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S'aider ou crever

De
162 pages

21 janvier 1845, deux puisatiers sont enfouis dans la fosse qu'ils creusent près du château de Saint-Hilaire à Louviers (Eure).

Canteloup, l'artisan qui dirige les travaux, est extrait après plusieurs heures d'incertitude ; Aubé, son ouvrier originaire du village voisine - Incarville, reste prisonnier de la terre et des élèments.

Pichou, ouvrier maçon, pompier par discipline, ancien soldat de l'Empire, se porte volontaire pour descendre nourrir et encourager l'homme qui dépérit au fil des jours. La victime et son sauveteur parlent des secours organisés par le Préfet et le maire, des marnerons réquisitionnés à Conches en Ouche et des tunneliers anglais arrivés de la ligne Paris-Rouen ; ils évoquent leur ville et leurs vies bien différentes.

Un hommage à la solidarité, au delà des classes sociales, des origines et des destinées, à une époque où la technicité et l'argent ne remplaçaient pas les qualités humaines.


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S’AIDER OU CREVER

Jean Patrick BEAUFRETON

 

Éditions la Piterne – 2014

 

Couverture : portrait du héros

Épigraphe

 

Nous avons des romanciers populaires

dont les œuvres ne témoignent aucune méfiance

à l’égard des bons sentiments.

Marcel AYMÉ – le Confort intellectuel

I – La peur

Mardi 21 janvier 1845

 

Ce matin, il fait frisquet. Le crachin glace le dos. Ça fait plusieurs jours que ce triste temps pénètre les os.

La ville se réveille. Petit à petit, elle accélère. Il y a belle lurette que les chaudières des filatures ont craché leurs premières vapeurs. Les roues à aubes poursuivent leurs tournoiements, les ouvriers s’activent à ourdir, filer, tisser dans le ronronnement infernal. Le sabot des retardataires résonne sur le pavé des rues.

Aubé quitte son fond de cours et descend la rue qui file droit vers l’église.

Pour lui seul, un petit taudis, ça suffit bien. Il est tranquille et même heureux. Pour rien au monde, il ne changerait sa vie partagée entre les chantiers en plein air avec Canteloup et les bons moments au café du père Quettier. En singeant les mauvais poètes, Aubé dit lui-même : « je suis un ouvrier peinard, qui est sans histoire et qui aime les coups à boire ». Il ne s’imagine pas un seul instant trimer dans une usine ou un atelier, enfermé toute la sainte journée avec un petit chef sur le dos. Il a trop connu ce genre de condition quand il était gamin : rattacheur était son métier puis blanchisseur. Et de cette ambiance, il en a souffert aussi pendant les années passées à peigner la laine derrière les barreaux de la Maison Centrale.

Aubé s’indigne de voir les retardataires trotter vers leur calvaire, eux qu’on prétend des citoyens libres. C’est parfois une femme retenue par un mari rentré ivre la veille et qui réclame son « café du pauvre », le miséreux câlin furtif du matin, avant de l’expédier travailler. Ce sont souvent des enfants que le sommeil ne délivre qu’à regret.

— Belles viandes à machines, ronchonne le journalier, on me dira qu’ils ont pas le choix, mais c’est le ventre qui commande.

Aubé relève le col de son paletot, cale sa besace au creux de l’épaule et marche vers le chantier. Tant qu’il est dans la Grande Rue, bordée d’ateliers et de boutiques, il économise la chandelle de sa lanterne, il l’allumera plus tard. Sept coups sonnent au clocher ; ce n’est plus l’heure de traîner. Il presse le pas pour rejoindre le père Canteloup.

Voilà plusieurs mois qu’Aubé œuvre avec Canteloup, ils sont devenus comme des jumeaux, des comparses, des complices presque. À tel point qu’on les appelle « les gars ». Ainsi au cabaret, le patron sert deux chopines pour « les gars » et les autres ouvriers interpellent les compagnons sur leur journée de travail, leurs peines et même leur couple.

— Dites donc, « les gars », quand que vous êtes dans votre trou, c’est qui qu’est dessus, c’est qui qu’est dessous ?

Face aux éclats de rire, Alexandre a tendance à prendre la mouche, toujours prêt à frictionner les côtes des persifleurs. Canteloup plaque sa forte main sur l’avant-bras tatoué du copain, affirme que c’est une blague, pas une chicane.

