force pour assurer la direction de sa marche, il s'arrêta,
salua, sourit.
L'infortuné reprenait sa chaîne. Le papillon dont avait
parlé M. Bertin, avait en vain-battu des ailes autour du
foyer mortel qui l'effrayait et le fascinait. Ses ailes se
fermèrent, et il se traîna jusqu'à son bûcher!

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