 

Mais à cette heure matinale, ce n’est pas le moment de se distraire en songeant au café du père Quettier. Le chantier attend en haut du chemin d’Évreux et le client n’est pas n’importe qui : le Bureau de l’Octroi. Le responsable, Monsieur Bertrand, répète à l’envi qu’il est redevable du denier public et qu’un sou mal utilisé est un sou volé au royaume.

— À l’écouter, rappelle souvent l’ouvrier, on dirait un pair de France, avec ses grands airs, alors que c’est juste un conseiller municipal. Rien de plus !

Aubé retrouve Canteloup sur la petite place bordée par les anciens remparts, ils franchissent la porte de la Société et entament la route qui s’élève en douceur. Ils longent les murs de briques d’une filature neuve, fière de ses trois étages de fenêtres tracées au cordeau avec des pierres blanches aux encoignures. Puis le chemin glisse devant les murets de belles propriétés qui exhibent leurs façades virginales, leurs parcs verdoyants et leurs allées ratissées avec soin. Si tôt le matin, tout paraît endormi. Toits, pelouses, graviers sont enrobés par la nuit ; quelques lumières pâles confèrent calme et sérénité. Tout atteste de la majesté des lieux.

Canteloup garde l’œil rivé sur les galoches qui le mènent au labeur, tandis qu’Aubé considère les demeures et grommelle sur l’inégalité entre patrons, bien au chaud, et ouvriers, bien en peine.

— Tiens, faudrait faire comme nos aïeux, une bonne révolution, redonner la République pour l’égalité et la fraternité entre les hommes, tous libres et tous égaux !

Canteloup connaît la chanson, il sait presque les paroles par cœur. Ça l’amuse d’entendre le copain s’exciter tout seul, surtout quand il accélère le débit mot après mot. À chaque passage, presque aux mêmes endroits, Canteloup rétorque que c’est la Révolution qui a amené Napoléon et Napoléon qui a ramené le roi. Plus vite qu’on ne l’aurait cru.

— T’es né quand, toi, l’Alexandre ?

Aubé réfléchit, il connaît à peu près son âge, même s’il augmente assez vite. Sa mère lui a parlé de sa naissance à Incarvillle, du père dont elle n’est pas sûre et de la misère qu’elle a eue à l’élever toute seule. Mais tout ça, ce sont des vieilles histoires dont il ne s’entretient guère.

— 1811 ou début de 1812, avance-t-il avec incertitude.

Canteloup est certain de dominer son collègue. L’artisan solitaire, qui a tracé sa carrière de maçon sans l’aide de personne, martèle alors quelques souvenirs et termine en assénant sa vérité :

— En ce temps-là, mon petit, fallait déjà que je gagne ma gamelle. Je peux te dire que ton Empereur et tes rois, Louis, Charles ou encore Louis-Philippe, ils l’ont pas remplie, ma gamelle. Si tu veux manger, même si c’est pas tous les jours à ta faim, compte plutôt sur tes bras que sur leurs couronnes. Et si toi, tu veux garder la tête, surveille d’abord ta langue…

Aubé traduit le message, il sait bien que la politique est réservée à ceux qui ont du bien, lui ne possède rien que ses bras. Comme il ne paie pas l’impôt et qu’en plus il a déjà passé une grosse poignée d’années dans les geôles du royaume, il ne lui reste plus qu’un seul droit : se taire. Et surtout les devoirs qui vont avec : regarder, besogner, endurer.

— Quand même, c’est pas juste, conclut-il en ballottant la tête.

Canteloup ressent lui aussi l’injustice. Il a beau payer l’impôt, il sait que la société n’est pas égalitaire, les riches sont de plus en plus riches pendant que les petites gens peinent et souffrent. Il a conscience qu’il ne faut rien attendre du roi Louis-Philippe et de son ministre Guizot. Mais il ignore de qui on peut espérer quoi que ce soit. Alors il assure le quotidien, le pain, la tranquillité et le jour d’après. Dans une bourrade fraternelle sur l’épaule du compère, il lance :

— Tiens, le Républicain, t’es né à peu près la même année que la maison qui se trouve en bas du chemin. Tu aimes bien la regarder quand on passe par là : « Moscou » qu’on l’appelle !

— Oui, oui, tu me l’as déjà dit. Mais pourquoi qu’on l’appelle comme ça ?

— Je sais pas, moi. Je crois qu’elle a été bâtie du temps que Napoléon était parti faire la guerre dans ce coin de là-bas.

Puis passant du ton faussement savant à l’amusement :

— Ce que je peux te dire à coup sûr, c’est que de nos jours, faut encore qu’on bosse pour le bien du peuple, faut de l’eau pour tout le monde, pas vrai ? Alors faut qu’on creuse des puits. Pour le moment, allume donc ta lampe, ça t’éclairera peut-être les idées.

 

Le chemin parvient sur le plateau, à l’endroit que les anciens du pays appellent la Croix de Sainte Espérance. Il paraît qu’un calvaire était dressé là. Mais la croix a disparu avant la Révolution et le socle a été démoli. C’est là que la municipalité a décidé de construire le nouveau bureau d’octroi, c’est là que le chantier les attend. Ça fait trois semaines que le puits se creuse, après qu’on ait abandonné un autre trou qui s’est révélé impossible à fouiller.

Là, le sol n’est pas des meilleurs : trop de sable et beaucoup de galets. Canteloup n’aime pas cette sorte de terrain. Il préfère l’argile ; elle peut paraître lourde à remonter, elle peut coller aux souliers, elle est tout de même plus fiable, plus stable, en un mot plus sûre. Le sable, c’est trop léger ; ça oblige à étayer les parois et à caler des cercles de métal pour le retenir, sinon il laisse filer les pierres contenues au hasard.

— Je vais te dire, le gars Alexandre, m’est d’avis qu’on devrait commencer à le maçonner, le trou ! Parce que maintenant qu’on a achevé de traverser le sable, qu’on est dans le dur, les côtés poussent moins fort. Ce ne sont pas les quelques planches de peuplier qu’on a posées et les cerceaux de bois qui vont retenir longtemps. Tu te rends compte que notre corde de dix toises, elle ne descend presque plus ? Faudrait en profiter pour bâtir une bonne semelle de deux, trois rangées de moellons.

Aubé acquiesce. En vérité, il s’en fiche ; il ne s’occupe jamais des aspects pratiques. Il fait confiance à Canteloup. Lui, il connaît le métier.

Le treuil, ancré sur quatre pieds au-dessus de la bouche du trou, retient la corde qui plonge en terre. Les outils sont découverts de la bâche. Pelles et pioches sont posées dans le baquet ficelé au bout de la corde. Le treuil bien planté tourne sans à-coups. Dès que le câble se ramollit, on sait que le seau en bois touche le fond, on inverse le mouvement de la manivelle, le poids tend à nouveau la corde, il n’y a plus qu’à bloquer le mécanisme : c’est l’heure pour les puisatiers de rejoindre les outils.

— On descend voir et on avise ? demande Aubé, laissant supposer qu’il partage la prudence du maçon. Tiens, regarde qui qu’arrive, s’esclaffe-t-il en pointant du doigt le chemin qui file sur le plateau.

— Maintenant que tu viens, toi, marmonne Canteloup.

Le jeune manœuvre chargé de rester à l’air libre, d’actionner la manivelle et de vider les seaux extraits du sol, s’excuse du retard. Aujourd’hui, il a eu un réveil difficile en lutte avec des cauchemars où il ne voyait que des accidents. Canteloup écoute à peine, trop occupé à vérifier la longueur du filin et à l’entortiller à côté du trou.

— Oublie pas ta lanterne, croche-la à la ceinture. Fait encore nuit dehors ; à dedans, c’est itou ! Et on y va tranquillement, avec la pluie qui tombe depuis trois jours, l’est pas impossible que le bois, il glisse. Sitôt qu’on aura vu, on appellera pour que le gamin nous descende le moellon et la chaux. Sert à rien de s’encombrer avec.

— Est bien ce que je pense, soupire Aubé élancé dans la descente.

Il s’agrippe à une planche haute, veille à poser le pied sur une traverse bloquée sur un autre côté. Il s’accroche à un étai au-dessus du pas arrêté, puis tente de planter le pied libre plus bas, en face. Avec minutie, il s’enfonce comme lui a montré Canteloup.

— Quand ta main est sûre d’un bord, tu garantis le pas de l’autre, lui a répété mille fois le maître compagnon.

Puis il inverse, sans jamais, ô grand jamais, avoir le poids du corps entier sur le même côté.

— Dis Canteloup, je sens comme si ça bougeait !

— M’en doutais, vas-y doucement.

Aubé continue son balancement entre cercles métalliques et pièces de bois. Canteloup est toujours attentif ; mais aujourd’hui il est soucieux, silencieux, perplexe à chaque mouvement. Il veille à la solidité de la charpente. Il se méfie du sol sablonneux et des galets, ça cherche à pousser les planches vers le milieu.

Aubé, lui, semble dégringoler avec agilité, à bonne allure.

— T’es-t’i loin du fond ?

— L’éclaire pas encore mais me semble qu’il reste pas beaucoup !

Canteloup rumine entre ses mâchoires, la réponse est de celles qu’il n’apprécie guère : elle veut tout dire mais interdit de se décider. Il regarde vers le ciel, la bouche du trou lui paraît bien fine ; ils doivent avoir descendu une bonne quinzaine de mètres.

— Neuf, dix toises, c’est là qu’on a arrêté hier, pense-t-il, et il appelle le copain :

— T’as le pied au fond ?

— Pas t’à fait, mais ce coup-là, je le vois.

Les derniers espaces franchis en un instant, Aubé est soulagé de parvenir tout en bas. Il ne raffole pas de cette sorte de gymnastique obligatoire : monter, descendre, quand on creuse un puits, on ne peut pas faire autrement, mais c’est du temps et des efforts perdus. Il a bien suggéré au copain de le pendre au bout de la corde, avec le baquet d’outils, et de l’expédier en un jet. Canteloup a simplement répondu, d’un ton sec :

— T’as jamais vu un baquet de bois s’éclater au fond ?

— Ça y est, j’ai les deux pieds sur terre… mais la tête en dessous de la terre !

Le cri joyeux de l’ouvrier résonne dans le conduit.

— Est bien, j’arrive, répond le patron plus crispé qu’à l’ordinaire.

 

Soudain, un bruit sourd, un grondement étouffé, un grognement caverneux retentit aux oreilles des deux puisatiers. Puis il se transforme en un tintamarre de craquements stridents.

— Ça pète, hurle Canteloup, tout pète !

Tirant de toutes ses forces sur le câble du treuil, Canteloup tente de remonter malgré l’avalanche de bois, de sable, de gravier qui s’abat sur les têtes, sur les épaules. Les étais ne charpentent plus le puits, les cercles cèdent sous la poussée, les lattes libèrent terre et galets, les matériaux se séparent et dévalent dans la frénésie. Canteloup est assommé. Aubé est enseveli. Toute issue leur est barrée.

Un silence ténébreux succède au déchaînement infernal.

— L’Alexandre, dis-moi, l’Alexandre, t’es-ti sauf, l’Alexan-dre ?

Aubé est abasourdi. Le bruit, l’effondrement, l’éboulement, il n’a rien compris à rien. Sa main a protégé la tête, par instinct. Maintenant elle ne peut plus bouger, elle ne peut pas déplacer les fragments de bois et de fer qui l’entourent, elle n’ose même plus penser qu’elle appartient à la vie. Aubé est enterré jusqu’au buste.

— Y a rien comme pierres qui nous sont dégringolées dessus ! Y en a encore qui va tomber ? s’inquiète-t-il.

Canteloup est soulagé d’entendre son copain. Il ne le voit pas, mais il l’entend ! Il sait qu’il est là. Dans la terre, sous les planches brisées et mêlées, il est invisible, mais il est là et vivant. Canteloup hésite à remuer la lanterne à bougie restée intacte par miracle, il cherche le moyen de sortir, la raison d’espérer. À gestes lents, il lève le regard vers le ciel, la bouche du trou a disparu. Nul doute n’est permis, ils sont enterrés tous les deux, coincés dans le fond. L’air passe encore, pour le moment, mais jusqu’à quand ?

— Dis, Canteloup, qu’est qu’on fait ?

— J’en sais rien, tu peux bouger, toi ?

— Non, je suis pris. Des pieds jusqu’au cou, je suis dans la terre. Puis toi ?

Les mots sont bredouillés, par crainte de provoquer les éléments, par peur de déranger l’ordre incertain et menaçant.

— Moi, j’ai la jambe qui me fait mal. Elle a dû prendre un coup, mais j’ai pas de terre qui me gêne, je peux essayer de bouger le reste du corps. Seulement je sais pas quoi faire !

Les cales de bois, les cercles de fer, les coulées de sol, la masse de galets, tout paraît embrouillé, mouvant, confondu. Avant de retirer un arceau, il faudrait veiller à l’écarter. Dégager le moindre madrier risque de libérer les matériaux dans la fosse, qui elle-même menace de s’effondrer. La corde ne danse plus, elle aussi est figée, inerte, morte.

Aubé gémit, il aimerait comprendre pourquoi il est retenu ainsi et, surtout, qu’on lui dise ce qu’il doit faire. C’est un ouvrier, il saura obéir, mais de grâce qu’on le commande et vite. Aubé gémit ; ses pieds sont coincés, ses jambes sont bloquées, sa ceinture est comprimée par la terre, son corps entier est pris dans un carcan. Seul, un bras est libre, mais pour quel usage ? Dans ce trou funeste, sans horizon, sans lumière, son esprit s’assombrit dans la confusion.

— Canteloup, t’es encore là ?

À quelques pas au-dessus, Canteloup est désemparé. Inhumé sous un tas de fatras dont il ignore l’agencement. Il entend certes des sons, des bruits, plus hauts encore, mais il se demande s’ils viennent d’un libérateur ou si c’est un nouveau grognement du terrain.

— T’en fais pas l’Alexandre, répète-t-il cherchant à se convaincre lui-même. T’en fais pas !

Le temps passe. Qu’importe la durée, les deux hommes trouvent qu’il passe trop lentement. Ils préféreraient le voir s’arrêter, qu’il cesse à tout jamais et si leur dernière heure doit sonner, qu’elle sonne maintenant, sans délai. La douleur des corps et des esprits n’aime pas le temps qui lambine.

 

Le manœuvre de Canteloup s’époumone ; il court, il crie, il répète « au secours, au secours » jusqu’à la mairie. Il rapporte au maire, en vrac, le sable, le puits, le trou, le bruit, l’éboulement, « les gars ». Accompagné du responsable du bureau de l’Octroi, qui se trouve être par hasard dans son bureau, Monsieur Petit détale aussitôt vers le lieu du drame. Le maire veut voir de ses propres yeux l’armature effondrée. Sans s’aventurer trop avant, il tente d’évaluer d’en haut la difficulté et les risques d’en bas. Il redoute déjà que les deux ouvriers ne soient condamnés.

— S’ils ne sont pas morts, pense-t-il, ils pourraient périr étouffés avant que les premiers secours ne les atteignent.

Dans la ville, la rumeur court à travers les rues : on a vu le maire quitter l’Hôtel de Ville en toute hâte, presser le pas au risque de laisser envoler son chapeau, saluer à peine les passants, trotter à grandes enjambées vers le château de Saint Hilaire.

— Serait-il arrivé un malheur à Monsieur du Hazé ? craignent les uns.

Le châtelain a une solide réputation de générosité. Bien que sa fortune semble compromise, sa disparition serait pleurée !

— Un crime a été commis à la sortie de la ville, prétendent d’autres ; le coupable est déjà connu et recherché…

L’attroupement s’élargit. On annonce un effondrement dans le puits creusé près du nouvel octroi. On parle aussi des “gars” et qu’ils y sont ensevelis. La nouvelle bouleverse ; un flot spontané file rejoindre les élus et prêter la main au sauvetage des deux victimes.

— Monsieur de Saint Claire, s’exclame le maire, vous êtes là ! Il faut se dépêcher, j’ai cru entendre leurs prières. S’ils sont encore en vie, il faut tout entreprendre pour sortir ces malheureux.

L’ingénieur des Ponts et chaussées pour l’arrondissement s’embrouille dans ses explications :

— Je perçois clairement votre souci… Fort légitime du reste ! Mais, devant un tel amas de terre, de galets et de sable éboulé… Cet amas qui encombre malencontreusement l’unique fosse d’extraction… Qui de plus obstrue indubitablement la seule issue disponible, je ne saurais… Surtout que j’ignore totalement la profondeur précise du trou…

— Dix toises, interrompt le manœuvre, impatient de revoir son patron. J’ai envoyé dix toises de corde pour les descendre !

Le fonctionnaire dévisage l’intempestif, qu’il juge grossier.

— Oui, bien, donc, vous comprenez, Monsieur le Maire, admettons, dix toises à creuser, et beaucoup plus en largeur ! Sans compter le risque permanent de constater que le sable glisse, au fur et à mesure du déblaiement de…

— Enfin, Monsieur l’ingénieur, vous avez ma confiance pour tout faire, faire bien et surtout faire vite. Regardez autour de nous : ces gens sont tout disposés à aider. Commandez-les, n’ayez crainte, je vous délègue toute prérogative.

Si Monsieur de Saint Claire est habitué à diriger des travaux, ce sont des ouvrages pensés, planifiés, ordonnés. Il n’est pas familier de l’improvisation et de la précipitation. Comme la jacasserie générale suggère de creuser un immense entonnoir, de retirer le plus de terre possible, d’extraire le maximum de planches et de matériaux, l’ingénieur juge la proposition populaire plausible. Il la fait sienne et donne la consigne de veiller à réaliser une large cuvette, un cône au sommet inversé. La foule se transforme aussitôt en essaim ; les outils du chantier sont remis au travail, vite rejoints par les fourches, les pelles et les râteaux embauchés au château voisin.

Le maire avive l’ardeur générale :

— J’ai moi-même entendu leurs appels. Je ne jurerai pas qu’ils sont sains et saufs, mais si nous faisons diligence, je suis persuadé qu’ils sortiront rapidement.

 

Pendant près de deux heures, les volontaires piochent, ravinent, brouettent. Les cris désordonnés lancent en vrac des ordres et des jurons. Les bonnes volontés s’activent avec fièvre, les pieds dans la boue, avec frénésie, la tête trempée de pluie.

Monsieur Petit retourne vers l’Hôtel de Ville. Il souhaite être prévenu en permanence de l’avancée et donne mission à Monsieur Bertrand de soumettre la ville entière aux ordres de l’ingénieur. Celui-ci calcule, d’abord la profondeur du trou à entreprendre, ensuite le volume de déblai à extraire, enfin la durée de la tâche. Il ajoute les mauvaises conditions du temps, puis divise le résultat par la quantité de bonnes âmes. Incrédule et inquiète, la foule doute de plus en plus de l’efficacité des actes engagés sur sa proposition :

— Ils ont mis près d’un mois pour arriver où ils en étaient ; combien de temps va-t-il nous falloir pour les en extirper ?

Fort de cette nouvelle donnée, l’ingénieur corrige son hypothèse.

 

Dans le bourdonnement du chantier, grommelle une voix ferme et assurée, juste dans le dos du fonctionnaire :

— Si le maire les a entendus causer, c’est qu’ils sont pas loin au-dessous ! Croche-moi la ceinture, je vais aller voir sur place si on peut les y aider à sortir.

L’ingénieur se retourne, lève les yeux. Le regard croisé est direct, profond, il annonce sans laisser la moindre alternative. L’homme est un solide gaillard, d’un âge certain, le cheveu bouclé, le front ridé dans toute la largeur, les joues creusées et une barbe régulière cercle le menton. S’il ne semble pas exubérant, on ne l’imagine pas non plus en sauveur alerte.

— Non, pas toi Pichou. Tu peux point ! bafouille un ouvrier.

— Qui c’est qui peut, alors ? Si c’est pas un maçon comme eux ? rétorque le gaillard avec la même sérénité. Croche-moi la ceinture.

— T’as pas la place, t’es deux fois plus large que le trou. Et de plus, t’es pas de première jeunesse pour aller là-dedans !

— C’est bien pour ça que je le propose. À mon âge, fini de vouloir jouer le héros, je tiens autant à ma peau qu’à celle des deux « gars » qui sont au-dedans !

Du même air tranquille, Pichou saisit le cordage, le glisse autour du ceinturon, serre le nœud, s’approche de la fosse, s’assoit au bord, cale ses pieds entre les tasseaux brisés et lève la tête.

— Tiens, petit Louis, allume-moi ta lampe.

Le gamin, poussé là par la badauderie, obéit sans sourciller.

Devant une telle détermination, l’ingénieur fait cesser le grouillement fébrile. Pichou donne la consigne de libérer une longueur de corde et entame la descente. Les larges épaules disparaissent dans le minuscule orifice.

Pendant un long moment, le silence remplace les brouhahas. Puis les bavardages prennent leur revanche et s’amplifient. Chacun y va de son commentaire à propos du courageux volontaire : on se rappelle son installation dans la ville après les années passées dans les armées de l’Empereur ; on se souvient de son veuvage alors qu’il était chargé d’un nourrisson ; on se félicite de sa fidélité en amitié et de son engagement dans le corps des sapeurs-pompiers.

— Si un homme donne tout son éclat à notre cité, c’est bien lui, pérore Bertrand. Et si notre cité peut être fière d’un des siens, c’est encore de lui !

Les approbations fusent, les applaudissements retentissent.

— Fermez-la, hurle le manœuvre penché à côté du treuil. C’est pas vous que j’ai besoin d’entendre.

L’ingénieur approuve de la tête. Le fier savant lève les bras, écarte les doigts et lance l’injonction que tout le monde applique depuis déjà un bon moment.

— Pichou, tu vois quelque chose ?

Des entrailles de la terre, la voix grave, sourde et lente, s’exhume.

— Un beau cahot, tout mêlé. Si on touche, ça peut casser.

On se regarde, l’œil interrogateur, la moue incertaine, les hochements de tête dubitatifs.

— Peut-être qu’il pourrait… avance un vieillard.

Un râle réprobateur lui commande de se taire. Les idées sont bonnes à rester dans les esprits : on ne parle pas, on se questionne, on suppose, on imagine au plus, mais rien d’autre. Et surtout, on la ferme.

— Pichou, on peut quelque chose ?

— Donne de la corde, je vais descendre encore un peu.

Un second ouvrier agrippe la manivelle. À deux, ils tournent avec plus de précision.

— Doucement messieurs, doucement.

L’ingénieur s’inquiète, il n’aime pas laisser faire.

— Doucement messieurs.

Au moindre grincement de la roue, les hommes se figent et attendent. Puis ils libèrent quelques pouces de corde supplémentaires, jusqu’au prochain crissement de la poulie.

— De la corde, bon Dieu, de la corde, réclame le trou, donnez-en un vrai bout que je descende.

De Saint Claire guide la manœuvre de sa main : elle tourne, s’arrête, pivote, s’immobilise. L’ingénieur hésite entre le secours dû aux deux captifs et les caprices du sauveteur capable de s’oublier lui-même.

Tout à coup, un appel s’élève :

— Remontez-moi, c’est bon !

La main de l’ingénieur s’acharne, le mouvement s’accélère, le poignet tournicote.

 

Au loin, le meuglement monotone des usines répond à l’angélus de midi.

— Allez-y, tournez, tournez, hurle l’ingénieur à en perdre haleine.

La grosse tête et les larges épaules de Pichou apparaissent, couvertes de poussière, de copeaux, de débris de toutes natures, elles obstruent l’entière bouche du trou.

— Alors, dites un peu, s’emporte le fonctionnaire fébrile. C’est fichu ou y a-t-il quelque chose à entreprendre ? Les avez-vous vus ? Sont-ils vivants ? Leur avez-vous parlé ? Qu’ont-ils répondu ?

Pichou le fixe, ébahi d’une telle excitation. Il essuie son visage, racle la gorge, crache quelques saletés.

— Je sais point. Faudrait un charpentier pour dire. J’y connais rien à leur construction comme ça, s’excuse-t-il.

— Je suis charpentier, annonce une voix en retrait. La foule s’écarte, l’homme s’avance.

— Ah, Monsieur Marquais, s’exclame le responsable de l’Octroi. Vous tombez à pic. Dieu soit loué. Auriez-vous la bonté de venir au secours de ces malheureux ?

Le charpentier approche, salue l’adjoint au maire puis se tourne vers Pichou. Il l’interroge sur ce qu’il a remarqué. Le maçon détaille l’étroitesse du passage, l’enchevêtrement des cercles métalliques, l’éclat des pièces de bois, la terre éboulée. Il livre enfin son doute sur un étai en particulier, un morceau plus gros que les autres mais qui barre le maigre conduit.

— Tu me dis… qu’il te semble… être planté… des deux côtés ?

Le charpentier mesure chacun des mots, soupèse chaque expression, s’interrompt, ânonne la question.

— Ben oui ! C’est-à-dire… par là, il est coincé entre deux bouts… un au-dessus, un au-dessous. Pichou mime la répartition des morceaux. – de l’autre côté… il est comme qui dirait enfoncé dans la caillasse !

— Et il ne bouge… pas du tout ?

— Ben non ! Enfin, j’ai bien peur qu’en le bougeant par là, ça fasse tout tomber et qu’en le tirant de l’autre côté, ça laisse choir la terre, qui ira droit dans le fond !

Marquais est réputé pour sa sagesse et sa grande habileté dans le métier. On est...